SotDH T10 - INTERLUDE PARTIE 4

Chant des nuages d’été (4)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Même Jinya, pourtant étranger aux divertissements, connaissait Chant des nuages d’été. C’était l’un de ces films romantiques que Kimiko adorait, et qui avait connu un grand succès auprès de la jeune génération à sa sortie. Il était paru la troisième année de l’ère Taishô, mais, huit ans plus tard, il restait très apprécié. Le gérant du Koyomiza comptait parmi ses admirateurs et le projetait de nouveau à l’occasion, selon son envie.

Cependant, Jinya ne l’avait jamais regardé lui-même. La faute en revenait à Nagumo Eizen. Tant que cet homme avait été en vie, Jinya n’avait jamais eu l’occasion de baisser sa garde, ne sachant pas quand il pourrait passer à l’action. Malgré cela, il avait toujours éprouvé un certain intérêt pour ce film.

Le narrateur commença :

— Il était une fois un garçon et une fille nés dans un village de montagne.

Dans leur enfance, ils étaient proches et passaient chaque instant ensemble.

Au plus fort de l’été, la lumière filtrait à travers les interstices des feuilles, les obligeant à plisser les yeux tandis qu’ils couraient sur les collines, éblouis par l’éclat du soleil.

Le village ne proposait aucun divertissement, et ils avaient peu d’endroits où jouer. Mais cela n’avait pas d’importance. Ils n’avaient besoin que l’un de l’autre.

Un vaste ciel s’étendait au-dessus d’eux. Ils se tenaient la main et regardaient. Sans doute n’oublieraient-ils jamais ces nuages d’été.

Mais la fille venait d’un foyer pauvre, et sa famille peinait à se procurer de la nourriture. Son père était toujours inquiet, et sa mère lui cédait souvent sa propre part. Ainsi, lorsqu’elle atteignit ses quinze ans, la fille prit une décision. Elle partirait à Tôkyô pour gagner de l’argent pour ses parents.

Le garçon ne pouvait pas la suivre. Il avait ses propres responsabilités envers sa famille. Les siens étaient agriculteurs, et il devait travailler à la place de son père, qui souffrait de douleurs au dos. Bien qu’il aimât la fille, il ne pouvait pas abandonner sa famille pour la suivre. Un tel choix lui était impossible.

Ils évoquèrent des souvenirs de leur enfance, comme la promesse qu’ils s’étaient faite autrefois de se marier un jour. Au moment de se séparer, ils firent une nouvelle promesse.

Regardons à nouveau les nuages d’été ensemble, comme autrefois.

Mais ils n’étaient plus aussi enfants qu’avant.

Ils savaient que leur promesse ne deviendrait jamais réalité.

Le garçon, incapable de dire un mot pour la retenir, regarda la fille s’éloigner et comprit que tout était terminé.

Ah, quelle histoire déplaisante.

Une amertume monta dans la bouche de Jinya.

Deux personnes qui s’aimaient, séparées. C’était une histoire qui ne lui était pas étrangère. Il y avait eu la femme qu’il avait aimée de tout son cœur et la fille qu’il avait juré de protéger. Il avait voulu plus que tout rester avec elles deux, mais cela n’avait pas été possible. Sa poitrine se serra tandis qu’une douce mélodie s’élevait et que la scène changeait.

À ses côtés, Nomari regardait son premier film avec une fascination pure. Bien qu’elle fût âgée, son profil conservait encore des traces de ce qu’elle avait été autrefois. Mais ses yeux ne voyaient pas Jinya à présent. Peu importait l’attachement qui subsistait en lui, il ne pouvait plus être de sa famille.

— Incapables d’être ensemble, ils sentaient les jours passer devant eux, poursuivit avec gravité le narrateur.

L’histoire se poursuivit, le temps s’écoulant rapidement.

— La fille commença à travailler dans une filature de coton. La vie en dortoir la déconcertait, mais elle s’appliquait avec sérieux à sa tâche.

Tous les quelques mois, elle envoyait une somme d’argent à sa famille, et chaque mois, elle écrivait plusieurs lettres au garçon.

— Te portes-tu bien ?

— Je vais bien.

— Je me sens si seule. J’aimerais te voir.

— Le ciel de Tôkyô est si sombre. Les ciels d’été que je voyais avec toi me manquent.

Sa vie était chargée. Elle passait chaque jour à travailler, n’ayant plus assez d’énergie que pour dormir, mais elle finit par s’habituer à la vie en ville. Elle se fit de nouvelles relations, de nouveaux amis. Et, à mesure qu’elle trouvait d’autres personnes pour écouter ses peines, elle se mit peu à peu à écrire de moins en moins.

