THE KEPT MAN t3 - chapitre 8

La remontée à la surface

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Traduction : Raitei
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Un visiteur inattendu m’attendait en remontant vers la surface.

— Oh, tu es encore là ? Je me disais que tu t’étais tiré depuis longtemps.

— Je ne fuirais jamais en laissant Son Altesse derrière ! lâcha Ralph.

Quel culot, ce gamin.

— Tu ne vas pas lui dire adieu ?

— …Pas maintenant, dit-il d’un ton revêche. — Je vais survivre à ça. Je trouverai le moyen de tenir pour pouvoir continuer à la servir.

— Quel héros.

De toute évidence, il avait dû réfléchir pour arriver à cette réponse. Enfin bon… personne ne lui a rien demandé. Mais peut-être que ça valait le coup de lui avoir fait rendre tout le contenu de son estomac, après tout.

— Et comment va Son Altesse ? Qu’a-t-elle dit ?

— J’en sais rien, dis-je en haussant les épaules.

Le reste dépendait d’Arwin.

— Si tu survis, tu pourras le lui demander.

Il reviendrait à Ralph de décider s’il restait ici ou s’il retournait à Voisin-Gris. Il me regarda avec quelque chose entre la prudence et la curiosité.

— … Qui es-tu ?

— Tu te demandes ça seulement maintenant ?

Pourquoi se soucierait-il de mon identité après tout ce temps ?

— Je te l’ai déjà demandé, mais tu ne m’as jamais répondu.

— Ma réponse sera la même, peu importe combien de fois tu poses la question, dis-je. — Je suis la corde de survie d’Arwin.

Dez était prêt à se battre. Il n’était pas en armure de bataille complète, mais il avait son marteau de guerre favori, Numéro 31. Il s’en tirerait.

— Quelle est notre stratégie ? demanda-t-il.

— On n’a qu’à se barricader.

Je voulais au moins aider les femmes et les enfants à fuir, mais il n’y avait ni le temps ni un chemin sûr pour cela. Nous n’étions pas assez nombreux pour nous risquer hors du village. Et nombre de monstres étaient nocturnes. Beaucoup dormaient pendant la journée. Si nous tenions jusqu’à l’aube, nous avions une chance.

— Tu crois qu’on tiendra jusqu’au matin ?

— On n’a pas vraiment le choix.

Si les monstres attaquaient à l’aveugle, ils passeraient à travers les murs en les détruisant. Une fois à l’intérieur, ce serait une scène de chaos absolu et de boucherie. À côté, des bandits pillards paraîtraient aimables et câlins.

Nous devions les repousser si nous voulions empêcher cela. Je détestais compter sur le simple courage comme sur une qualité mythifiée, et je n’étais pas du genre stratège d’ordinaire, mais il fallait faire quelque chose, ou nous mourrions. Il fallait le faire, un point c’est tout.

Trois côtés du village étaient adossés à la montagne. Cela formait une sorte de forteresse naturelle, rendant l’ascension difficile de ces côtés-là. Il était donc logique de défendre l’unique exception, à l’est. Et de fait, les monstres approchaient par l’est en cet instant.

Nous concentrerions le combat à l’est et cacherions les femmes et les enfants dans les réserves entre-temps.

— J’ai fait envoyer par Noelle un pigeon voyageur à son oncle. Ils vont mettre à exécution un plan d’évacuation pour quitter le pays qui était déjà en préparation avant tout ça.

Cela impliquait de partir vers l’ouest, traverser la lande dévastée, puis passer la frontière. La route était relativement plate, mais le nombre de monstres la rendait extrêmement dangereuse. Lutwidge devait arranger de l’aide, mais nous ignorions à quel point elle serait réellement utile.

— Comme on est près de la capitale, il y a plus de monstres, et les villageois y étaient opposés, mais là, ils ne vont pas discuter.

— Opposés à ça ? Pourquoi ? demanda Ralph, déconcerté.

— Réfléchis. Ils ont bien plus de chances de se faire attaquer en chemin. Ils risquent de se retrouver totalement sans défense là-dehors. Évidemment que ça leur fait peur.

Il y avait aussi la question de leur gagne-pain. Même s’ils s’en sortaient, ils deviendraient des réfugiés. Tous ici n’étaient pas autosuffisants comme la famille de Ralph. Et la plupart étaient des paysans. Les étrangers ne pouvaient pas imaginer la douleur d’être forcés d’abandonner ses champs et ses récoltes. Même s’ils comprenaient la logique de la décision, leurs émotions n’étaient pas forcément en phase. Ils allaient toujours jeter un œil aux champs, qu’une tempête arrive ou qu’un monstre attaque. C’était le fondement de leur vie.

— Tu t’y connais, dit-il.

— Je viens d’une famille de paysans.

Au moins jusqu’à mes huit ans.

Quoi qu’il en soit, le sort de Yuulia était presque scellé. Rester ici signifiait soit manquer de vivres, soit perdre la barrière à un moment ou à un autre. C’était juste un peu plus tôt que prévu.

— Tout cela suppose qu’on survive à la nuit, bien sûr.

À quelle distance étaient les monstres ? J’envisageai de monter dans la tour de guet pour voir, mais Noelle accourut. Elle serrait contre elle un tissu blanc.

— De quoi vas-tu te servir comme arme ? demanda-t-elle.

— Pas besoin.

Dans mon état actuel, je ne pouvais manier rien de plus grand qu’une arme d’enfant. Peut-être une dague ou une épée courte. Deux ou trois au plus. Et qui savait si cela ferait quoi que ce soit contre ces monstres ?

Noelle déplia le tissu pour révéler une épée longue. Elle me la présenta avec une ostentation théâtrale.

— Sers-toi de ceci, je t’en prie.

— Ça vient de chez ton oncle ?

— C’est une lame de notre lignée, Pluie Miséricordieuse.

J’examinai l’arme avec admiration, la tirant de son fourreau blanc pour la lever à la lumière de la lune. Elle brillait d’un éclat franc et son tranchant était remarquable. À l’évidence, il s’agissait d’une pièce de grande facture, forgée par un maître artisan. Elle dégageait aussi une sensation particulière. Si c’était une arme précieuse, alors elle possédait peut-être même un effet magique.

— Elle fut nommée ainsi parce que sa coupe est si nette que ses ennemis périssent avant même d’avoir le temps de souffrir, dit-elle.

C’était en fait plus violent que le nom ne le laissait entendre.

— J’ai la permission de mon oncle. Il a dit que je pouvais l’employer librement quand c’est nécessaire. Alors je souhaite te la donner…

— Non, ça ira.

Je n’allais rien pouvoir en faire dans mon état actuel.

— Mais…

— Donne-la plutôt au gamin, alors.

— À moi ? demanda Ralph, les yeux écarquillés.

— Tu auras plus de chances de survivre comme ça, non ?

J’avais remarqué les regards envieux qu’il me lançait. Et l’épée de Ralph était sans doute prête à casser de toute façon. Si ma mémoire était bonne, il l’utilisait depuis plus d’un an. C’est bien de connaître son arme, mais il allait avoir une très mauvaise surprise dans une bataille rangée s’il ne changeait pas. En plus, Lutwidge serait plus content si c’était Ralph qui se servait de l’épée, plutôt que moi.

— Ça ne me dérange pas, bien sûr, mais toi, qu’est-ce que tu…?

— Je ne suis pas un combattant. Découper des monstres, ce n’est pas mon travail.

— Alors au moins, mets une armure.

— Aucun intérêt.

Ça ne ferait que compliquer la fuite. Ma vitesse de course médiocre ne serait qu’un handicap pire encore si je me chargeais de fer lourd par-dessus mes vêtements.

— Je vais faire ce que je peux faire, dis-je en jetant un coup d’œil au sac dans le dos de Noelle.  — Donne-moi l’arme de tout à l’heure. Les fils d’araignée sentinelle je crois ? Ceux qu’on a lâchés dans le tunnel.

