Master swordman t2 - MEWi Freya

Mewi Freya

Je n’avais aucun souvenir de mes parents. Ils avaient disparu après ma naissance, partis on ne sait où. Ou peut-être étaient-ils morts. Ça ne me tracassait pas trop. Je n’avais pas le luxe de m’asseoir pour m’en tourmenter. Il était bien plus urgent de trouver comment survivre un jour de plus.

Ma grande sœur m’avait élevée très tôt, et vivre avec elle avait été la seule vie que je connaissais. Petite, nous habitions une maison vraiment miteuse. Comme j’étais très jeune, ma sœur me donnait à manger en me passant avant elle. Je ne me demandais pas d’où venait la nourriture. Je vivais au jour le jour, mangeant les repas posés sur la table devant moi.

Puis les années passèrent à la voir rentrer chez nous lessivée, et je compris qu’elle ne pouvait pas tout faire toute seule. Il fallait que j’aide. Quel âge avais-je alors ? Je me souviens encore des mots que je prononçai. Ma sœur parut choquée un instant, puis me reprit d’un ton doux, disant que je n’avais pas à me forcer. Contre mon habitude, je protestai, niant me forcer le moins du monde. Ce ne fut pas vraiment une querelle, mais j’étais un peu contrariée qu’elle refuse de me laisser l’aider.

Finalement, je finis par la suivre et par accepter toutes sortes de corvées dans les ruelles. Ces jours devinrent une routine. Chaque jour, je me tuais à la tâche, gagnais ce que je pouvais, ou bien on me payait en nourriture de quoi tenir peut-être une journée. Le travail était varié : nettoyer des caniveaux, désherber des jardins, garder des bêtes. Parfois, certains de mes employeurs ajoutaient un petit extra parce que j’étais une gamine. Ce n’était pas gratifiant, mais pas misérable non plus, et nous parvenions tant bien que mal à nous en sortir. Au moins, ma sœur était toujours là quand je rentrais. Tant qu’elle était avec moi, je savais que, d’une façon ou d’une autre, ça irait.

Au début, ma sœur et moi travaillions souvent ensemble, mais au bout d’un moment, nous nous retrouvâmes à prendre des tâches séparées. Avec plus de boulots ramenant de l’argent, la qualité de nos repas quotidiens s’améliora peu à peu.

— Mewi, tu n’as pas à t’inquiéter de quoi que ce soit.

Elle me disait ça souvent quand j’étais petite, mais avec le temps, elle le répéta de plus en plus. Avec le recul, ces mots visaient sans doute à me rassurer et à expier. Je n’en ai pourtant jamais su le fin mot.

— C’est ici ? Elle vivait dans un sacré taudis.

Un jour, après avoir fini avant ma sœur, j’attendais son retour à la maison. À la place, un homme se pointa.

— Oh, la voilà, marmonna l’homme. — Il me regarda droit dans les yeux. — T’es Mewi ?

Je lui répondis sèchement. Il était sacrément baraqué, mais je voyais tout le temps des types louches de sa trempe.

— À propos de ta sœur… Malheureusement, elle est morte.

Son ton ne trahissait aucun regret. On n’aurait pas dit que ça l’attristait le moins du monde.

Pourquoi ? Comment ? Où ? Quand ?

Des questions affluaient, mais je n’arrivais même pas à en poser une seule.

— Tu te souviens de ça ?

Comme je restais prostrée en silence, l’homme me lança quelque chose. Je le rattrapai par réflexe. Ce petit objet, miroitant dans la lumière qui entrait par la porte ouverte, c’était le pendentif que ma sœur avait toujours porté. Dès que je le vis, je sus vaguement, d’une façon ou d’une autre, que je ne la reverrais plus. Sans renoncer tout à fait à l’espoir, quelque chose relevant du désespoir monta en moi.

— Elle m’a demandé de veiller sur toi, dit l’homme. — C’est pour ça que je suis là.

Il continua, l’agacement lui barrant le visage. Je ne pouvais pas lui faire confiance. Impossible.