Le garçon, incapable de quitter son village, commença à remarquer ce changement.

La promesse de mariage qu’ils s’étaient faite dans leur enfance restait en suspens et le resterait sans doute.

Cette pensée l’attristait, mais il l’accepta.

Six années s’étaient déjà écoulées depuis leur séparation. Il avait grandi, sa voix avait mué. Il s’était habitué à vivre sans elle et pensait de moins en moins aux ciels d’été. Le garçon d’autrefois avait disparu depuis longtemps.

La fille d’autrefois avait, elle aussi, disparu. Elle ne lui écrivait plus qu’une fois par an. Ses lettres contenaient bien des choses, mais les mots « J’aimerais te voir » n’y apparaissaient plus depuis des années.

Et ainsi, ils comprirent. Peu importe le temps qu’ils attendraient, ils ne regarderaient plus jamais les nuages d’été ensemble.

Les lettres de la fille étaient destinées au garçon, et le garçon aimait la fille d’autrefois. Enfants, ils pouvaient rêver. Mais ils étaient devenus adultes, et sans s’en rendre compte, ils s’étaient éveillés de leur rêve.

— Il y a une femme au village qui dit éprouver des sentiments pour moi.

Ils avaient atteint cet âge. Il leur fallait commencer à penser à fonder une famille. Il était peut-être temps.

— Un homme que j’ai rencontré ici, à Tokyo, m’a demandée en mariage.

Bien qu’elle eût passé son âge de jeunesse, elle avait trouvé un homme bien qui la courtisait. Il était peut-être temps.

Incapables de s’oublier, ils avaient tenu jusque-là. Mais le moment était venu de mettre un terme à leurs jours d’été.

Bien qu’ils vécussent loin l’un de l’autre, ils frissonnèrent tous deux sous le froid du vent.

L’hiver était arrivé, et le ciel semblait lointain, indifférent.

 

— …Que c’est triste.

Les paroles douces d’une vieille femme se firent faiblement entendre.

Jinya comprenait à peu près ce que Nomari voulait dire, mais il ne comprenait pas ce qu’elle ressentait. Ils avaient été séparés bien trop longtemps. Il pouvait lire Kimiko comme un livre ouvert, mais le cœur de Nomari lui était désormais impénétrable.

La musique accompagnant le film changea pour une mélodie poignante. Comme pour fuir le visage devenu étranger de Nomari, Jinya se laissa absorber par l’univers de Chant des nuages d’été.

L’histoire approchait de sa fin.

— Et ainsi, il se rendit à Tôkyô, déclara fermement le narrateur.

Les derniers vestiges de son attachement subsistaient encore.

N’étant plus un garçon, l’homme prit la route de Tôkyô, un jour d’hiver.

Plusieurs années s’étaient écoulées depuis leur séparation. Elle avait très bien pu l’avoir oublié, vivant dans la brillante capitale impériale.

Mais il voulait encore la revoir, une seule fois. Alors, il pourrait enfin la laisser partir.

Ainsi, il murmura un vœu.

La scène changea.

N’étant plus une fille, la femme marchait dans la rue, un jour d’hiver.

Plusieurs années s’étaient écoulées depuis leur séparation. Elle se demandait comment il vivait, resté dans leur village natal.

Ce ne fut qu’après sa disparition de sa vie qu’elle comprit à quel point elle s’était appuyée sur lui, mais il était désormais trop tard pour lui écrire.

Les vents froids de l’hiver semblaient la traverser de part en part. Elle baissa la tête.

Peu importait la fermeté qu’elle affichait, la solitude demeurait.

Alors, elle murmura un vœu.

— J’aimerais te voir.

Leurs voix se superposèrent. Tous deux se retournèrent en même temps.

Leurs regards se croisèrent. Ils se reconnurent immédiatement, mais ne purent s’appeler. Il y avait bien une ressemblance, mais tant de choses leur étaient devenues étrangères.

Ce fut elle qui bougea la première. Gênée de voir ses mains devenues si rêches à force de travailler, elle tenta instinctivement de s’enfuir.

Il la retint par le bras. Il voulait mettre en mots les sentiments qu’il avait laissés s’effacer. À présent qu’il se tenait face à elle après si longtemps, même ses mains abîmées lui paraissaient belles.

L’homme, jadis garçon, sourit sans la moindre retenue, comme autrefois.

Tous deux avaient franchi les années pour se retrouver une fois encore.

Au-dessus d’eux, on apercevait un ciel d’hiver lointain.