Avec des armes de toxinomancien, même moi je pouvais infliger des dégâts.

— Mais ce sont…

— Je ne te demande pas ton avis. Je te demande de me les donner.

Je me fichais d’abîmer la réputation de la princesse chevalier ou de pousser les villageois à nous mépriser. Ma seule priorité, c’était la survie.

Elle me tendit le sac, que je posai à mes pieds pour en sortir les orbes blancs, que j’enveloppai dans un tissu avant d’en lier l’extrémité avec une ficelle. J’avais à présent une fronde improvisée. En la faisant tournoyer avant de lâcher, je pouvais gagner en portée. Et une fois les armes de toxinomancie épuisées, je pourrais continuer à l’employer avec des pierres.

— Et des javelots. Autant qu’on en a.

Je savais qu’il y en avait en réserve à l’armurerie. J’avais confiance en mon contrôle. Autant que ce soit moi qui les utilise plutôt que les villageois.

— Attends, dit Ralph en me saisissant le poignet pour me le tordre en arrière.

Ça faisait mal.

— Je le savais.

Il fit claquer sa langue avant même que je puisse protester.

— Tu ne peux pas utiliser ta force monstrueuse en ce moment.

Ralph était sûr de lui, certain. Oui, c’est ça. C’est la nuit. En plein jour, tu embrasserais le sol à l’instant.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? dis-je, en faisant l’idiot, au cas où.

Ralph me tordit davantage le bras.

— … J’ai senti ta force anormale de mes propres mains. Il y a une condition à ta capacité de l’utiliser, et là, tu ne peux pas. C’est bien ça ?

Il fallait qu’il cogite là-dessus alors que nous avions plus urgent. Évidemment, avec tous les indices que je lui avais donnés, même un benêt aurait fini par comprendre. Je ne confirmai pas ses soupçons, mais il continua comme si je l’avais fait.

— Les lancer avec ta force actuelle ne servira à rien. Ils tomberont avant d’atteindre la cible.

— Tu n’as vraiment aucun tact, n’est-ce pas ?

En gros, il essayait de dire que c’était vain que je lance les javelots. Dis ça dès le départ, gamin. Épargne-nous les détours.

Je lui accordais qu’il essayait enfin de réfléchir, mais même ça restait superficiel. Combien d’années avais-je passées faible ? Bien sûr que j’avais des idées pour compenser ma faiblesse.

J’appelai Dez, qui sut aussitôt quoi faire. Il me passa l’outil que je cherchais.

C’était un bâton avec une excroissance au bout. Le milieu était évidé, comme un tube coupé en deux dans la longueur.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est un propulseur.

On accroche l’extrémité d’une lance ou d’une flèche au crochet, et on peut les projeter bien plus loin, et avec davantage de vitesse, évidemment. Avec ce support, même moi je pouvais être utile au combat.

— Voilà comment on s’en sert, dis-je en calant le talon du javelot dans le crochet saillant et en fouettant l’élan avec l’autre extrémité du propulseur.

Le javelot passa bien au-dessus du mur et disparut. Au bout d’un moment, un cri d’agonie de monstre nous parvint porté par le vent.

— Très bien, préparez-vous, tout le monde.

On aurait dit le cri d’un orc-lézard. Sans doute un éclaireur, la force principale devait être plus loin.

— La prochaine fois, c’est du sérieux.

À mesure que l’ennemi approchait, les pas grondants devinrent le rugissement d’une horde.

Du haut de la tour de guet, la masse de monstres ressemblait à un fleuve bouillonnant qui remontait la colline. La plupart n’étaient que de la piétaille, gobelins ou kobolds, mais je voyais aussi, mêlés au lot, de plus gros adversaires comme des ogres et des minotaures.

Ils étaient facilement plus d’un millier.

D’ordinaire, des monstres d’espèces différentes ne coopèrent jamais. Nous les mettons tous dans la même catégorie de « monstres », mais pour eux, tout ce qui n’est pas de leur espèce est ennemi ou nourriture.

Il était très rare que plusieurs espèces de monstres agissent ensemble. La forme la plus notable de cette coopération était une Ruée.

— Donc la théorie selon laquelle Mactarode a été détruite par une Ruée de monstres était juste, je suppose.

— Arrête de jacasser et bosse, cria Ralph depuis l’autre tour.

Il décocha une flèche, qui siffla jusqu’à se ficher dans la tête d’un gobelin.

— Ça se voit que t’es le fils d’un chasseur. Tu devrais peut-être changer de voie et devenir archer, à la place.

— Fais juste ton boulot, comme j’ai dit !

Je n’avais pas besoin de ses exhortations. Avant que Ralph ne tienne une autre flèche prête, j’en emboîtai une dans le propulseur et la lançai. La flèche décrivit une haute courbe avant de venir se loger dans l’œil d’un kobold qui chargeait.

Devant la porte, le Barbu était une terreur. Il brandissait sa propre arme artisanale, transformant en masse de chair morte tout monstre qui osait le défier. Il ne s’embarrassait pas de défense. Tout ce qui entrait dans la portée de Numéro 31 était réduit en pulpe.

Comme il était si lent, il n’était pas fait pour se ruer au milieu de l’ennemi, mais il excellait à les repousser. Par le passé, lui et moi tenions le rôle d’assaillants, mais nous n’aurions pas pu combattre de manière plus différente. Moi, je me faufilais dans les rangs ennemis en y semant le chaos, tandis que Dez anéantissait quiconque s’approchait de lui.

Autrefois, j’aurais été au cœur de tout cela, à les découper. Je laissais parler ma force, tuant tout ce qui m’approchait, quelle qu’en soit la taille.

À présent, c’était Noelle qui tenait ce rôle.

Bien sûr, elle ne pouvait pas, comme moi jadis, laisser sa force faire tout le travail. À la place, elle misait sur la vitesse et le contrôle de son corps pour fuser entre les monstres et les faucher avec dextérité. Elle faisait un excellent commando.

Même ainsi, elle était largement dépassée par le simple nombre des monstres hostiles, mais elle restait en mouvement, esquivait leurs attaques et, à l’occasion, bondissait par-dessus la porte pour s’échapper. À nous quatre, nous en avions déjà abattu au moins une centaine. La plupart grâce à Dez, pour être honnête.

Malgré tout, ils continuaient d’affluer. Ils piétinaient les corps des leurs, souillaient les cadavres de leurs compagnons, parents, frères, dévoilant leurs crocs pour nous atteindre en vue de leur festin impie.

— Ça ne sent pas bon.

Mes javelots ont été les premiers à manquer. Je ne pouvais même pas aller les chercher pour les réutiliser, car la plupart étaient déjà brisés. Puis ce furent les flèches. Notre réserve s’épuisa, et même la corde de l’arc céda. Quand Ralph n’eut plus de flèches, il se mit à lancer des bâtons enflammés à la place. Noelle versa de l’huile sur la tête des monstres depuis les hauteurs et leur lança des flammes.

— Merde, pas mal, murmurai-je.

— Tu veux bien continuer à bouger ?!

Je protestai et lançai mes boules de toxinomancie sur la horde de monstres. Elles avaient des effets variés : en paralysaient certains, en faisaient vomir d’autres de sang, ou les empêtraient dans du fil d’araignée. Une fois immobilisés, il ne nous restait qu’à attendre que les monstres derrière les piétinent à mort en se ruant en avant.

Ils se fichaient de ce qui arrivait aux leurs. Ils chargeaient seulement, dans une ruée folle. Les pertes parmi leurs semblables ne signifiaient rien pour eux.

Nous manquions d’armes plus vite que je ne l’avais prévu. Contre d’autres humains, on pouvait les faire reculer en leur jetant de la merde ou de la pisse, mais cela n’avait aucun effet sur ces créatures.