Mais… maintenant que ma sœur n’était plus là, je n’avais honnêtement aucune idée de quoi faire d’autre. Mes pensées tournaient en rond, comme enfermées.

C’est alors qu’un choix inattendu tomba à mes pieds.

— Tu veux ressusciter ta sœur ? demanda l’homme. — Alors viens avec moi. Ça ira. Je vais pas te bouffer.

Mon jeune esprit était incapable de voir le mensonge, incapable de le refuser. Alors, j’acceptai. Avec ce nouvel arrangement, je n’eus plus à faire de sales boulots mal payés comme récurer des caniveaux ou désherber. Quoique, d’une certaine manière, ce que je faisais restait sale, mais pas pour les mêmes raisons. Au début, bien sûr, je détestai ça. Puis, à force, le crime devint une habitude. Et même si je connus des réussites et des échecs, voler était bien plus facile que les basses besognes. Je gagnais aussi beaucoup plus d’argent.

— Tiens, prends ça.

Un jour, l’homme me lança un artefact, comme il l’avait fait pour le pendentif de ma sœur. D’après lui, cet objet était magique. Il disait qu’il pouvait créer du feu provisoirement. Sur le moment, j’eus l’impression qu’il me témoignait enfin une once d’égard, et l’accessoire me fut d’ailleurs souvent utile. Je m’en servais dès qu’il me semblait que j’allais me faire prendre. Survivre au jour le jour relevait de la lutte, mais si on m’arrêtait, ma vie prendrait un tournant encore plus sombre.

Pourtant, je ne faisais pas ça pour moi. Chaque coup visait à ressusciter ma sœur, et j’étais prête à tout pour y parvenir. Au début, quand je lui demandai le prix d’une résurrection, l’homme se contenta de dire que ça coûterait très cher. Je lui demandais sans cesse combien, et au bout d’un moment, il grommela à contrecœur :

— Cinq millions de dalcs.

Cinq… millions… de dalcs… C’était une somme énorme. Pourtant, pour ma sœur, je les réunirais.

J’étais sûre d’y arriver et, s’il le fallait, j’étais prête à franchir des ponts plus dangereux encore. À présent, j’étais rôdée, et l’artefact magique rendait toute capture difficile.

Cependant, un jour, je cessai de l’utiliser. Alors que j’essayais de faire fuir quelqu’un, le feu jaillit, non pas de l’artefact, mais de moi. D’abord, je crus que l’artefact s’était déréglé. Puis je compris que je pouvais recommencer. Je pouvais créer du feu. Après quelques essais, je compris comment faire naître des flammes avec mes deux mains. Cette capacité ne me procura pourtant guère de joie. Après tout, je faisais déjà la même chose avec l’artefact. Produire mon propre feu ne me paraissait pas si spécial.

— Hmm. Eh ben, c’est quelque chose.

J’en parlai à l’homme. Sa réaction ne fut pas extraordinaire. Pouvoir créer du feu ne signifiait pas grand-chose pour moi, et je n’y pensai pas davantage. Le feu ne ramènerait pas ma sœur. C’était une habileté commode, sans plus. Quoi qu’il en soit, mon objectif était clair : amasser cinq millions de dalcs. Je ne connaissais qu’un moyen d’y parvenir.

Mon travail, ce jour-là comme le suivant, resterait le même.

— Je ne peux pas laisser passer ça.

Je fus sidérée. C’était le seul mot. Certains de mes victimes m’avaient poursuivie, mais seulement après leur avoir fait les poches. Jamais personne n’avait deviné mes intentions pour m’arrêter avant le vol.

— Tch !      

Je me concentrai sur mon bras, celui que l’homme me serrait. Le feu jaillit sous ses doigts, et il me lâcha. Je m’échappai tant bien que mal et, franchement, j’eus envie de me féliciter de ne pas avoir paniqué. Mais en rentrant à la planque, je me rendis compte que j’avais perdu quelque chose d’important.

— Tu chercherais, par hasard, un pendentif ?

Le lendemain, en fouillant les environs à la recherche de l’objet que j’avais laissé tomber, je retombai sur le même vieux type. Je fis l’idiote, mais lui aussi m’avait reconnue. Au final, résister ne servit à rien, je n’avais d’autre choix que de le suivre.  Je maudis ma chance.

