sentenced t3 - CHAPITRE 1 PARTIE 1

 Châtiment : Opération de diversion dans les collines de Tujin Tuga (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Gatotsu

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La neige virevoltait dans les airs.

Une fine couche avait commencé à se former à nos pieds.

Il faisait un froid de merde.

Mon souffle s’échappait sous forme de nuages blancs tandis que je scrutais au loin, au-delà des flocons qui tombaient.

Cette zone était connue sous le nom de collines de Tujin Tuga. Une grande route partait de la ville portuaire d’Ioff et serpentait à travers ces collines jusqu’au nord-est. En continuant à travers une vallée entre deux montagnes, on atteignait la route menant à Zeyllent, la Seconde Capitale, actuellement sous le contrôle d’Abaddon, le Vingt et Unième Fléau démoniaque.

— …Xylo, regarde. De la neige.

Teoritta ramassa un peu de cette poudre blanche au sol. Elle ne portait pas de gants, et la chaleur de ses mains nues la ferait rapidement fondre. Je n’y voyais pas grand intérêt, mais Teoritta observa avec curiosité la neige disparaître entre ses doigts.

— Elle tombe vraiment bien… Tu crois qu’elle va tenir ?

— Pas assez pour nous poser de problèmes au combat.

J’en étais certain, puisque la déesse qui contrôlait le climat agissait déjà sur cette zone. Même si la neige venait à tenir, elle ne nous arriverait à peine aux chevilles. J’aurais préféré qu’elle fasse un peu plus pour nous aider, mais, d’après ce que j’avais entendu, son véritable pouvoir se limitait à invoquer des nuages et du vent. Elle était incapable de choses comme faire tomber la foudre sur l’ennemi ou déclencher une pluie uniquement sur leur campement. Ce n’était pas vraiment le pouvoir le plus utile sur un champ de bataille.

— Au moins, la neige ne nous engloutira pas, poursuivis-je. — On devrait aussi pouvoir utiliser des chevaux et des artilleurs.

— Vraiment ?

Teoritta semblait s’amuser, se frottant les mains l’une contre l’autre et soufflant dessus pour voir son souffle. Une partie de moi comprenait ce qu’elle ressentait.

— Xylo, tu as déjà vu la neige s’accumuler vraiment ?

— …Oui. Mais je n’en garde aucun bon souvenir.

— Pourtant, on m’a dit que tu venais du sud. Comment as-tu pu voir autant de neige ?

— La guerre m’a traîné à travers l’ouest et le nord, et pour faire simple, la neige est un ennemi. Il y a beaucoup de choses auxquelles il faut faire attention. Par exemple…

J’enlevai un gant et attrapai la main de Teoritta. C’était exactement ce que je pensais. Ses doigts étaient froids. Elle écarquilla les yeux de surprise, mais je devais la prévenir sans plus attendre.

— Mets tes gants.

Elle en avait également reçu, de bien meilleure qualité que les nôtres, évidemment.

— Les engelures commencent généralement par les doigts, alors couvre-toi autant que possible. Et n’oublie pas de mettre quelques sleewaks enveloppés dans le bout de tes bottes.

Les sleewaks étaient un type de petit fruit extrêmement épicé. On les faisait généralement sécher et on les broyait pour les utiliser comme assaisonnement, mais, glissés dans des chaussures, ils étaient censés améliorer la circulation sanguine et protéger contre les engelures. Du moins, c’était ce qu’une personne du nord m’avait dit autrefois. Son nom était… Je commençai à y repenser, puis y renoncai.

— Mais je déteste ça, Xylo. C’est tellement…dégoûtant de marcher avec ça dans ses chaussures…

— Fais-le quand même. À moins que tu veuilles perdre tes orteils à cause des engelures.

Je fourrai les mains de Teoritta dans les poches de son manteau.

— …Très bien.

Elle pinça les lèvres et hocha la tête, serrant toujours fermement mes doigts. Elle avait sans doute enfin compris à quel point ses mains étaient froides. Au moment où je décidai de retourner à notre tente et me retournai, je remarquai un homme mince et terne qui s’approchait de nous. C’était Venetim.

— Euh… Xylo ? J’aimerais discuter de quelque chose avec toi, si ça ne te dérange pas…

— Je suis pas vraiment d’humeur.