— On fait quoi, maintenant ?!

— Je vais te dire ce qu’on fait, on bosse, on ne hurle pas, dis-je à Ralph d’un ton serviable en plaçant une pierre dans ma fronde. Je pouvais les toucher avec, mais la force n’y était pas. Ça ne faisait que les rendre plus furieux.

Devant la porte, Dez balançait toujours Numéro 31, écrasant des monstres à gauche et à droite. Mais il ne pouvait couvrir que cet endroit-là, et rien d’autre. Les monstres qui le contournaient atteignaient les murs.

Les villageois les piquaient de leurs lances, ou jetaient des torches allumées, mais l’effet était minime. Il me semblait que nous allions perdre ce combat lentement mais sûrement. Il s’avéra que j’avais tort.

— Ils ont enfoncé le mur nord ! cria quelqu’un.

L’effondrement était venu vite, en fin de compte.

Des cris étranges venaient de l’intérieur du village. Les monstres étaient dedans.

Putain.

Ralph, Noelle et Dez étaient occupés à gérer les ennemis devant eux.

— J’y vais, dis-je en commençant à descendre de la tour de guet.

Mais alors le vent tourna. Une rafale me frôla, assez puissante pour faire trembler mon corps.

— Ouh là, c’était quoi, ça ? Qu’est-ce qui s’est passé ? couina Ralph.

Je sentis une sueur froide me couler le long de l’échine.

Je levai les yeux. Il était là.

Une masse énorme descendait des hauteurs avec un rugissement de tonnerre.

— Fuyez ! criai-je, en me laissant tomber au sol.

Une seconde après m’être élancé, une puissante bourrasque me renversa.

Je roulai plusieurs fois au sol avant de réussir à me remettre debout.

La chose avait écrasé la porte même que nous venions de défendre. Ses écailles vertes reflétaient la lumière de la lune, et les ailes sur son dos avaient une envergure prodigieuse. Le dragon leva la tête et rugit.

C’est quoi, cette putain de blague ?

Mais je compris presque aussitôt pourquoi il était là.

Des blocs de pierre étaient incrustés dans son torse et suintaient d’un sang rouge. C’était sans aucun doute le même dragon que j’avais vu plus tôt dans la journée, dans la capitale royale de Mactarode.

Apparemment, qu’on lui ait balancé ce golem dans le flanc avait mis la bête en rage. Il avait dû voler partout, cherchant à se venger de moi. Et à présent, il avait trouvé sa proie.

Bon sang. S’il décochait une lance draconique, il effacerait ce village de la carte en un instant. Les ruses et les stratagèmes ne valaient rien face à une telle puissance. Noelle et Ralph avaient été projetés au loin par son arrivée.

Cela voulait dire que ce serait le problème du Barbu.

— Dez, parle-moi. C’est ton tour ! Bats-toi, le Barbu !

— La ferme ! rugit Dez en lançant une hache qui traînait près de la porte éventrée.

Le vacarme fit s’envoler le dragon. La grande hache tournoyante traversa l’endroit où il se trouvait un instant plus tôt et fonça droit sur moi. Je bondis hors de la trajectoire de l’arme, qui fracassa le mur juste à côté de moi avec une force stupéfiante. Elle aurait pu me couper le torse en deux.

Ouf.

Pendant ce temps, le dragon poussa un cri et se mit à tournoyer autour du village. Le lancer de hache de Dez ne l’avait pas décidé à fuir.

Des pas proches m’avertirent de l’approche de Dez qui, la mine mauvaise, tirait sur une chaîne attachée au bout de la hache qu’il avait lancée. En se libérant, l’arme arracha des éclats de pierre et de bois.

— Merde. Raté. Sacré veinard, grogna-t-il.

— Tu parles du dragon ou de moi ?

— Bonne question.

Dez n’a jamais été un grand comique.

— Donc on a maintenant un gros boss à gérer. C’est leur chef ?

— Peut-être, dis-je.

Je pourrais toujours lui raconter plus tard comment je l’avais insulté à la capitale.

L’instinct du dragon lui disait de se méfier de la force de Dez, mais tôt ou tard, il se reposerait au sol. Il pouvait aussi choisir de souffler du feu à distance, mais je ne ferais pas ça si j’étais un dragon. Même lui devait craindre que la hache ne revienne le frapper. Au moment où il s’arrêterait, la hache l’atteindrait. Mon intuition était donc qu’il continuerait de voler et de tenter sa chance avec de petites attaques. S’il faisait ça, Dez était en grand désavantage. Il était trop lent pour réagir et pour courir.

— Et maintenant ?

Dez pourrait sans doute gérer le dragon, mais je ne pouvais pas en dire autant de la protection du village. Il risquait de finir seul survivant, une fois tout dit et fait. S’il y avait un côté positif, c’était que la horde de monstres qui prenait d’assaut la porte avait fui pour sauver sa peau. Si nous pouvions abattre le dragon, nous tiendrions jusqu’au matin.

— Là c’est du coriace, dit Dez, à rebours de l’humeur qui était la mienne. — Je ne pense pas pouvoir gérer deux dragons à la fois avec l’équipement que j’ai.

— Qu…?

Je restai bouche bée, au moment même où une ligne de lumière traversait le ciel. Le rayon éclatant passa en sifflant, et le sommet de la montagne derrière le village explosa.

— Quoi, tu veux dire que tu n’avais pas remarqué ? dit Dez en pointant le ciel du doigt, tout en esquivant des morceaux de rocher. — Ce dragon est une femelle. Et adulte à en juger par sa taille. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’elle ait un compagnon.

Il y eut une nouvelle bourrasque, plus forte que la précédente. Un grondement formidable me força à mettre genou à terre.

Apparemment, j’avais blessé un peu plus tôt sa chère épouse.

Un dragon encore plus grand me fixait, la mort dans les yeux.

— Borde, c’est la merde en fait.

À présent qu’il y avait deux dragons, la possibilité que tout le monde meure sauf Dez devenait une probabilité forte, plutôt qu’une simple éventualité. Les villageois allaient mourir, et ni Noelle, ni Ralph, ni Arwin, ni moi ne rentrerions vivants chez nous.

Il ne resterait qu’un Barbu très grognon. Il gratterait la terre sur ses petites jambes, dégagerait les gravats et empilerait les corps pour tous nous incinérer, puis trouverait quelques objets à rapporter à la Guilde des Aventuriers pour faire son compte rendu. Il irait probablement aussi annoncer ma mort aux autres des Lames Infinies, avec sa mine renfrognée habituelle.

Ça m’a fait rire.

— On n’a plus qu’à le faire.

Si je faisais subir davantage de tracas à Dez, il ne ferait que blanchir.

— Occupe-toi du mari. Je me charge de la femme, dis-je.

Elle était déjà blessée, j’avais donc de meilleures chances.

— Tu peux t’en charger ?

— Tu me prends pour qui ? Matthew, l’homme le plus beau de toute la contrée, dis-je en adressant un clin d’œil à mon ami inquiet.

— Dragons ou elfes, c’est pareil : tu leur fais deux-trois passes et tu susurres quelques mots doux, et elles écartent toutes les cuisses. Regarde ce dragon pleurer des larmes de sang quand je vais me faire sa femme juste sous ses yeux.

— Je ne crois pas qu’il existe un remède pour la stupidité qui est la tienne.

C’était la façon de Dez de dire Ne meurs pas là-bas. Après tout, même la mort ne guérit pas un imbécile de sa stupidité.

— Merci, l’ami.

Je lui tapai l’épaule. Il renifla et se mit à trottiner vers le dragon mâle. Il se méfiait déjà de la force de Dez. Le dragon rugit, battit des ailes et s’éloigna du village en gardant ses distances.

Dez trottina derrière lui sur ses courtes jambes. À moi de régler mon propre problème. Heureusement, un plan se formait déjà sans moi.