Un vent glacial passa, et leur souffle se transforma en nuages de vapeur blanche.

Leur ancienne promesse prit vie, sous une forme différente de celle qu’ils avaient imaginée.

— C’est comme des nuages d’été.

En voyant la vapeur de leurs souffles se mêler, ils ne purent s’empêcher de sourire à l’unisson.

 

Chant des nuages d’été se fit entendre à la fin du film. Lorsque la dernière note se prolongea, l’histoire s’acheva.

— Nul ne savait ce qu’il adviendrait d’eux. Mais ils avaient vu les nuages d’été de l’hiver en tant que le garçon et la fille qu’ils avaient été, alors ils trouveraient sans doute un moyen de rester ensemble comme autrefois.

Sur ces dernières paroles, le narrateur mit fin au récit, et Chant des nuages d’été arriva à son terme.

Des applaudissements éclatèrent dans la salle et se poursuivirent un moment.

 

 

 

***

— Ah… Il n’y a vraiment rien de tel qu’un bon film.

La projection et la musique étaient terminées depuis longtemps. La plupart des spectateurs avaient quitté les lieux depuis un moment déjà, mais Kimiko restait encore plongée dans cette impression persistante. Elle s’était mise à aimer les films parce qu’ils représentaient la liberté à laquelle elle aspirait autrefois, mais ils continuaient de la toucher, même à présent.

— Tu aimes vraiment les histoires d’amour, n’est-ce pas, Kimiko-san ?

— J’avais renoncé à tout espoir d’amour autrefois, mais oui, j’aime cela. J’aimerais moi aussi connaître un tel amour, un jour…

Plus elle s’était laissé emporter par le film, plus elle s’était rapprochée de Yoshihiko. En s’en rendant compte, elle rougit soudainement.

— J…je suis désolée !

Elle s’éloigna précipitamment. Ayant tout observé du début à la fin, Himawari la taquina.

— Tu ne trouves pas qu’il est un peu tard pour être gênée ? Tu lui tenais même la main tout à l’heure.

Kimiko n’avait pas remarqué, trop absorbée par la situation de Jinya, mais elle avait entraîné Yoshihiko jusqu’à leurs places en lui tenant la main. Le fait qu’on le lui fasse remarquer la fit rougir davantage, et elle baissa la tête.

— Euh… J’ai fait quelque chose de mal ? demanda Yoshihiko avec inquiétude.

Kimiko savait qu’elle s’était comportée étrangement avec lui, il était donc naturel qu’il en soit un peu troublé. Elle voulait lui dire qu’il n’avait absolument rien fait de mal, mais elle ne parvint pas à prononcer un mot. Elle se sentit abattue de s’être montrée aussi pitoyable.

— Ryuuna, Himawari.

Elle releva la tête en entendant la voix de Jinya. Les deux jeunes filles accoururent vers lui, mais il se contenta d’adresser un léger geste à Kimiko.

— Nous allons partir devant. Bon courage.

Sans attendre de réponse, il quitta la salle.

Elle le regarda s’éloigner, un peu déconcertée. Les rôles s’étaient complètement inversés. C’était désormais lui qui laissait à Kimiko de l’espace avec Yoshihiko. Izuchi ne vint pas nettoyer la salle, même après un long moment, ce qui signifiait qu’il était lui aussi de mèche.

— Kimiko-san ? dit Yoshihiko d’une voix légèrement triste.

Son cœur battait d’une manière presque insupportable, et sa tête était si brûlante qu’elle pensait pouvoir s’effondrer. Mais les autres avaient fait en sorte de lui préparer ce moment. Si elle devait faire preuve de courage, c’était maintenant.

Elle tendit la main et attrapa la sienne.

— H…Hein ?

— Yoshihiko-san, je suis désolée pour aujourd’hui. J’ai été impolie avec toi.

Son cœur devait lui parvenir à travers leurs mains. Il devait sentir toute sa chaleur, toute la fièvre qui l’habitait en cet instant. Cette pensée fit battre son cœur encore plus vite.

— Je voulais te remercier.

— Me remercier…?

— Oui. Tu m’as aidée de tant de façons jusqu’à présent. Pas seulement pour ce qui s’est passé avec Eizen-sama, mais aussi avant cela. Tu as toujours été là pour parler avec moi.

Depuis qu’on lui avait demandé de rester chez elle, elle ne pouvait plus aller à l’école et n’avait pas d’amis proches. Elle se sentait coupée du monde. Son goût pour les divertissements n’était en réalité que le reflet de son désir de fuir sa propre réalité. Mais chaque fois qu’elle venait dans ce théâtre, Yoshihiko parlait avec elle.