On atterrit au QG de l’Ordre de Liberion. Ils m’arrosèrent de questions, m’épluchèrent du regard, ce fut sans doute la journée la plus mouvementée de ma courte vie. Puis, sans prévenir, une gamine incompréhensible fit irruption. Une fois calmée, on parla longuement. J’appris que mon objectif, celui pour lequel je m’étais acharnée si longtemps, ne pouvait pas être accompli. D’abord, je pensai qu’ils mentaient. Si la résurrection était impossible, alors pourquoi m’étais-je autant démenée ? Je me sentis retomber, vidée. Je n’avais plus de motivation, ni d’énergie, ni aucune raison de tenir tête à ces adultes.

Pourtant…

Même épuisée, je… ressentais, sans savoir pourquoi, de la chaleur. Je ne comprenais pas ce sentiment.

— …Par-dessus tout, nous ne pouvons pas fermer les yeux en te voyant, toi, une fille comme toi, vivre dans des circonstances aussi misérables. Je ne sais pas si nous pourrons être de ton côté, mais au minimum, nous ne sommes pas tes ennemis.

Cette voix ? c’était la Commandeure des chevaliers, une personne réputée si noble. Quelqu’un dont la vie était pratiquement l’exact opposé de la mienne. La Grande Sorcière de la Brigade magique, une fille qui paraissait encore plus jeune que moi, s’adressa à moi ensuite.

— Voilà. Ta dignité, et celle de ta sœur, se doivent d’être préservées. Et il n’y a que toi qui puisses le faire.

Même ce vieux type, qui m’avait paru si peu fiable au début, était en réalité sacrément fort. Ces gens-là différaient de tous les adultes que j’avais connus.

Je pensais encore à ma sœur. Comment l’oublier ? Je ne l’avais pas vue mourir, je n’avais vu aucun corps, j’avais simplement cru ce que l’homme m’avait dit. Et qu’aurais-je pu faire, alors ? J’étais faible. Si j’avais eu une autre option, un choix autre que croire naïvement la parole d’un adulte, que quelqu’un me dise laquelle.

Après avoir tout discuté, une seule question me restait en tête.

— Je suis censée faire quoi maintenant ? murmurai-je.

— Bah, ça s’arrangera d’une façon ou d’une autre. Ça relève entièrement des adultes maintenant.

Lui faisais-je confiance ? J’eus l’impression que… peut-être. Au moins, il n’était pas comme tous les autres adultes dégueulasses que j’avais connus. Je repensai à nos brèves rencontres.

Il est vraiment d’une simplicité désarmante, hein ?

On s’était rencontrés parce que j’avais essayé de lui faire les poches, et il se montrait quand même si prévenant avec moi.

Et, bon, j’étais quand même un peu contente de ça. Mais je ne savais pas comment me comporter avec lui, et le peu de savoir et d’expérience que j’avais ne m’offrait aucune réponse. Je n’avais d’autre choix que de faire comme les adultes disaient.

Si c’est comme ça, peut-être que je peux leur faire confiance, pour l’instant.

Après notre discussion, il était temps que je parte. Nous regagnâmes l’entrée du QG de l’Ordre. Au moment de m’éloigner, une voix m’appela dans mon dos.

— À plus tard, Mewi.

C’était si doux, si tendre, et aussi un peu incertain.

— Hmpf.

Cet homme était un peu trop vieux pour faire un grand frère.

Si j’avais eu un père… peut-être qu’il aurait été comme ça.

Alors que je me laissais happer par cette lubie soudaine, je sentis qu’on me tirait par le bras. Mon esprit revint d’un coup à la réalité.

— Allez, tu viens avec moi, je t’ai dit.

Et cette morveuse… On aurait dit une petite sœur chiante, impertinente et stupide ! Heureusement que nous ne sommes pas liées par le sang.

Même si l’absence de ma grande sœur me travaillait encore de bien des façons, j’eus le sentiment que cette journée m’aiderait à affronter l’avenir.

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