— Descends donc, dis-je à la femelle. — C’est avec moi que tu t’occupes. On aura tout le temps de bavarder au lit.

J’espérais l’attirer au corps à corps, mais visiblement, c’était peine perdue. De la lumière se rassemblait autour de sa gueule. Elle allait tirer une lance draconique.

— Ça, ce n’est pas nécessaire. Allez, discutons. Tu peux me raconter tout ce que tu as à reprocher à ton mari.

Le dragon ignora mon offre et adopta la posture complète pour lancer une lance draconique.

— Sérieux ? Hé, écoute, t’es encore jeune. T’es pas obligée de faire ça !

La lumière se condensait. Dans un souffle, la déferlante allait jaillir et nous éradiquer complètement.

— Sinon… tu vas vraiment le regretter. Hein, Noelle ?!

À ce signal, deux sphères s’élevèrent tout près. C’était mon arme de jet fait maison. Les pierres reliées par une corde s’enroulèrent autour de la gueule du dragon en vol, la claquant net.

Je ne savais pas comment fonctionnait l’anatomie d’un dragon, seulement qu’ils crachaient de sales trucs par la gueule. Et il était évident de ce qui se passerait si l’on forçait cette gueule à se fermer juste avant qu’elle n’expulse les sales trucs. Il y eut une éruption de vent et de bruit dans le ciel au-dessus du village et un éclair de plein jour éphémère.

Mes oreilles bourdonnèrent. L’onde de choc m’aplatit au sol. Je percutai le mur d’une maison et m’immobilisai enfin, et, l’instant d’après, quelque chose de lourd s’écrasa sur la terre.

Une fumée noire s’enroulait hors de la gueule du dragon. La moitié de sa mâchoire avait sauté, découvrant des dents éclatées. Pour un dragon si jeune, il allait avoir besoin d’un dentier. La lance de dragon était un moyen d’attaque d’une puissance incroyable, mais elle pouvait aussi être dévastatrice pour le corps qui la produisait.

— On a réussi, dit Noelle en accourant.

J’avais remarqué sa présence et ce qu’elle comptait faire, c’est pourquoi j’avais pris soin d’attirer d’abord l’attention du dragon.

— Pas tout à fait, dis-je en pointant le dragon à terre. — Il est encore en vie. Faut l’achever.

Allez, tue-le… Empare-toi du titre de tueuse de dragons et fais bouillir de jalousie ce crétin de Ralph.

— M…Mais…

— Les dragons ne meurent pas d’un seul coup comme ça. Ils sont trop coriaces.

La créature rugit. Malgré le sang qui lui coulait de la bouche, elle frappa le sol de sa queue, laboura la terre de ses griffes et hurla.

Il était assurément très vivant. J’aurais pu le croire à l’agonie, mais la force vitale d’un humain et celle d’un dragon n’étaient pas de même nature. Même mourant, un dragon pouvait facilement tuer une centaine d’humains avant d’expirer son dernier souffle.

— Vite !

Noelle tira l’épée épaisse et ouvragée et se rua sur le dragon. Mais elle n’était pas aussi vive que dans mon souvenir.

— Attention !

La queue du dragon fusa comme un fouet et envoya Noelle valser. Elle parvint à bondir pour amortir le choc, mais pas assez pour éviter d’être malmenée comme un chiffon de papier. Son corps monta haut dans les airs et s’écrasa au sol.

— Noelle !

Je me précipitai et la pris dans mes bras. Elle avait perdu connaissance. Elle avait à peine réussi à amortir une partie du choc, mais elle s’était au minimum brisé plusieurs côtes.

— Voilà pourquoi…

Je lui touchai la jambe, et elle grimaça de douleur. Elle avait dû se la blesser quand le dragon s’était abattu sur le village plus tôt. La force de Noelle résidait dans son agilité et sa rapidité. Dans cet état, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Ce n’était pas une blessure mortelle, mais elle la tenait définitivement hors de ce combat.

Malgré ses blessures graves, le dragon commença à nous charger. Il ouvrit sa gueule déchiquetée et en sortit une longue langue. Il allait tenter de nous dévorer tous les deux. Dans mon état, je ne pouvais pas soulever Noelle et fuir. J’envisageai de sacrifier un bras et de partir, mais cela ne me ferait gagner que quelques secondes au mieux. Je serais dévoré peu après. J’étais encore en train de chercher un plan quand le dragon ouvrit grand sa gueule en loques, les crocs luisants.

— Nooooooon !

Ralph se plaça entre nous et le dragon. Il porta un coup à la tête de la bête. Sa paupière était dure comme l’acier, mais Pluie Miséricordieuse s’y enfonça profondément. Un œil fut fendu, et, ayant perdu son sens de l’orientation et de l’équilibre, le dragon glissa sur le sol à notre côté.

— Ça va ? demanda Ralph en berçant Noelle.

— Ce ne sera pas mortel.

— Ce n’est pas à toi que je parle !

— Je parlais de Noelle.

Comme d’habitude, parler avec lui était insupportable.

— Maintenant, dépêche-toi de l’achever. Je déteste te laisser la gloire, mais elle est à toi. Tue-le, qu’on te surnomme tueur de dragons pour toujours.

— Pas besoin de me le dire deux fois !

Il déposa Noelle avec précaution, mit l’épée en garde et se rua sur le dragon. La perte de son œil rendait la bête encore plus vicieuse. Elle balaya de ses griffes, claqua des mâchoires et fouetta de la queue, se déchaînant. Ralph dut garder ses distances. Il hésita et recula. À cet instant, le dragon inspira à pleins poumons. Allait-il lancer une autre lance draconique ?

— Je ne crois pas !

Ralph se jeta en avant dans une attaque désespérée. Les yeux du dragon se plissèrent, amusés.

— Non, c’est un piège !

Le dragon se tourna vers Noelle et moi. Il eut un rictus et déchaîna ses flammes infernales.

— Attention !

Ralph se jeta devant nous et se mit à faire tournoyer son épée à tout-va. Un instant, il sembla que les flammes faiblissaient, mais Ralph fut lui-même englouti. Il hurla et se roula au sol. Je me précipitai pour étouffer les flammes.

Il respirait encore. Le trou dans la gueule du dragon avait affaibli sa capacité de projection. Pluie Miséricordieuse avait probablement contribué à endiguer un peu plus la puissance des flammes, aussi.

— À quoi tu pensais, abruti ?

— Ce n’était pas pour toi. J’essayais de protéger Noelle…

— Je sais.

Ils étaient maintenant tous deux grièvement blessés. Dez combattait l’autre dragon. Il ne restait plus qu’un gigolo à moitié crevé. Le dragon avait planté ses griffes dans le sol et s’affaissait. Cracher du feu malgré ses blessures l’avait sûrement endommagé gravement.

Nous étions tous des imbéciles, ici. Mais il n’y avait plus de temps. Il allait se remettre à bouger sous peu. Il ne me restait qu’à abattre mon atout… Ma technique du désespoir. Je ne pouvais me battre que quelques instants ainsi, mais même alors, je pouvais abattre un dragon en un seul coup.

Je calmai ma respiration, puis inspirai profondément, me concentrant de toutes mes forces, et tentai de faire monter ma voix depuis le fond de mes entrailles. Ce faisant, mon souffle se bloqua, et je me mis à tousser et m’étrangler.

— C’en est fini de ça…

C’était un moyen de lutter contre la malédiction d’un dieu, et le tribut physique était immense. J’avais déjà combattu des monstres du matin au soir, si bien que mon endurance et ma concentration étaient au-delà de l’épuisement. Il ne me restait plus aucune force à invoquer. Pauvre, pitoyable Matthew. Mon atout avait fait chou blanc. Le dragon se relevait déjà, la fureur et l’hostilité suintant de toute sa manière.

— Qu’en dis-tu ? On appelle ça un beau match nul ?