Cela la rendait heureuse d’une manière que personne ne pouvait comprendre.

Elle comprit enfin les sentiments qui l’habitaient. Elle avait cru être tombée amoureuse de lui après qu’il lui avait sauvé la vie, mais ce n’était pas cela. Ses sentiments étaient là depuis le début. Elle avait simplement grandi un peu, devenant capable de regarder autour d’elle et de remarquer ce qui s’y trouvait déjà.

— Alors… merci, Yoshihiko-san. Merci pour tout.

L’incident avec Eizen lui avait appris qu’elle n’avait pas besoin d’enrober ses sentiments de mots élégants pour les transmettre. Elle exprima donc sa gratitude telle quelle, en lui offrant le plus grand sourire qu’elle pouvait. Elle ne pouvait pas encore lui montrer son affection, mais elle ne vacillerait plus. Elle savait désormais, sans le moindre doute, qu’elle aimait Yoshihiko.

En voyant ses joues rougir et son trouble face à ses paroles, elle sentit aussi un frisson léger naître en elle. Son visage, bien sûr, restait aussi rouge qu’auparavant.

Ils se regardèrent en silence pendant un moment.

Gênés, ils finirent tous deux par éclater de rire.

« Ah… C’est donc cela », pensa-t-elle.

C’est cela. C’est ce que je cherchais.

— C’est comme dans un film.

Leurs voix se superposèrent, et ils se mirent de nouveau à sourire.

Kimiko était parvenue à se rapprocher un peu plus de la personne qu’elle aimait, tout comme les personnages de Chant des nuages d’été.

 

***

 

Et maintenant, pour la famille qui ne pouvait être.

Lorsque Jinya et les autres quittèrent le Koyomiza, le ciel avait changé de couleur. Le soleil se dirigeait vers l’horizon. Le soir n’était plus très loin. Il n’y avait ni vent ni nuages, et lorsque le ciel aurait fini de se teinter d’orange, le calme du soir s’installerait pleinement.

— C’était la première fois que je voyais un film, mais j’ai beaucoup apprécié.

Nomari soupira doucement, les yeux humides d’émotion.

— Je suis heureux de l’entendre, dit Jinya.

— C’était étonnamment touchant. Peut-être est-ce parce que je suis avec mon mari depuis ma jeunesse que je me reconnais autant dans ces personnages.

— J’en ai entendu parler. Il parle de vous à la moindre occasion.

— Quel idiot.

Le cœur de Jinya ne le faisait plus autant souffrir, car il s’était quelque peu habitué à parler avec cette Nomari qui ne le connaissait pas. Une éternité s’était écoulée depuis leur séparation. Beaucoup avait été perdu, mais il en restait encore quelque chose, aussi infime fût-il. En réalité, il avait répété ce cycle de perte et de découverte à maintes reprises jusqu’à présent, et l’endroit où cela l’avait conduit n’était pas si mauvais.

Il sourit en repensant aux moments où les caprices de Michitomo et de Shino le faisaient tourner en rond. Il se souvenait de la joie sincère qu’il avait ressentie à la naissance de Kimiko. Même Ryuuna et Yoshihiko étaient désormais des personnes qui lui étaient chères. Il ne regrettait pas le chemin qu’il avait emprunté. Mais les jours qu’il avait passés avec Nomari n’avaient pas encore perdu leurs couleurs dans son cœur.

— Il est temps, n’est-ce pas ? dit-elle.

— En effet. Retournons à la gare, répondit Jinya sans émotion.

Le soir venu, elle quitterait Tôkyô avec Somegorou, et ce serait tout. Jinya n’était pas son père, mais un guide qu’elle rencontrait pour la première fois aujourd’hui. Elle n’avait aucune raison d’hésiter à se séparer de lui, et elle lui rendit son sourire.

— Nous allons rentrer devant, alors, Mon Oncle. Restez avec Nomari-san jusqu’au bout.

— …Mm.

Himawari afficha une expression difficile à lire, puis se détourna comme pour cacher son visage. Était-ce par gentillesse envers Jinya, ou par culpabilité envers Nomari ? Il se dit que les événements passés avaient sans doute laissé en elle une légère trace, et il ne la retint pas.

Sentant que quelque chose n’allait pas chez Himawari, Ryuuna la suivit docilement.

Ainsi, Jinya et Nomari restèrent seuls. Ensemble, ils se dirigèrent vers la gare de Tôkyô.

— Je connais Kimiko depuis sa naissance. C’est sans doute pour cela qu’elle m’appelle Jiiya.