Je sortis une bouteille de ma poche et en bus une gorgée. C’était un whisky produit dans le nord sous la marque de la famille Eard, de la Violette Etincelante. En temps normal, nous autres héros condamnés, n’aurions jamais pu mettre la main sur ce genre de chose, peu importe le nombre de tickets militaires dépensés. Mais ce genre de détail n’avait plus d’importance avec Dotta dans l’équipe.

— S’il te plaît. Ça ne prendra pas longtemps…, reprit-il. — Nous avons reçu notre prochain ordre. Nous devons avancer. Notre destination finale est la Seconde Capitale.

— Rien de surprenant.

Nous savions que cela arriverait. Le gouvernement de la ville d’Ioff avait rassemblé toutes les forces possibles depuis les régions voisines, et avec une armée de cette ampleur, il ne pouvait y avoir qu’un seul objectif : la Seconde Capitale, Zeyllent. Tout le monde savait que la reprise de la capitale était, à tous égards, la priorité absolue. Nous autres, héros condamnés, avions été inclus dans le plan, et logés dans une tente misérable à l’extrémité du campement militaire.

Venetim continua :

— Et, euh… notre premier objectif…

— Est de vaincre l’armée de féeries envoyée depuis la capitale et d’établir une base sur le mont Tujin.

Le mont Tujin était l’une des deux petites montagnes situées au-delà des collines où nous campions. Le pic oriental était appelé mont Tujin, tandis que l’occidental était connu sous le nom de mont Tuga.

— C’est bien ça ? demandai-je.

— Oh oui. C’est exactement ça. Impressionnant.

— Pas vraiment…

C’était une évidence pour peu qu’on y réfléchisse plus de deux secondes. Une armée de féeries avait très probablement déjà quitté la capitale pour attaquer les colonies voisines et accroître ses forces avant de lancer l’assaut sur la forteresse de Galtuile. Il ne fallait pas être un génie pour comprendre que la meilleure cible à frapper était Ioff.

Autrement dit, elles se dirigeaient droit vers nous.

Aussi, pour notre propre sécurité, nous devions éliminer l’armée de féeries en premier. Et si nous voulions ensuite reprendre la Seconde Capitale, il nous fallait une base comme le mont Tujin. En sécurisant la montagne, nous pourrions recevoir des ravitaillements depuis l’est, puisqu’un affluent du fleuve Kinja Sheba longeait le pied de la montagne.

Cela nous permettrait également d’étendre notre ligne d’approvisionnement jusqu’à la Première Capitale, et jusqu’à la ville industrielle de Rocca, où se trouvait le siège de Verkle Développement. Et si nous parvenions à repousser la ligne de front jusque-là, nous pourrions coordonner plus efficacement avec Galtuile.

L’armée devait être désespérée à l’idée de reprendre la Seconde Capitale. Cette ville n’était pas qu’une ville, c’était un symbole. Il y a trente ans, lorsque l’invasion du Fléau démoniaque commença à prendre de l’ampleur, cinq nations s’unifièrent pour former ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Royaume Fédéré. Les capitales royales des deux royaumes les plus puissants furent alors désignées comme la Première Capitale et la Seconde Capitale.

Laquelle avait hérité du titre de première et laquelle du titre de seconde avait apparemment été décidé à la suite de manœuvres politiques sans intérêt, mais je m’en moquais complètement et n’en connaissais pas les détails.

Quoi qu’il en soit, ce contexte expliquait l’importance de la Seconde Capitale. C’était un symbole de la volonté du peuple de s’unir. D’un point de vue stratégique, c’était aussi une position extrêmement dangereuse, suffisamment proche pour lancer une attaque à la fois sur Galtuile et sur la Première Capitale.

— Alors ? Quels sont nos ordres ? demandai-je à Venetim. — Quelle unité allons-nous diriger ? Ou bien sommes-nous en réserve ?

La seconde option était tout à fait possible, puisque personne ne faisait confiance aux héros condamnés et que, par conséquent, les dirigeants hésitaient à les utiliser lors de batailles décisives comme celle-ci.

— Eh bien… tu vois…, dit Venetim. — J’ai vraiment essayé de négocier, mais…

Son hésitation commençait à me donner un très mauvais pressentiment.