Le dragon répondit par un coup de griffe. Je parvins tout juste à bondir de côté. L’attaque souleva terre et pierre, et fut suivie d’un autre coup de l’autre bras. Je roulai pour l’éviter, mais le bout d’une griffe m’entailla le dos.

Une douleur d’enfer.

Je me relevai tant bien que mal, cherchant à prendre la fuite. De son côté, le dragon, frustré de ne pas réussir à m’achever, essayait à présent de m’écraser de toute sa masse. Il labourait le sol de ses griffes pour se traîner à ma suite.

— Quoi, c’est ça ? Tu t’es changée en crocodile ? Ces ailes dans ton dos, c’est juste pour faire joli ? lançai-je.

L’impact de sa chute avait dû abîmer ses ailes et le dragon ne montrait aucun signe de prendre son envol. Mais il était grand et puissant pour pulvériser les maisons du village comme si elles étaient de sable, en éparpillant leurs morceaux tout autour. Tout ce que je pouvais faire, c’était traîner mon corps blessé hors de sa trajectoire. Si je ne m’éloignais pas de Noelle et Ralph, ils seraient victimes de la fureur du dragon.

— Ton mari te trompe là-bas avec le Barbu. Il dit que ces moustaches soyeuses et luxueuses valent bien mieux que tes écailles froides et dures. J’arrive pas à croire qu’un nain te fasse cocue. Triste époque.

Une queue fusa vers moi. Je ne pus pas bouger à temps. Elle m’envoya valser comme avec une tapette à mouches. Je traversai le mur d’une étable proche, puis la maison attenante, avant de finir ma course en roulant plus loin. La tête me tourna. Heureusement, j’avais minimisé les dégâts en me protégeant des bras et en me rejetant en arrière au moment de l’impact, mais j’étais tout de même en agonie. À l’évidence, elle n’avait pas apprécié mon commentaire.

J’étais meurtri de partout et à mon ultime limite physique. Je ne sentais même plus la douleur. Si je continuais à me battre, j’allais clairement périr au combat. Tout ce que je voulais, c’était un bon lit moelleux où dormir. Et, de préférence, le fessier galbé d’une jolie fille à caresser. À la place, je n’avais droit qu’à un dragon femelle en couple et elle-même en piteux état. Elle défonçait les maisons pour m’écraser une bonne fois pour toutes.

Je parvins tant bien que mal à me remettre debout, mais je n’avais ni stratégie, ni plan en tête. Le dragon était presque sur moi. Je n’avais guère d’autre choix que d’accepter mon sort, mais je ne comptais pas partir sans me débattre. Si elle me mangeait, je sacrifierais un bras ou deux et je déchaînerais l’enfer depuis son estomac.

— Attends !

C’était une voix que je ne m’attendais pas à entendre.

Je me retournai d’un coup. Arwin se tenait là, en chemise de nuit.

Elle serrait une épée contre sa poitrine.

L’avait-elle sortie de la réserve ?

— Je suis…

Sa voix était douloureuse, comme si quelque chose lui restait coincé dans la gorge et qu’elle essayait de l’arracher.

— Je suis ton adversaire !

Elle reprit une grande inspiration et cria, les poings tremblants.

— Je refuse qu’on m’arrache encore quelqu’un qui m’est cher… Je ne veux plus perdre personne !

Elle tira l’épée de son fourreau. Était-ce Lame de l’Aube ? Elle avait dû la récupérer au chariot.

Le dragon changea de cap et se dirigea vers Arwin à la place. De toute évidence, il ne la voyait pas comme une menace.

Il y avait dans sa démarche une sorte d’assurance nonchalante. Arwin, pendant ce temps, tremblait, les larmes aux yeux. Elle n’avait pas été miraculeusement guérie de son Syndrome du Donjon. Elle était sur le point d’aller s’ajouter au tas des morts.

Et pourtant, elle s’était précipitée jusqu’ici.

C’était notre chance.

L’heure était venue d’accomplir ma vocation.

Elle m’avait enfin tendu la main.

Tu ferais mieux de saisir ta corde de survie.

— Viens te battre !

— Faux, faux, lançai-je. —  Je t’ai pas dit ce qu’il fallait dire dans ces moments-là ? Souviens-toi, au manoir de Roland ?

Arwin y réfléchit un instant, puis dit avec incertitude :

— Va bien te faire foutre.

— Trop bas.

— Va bien te faire foutre !

— Du fond des tripes.

— Va bien te faire foutre !!

— Encore dix fois.

Les cheveux en bataille, crispée par l’effort, elle cria encore, jusqu’à ce que le dragon soit presque sur elle. Il toisa la rouquine, sa masse colossale oscillant lourdement. Arwin avança les mains et stabilisa l’épée devant elle. Le vent fouettait ses cheveux. Elle serra la poignée, les yeux brûlants de détermination.

— Va bien te faire foutre !!!

Le dragon abattit sa griffe. Même à l’agonie, le poids et la vitesse de ses coups étaient terrifiants. Arwin s’écarta du coup fatal et lui entailla le bras. L’impact résonna durement. Quelques écailles s’arrachèrent au dragon. Elle fit claquer sa langue et se déplaça sur le côté, essayant de nous garder hors de danger, mettant plus de distance entre nous.

Le dragon se lança aussitôt à sa poursuite. Il avait décidé qu’il pourrait nous manger à n’importe quel moment. Ou peut-être jugeait-il qu’une proie plus vive fût plus appétissante à l’instant.  Il ne semblait plus capable de cracher du feu, mais la taille du dragon suffisait en soi à le rendre terriblement dangereux. Il traînait sa masse en avant, impatient de se repaître de chair fraîche, jeune et féminine.

En temps ordinaire, c’eût été une occasion en or pour nous, mais les mouvements d’Arwin étaient lourds. Elle avait été plus ou moins clouée au lit depuis sa blessure dans le donjon. Elle n’était plus en état. Quoi qu’elle décide de faire, son corps ne suivait pas. Elle avait déjà frappé le dragon plusieurs fois, sans lui laisser la moindre marque.

L’épée de ce bon à rien de Dieu Soleil est bien à l’image de son créateur, totalement inutile quand on en a le plus besoin !

— Utilise ça !

Je dépassai Ralph en coup de vent et pris Pluie Miséricordieuse de ses mains. Je n’avais pas la force de la lancer, alors je la fis partir d’un coup de pied à ras de terre. Arwin se déroba aux crocs du dragon et la ramassa, puis pivota et fendit en deux l’énorme mâchoire inférieure de la bête.

Le sang jaillit. Elle hurla.

— Il est temps d’en finir !

— Attends !

L’esprit du dragon n’était pas brisé. Il rugit et faucha de ses griffes. Dans un fracas pesant, Pluie Miséricordieuse s’envola des mains d’Arwin.

Elle retomba sur le dos.

Le dragon, crachant le sang, ouvrit la gueule, puis la referma.

Je hurlai à la vue de cette scène.

Un grincement brutal retentit, comme des masses de pierre s’écrasant l’une contre l’autre.

Lame de l’Aube avait tout juste intercepté les crocs, larges comme des bras. Mais l’équilibre fut de courte durée.

En taille comme en poids, l’adversaire dominait largement.

La mâchoire du dragon se refermait déjà, inexorablement, sur Arwin.

— Fuis !

— … Je ne crois pas.

Un pied pâle appuya contre le museau du dragon.

— Pour qui me prends-tu ? Comment espérer récupérer mon pays si je ne peux pas traiter avec un adversaire aussi insignifiant ?

— Mais ! 

— Ne t’en fais pas… Je ne perdrai pas ce combat. Toi…

Elle ferma les yeux et marmonna quelque chose entre ses lèvres. Soudain, l’impasse céda. La gueule du dragon se referma sur Arwin.

Le temps sembla s’arrêter.