— Si jamais vous venez à Kyôtô, faites-le moi savoir. J’aimerais vous faire visiter pour vous rendre la pareille.

— La saison des hortensias est passée, n’est-ce pas ? Peut-être que j’essaierai de travailler avec d’autres fleurs.

— Mon mari ne boit pas du tout, voyez-vous…

Leur conversation était animée, couvrant une infinité de sujets. Ou peut-être cherchait-il simplement à éviter que le silence ne s’installe.

Ce serait sans doute la dernière fois. Il n’avait été qu’un étranger dès le départ. Une fois cette journée terminée, il n’aurait plus jamais l’occasion de marcher ainsi en ville avec Nomari. Cette pensée l’effrayait, alors il continua de forcer la conversation, avançant aussi lentement qu’il le pouvait. Pourtant, le temps poursuivait impitoyablement sa course.

Finalement, ils atteignirent de nouveau la gare de Tôkyô.

Ils regardèrent autour d’eux, mais Somegorou n’était nulle part en vue. Cependant, le ciel du soir passait déjà lentement de l’orange à l’indigo.

C’était l’heure des adieux.

— Merci pour aujourd’hui, Kadono-sama. J’ai pu passer un agréable moment grâce à vous.

Nomari s’inclina profondément, marquant clairement la fin.

— Pas du tout. Au contraire, c’est moi qui devrais vous remercier. J’ai pris plaisir à me promener en ville avec vous.

Il le pensait sincèrement. Bien qu’il ait été surpris en la voyant au début, il avait pu marcher à nouveau aux côtés de sa fille. Il en était heureux.

Elle prit ses paroles pour de simples flatteries et dit :

— Oh là là. Vous ne devriez pas trop taquiner une vieille femme comme moi.

À ses yeux, il n’était qu’un jeune homme d’environ dix-huit ans. Il l’acceptait, mais cela le peinait de savoir qu’elle ne considérait pas ses paroles comme sincères.

Nomari contempla la gare de Tôkyo, faite de briques rouges, avec un large sourire. Il y avait dans son expression quelque chose d’espiègle, qui lui rappelait celle qu’elle avait autrefois.

— Penser que je vais prendre le train après avoir vu ce film… C’est étrange, vous ne trouvez pas ?

La fille de Chant des nuages d’été était venue à Tôkyô depuis son village natal en train, et maintenant Nomari allait prendre le train depuis Tôkyô pour rentrer chez elle. Quelque chose dans tout cela devait lui sembler étrange, car elle affichait un sourire heureux.

Elle paraissait si enfantine, baignée dans la lumière du soir.

Mais seras-tu toujours ma malgré tout ?

L’image d’elle, ce jour-là, se superposa à celle d’aujourd’hui dans son esprit.

Il avait toujours su qu’elle finirait par le quitter un jour. Ils étaient humain et démon, porteurs d’espérances de vie différentes, et il s’était préparé au moment où ils ne pourraient plus être père et fille. Mais des forces extérieures avaient mis fin à cela bien plus tôt qu’il ne l’avait imaginé.

C’était pour cela qu’il devait s’assurer de conclure les choses correctement maintenant. Si cet instant devait être le dernier qu’ils partageaient, alors il devait lui donner une forme qui lui permette de tourner la page.

Somegorou, Kimiko, et même Himawari avaient pris la peine de lui offrir cette occasion. Cela ne se déroulerait sans doute pas aussi bien que dans le film qu’ils venaient de voir, mais il ne pouvait pas rester immobile pour toujours.

Il prit une légère inspiration. L’air chaud de l’été emplit ses poumons, puis il l’expira d’un seul coup. Avec détermination, il fit face à Nomari.

— …Nomari-san. Il y a quelque chose que je voulais vous demander. Puis-je ?

Le changement soudain de ton la surprit, mais elle perçut son sérieux et ne le tourna pas en plaisanterie.

— Bien sûr.

— Merci.

Un sourire lui échappa, puis il posa la question qu’il retenait depuis un moment.

— Avez-vous… mené une vie heureuse ?

Il ignorait quelle vie elle avait menée depuis le jour où elle avait perdu la mémoire, ni si elle avait été heureuse. Mais il devait poser la question, d’autant plus qu’il savait qu’ils ne pourraient plus revenir à ce qu’ils avaient été.

— Oui. J’ai épousé Heikichi-san, j’ai eu des enfants, puis des petits-enfants. J’ai mené une vie pleine de bonheur, répondit-elle sans hésitation, avec un doux sourire.

Elle semblait si sincèrement heureuse que Jinya crut véritablement qu’elle l’avait été en son absence.

