Hole in my heart t1 - CHAPITRE 3 PARTIE 6
Ces jours passés ensemble (6)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Ce jour-là aussi, Konoe fit un rêve.
Dans son rêve, il se retrouva face à lui-même tel qu’il était à ce moment-là. Pour Konoe, le monde avait toujours été cruel. Il avait toujours été seul. Avant même qu’il s’en rende compte, tous ceux qui l’entouraient étaient devenus des ennemis.
Il n’y avait personne en qui il pouvait avoir confiance. Alors il avait oublié comment faire confiance. Il vivait en ne regardant que les règles et les promesses, détournant les yeux des personnes devant lui. Konoe se définissait comme quelqu’un de dévoué à son devoir.
Il avait vécu en rejetant les autres, sans voir personne. Voilà qui était Konoe.
…Mais malgré ce qu’il était, Konoe voulait quelqu’un à ses côtés.
Être seul était douloureux. Alors, il y a vingt-cinq ans, il s’était tourné vers l’idée des philtres. Il ne pouvait pas faire confiance aux gens, mais il pouvait avoir confiance en elles.
Gagner de l’argent, acheter des esclaves, leur donner des philtres d’amour. Alors il ne serait plus seul. La solitude finirait sûrement par s’estomper.
Pendant son entraînement d’Adepte, c’était tout ce qu’il avait dans le cœur.
Le désir de combler cette solitude. Acheter une maison et vivre avec quelqu’un. Un souhait vague. Il n’avait aucun désir pour un type particulier de femme, aucune convoitise pour des actes particuliers.
Konoe ne se souciait que du résultat d’être aimé par quelqu’un.
C’était un souhait vide. Son objectif était sûrement mal orienté.
…Et c’était probablement pour cela.
Parce que Konoe était ce genre de personne, sa lance restait d’un blanc pur.
L’arme d’un adepte. Une arme divine accordée par les dieux.
Sa couleur et sa forme changeaient selon la nature de l’Adepte. Pourtant, tandis que l’arme de Konoe avait pris la forme d’une lance avec à son bout, une forme de croix. Sa couleur, elle, n’avait jamais changé.
La couleur qu’elle avait lorsqu’elle lui avait été accordée par les dieux. Un blanc pur enveloppant une lance ajourée. Konoe manquait d’une véritable conscience de lui-même. Il était dépourvu de désir comme d’amour.
…Ainsi, en vérité, Konoe était un Adepte défectueux car il ne pouvait pas utiliser la magie unique.
Dans ce monde, il existait un tel pouvoir.
Dans un monde où le mana, la volonté, pouvait provoquer des phénomènes, cette volonté détenait un pouvoir. Parfois, une volonté inflexible pouvait éroder et remodeler le monde lui-même.
La magie unique était le pouvoir de changer le monde. Un pouvoir né d’un ego inviolable, capable d’altérer la réalité, laissant des cicatrices dans le monde même après la mort de celui qui l’avait lancé.
Bien sûr, tout le monde ne pouvait pas l’utiliser. Elle s’éveillait peut-être chez une personne sur mille, une sur dix mille, un pouvoir rare. La race, l’âge, l’habileté, rien de tout cela n’avait d’importance. Seul un ego d’une force inébranlable pouvait la manier.
C’était un pouvoir accordé par le talent et les circonstances, non quelque chose que l’on pouvait chercher ou obtenir par l’effort.
Pourtant, pour un Adepte, c’était un pouvoir qu’il était censé posséder.
Après tout, sans un ego aussi résolu, sans désir ni amour, personne ne pouvait supporter l’entraînement d’un Adepte. Seuls ceux capables de s’affirmer sans hésitation, même si leurs doigts étaient réduits en poussière, pouvaient devenir des Adeptes.
Mais Konoe ne possédait rien de tout cela.
Tout ce qu’il avait était un vide. Une lutte désespérée pour combler une aspiration douloureuse et inconnue.
C’était pour cela qu’il avait fallu vingt-cinq ans à Konoe pour devenir un Adepte.
Dépourvu de magie unique, il avait dû bâtir des fondations pour compenser. Il avait manié sa lance plus que quiconque, saigné plus que quiconque.
Konoe était une anomalie à l’académie.
Les autres candidats ne pouvaient pas le comprendre. Et Konoe ne pouvait pas les comprendre non plus.
Ainsi il vécut sans se lier à qui que ce soit, luttant toujours vers la seule chose qu’il avait décidé de croire…
◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇
Konoe se réveilla.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il n’était pas à l’académie mais dans une chambre du château de Sylmenia. La faible lumière du matin lui piqua les yeux, le faisant plisser les paupières par réflexe.
— …
Il se redressa et tourna la tête vers la fenêtre. Le soleil se levait à peine. Le ciel gardait encore des traces de la nuit. Konoe sortit du lit et s’approcha de la fenêtre sans raison particulière.
— …
Debout près de la fenêtre, il regarda la ville. L’endroit qu’il avait évité de regarder jusqu’à hier. L’endroit où il avait imaginé de la malveillance.