Je tombai à genoux. Puis le museau du dragon se souleva d’une façon contre nature.

Sol est extrica, avasolus ix terra crea. (Le soleil règne sur tout, créateur absolu des cieux et de la terre.)

Ce sort… Serait-ce…?

Ce qui repoussait le museau du dragon ressemblait à une masse d’écailles rouges en forme de losange. Elles jaillissaient des bras d’Arwin, emplissant la gueule du dragon comme un essaim d’insectes. Mais… ce n’était pas ça.

C’étaient les bras d’Arwin qui traversaient la gueule du dragon. Les écailles rouges s’étaient rassemblées autour d’eux, formant un gantelet massif qui la protégeait de ses crocs.

Torrisclade moa phosistoris. (Inflige à notre ennemi une défaite humiliante et la mort.)

Arwin psalmodiait des sortilèges pour faire usage de l’épée magique du Dieu Soleil. Dez avait fait la même chose, une fois.

Comment savait-elle s’y prendre ?

Le dragon tenta d’échapper à sa prise, mais le gantelet rouge était encore plus grand, à présent. Les écailles rouges s’y agrippaient, l’empêchant de se mouvoir. Entre-temps, Arwin se releva. Dans sa chemise de nuit en lambeaux, boueuse et ensanglantée, elle se dressa, tenant l’épée rouge luisante.

— C’en est fini de toi.

D’un seul coup, elle perça le cerveau du dragon. Le sang jaillit par sa gueule. Il eut deux convulsions, la lumière quitta ses yeux, puis il s’affaissa, la face contre terre.

Un filet d’urine s’échappa même de son entrejambe. Cette fois, il était bel et bien mort. Arwin lâcha Lame de l’Aube. Les écailles rouges se dissipèrent comme une brume dans l’air.

Elle chancela de quelques pas en arrière et s’effondra au sol.

Elle resta un moment assise là, ahurie, à assimiler ce qui venait de se passer. Quelques instants plus tard, ses épaules tremblaient de rire.

— J’ai réussi, Matthew.

— Et avec la manière ! dis-je en marchant d’un pas vacillant vers elle. — Tu as failli me faire exploser le cœur, à te voir en danger comme ça.

— Ne t’en fais pas, dit Arwin. — Tu as cinq ou six cœurs là-dedans.

— Non, sûrement pas.

Enfin, j’imagine. Je n’ai jamais regardé à l’intérieur pour vérifier.

— Pourquoi as-tu cette épée ? Et ces incantations, c’était quoi ?

— Je cherchais une arme et je l’ai trouvée dans le fond du chariot. Pour le sort, j’ai juste lu ceci, dit-elle en montrant les symboles sur le tissu rouge autour de la poignée. — Ils sont écrits juste là.

— Ce sont des lettres ?

Elle était décidément très instruite.

— Bon, au moins tu vas bien.

Soulagé, je sentis mon regard se poser naturellement sur Lame de l’Aube

Arwin avait utilisé l’épée qui était censée revenir à Natalie. Même Dez avait pu l’activer, donc tant que l’on prononçait les bons mots, il n’était pas surprenant qu’elle soit capable de s’en servir. Mais même en me disant que c’était logique, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver un mauvais pressentiment. Avec un peu de chance, ce n’était qu’une coïncidence.

— Dame Arwin ! cria Noelle en l’étreignant avec joie. — Je suis si heureuse que vous alliez bien ! Tellement, tellement heureuse…

Elle sanglotait. Même Ralph avait les larmes aux yeux.

— Désolée de vous avoir inquiétée. Merci, dit Arwin avec un grand sourire en frottant la tête de la jeune fille.

— Hé. C’est fini ? demanda le Barbu, qui arriva en flânant depuis l’extérieur du village. — On dirait que vous avez réglé vos affaires.

Dez se retourna et grogna. Un large sillon marquait le sol, tracé par la tête du dragon qu’il traînait derrière lui.

— Tu veux dire que tu as tué ça tout seul ? s’étrangla Ralph. — Qui es-tu… ? demanda-t-il timidement.

Il y avait chez lui bien plus de respect et d’effroi naturels qu’il n’en montrait à mon égard.

Naturellement, Dez l’ignora. Il s’approcha et tendit une touffe d’herbe fraîchement arrachée.

— C’est de l’herbe répulsive ?

— Je suis juste tombé dessus en chemin. Ça devrait tenir un bon moment, dit Dez.

Il se mit à frictionner la tête de dragon, qu’il avait traînée jusqu’à l’entrée du village. Il la préparait pour le traitement. Les crocs et les os de dragon se vendaient cher. Des gens ordinaires n’auraient pas pu y faire la moindre entaille, mais Dez était assez fort, aucun problème. Le contour de la montagne commença à luire. Les rayons du soleil nous baignèrent. C’était l’aube.

— Matthew, m’interpela Arwin. — Il y a tant de choses que je veux dire et demander, mais d’abord je dois me changer. Je veux me baigner. Et je veux manger. Aide-moi.

— Oh, reste là, dis-je, l’empêchant de se lever.

Arwin n’avait plus de forces non plus. Elle était aussi pieds nus. Je ne voulais pas qu’elle marche. Pour ma part, je ne voulais que dormir, mais il restait du travail à faire.

— Hop.

Le soleil dans le dos, je pris Arwin en travers des bras et la portai. Ralph me lançait un regard envieux, mais il était hors de question que je la lui cède.

— Je vais te ramener à ton château, maintenant. Un peu de patience, Princesse.

— Fort bien, dit-elle en hochant la tête, satisfaite.

— Comment vont tes blessures ? Te font-elles mal ?

Elle posa une main sur ma joue. Je me battais sans discontinuer depuis la veille au matin et j’étais couvert d’ecchymoses et de plaies. J’étais sûr d’avoir plus de quelques os fêlés.

— Je vais mieux, maintenant.

— Ne dis pas de bêtises.

— C’est vrai. Je danserai une valse avec toi sur-le-champ pour te le prouver.

— N’essaie pas. Tu vas me laisser tomber.

Je la fis tournoyer brièvement, et elle se cramponna désespérément à moi. Je me sentis coupable, alors je m’en tins là et repris une marche normale.

— Bref, qu’est-ce que tu veux d’abord ? Un repas ? Un bain ? Des ébats au lit avec moi ?

— Imbécile.

Sept jours passèrent.

Durant ce temps, nous traversâmes les terres désolées de l’ouest en escortant les villageois, et nous les laissâmes près de la frontière. Là, nous rencontrâmes des gardes et des guides engagés par Lutwidge, qui prirent les villageois en charge.

En chemin, Arwin s’excusa sans cesse. Moi aussi. Nous leur versâmes même des réparations, quoique ce fût une somme dérisoire. Certains villageois l’acceptèrent, d’autres ne nous pardonnèrent jamais jusqu’au bout. Je ne pouvais pas leur en vouloir. Ils avaient perdu leurs terres et leurs moyens de subsistance. Peut-être ne nous pardonneraient-ils jamais de leur vivant. C’était un fardeau qu’Arwin porterait elle aussi. Elle en avait davantage sur les épaules qu’avant. On ne pouvait que secouer la tête.

En chemin, nous subîmes des attaques de monstres et une altercation avec des villageois furieux, mais j’y reviendrai plus tard. L’important, c’était le résultat : nous les avions tous sortis du pays sans qu’un seul ne meure. Nous les avions tous gardés en vie. Après les avoir vus partir, ce fut notre tour.

Nous allions retraverser les Galeries du Dragon, direction Voisin-Gris.

— Tu pourrais te permettre de rester un peu plus longtemps ici. C’est ton grand retour.

Nous n’avions pas tellement le choix, parce que nos herbes répulsives contre les monstres s’épuisaient, mais cela me paraissait tout de même étrange qu’elle veuille retourner dans ce trou à merde. À peine avait-elle retrouvé son aplomb qu’elle voulait déjà se remettre à courir.