— Je vois. Je vois…

Il se sentait si heureux qu’il en aurait pleuré. Soulagé, il laissa échapper un profond soupir. Sans son habituelle expression impassible, son visage se trouva entre les larmes et le sourire, révélant les sentiments de son cœur.

— C’était ma seule inquiétude. Je suis heureux… Je suis heureux d’avoir pu vous rencontrer et d’apprendre que vous avez mené une bonne vie.

Il se réjouissait de son bonheur au-delà de toute mesure. Le fait de savoir qu’il n’en était pas à l’origine lui causait une légère tristesse, mais il pouvait se réjouir pour elle, simplement, et il en était fier. Ils ne pourraient plus jamais être une famille, mais il était fier de savoir qu’il restait son père.

Et cela lui suffisait.

Savoir qu’elle avait été heureuse lui suffisait.

— Kadono-sama…?

— Désolé. C’était une étrange question, n’est-ce pas ? Ah, votre mari arrive. Je vous dis adieu… J’ai été véritablement heureux de vous rencontrer.

— Hein ?

Elle ne semblait pas comprendre, mais il n’avait pas l’intention de s’expliquer. Il n’y avait aucune place pour un homme aussi indigne que lui dans sa vie, d’autant plus si elle était heureuse ainsi.

D’un pas assuré, il passa à côté d’elle, dépassant son propre passé.

Somegorou s’approcha de lui de face, avec désinvolture.

— Alors ? Comment ça s’est passé ?

— Je ne sais pas trop, mais je pense avoir trouvé une forme d’apaisement.

— C’est vrai ? Tant mieux.

Puis Somegorou sembla se souvenir de quelque chose et tendit le bras. Il frappa légèrement la joue de Jinya du poing, sans la force d’un véritable coup, mais cela sembla lui suffire.

— J’avais juré de te remettre les idées en place un jour. On dirait que j’ai enfin eu l’occasion.

Il n’y avait pas besoin d’autres mots entre eux. Somegorou se dirigea vers Nomari, et Jinya poursuivit sa route. Ils se croisèrent et s’éloignèrent peu à peu.

— …Nous l’avons appelé Jinya.

Mais un murmure doux fit s’arrêter Jinya net. Il se retourna et vit Nomari, troublée, comme si elle ne comprenait pas ses propres paroles.

— Notre fils… Nous l’avons appelé Jinya !

Elle tremblait, presque de manière inquiétante, mais ne détourna pas le regard. Les gouttes qui coulaient sur sa joue prenaient une teinte dorée sous la lumière du soir.

Le pouvoir d’Azumagiku effaçait les souvenirs sans qu’ils puissent jamais revenir. Et pourtant, pour une raison inconnue, elle pleurait. Elle ne savait pas pourquoi, mais une émotion, au fond de sa poitrine, la poussait à parler.

— Nous… J’avais décidé de nommer notre enfant « Yuunagi » si c’était une fille, et « Jinya » si c’était un garçon. Je ne sais pas pourquoi, mais… j’ai l’impression que je devais vous le dire.

Je deviendrai ta mère, père !

La voix enfantine, encore maladroite, résonna à ses oreilles, empreinte de nostalgie.

Je deviendrai ta mère pour de bon, et je te gâterai comme il faut. Je te caresserai la tête et tout ça.

La jeune Nomari lui avait fait cette promesse. C’était une promesse absurde d’enfant, et pourtant, elle l’avait tenue. Ses souvenirs avaient été effacés, ils ne pouvaient plus être une famille, mais elle était tout de même devenue la mère d’un Jinya.

— …Merci. Laisse-moi te rendre la pareille.

À ces mots murmurés, une vision impossible se déploya. Le paysage encombré de la gare de Tôkyô fut recouvert d’illusions, laissant apparaître une prairie sous le ciel du soir.

— Simulacre… Le pouvoir de ta mère.

De petites fleurs délicates s’épanouissaient en mille teintes — rouge, jaune, blanc. C’était une prairie illusoire de fleurs à poudre blanche, que l’on appelait aussi « nomari ». Ces fleurs s’ouvraient au crépuscule.

Ainsi, le soir appartenait à Nomari.

— Oh…

Déconcertée par ce spectacle, la douceur des couleurs des fleurs lui serra la poitrine. Elle ferma les yeux pour contenir les larmes qui y montaient. Lorsqu’elle les rouvrit, la prairie comme Jinya avaient disparu.

Jinya marchait tranquillement en ville. Sa séparation avec Nomari lui laissait une légère tristesse, mais une chaleur en lui débordait en un sourire. Il ne détestait pas cette sensation.