— Accouche. Qu’est-ce qu’ils vont nous faire faire ?

— Nous ne rejoindrons aucune unité cette fois.

— …Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Nous, l’Unité de Héros Condamnés 9004, devons reprendre seuls la quatrième colline de la chaîne nord-est de Tujin Tuga et y construire une fortification. Nous partons ce soir. L’homme qui donnait les ordres n’a cessé de hurler, donc tu peux être sûr qu’ils sont sérieux.

Venetim déplia une grande carte en papier. L’une des petites collines au nord-est de notre position actuelle était entourée d’un cercle. C’était probablement la quatrième colline. Je pouvais au moins comprendre ça.

— Qui est l’abruti qui a donné cet ordre ?! criai-je sans pouvoir me retenir. — Ils sont débiles ou quoi ?!

— Aah !

— Xylo, calme-toi. Tu fais peur à Venetim.

Teoritta se mit à me tapoter le dos pour me calmer. Pour qui elle me prenait, une bête sauvage ? Ce n’étaient pas quelques tapes qui allaient me calmer.

— C’est quoi cette stratégie absurde ?

Je fixai la carte. Ils voulaient que l’unité de héros condamnés avance seule et sécurise une base. Quelle blague. Ne savaient-ils pas combien il y avait de féeries dehors ? C’était comme si…

— Exactement. Nous ne sommes que des appâts, intervint une voix, me coupant la parole.

Une femme s’approcha derrière Venetim, les pièces métalliques de son armure tintant les unes contre les autres. Ses cheveux noirs étaient soigneusement attachés, et un regard perçant jaillissait de son visage sérieux et irrité.

— Le quartier général nous ordonne de nous jeter sur le champ de bataille en guise d’appâts.

C’était Patausche Kivia.

— D’un point de vue tactique, cette stratégie n’a pas beaucoup de sens. Des préparatifs ont été faits pour attaquer l’ennemi une fois qu’il se sera jeté sur nous, mais nous ne devrions probablement pas trop y compter.

Elle avait changé. Autour de son cou, il y avait un Sceau sacré jugulaire. Le même que le nôtre, la marque d’un héros condamné.

— Merci pour l’analyse, bleusaille, répondis-je sur un ton détaché, car l’air sombre qu’elle affichait depuis qu’elle nous avait rejoints commençait à m’agacer.

— Arrête de m’appeler comme ça, répondit-elle en me lançant un regard sévère. — Même Jayce s’y met maintenant.

— Ne fais pas attention à lui. Il est juste mauvais pour retenir les noms. C’est tout. Plus important, tu penses qu’on a une chance de prendre la colline seuls ?

Patausche accompagnait Venetim aux réunions stratégiques pour recueillir des informations sur les décisions militaires et éviter que son supérieur ne dise des absurdités.

Jusqu’à présent, Venetim ne rapportait que des résumés approximatifs de nos ordres, m’obligeant à perdre du temps à l’accompagner ou à chercher les informations ailleurs. C’était l’une des améliorations majeures depuis que Patausche avait rejoint notre unité.

— Avec seulement nous, s’emparer de la colline est impossible.

Patausche répondit exactement comme je m’y attendais.

— Si nous voulons tenir la position, nous devrons construire une fortification, et je doute fortement que l’ennemi reste les bras croisés. Ils continueront d’envoyer des renforts jusqu’à ce qu’ils nous aient vaincus.

— Mais c’est ce que veut l’armée, non ? C’est à ce moment-là qu’ils frapperont.

— Et je suis certain qu’ils infligeront de lourdes pertes aux féeries, dit-elle avec irritation, le pli entre ses sourcils se creusant. — Mais notre unité sera anéantie, et l’objectif de la mission, tenir la colline, ne sera pas atteint.

— Il n’y a pas assez de soldats, poursuivit-elle. — Au minimum, notre unité a besoin de renforts, cachés et prêts à tendre une embuscade à l’ennemi, si possible.

Elle leva la main et abaissa un doigt après l’autre, énumérant les conditions.