Nous préparâmes notre retour au milieu des ruines de ce qui avait été le village. Le matin était affairé, et je m’occupais du cheval. Il n’avait pas bronché pendant les attaques de monstres. Cette bête avait des nerfs d’acier.

— Hé.

Ralph s’approcha et se glissa à côté de moi.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Rien.

Il ne dit pas un mot de plus.

Si tu n’as rien à dire, ne commence pas à parler, demeuré.

Pluie Miséricordieuse pendait à sa hanche. Après discussion avec Noelle, il avait officiellement accepté l’arme de sa part.

Était-elle sûre de son coup ? Il finirait probablement par la vendre à un intermédiaire.

En tout cas, c’est ce que moi, je ferais.

— Son Altesse… est incroyable.

— En quoi ?

— …La manière dont elle a vaincu son Syndrome du Donjon. Je crois qu’elle est faite d’une autre trempe que moi. Je ne peux même pas me comparer à elle…

— Abruti.

Quel crétin.

Je me tournai vers Ralph et lui collai la vérité en pleine figure, avec le côté émoussé de la réalité.

— Tu crois vraiment qu’Arwin a surmonté son Syndrome du Donjon ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Ralph, l’air sidéré. — Je veux dire, elle est revenue à la norm…

— Pour l’instant. On peut très bien y voir un état temporaire causé par des émotions exacerbées. Le remède n’est pas clair. Comment peux-tu dire qu’elle est définitivement remise ? Ne t’est-il pas venu à l’esprit qu’elle pourrait rechuter ?

— Vraiment ?

— C’est une possibilité.

Personne ne pouvait prévoir quand cela reviendrait, pas même Arwin elle-même. Ce pouvait être dans un an, ou dix, ou peut-être que cela ne reviendrait jamais. Peut-être demain, ou aujourd’hui, ou à l’instant même, le Syndrome du Donjon la frapperait avec vengeance.

Contrairement à une blessure physique, on ne le voit pas, ce qui signifie qu’il n’y a aucun moyen de savoir à quel point cela a guéri.

Pour filer une métaphore facile, l’esprit humain est plus complexe que n’importe quel donjon tortueux.

Ralph parut soudain décontenancé, comme si les implications venaient enfin de l’atteindre.

— Alors… que se passe-t-il si ça la frappe de nouveau ? Qu’as-tu l’intention de faire ?

— Ça devrait être évident, dis-je. — Cette fois, ce sera de vraies vacances. On ira prendre le soleil à la plage et draguer de jolies femmes.

Son visage se vida, puis s’affaissa dans un choc absolu. Quand il le releva, ses dents grinçaient.

— Mactarode n’a pas de plages !

— Non ?

— Comment… comment cet homme peut-il être celui qui…?

Il s’éloigna vers l’entrepôt, marmonnant des jurons.

Qu’est-ce qu’il croyait faire, au juste ?

Je me remis à m’occuper du cheval. Le village abandonné était d’un silence absolu. Le calme et la quiétude avaient du bon, mais le passage occasionnel d’un monstre au-dessus de nos têtes me donnait la chair de poule.

Nous avions entassé le chariot de souvenirs, y compris les crocs, le sang et les écailles du dragon que Dez avait abattu. Il y avait trop d’os et de viande pour que tout tienne dans un seul véhicule, alors nous n’avions pris qu’une petite quantité qui se vendrait un bon prix. Rien que cela vaudrait une fortune, mais presque rien n’en reviendrait à Dez. D’après ce qu’il avait dit, la majeure partie serait prélevée comme droit de passage pour utiliser les Galeries du Dragon. Si ça coûtait tant, il aurait pu le dire.

Si j’avais su, j’aurais donné quelques pièces. J’avais bien sept cuivres à mon nom à dépenser. C’était un des côtés distants du Barbu : comme il le savait, il ne s’était pas donné la peine de m’en parler. Une partie de la viande et des os en plus, nous les avions donnés aux villageois de Yuulia avant de les quitter, en cadeau d’adieu et ultime réparation. L’autre dragon,celui que nous avions vaincu ensemble, les autres et moi, était trop endommagé pour valoir quelque chose.

— Quel gâchis.

Ça avait été un exploit si héroïque.

— À quoi bon devenir gourmand. Ça ne te fout que dans les ennuis, dit une voix derrière moi.

Je me retournai pour voir le Barbu en personne, l’air soucieux, tripotant une pierre ronde. D’un geste, il m’invita à le suivre derrière un bâtiment. Là, une pile de caisses en bois laissées par les villageois.

— Qu’est-ce que tu veux ? On n’est pas du genre à se donner des rendez-vous galants loin des regards indiscrets. Cela dit, si ça t’intéresse, je suis ouvert aux suggestions.

Après m’avoir asséné un coup, Dez dit :

— Regarde ça !

Il souleva le couvercle de l’une des caisses.

Je poussai un gémissement de douleur.

À l’intérieur se trouvait un œil de dragon. Ça avait l’air immonde. La pupille était blanche, marbrée, et empestait le sang. La putréfaction s’y mettrait sans doute plus tard. Les dragons étaient des créatures célèbres pour leur robustesse. Même leur viande était si dure qu’elle cassait les dents.

Dez ramassa l’œil dans sa paume et me le tendit.

— Arrête. C’est quoi, cette plaisanterie ?

— Regarde simplement, bon sang.

À sa demande, je plongeai mon regard dans l’œil… et haletai.

Gravé au fond de la pupille laiteuse se trouvait rien de moins que le sigil de ce Dieu Soleil teigneux.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

— C’est bien ce que j’aimerais savoir, dit Dez en secouant la tête. — Je l’ai remarqué pendant le dépeçage. Bien qu’il se soit défait, j’ai vu une marque similaire dans l’œil de l’épouse. Je suppose le couple était ses serviteurs.

Alors ce n’étaient pas simplement un couple de dragons qui volaient au-dessus de Mactarode comme tous les autres monstres ? Le même sceau était présent chez Roland et Justin, les prédicateurs que j’avais arrêtés plus tôt. Mais ce dragon n’était pas un prédicateur. Et son corps ne s’était pas désagrégé en cendres noires.

— Je me disais, fit Dez, — que cette chose est peut-être l’un des nôtres.

La façon dont il l’avait dit faisait passer le message instantanément. Un Éprouvé. Le Dieu Soleil, avide, cherchait des individus puissants, ils n’avaient même pas besoin d’être humains. Dez, le nain, pouvait en faire partie et avait été choisi. Un dragon, l’une des créatures les plus puissantes, avait de la puissance à revendre.

— Tu penses que ce dragon a réussi les épreuves, ou peu importe ?

— Peut-être qu’il a sauté quelques classes. Comme s’il avait besoin d’être testé, d’ailleurs.

Recruté directement dans l’équipe, donc. Je n’étais pas jaloux. À vrai dire, j’en avais pitié.

— Ce que je veux dire, murmura Dez en lançant la pierre dans sa main comme une balle, — c’est que le Dieu Soleil a peut-être eu sa part dans la chute de Mactarode, lui aussi.

Pour l’heure, cela resterait un secret entre Dez et moi. C’était difficile à expliquer et ça m’obligerait à révéler mon propre secret bien gardé. Surtout, rien de tout cela n’était certain, et je ne voulais pas perturber la paix d’esprit d’Arwin pour rien.

— Au fait, que fabrique Noelle ? Elle n’est toujours pas revenue ?

Nous nous préparions à partir, et je ne l’avais pas vue depuis hier.

— Pas encore. Elle a dit qu’elle serait de retour au matin.

Après la chute du royaume, Noelle avait voyagé à travers la campagne. Elle avait dit vouloir repasser par l’une de ses bases d’opération hier et était partie seule, même si sa jambe n’était pas encore complètement remise. Toutes les femmes de Mactarode étaient-elles donc si pressées ?