— Jiiya.

Une voix juvénile l’appela, le faisant s’arrêter. Il se retourna et vit Ryuuna qui l’attendait sur le bord de la route. Elle le regardait d’un air mécontent.

— Que fais-tu ici, Ryuuna ?

— J’attends ici.

Elle accourut jusqu’à lui, s’accrocha à son bras, puis leva les yeux vers lui en gonflant les joues avec contrariété.

— Où est partie la dame ?

— Chez elle.

— Qui est-ce ?

Ryuuna parlait rarement, mais Nomari avait visiblement retenu son attention. Son comportement lui rappela la manière dont Nomari boudait autrefois, quand Kaneomi vivait avec eux. Incapable de retenir un sourire amer, il posa la main sur la tête de Ryuuna en lui répondant.

— Ma fille.

Semblant un peu soulagée, elle répéta :

— Ta fille ?

— Oui. Ma précieuse fille. Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas revue, alors je pense que je ferai un beau rêve cette nuit.

— …Mm.

Tous deux marchaient, bras dessus bras dessous.

Ryuuna continuait malgré tout de bouder. Jinya ne savait pas comment améliorer son humeur, mais au moins, sa chaleur lui était réconfortante.

Nul ne pouvait dire ce qui avait le plus de valeur, de ce qui avait été perdu ou de ce qui avait été gagné. Mais au moins, Jinya avait désormais dépassé un peu cette nuit fatidique.

Peu importait ce qu’il perdrait à partir de maintenant, il ne perdrait plus jamais de vue ce qu’il avait ensuite gagné. Il ne serait plus aveuglé par l’éclat du passé au point d’ignorer le présent.

C’est pourquoi ceci est un adieu, Nomari.

Il ne l’oublierait pas, mais il ne lui restait plus aucun regret.

Il releva la tête et vit au-dessus de lui un ciel indigo.

En regardant les étoiles scintiller, il fit ses adieux aux jours de son passé.

 

***

 

— Bon sang, il a vraiment fallu qu’il en fasse des tonnes, hein ? Ah zut, j’ai oublié de transmettre le message du maître. Tant pis. Ce n’est pas forcément à moi de le faire.

Malgré ses grognements, Somegorou semblait de bonne humeur.

— Allons-y, Nomari ?

Nomari ne bougea pas. Le regard empreint de tristesse, elle fixait dans le vide la direction où l’homme était parti.

— Heikichi-san… Qui était donc cet homme ?

La mémoire de Nomari ne reviendrait jamais. Aucun miracle ne surviendrait pour qu’elle se souvienne soudainement de Jinya. Somegorou le savait avec certitude, ayant été proche d’Azumagiku. Il était d’autant plus étrange que Nomari soit à ce point préoccupée par Jinya.

C’est pourquoi Somegorou ne lui dirait pas la vérité, à savoir que Jinya était son père. Cela ne ferait que la troubler, et cela ne rendrait pas Jinya heureux. Cet homme maladroit, bien trop attentionné, ne voudrait pas la voir ainsi bouleversée.

Alors, Somegorou relâcha ses épaules et sourit.

— Qui sait ? Tu n’as qu’à lui demander toi-même un jour.

Une part de lui savait qu’ils ne se reverraient jamais, mais cela n’avait rien de regrettable. Jinya resterait dans sa mémoire comme un jeune homme étrange rencontré à Tokyo, et cela suffisait.

— Le train à vapeur est arrivé. Dépêchons-nous.

— Oui. Allons-y, mon cher.

Ainsi, le vieux couple quitta Tokyo.

La prédiction de Somegorou se révéla juste. Aucun d’eux ne revit jamais Jinya. Pourtant, ce jeune homme étrange revenait parfois dans leurs conversations.

— Ah, au fait, j’ai vu un film avec des amis il y a quelque temps. Quel dommage que tu n’aies pas pu venir.

Elle le taquinait, et il lui répondait avec un sourire amer.

Ce n’était rien de plus qu’un échange sans importance, mais c’était précisément pour cela que Somegorou en était si heureux.

Il avait l’impression que les jours animés passés dans ce restaurant de soba étaient revenus.

De nos jours, à l’ère Heisei, les films n’avaient rien de particulier. Mais à l’ère Taishō, les films étaient le sommet du divertissement.

Certains les regardaient et se vantaient des progrès de modernisation accomplis par l’Empire du Japon. D’autres les regardaient et en avaient le cœur ému par leur beauté, rapprochant les histoires d’amour de leur propre vie. D’autres encore regardaient ces films avec quelqu’un et se remémoraient le passé. L’écran d’argent offrait une grande diversité d’expériences, et les gens l’aimaient.