— Et les approvisionnements ? Comment allons-nous transporter le nécessaire jusqu’à destination ? On est censés tout porter à pied ? Il nous faut des chevaux…au moins dix, en comptant le mien. Xylo, vu le terrain, j’imagine que tu voudras aussi combattre à cheval… Et il est hors de question que nous partions ce soir. Nous avons besoin de temps pour nous préparer… Rhyno, c’est bien ça ? Ce sinistre artilleur doit aussi charger son canon.

 

Après avoir débité tout cela d’un seul souffle, Patausche secoua la tête.

— L’unité des héros condamnés, c’est vraiment quelque chose. Je n’arrive pas à croire qu’on vous envoie en mission dans des conditions pareilles.

Lorsqu’elle eut fini, je tapai Venetim sur l’épaule.

— T’as entendu, Commandant ? Voilà ce qu’il nous faut pour réussir. Je te laisse t’en charger.

— …Bien sûr, dit Venetim en hochant vaguement la tête.

Comme d’habitude, il n’avait pas l’air de bien comprendre ce qui se passait.

— Tu veux que je revienne avec plus de soldats, que j’obtienne des chevaux, et que je nous fasse gagner du temps. C’est bien ça ?

— C’est ça. On compte sur toi.

— Attends.

Patausche avait l’air complètement abasourdie.

— Y a-t-il vraiment une marge de négociation ? Ces ordres viennent directement du quartier général. Les réserves n’ont-elles pas déjà été réparties ? Il est sûrement trop tard pour modifier l’heure du déploiement ou la position des soldats.

— Je peux m’occuper des réserves, dit Venetim. — Et pour retarder la mission… eh bien, je trouverai quelque chose.

— Quelque chose ? Qu’est-ce que tu pourrais bien trouver ? Les gens du quartier général ne sont pas des gamins.

— Euh… Eh bien, je pourrais leur dire qu’en attendant qu’il fasse jour, nous serons une meilleure distraction et survivrons plus longtemps, j’imagine… Ça marcherait mieux si j’avais un document écrit de nos ordres…

— Je peux m’en charger.

Je décidai de proposer quelque chose que nous avions déjà fait plusieurs fois par le passé.

— On peut utiliser notre vieille combine. Il nous faut un sceau officiel, alors commençons par ça.

— Le Roi Norgalle a probablement encore celui qu’on lui a volé la dernière fois, dit Venetim.

— Ah ouais ? Je parie qu’il croit sincèrement que c’est le sien.

— Il ne reste plus… qu’un pot-de-vin, c’est ça ?

— Ouais ! Ça, on le laisse à Dotta. Mais comment tu comptes les convaincre d’envoyer des renforts ?

— Hmm… Je leur ferai renvoyer le messager de Galtuile au moment de notre déploiement, et leur dire qu’il nous faut des gardes du corps pour l’escorter… En fait, ça risque d’être difficile à faire passer. Laisse-moi un peu de temps pour y réfléchir…

— …Vous !

Le pli entre les sourcils de Patausche se creusa de plus en plus à mesure qu’elle écoutait notre échange.— Comment pouvez-vous être aussi négligents ? …Vous êtes toujours aussi désorganisés ?

— Heh ! Impressionnant, non ?

Teoritta bomba fièrement le torse et prit une expression encore plus grandiose qu’à l’ordinaire. Elle traitait clairement Patausche comme une subordonnée.

— Ce sont mes héros, après tout !

Elle renifla avec fierté. Je devrais peut-être lui dire que ce n’était pas vraiment matière à se vanter. Patausche avait l’air déconcertée. En y repensant, elle ne savait toujours pas comment nous fonctionnions.

Je repensai au moment où elle avait rejoint notre unité.

Ce jour-là, elle était…

 

— Patausche Kivia, annonça-t-elle d’un ton amer.

Nous autres, héros condamnés, avions été convoqués à une réunion spéciale dans l’une des tentes.

— Il n’est sûrement pas nécessaire de procéder à de telles présentations, poursuivit-elle. — Et je sais également qui vous êtes tous.

Presque tout le monde dans notre unité l’avait déjà vue et connaissait son nom. Elle restait la femem-chevalier obsédée par le règlement, trop sérieuse et trop appliquée que nous connaissions tous. La seule différence, c’était qu’elle portait désormais un Sceau sacré jugulaire gravé sur son cou.

Autrement dit, elle portait la marque d’un héros condamné.