— Sommes-nous prêts ? dit la belle Arwin.

Elle ne portait pas son armure, mais sa seule prestance tenait presque de la royauté. À son côté, elle portait l’épée reçue de Noelle, l’arme qui venait du manoir Lewster. J’en avais oublié le nom, mais elle était censée être une lame aussi fine que Pluie Miséricordieuse. Dez avait encore Lame de l’Aube pour l’instant. Arwin voulait celle-là, affirmant qu’elle avait une bonne prise en main, mais il refusa, disant que c’était le souvenir d’une amie. De toute façon, je ne voulais pas qu’elle utilise l’épée de ce Dieu Soleil fini à la pisse.

— La voilà, murmura Arwin.

Je levai les yeux pour voir Noelle, qui s’avançait vers nous, la main levée. Elle avait été ponctuelle.

— Je vous prie de m’excuser pour l’attente.

Noelle portait un sac énorme sur l’épaule.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Mes armes et outils faits main.

La dernière fois, elle était pressée, et c’était trop lourd à porter, mais comme elle voyageait dans un véhicule tiré par des chevaux, elle les avait emportés.

— Je pense qu’ils pourraient nous être utiles.

Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Eh bien, plus on a d’armes sous la main, mieux c’est. Quand nous serions de retour à Voisin-Gris, nous aurions probablement à affronter ce prédicateur bien louche à nouveau. S’il cherchait à provoquer une Ruée, il était un ennemi qu’il nous faudrait affronter.

Attends un peu, fils de pute. Cette fois, tu ne poseras pas un seul doigt sur Arwin. Je t’arracherai les globes oculaires et je bourrerai tes orbites de merde de cheval.

Nous montâmes dans le chariot et quittâmes le village. En dépit des herbes répulsives que nous avions allumées, on ne pouvait savoir quand une attaque surviendrait. Il nous fallait avancer vite. Après le village abandonné, Dez nous guida le long du sentier de montagne par lequel nous étions venus. À l’intérieur du chariot, Arwin se retourna pour regarder en arrière.

— … Je reviendrai.

Son murmure discret se perdit dans le vent, mais je savais qu’il parvenait aux oreilles de quelqu’un, quelque part.

Après trois jours de voyage, nous rentrâmes dans les Galeries du Dragon par les montagnes. Après encore une demi-journée d’attente, nous montâmes enfin sur le wyrm des sols. Ce n’était pas le même que la dernière fois, mais le principe était le même : il tirait un convoi de longs wagons étroits, cinq en tout.

Nous laissâmes à Dez le chargement et les autres formalités, et nous entrâmes dans le premier des cinq wagons. C’était tout aussi sombre et morne que la dernière fois, mais c’était agréable de ne pas avoir à marcher. Je m’assis à même le sol et calai mon dos contre la paroi.

Le soulagement me tomba dessus comme une brique et, avec lui, la fatigue. Mon corps était lourd. Je ne désirais rien tant qu’un bon bain chaud. Le voyage avait été éprouvant, mais il en valait la peine. Nous avions résolu l’un des grands problèmes qui nous faisaient face. Prendre soin d’Arwin n’avait plus rien à voir avec l’aller. Mon bras gauche allait bien mieux, et je n’avais plus qu’à boire et attendre l’arrivée. Rien que d’y penser, mes paupières se faisaient lourdes.

— Matthew.

Je les rouvris. Arwin était à côté de moi. Elle paraissait un peu mal à l’aise et évitait mon regard.

— Je… euh, je voulais te demander quelque chose, mais, euh…

Elle n’arrêtait pas de balbutier. Je sentais bien qu’elle avait quelque chose à me dire ces derniers jours. Maintenant, elle était enfin prête.

— Pourquoi ne pas le dire simplement ? Plus rien de ce que tu peux demander ne va me surprendre à ce stade.

Rassurée, Arwin s’éclaircit la gorge et me regarda dans les yeux.

— Eh bien, j’ai entendu de Noelle…

— Oui ?

— Que toi et Dez étiez amants…

— Stop, stop, stop, stop !

Je me redressai d’un bond. De quoi, au juste, parlait-elle ?

— Elle a dit que tu lui avais déclaré ton amour… et il y a eu cette fois où tu l’as choisi, lui, plutôt que moi.

— Je plaisantais ! Je disais n’importe quoi. Je le connais depuis très longtemps, mais je te jure qu’il n’y a rien de ce genre entre nous !

Apparemment, on ne peut même pas plaisanter devant Noelle sans qu’elle comprenne de travers. Il faudrait que je lui mette une fessée pour la peine.

— Oh… je vois, dit Arwin, visiblement soulagée.

Mais au lieu de s’en contenter, elle s’assit devant moi, la tête inclinée, les yeux fixés sur ses genoux, presque en posture de pénitence.

— …Je suis désolée, dit-elle, peinant à sortir les mots. — J’aurais dû te dire ça depuis un moment, mais je n’y arrivais pas. Je me sens affreuse. J’ai tout gâché de façon lamentable. J’ai fait des choses pitoyables et des choses éhontées. Je sais que je t’ai fait vivre l’enfer.

Maintenant que son Syndrome du Donjon s’était calmé, et qu’elle se sentait redevenue elle-même, elle avait honte de tous ces souvenirs récents. Elle n’avait pas besoin de s’en faire, en vérité.

— Tu… tu m’as sauvée de moi-même. Et pas seulement ça, grâce à toi, j’ai compris ce que ma mère ressentait pour moi. Je veux te remercier. En fait, je ne pourrai jamais suffisamment te remercier.

Elle arrachait ces mots d’elle-même, petit à petit.

— Je t’en suis reconnaissante. Mais que puis-je faire pour m’acquitter de ta dette à mon égard ? Je n’ai aucune idée de ce que je devrais faire pour toi. Mais, eh bien…

Ses mots devenaient de plus en plus passionnés.

— Matthew, je…

— Ça va être long ?

— Hein ?

L’interruption était si inattendue qu’Arwin en resta complètement décontenancée.

— Il s’est passé tellement de choses récemment que je me sens juste épuisé. Si ce n’est pas un sujet urgent, on pourrait remettre cette discussion à une autre fois. Honnêtement, je voudrais juste dormir jusqu’au dîner.

Je ne mentais pas. Entendre son long monologue me rendait à nouveau somnolent.

— O…oh. Bien sûr, marmonna-t-elle.

— Bonne nuit, alors.

Je me tournai sur le côté, posai la tête sur les cuisses d’Arwin et fermai les yeux.

Elles étaient plus moelleuses que je ne l’avais imaginé.

Elle se crispa un bref instant, mais ne me repoussa pas ni ne me donna de claque… du moins tant que je ne me relevai pas.

Les cuisses offertes par la princesse chevalier elle-même en guise d’oreiller ? J’étais décidément un homme chanceux.

Je sentais Arwin penchée au-dessus de mon visage. Ses cheveux effleuraient et chatouillaient le bout de mon nez. Elle sentait bon, et cela ne fit qu’accélérer l’arrivée du marchand de sable.

— Ah ! Hé, toi ! beugla Ralph, au moment même où je somnolais.

Quel parasite !

— Qui t’a dit que tu pouvais poser la tête sur les genoux de Son Altesse ? Dégage tout de suite !

Des pas lourds martelèrent le sol en se rapprochant de moi. Il s’imaginait sans doute qu’il allait me dégager d’un coup de pied.

— Arrête, Ralph, lui intima Arwin, avant qu’il ne s’approche trop. — C’est bon.

Des doigts légers écartèrent ma frange. Dans l’obscurité, je crus distinguer un sourire sur ses lèvres.

— C’est ce qu’il veut.

C’était exact.

Le wyrm des sols nous transportait en silence à travers les Galeries du Dragon.

Direction : la maison.

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