Il se pouvait même qu’un démon, dissimulé parmi les spectateurs de Chant des nuages d’été, ait pu faire face à son passé, ou qu’une jeune noble ait réussi à prendre conscience de ses propres sentiments amoureux. Qui sait ?

Tout cela pour dire que les films étaient populaires à l’ère Taishō.

 

***

 

Juillet 2009. Retour au présent.

Jinya prit le DVD de Chant des nuages d’été et repensa au passé.

— Hé ? Ça ne va pas ?

Il s’était soudain tu, et Miyaka le regarda avec inquiétude. Il semblait s’être laissé emporter un peu trop profondément par la nostalgie.

— Non, désolé. Je pensais simplement au passé.

— Ah oui ? Il est bien, ce film ?

— Pas du tout. C’est terriblement cliché. Mais je l’ai regardé avec quelqu’un qui m’est cher. C’est sans doute pour cela que ce film me vient toujours à l’esprit quand on parle de cinéma.

Les films n’étaient plus qu’une forme de divertissement parmi d’autres aujourd’hui, mais autrefois, ils étaient aimés de beaucoup. Kimiko elle-même était une admiratrice de Chant des nuages d’été et était allée le voir plusieurs fois au Koyomiza. Le fait qu’on puisse désormais l’acheter pour quelques milliers de yens et le regarder chez soi montrait à quel point la technologie avait progressé de manière saisissante.

— Alors, tu vas l’acheter ?

— …Je suppose. Oui, pourquoi pas ?

— Attends, mais tu as un lecteur DVD ?

— Non, mais j’ai un magnétoscope.

— …Tu ne pourras pas lire de DVD avec un magnétoscope. Ne fais pas cette tête surprise, ça ne changera rien.

Apparemment, les DVD et les cassettes vidéo étaient des choses différentes. Les connaissances de Jinya en matière d’appareils de ce genre étaient très limitées. Par exemple, il savait seulement utiliser son micro-ondes pour réchauffer de la nourriture. Les fonctions de cuisson et de décongélation lui échappaient.

— Bon, allons dans un magasin d’électronique après le déjeuner. On devrait pouvoir trouver un lecteur DVD pas cher.

— …Merci, dit Jinya.

Miyaka gloussa.

— Mais mangeons d’abord, d’accord ?

— Bien sûr. Laisse-moi t’inviter pour te remercier.

— Vraiment ? Alors je prendrai un gyūdon, avec une salade de racine de bardane à côté. Ah, ça te va, Yoshidaya ?

Peut-être sous l’influence de Chant des nuages d’été, Jinya se remémora une conversation nostalgique.

La grande chaîne de gyūdon Yoshidaya avait été fondée en Meiji 33 (1900), et son premier établissement se trouvait à Nihonbashi, à Tokyo.

À l’époque où Jinya servait la famille Akase, la mère de Kimiko, Shino, l’avait souvent harcelé pour qu’il l’y emmène, elle avait la même tendance que Kimiko à suivre les modes. Dès qu’elle avait appris que les gyūdon faisaient fureur, elle avait exigé que Jinya l’y conduise. C’était parfois problématique, car elle ne se souciait pas de savoir s’il était en plein travail, mais cela ne le dérangeait pas de la porter sur ses épaules et de la gâter de temps à autre.

— Ça me va. Cela fait longtemps que je n’y suis pas allé.

— Ah oui ? Alors c’est décidé.

Sous le soleil brûlant, ils marchèrent tranquillement en ville.

Miyaka fredonnait et avançait devant lui, semblant de bonne humeur. Jinya la regarda et se remémora ce souvenir insignifiant d’avoir vu un film avec plusieurs autres personnes. Bien des choses avaient changé, mais certaines restaient toujours les mêmes. Il savait qu’il repenserait aussi à cette journée avec tendresse, un jour.

C’était un dimanche ordinaire, avant les vacances d’été, et le ciel était d’un bleu limpide.

Jinya leva la main pour se protéger du soleil et regarda vers le ciel, se disant que la chaleur ne ferait qu’augmenter encore.

Le lendemain, pendant la pause déjeuner, Miyaka mangea dans la salle de classe et raconta à sa meilleure amie, Azusaya Kaoru, ce qui s’était passé la veille.

— …Miyaka-chan. Ce n’était pas un rendez-vous, ça ?

— Quoi ?!

Cette remarque provoqua un léger remue-ménage, mais c’est une autre histoire.

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