Tout le monde était stupéfait. Ça n’avait aucun sens. Pourquoi ce capitaine, qui prenait toujours son travail au sérieux, avait-elle été condamnée à servir comme héros ? Moi, en revanche, j’avais ma petite idée.

Elle était accusée de meurtre et de complot insurrectionnel.

J’avais entendu dire qu’elle avait tué son oncle, le Grand Prêtre Marlen Kivia, ainsi qu’un dénommé Rajit, qui était son subordonné. Avait-elle vraiment commis les crimes dont on l’accusait ? Était-elle vraiment devenue incontrôlable au point de tuer ces hommes ? Était-elle réellement en contact secret avec un hérétique allié au Fléau démoniaque ?

Très probablement, la réponse était non. Elle n’était ni assez rusée ni assez compétente pour orchestrer quelque chose d’une telle ampleur. C’était vraisemblablement l’inverse. Que ce Soit le Grand Prêtre ou bien Rajit, quelqu’un avait forcément fait quelque chose. Et si ce n’était pas le cas, alors Patausche était une actrice hors pair.

C’était pourquoi j’avais décidé de sortir une blague idiote. J’en avais assez de voir son expression grave. De plus, je doutais qu’elle soit disposée à démêler la vérité ici et maintenant. Je n’étais pas différent. Il était bien trop tard pour clamer son innocence.

C’est pourquoi…

— Oooh ! Ouaaaais ! Voilà ma frangine !

Mais avant que j’aie pu placer un mot, Tsav se mit à la couvrir d’éloges.

Il applaudit même.

— Je savais que tu étais une machine à tuer, froide et impitoyable. Par exemple, tu te souviens quand j’ai proposé d’utiliser des gens dans la foule comme boucliers humains quand on escortait Teoritta à Ioff ? Au moment où tu as refusé ma proposition, j’ai compris que t’étais une sacrée tarée.

Il parlait si vite que personne d’autre, pas même Teoritta, ne pouvait en placer une.

— Bref, bienvenue ! dit-il en écartant les bras. — On est vraiment contents de t’avoir ! Oh, mais essaie pas de nous tuer, d’accord ? Parce que je suis pas sûr de pouvoir te battre à la loyale.

Les remarques de Tsav étaient à la fois absurdes et à la limite de l’incohérence. Tout ce qu’il disait reposait sur son système de valeurs très particulier, et Patausche n’avait clairement aucune idée de la manière dont elle devait réagir.

— Les gars ! C’est génial, non ? dit-il. — Tout le monde est content de l’avoir avec nous, pas vrai ?

Lorsque Tsav se tourna vers le reste du groupe, Venetim et Dotta détournèrent le regard presque en même temps.

— Eh bien… euh… enfin… Oui, je suppose ? dit Venetim, manifestement terrifié. — En tant que commandant de l’unité, je suis toujours heureux d’avoir plus de soldats à notre disposition.

— Si je dis que je ne suis pas content, vous allez me briser la nuque ou un truc du genre ?

Dotta recula d’un pas et se voûta, prêt à fuir à tout moment.

Patausche fronça les sourcils.

— Je ne vais pas te briser la nuque.

— Tu vas me casser une jambe, alors ?

— Non. Tu me prends pour une bête sauvage ?

— P…pas du tout !

Si, complètement, pensai-je. Il y avait de la peur dans les yeux de Dotta. Patausche hésita quelques instants, ne sachant pas si elle devait lui répondre. Finalement, elle secoua simplement la tête.

— …Quoi que je dise maintenant ne serait qu’une excuse, donc je ne vais pas vous demander de me faire confiance, mais un ordre est un ordre, dit-elle. — Je suis désormais un héros condamné, comme vous tous, et je combattrai à vos côtés.

— Très bien.

Norgalle hocha la tête d’un air solennel. Il était assis avec la majesté d’un roi, Tatsuya à ses côtés, prêt à le servir.

— Tu as ma permission. Je m’attends à ce que tu travailles dur en tant que membre de mon corps d’élite. Si le général Tatsuya te donne un ordre, tu obéis. Compris ?

— Uvvv.