…Konoe tourna son attention, juste un peu vers cette zone.
Il sentit l’agitation des gens. La sensation qu’ils se levaient tôt, qu’ils commençaient leur travail pour reconstruire la ville.
Le bruit du petit-déjeuner que l’on disposait sur les tables. Les rires des gens qui s’y rassemblaient.
La hâte de terminer le repas et de courir dehors. Les mains agitées pour leur dire au revoir. Des présences grandes comme petites, tous s’efforçant de vivre.
C’était la même énergie vibrante qu’il avait vue hier.
Konoe regarda les gens pendant un moment, perdu dans ses pensées.
— …
« …Ce n’était pas tout à fait un mensonge », pensa-t-il.
◆
— Maître Konoe, voici votre thé.
— …Merci.
Passé midi, une fois le travail de la journée de Konoe terminé.
Il but le thé que Telnerica avait préparé, grignotant les douceurs qui l’accompagnaient.
— …
« C’est sucré », pensa-t-il en mangeant.
Le sucré lui sembla plus fort que d’habitude. Peut-être que la recette, avait changé supposa-t-il en jetant un regard à Telnerica assise en face de lui.
— …
…Mais malgré tout.
Au final, il ne comprenait toujours pas Telnerica, réalisa-t-il.
Hier, pris dans ses pensées à propos de la ville, il avait laissé passer la chose, mais depuis quelques jours, cette dernière le troublait.
Il lui avait dit qu’elle était libre de faire ce qu’elle voulait. De faire ce qui lui plaisait.
Il lui avait donné cette permission, pourtant Telnerica continuait d’agir comme une domestique. Konoe ne parvenait pas à comprendre pourquoi. La question ne quittait jamais son esprit.
— …
— … ? Maître Konoe ?
— …Ce n’est rien.
Même maintenant, c’était pareil. Elle restait à ses côtés, lui souriant.
Du matin au soir, Telnerica lui parlait avec le sourire. Un sourire joyeux, lumineux, plein de douceur. Konoe ne comprenait pas pourquoi elle lui adressait de telles expressions.
Même si ce n’était que de la politesse, il n’y avait aucune raison de sourire aussi constamment. Si elle souriait vraiment, c’était encore plus difficile à comprendre.
— Tu souris toujours, n’est-ce pas ?
— ? Est-ce que je souris ?
— Oui, tu souris. …Même s’il n’y a rien d’amusant à être avec moi.
C’était étrange, incompréhensible, et Konoe laissa ainsi échapper ses véritables pensées.
Des mots qu’il ne dirait normalement jamais.
Il n’y avait aucun intérêt à exprimer des choses négatives. Cela ne menait qu’au rejet, au mépris, à l’éloignement. Du moins, c’était ce que croyait Konoe. Les regrets et la haine de soi étaient des choses qu’il fallait garder en soi. C’était ce qu’il croyait, et pourtant cette fois les mots avaient glissé hors de sa bouche.
…Peut-être s’était-il trop habitué à Telnerica ces derniers jours. Ou peut-être était-ce le choc de la ville, hier.
— …
Sa langue avait fourché. « Bon sang », pensa-t-il.
Il porta la tasse de thé à ses lèvres pour masquer l’inconfort.
Telnerica écarquilla les yeux en le regardant.
Elle cligna rapidement des yeux, puis…
— Non, c’est agréable.
Après quelques secondes de silence, ce furent ses mots.
…Quoi ?
— C’est agréable d’être avec vous, Seigneur Konoe.
Cette fois, ce fut au tour de Konoe de cligner des yeux. « Qu’est-ce qu’elle raconte ? » pensa-t-il.
Mais Telnerica se contenta de lui sourire, purement et simplement.
— …
Konoe resta figé, la tasse de thé encore à la main.
Agréable ? Avec quelqu’un comme moi qui est à peine capable de tenir une conversation ?
— Je parle à peine, pourtant.
Les mots lui échappèrent encore. Des mots négatifs voire minables. Il savait qu’il les regretterait plus tard, et pourtant il ne pouvait pas s’arrêter.
Mais Telnerica pencha légèrement la tête devant cette attitude pathétique.
Son expression était un peu troublée, ses sourcils légèrement abaissés… mais toujours d’une douceur infinie. Puis elle ouvrit lentement la bouche…
— Est-ce que cela a de l’importance s’il n’y a pas de mots ?
C’est ce qu’elle dit.
— ………………………………Quoi ?
Est-ce que cela a de l’importance s’il n’y a pas de mots ?
…Qu’est-ce que cela voulait dire ?
Cette fois, Konoe se figea complètement.
Sa bouche resta entrouverte tandis que Telnerica lui sourit avec éclat.
— Je pense vraiment que c’est agréable.
— ………………Je vois.
Il parvint à murmurer cela, au moins.
Il ne comprenait pas, il était troublé.
Il but son thé à plusieurs reprises pour le dissimuler, mais il était si déconcerté qu’il n’en sentait pas le goût.
…Parce que c’était quelque chose qu’il n’avait jamais connu de toute sa vie.
