THE KEPT MAN t3 - prologue
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Traduction : Raitei
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— Emmenez-moi au donjon avec vous.
Le maître de guilde renifla en entendant ma requête.
— Tu veux te suicider ? Trouve une corde, ce sera plus rapide.
— Je suis sérieux.
— On n’a pas les moyens d’emmener du poids mort. Qu’est-ce que tu peux faire pour nous ?
— Je sais que je suis un bon à rien sans talent. Mais je vous demande quand même de m’emmener.
Un énorme déferlement de monstres n’allait pas tarder à se déchaîner sans contrôle dans le donjon sous cette ville : une Ruée. Leur nombre était déjà en train d’augmenter, signe probable avant-coureur de l’événement. Beaucoup d’aventuriers n’avaient pas réussi à quitter le donjon à temps et étaient désormais portés disparus, y compris l’équipe d’Arwin, Aegis. Ils envoyaient à présent une équipe de secours, mais je ne pouvais pas laisser une bande d’inconnus s’en charger.
Mon instinct me soufflait une chose : cette Ruée puait très fort. Si je n’allais pas la sauver maintenant, la vie d’Arwin allait être en grave danger. Apparemment, ma détresse l’emporta. Le vieil homme soupira, agacé.
— Les gars, attendez en bas. J’arrive, dit-il en congédiant les autres employés de la guilde.
Une fois seuls, il sortit une pipe et l’alluma. La fumée s’enroula et flotta autour de lui, et il me lança un regard noir comme un professeur à un élève particulièrement incompétent.
— Même une organisation pleine de racailles et de vauriens comme la mienne a des règles. Si j’emmenais quelqu’un qui n’est ni aventurier ni employé, ma tête roulerait.
— J’ai un justificatif, dis-je, heureux de l’avoir apporté.
Je dépliai un feuillet et le tendis au vieil homme.
C’était un contrat rédigé par la petite-fille du maître de guilde, April. C’était une gentille fille au grand cœur, à l’inverse de son grand-père, et pour une raison ou une autre, elle tenait vraiment à ce que je travaille pour elle. L’autre jour encore, elle avait essayé de faire de moi un employé temporaire de la guilde via le concours de bras de fer que nous avions eu. J’avais eu la malchance de perdre, mais usant des ruses de l’âge adulte, j’avais attrapé le contrat, fait semblant de le manger et l’avais glissé dans ma manche. Qu’est-ce que je suis, une chèvre ? Je n’allais pas manger du papier. Ça me retournerait l’estomac. Je n’avais jamais essayé.
— Selon ce document, je travaille pour Dez. Et le travail de Dez consiste à secourir les aventuriers portés disparus dans le donjon. Il est en congé, cela dit. Donc j’y vais à sa place.
— Je n’arrive pas à croire que tu t’abaisses à une telle combine, dit le vieil homme, le ton empreint de déception. — Quelle déchéance, Dévoreur de Géant.
— Ah oui ?
Je n’étais pas surpris. Même Arwin, une princesse quelque peu protégée, avait compris qu’il y avait quelque chose d’étrange dans mon passé. Le maître de guilde, roué et rompu au monde, l’aurait deviné depuis des lustres, bien sûr. Évidemment, il m’avait laissé errer en me tenant avec une large laisse. Savoir ce genre de secret lui aurait donné de quoi me tenir, ordinairement, mais on ne pouvait plus me faire chanter à présent. La sécurité d’Arwin importait plus que mon identité ou mon bien-être.
Voyant que cela n’avait pas l’effet escompté, le maître de guilde secoua la tête comme si un insecte agaçant lui bourdonnait à l’oreille.
— Je comprends pourquoi tu t’inquiètes. Ta femme est en danger, alors tu veux te lancer à sa poursuite. Ça se tient. Mais chacun a sa place dans la vie. Tu es maudit. Tu ne peux pas être son Prince Charmant et tu le sais.
Si j’avais été Mardukas, aventurier sept étoiles et bourreau des cœurs de renommée mondiale, le vieux me montrerait son cul comme une chienne en chaleur et supplierait mon aide, mais hélas, je n’étais qu’un humble homme entretenu possédant la triple tare du perdant : pas d’argent, pas de force, pas de travail.
— Suis mon conseil. Reste ici et attends. Ta responsabilité, c’est d’être le premier ici à accueillir ta précieuse princesse chevalier quand elle ressortira saine et sauve.
— Ce conseil est accepté avec la plus grande gratitude, dis-je.
Le vieil homme avait raison. Grâce à ce foutu Dieu Soleil de con, je n’étais pas meilleur qu’un minable en dehors de la pleine lumière du soleil. Je perdrais contre un gobelin de bas étage. Dans les profondeurs sombres du donjon, j’étais un déchet inutile. Il ne se trompait pas sur mon rôle dans tout ça. Je le comprenais, moi aussi. Mais cela s’arrêtait là.
— Cependant, j’ai déjà pris ma décision.
J’étais la corde de survie de la princesse chevalier, après tout. Si elle était là-dessous, si profondément que je ne pouvais l’atteindre, alors il me suffirait d’abaisser la corde jusqu’au fond, jusqu’à l’endroit où elle pourrait la saisir.
— Même en tant que porteur… ce serait trop pour moi, mais je pourrais servir de leurre quand vous en aurez vraiment besoin.
Le vieil homme fit la grimace, plein de scepticisme.
— Si tu veux mourir là-dessous, ça ne me regarde pas, mais ça va lui faire du mal à elle aussi.
— Elle est bienveillante par nature.
En effet, elle n’avait aucune raison de se soucier de moi.
— Et vouloir garder pour vous une fille à peine plus âgée que votre petite-fille, juste par excès de zèle… vous ne trouvez pas que c’est un peu trop ? Si April l’apprend, elle vous en voudra terriblement.
Je pris ensuite une voix de fillette.
— « Je te déteste, Papi. Tu me dégoûtes ! ».
— Surveille ta langue, gigolo !
Apparemment, mon imitation ne lui avait pas plu. Il y avait une vraie colère dans sa voix. Cela suffit à glacer la pièce. Je pouvais pratiquement voir des flammes dans ses yeux. Ooooh, effrayant.
— J’ai fermé les yeux sur tes conneries parce que tu faisais un bon compagnon de jeu pour ma petite-fille. Si je le voulais, je pourrais te tuer dix fois, entre deux bouchées.
— Et encore, c’est le minimum.
Au top de sa forme, il aurait pu le faire cent fois.
— Mais si je suis un homme qui n’a aucune valeur, alors il n’y a sûrement aucun problème à m’emmener. Je me trompe ?
Il soupira.
— Si tu es si déterminé, fais comme tu veux, grogna-t-il en agitant la main avec dédain et en renonçant à me dissuader. — Elle arrive à l’âge où il faut faire attention, et j’en avais assez de voir un vaurien lui tourner autour. Si tu tiens à mourir, fais-le et fiche-moi la paix !
J’étais si reconnaissant que j’en aurais pleuré.
— Alors, l’intérimaire, voici ton premier boulot. Prends ça.
Il poursuivit en tirant une lettre de son tiroir. Je venais de voir la même chose quelques instants plus tôt : une convocation des aventuriers. C’était le message que la guilde utilisait pour rassembler ses membres.
— Va leur apprendre là-dessous à ces nanas ce que ça veut dire.