Tatsuya émit un grognement du fond de la gorge. Cela ressemblait à un accord… probablement. Il était aussi possible qu’il respirait simplement un peu fort. Quoi qu’il en soit, les opinions de Norgalle et de Tatsuya étaient inutiles dans ce genre de situation, alors je les ignorai. Ce qui m’intéressait davantage, c’était…

— Une nouvelle recrue, hein ? Peu importe. Ça me va.

Jayce était dans un coin de la tente, en train de tripoter ce qui ressemblait à des étriers de selle. Il ne leva même pas les yeux tandis qu’il frappait et tordait les pièces métalliques.

— Fais simplement en sorte de ne pas nous gêner. Tu t’es déjà présentée à Neely ?

— …Oui.

— Et elle a dit quoi ?

— Je n’ai pas compris. On aurait dit qu’elle ronronnait…

— Alors elle n’est pas contre ton arrivée. Si un crétin l’approche, elle l’ignore simplement. Bref, la bleusaille va se battre au sol avec les troupes assignées, donc Xylo, Rhyno… vous la surveillez.

C’était à peu près ce que j’attendais de Jayce. Recevoir des ordres de sa part m’agaçait, alors je ne répondis pas, mais l’autre personne qu’il avait nommée ne sembla pas perturbée.

— C’est une excellente nouvelle ! déclara Rhyno avec enthousiasme. — Un allié fiable de plus rejoint notre cause !

C’est à ce moment-là que je compris qu’il rencontrait Patausche pour la première fois.

— Nous t’accueillons à bras ouverts, poursuivit-il. — Ce sera un honneur de combattre à tes côtés. Xylo m’a beaucoup parlé de toi. Il n’avait que des éloges.

— I-il a fait ça… ?

Patausche me regarda timidement un instant, puis se racla la gorge.

— Qu’est-ce qu’il a dit exactement à mon sujet ? Il serait… préférable que je l’entende.

— Il a dit que tu étais un chevalier extrêmement talentueux ! Une femme soldat courageuse, avec la force d’un ours sauvage.

— Rhyno, arrête. Je ne l’ai pas autant complimentée.

— Attends… Qui tu traites d’ours ?

J’avais peut-être un peu trop chanté ses louanges, et j’avais l’impression que ça tournerait mal si elle apprenait ce que j’avais dit. Mais avant que je puisse faire taire Rhyno, Patausche me lança un regard perçant.

— C’est ridicule ! En quoi est-ce un compliment ?!

— C’est bien le cas, répliquai-je. —Les ours kobiki qui vivent le long de la frontière ouest sont assez intelligents pour poser des pièges et tendre des embuscades à leurs proies, et les ours sasagane des territoires du sud ont des crânes si solides qu’aucun tir de bâton de foudre ne peut les percer.

— Comment oses-tu !

— C…c’est tout ! La cérémonie d’accueil de la nouvelle recrue est terminée !

Une petite silhouette s’interposa entre Patausche et moi. C’était Teoritta, agitant les bras au-dessus de sa tête pour bloquer notre vue. Même Patausche sembla surprise.

— Toutes mes excuses, Déesse Teoritta, dit-elle, — mais je suis en train d’interroger cet homme…

— Nous sommes alliés maintenant ! Nous nous battons pour la même cause. Donc il n’y a aucune raison de l’interroger ! N’est-ce pas ?

— J…je suppose…

— Je ne te questionnerai pas sur le pourquoi du comment à ton égard.

Teoritta prit une grande inspiration, ferma les yeux, puis les rouvrit. Je devinai qu’elle essayait de se donner du courage et d’adopter l’expression la plus « divine » qu’elle pouvait afficher.

— Car quelle que soit la raison de ta présence ici, nous t’accueillons dans notre unité, Patausche Kivia.

À mes yeux, ses paroles étaient dignes d’une déesse.

Elle sourit ensuite et poursuivit :

— Bienvenue dans l’Unité de Héros Condamnés 9004. Unissons nos forces pour vaincre le Fléau démoniaque et offrir un avenir glorieux à l’humanité.

À ces mots puissants, la tension se dissipa de la pièce.

Après cela, nous fûmes officiellement intégrés à l’opération visant à reprendre la Seconde Capitale, et reçûmes l’ordre supplémentaire de créer une diversion dans les collines de Tujin Tuga.

Et maintenant, comme toujours, nous devions nous débrouiller avec un manque de temps et de ressources.

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