THE KEPT MAN t3 - chapitre 7
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Traduction : Raitei
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Le village possédait une barrière qui tenait les monstres à l’écart. Sa présence rendait même plus difficile aux bêtes de percevoir les gens à l’intérieur. Il y avait un sanctuaire au centre du village dédié à la barrière, et des cercles magiques ainsi que d’autres dispositifs y étaient installés.
Si la barrière cédait, le village se retrouvait sans défense. Et ils n’avaient plus d’encens répulsifs. Le village était désormais en grand danger, et les monstres commençaient à se rassembler dans les parages, sentant leur nouvelle proie.
C’était donc la raison de cette ruée d’animaux.
— Combien s’approchent ?
— Je n’ai pas de chiffre précis, mais il y en aura largement assez pour raser ce village.
— On peut fuir quelque part ?
— Nulle part.
Hors du village, c’était le territoire des monstres. S’ils parvenaient à esquiver la première vague d’assaillants, ils finiraient par être dévorés par d’autres.
— Ils ont mis les femmes et les enfants dans le grenier à provisions, et ils mettent en place un dispositif pour riposter, dit Dez.
Ralph avait été réquisitionné aussi.
— Son Altesse est-elle en sûreté ? demanda Noelle.
— Pour l’instant, répondit-il d’un ton de mauvais augure.
— Désolé, tu peux aider les villageois pour moi ? lui demandai-je.
— Très bien.
Elle s’élança de l’autre côté du village.
— On est bons, maintenant ? demandai-je.
Dez hocha la tête. Nous devions discuter de quelque chose qui resterait entre nous.
— Pourquoi la barrière a-t-elle cédé ?
— Pour être exact, elle n’a pas cédé. On l’a brisée.
— Quoi ?
Quelqu’un était entré dans le sanctuaire sans permission et avait, par mégarde, fracassé la structure de pierre qui maintenait la barrière magique. À cause de cela, la magie s’était dissipée, conduisant à la panique actuelle. Je me grattai la tête. Pourquoi avait-on l’impression que le moindre détail tenait absolument à tourner de travers ?
— Quel putain d’abruti a décidé de la casser ? Non, laisse, je sais déjà. Ralph. Assez crétin pour taper dans tout ce qui traîne avec un doigt planté dans le pif.
Dez marqua une pause, ses yeux se plissant d’un air mal à l’aise.
— C’était… la princesse.
— Hein ?
— Elle perdait la tête quand tu n’étais pas là, et elle t’a cherché partout dans le village. C’est là qu’elle a brisé le sanctuaire.
— …
Ma décision de ne pas lui dire où j’allais, afin d’éviter qu’elle s’inquiète, me revenait hanter. Ceci dit, si je lui avais dit la vérité, cela aurait tout de même mené à de terribles conséquences.
— Où est Arwin ?
— Dans la réserve souterraine, là-bas derrière.
— Souterrain ?
— Ils l’ont aménagé à partir d’une grotte naturelle. Je l’y ai mise pour la tenir à l’écart du danger.
— Merci.
La décision de Dez était judicieuse. Quelle qu’en soit la raison, Arwin avait apporté le désastre au village. Si on l’avait laissée dehors, les villageois se seraient mis en rage et l’auraient rouée de coups. La situation était bien pire que dans mon pire scénario. Nulle part où fuir. Si nous combattions, Dez et Noelle étaient les seuls sur qui nous pouvions compter. Ralph était inutile, et moi, je n’étais qu’un poids mort la nuit. Combien d’âmes ici survivraient jusqu’au lever du soleil ?
— Et juste pour que tu le saches, je ne compte pas sombrer avec le navire.
— Je le sais.
Dez avait une famille. Il ferait tout ce qu’il fallait pour rentrer vivant à la maison. Même si cela signifiait abandonner tout le village. Il était incroyablement fort, mais pas du genre de force à pouvoir protéger un grand groupe d’humains à la fois.
— Mais on peut au moins ramener une personne avec nous, pas vrai ?
Il me lança un regard exaspéré.
— T’es un vrai fils de pute.
— Je sais.
Noelle et Ralph étaient dans le village. Il y avait des femmes, des enfants, des personnes âgées. Des gens avec qui nous avions voyagé, des gens dont la vie ne portait aucun péché particulier, qui étaient à présent en grand danger, et j’étais prêt à les abandonner s’il épargnait la vie d’Arwin.
Oui, j’étais un fils de pute.
— Eh bien, si tu acceptes de remplir cette tâche pour moi, c’est tout ce que je demande. Je ferai ma part, ajoutai-je.
— Je n’ai jamais dit que je ferais ça pour toi !
— Mais tu le feras.
Si c’était ma requête finale, Dez le ferait. C’est ce genre d’homme.
— À plus tard. Appelle-moi quand le moment viendra, dis-je en levant la main en me détournant.
— Ils ne vont pas t’attendre.
— Je ferai en sorte que ce soit rapide, dis-je.
Même si ce n’était guère probable.
Suivant les indications de Dez, je trouvai la réserve souterraine parmi les rochers sur le flanc de la colline, à l’extérieur du village. Des planches de bois recouvraient le sol, et en les soulevant, on découvrait une échelle pour descendre. C’était comme un voyage tout droit en enfer. Je descendis et allumai une lanterne. Tâtant mon chemin dans l’obscurité, j’arrivai à une porte épaisse munie d’un simple verrou.
Je fis glisser le verrou et ouvris la porte. L’intérieur était étonnamment exigu. Entre l’obscurité et l’étroitesse, on se serait cru plus dans une vraie glacière que dans un magasin de vivres. Même si je ne l’avais pas remarqué plus haut, une petite fenêtre en hauteur laissait entrer un filet de clair de lune.
Les rayons pâles tombaient dans un coin de la pièce. C’est là que je trouvai Arwin. Elle était assise à même la terre, sans même un tapis, la tête baissée comme si elle implorait le pardon. Elle portait sa tenue de nuit et n’avait même pas de chaussures. Très mauvaise tenue.
— Hé. Me revoilà.
La tête d’Arwin se releva. Ses yeux s’écarquillèrent, puis elle se jeta sur moi.
— Où étais-tu passé ?! Je t’ai cherché partout !
— Désolé, j’étais parti me promener pour voir les environs et je me suis perdu. Je viens juste de retrouver mon chemin. Je t’ai apporté quelque chose.
— Je m’en fiche ! Ne t’en va plus jamais nulle part !
— D’accord, d’accord, dis-je en lui caressant la tête. — J’ai entendu dire qu’il y avait eu des ennuis ici.
Elle passa aussitôt d’un sourire à un air abattu et serra les genoux contre elle.
Je m’assis à ses côtés et posai la lanterne à terre. Sa faible lueur traçait une ombre profonde sur son visage. La culpabilité et le regret de ce qu’elle avait fait couvraient ses traits. C’était exactement comme lorsque j’avais entendu son histoire à la Guilde des Aventuriers, un peu plus d’un an plus tôt.
— Une fois que les choses se seront calmées, tu pourras aller t’excuser. Je serai avec toi.
Arwin secoua la tête.
— Il est trop tard…
— Non.
Personne n’était mort. Pas encore.
— Dez et Noelle s’affairent à préparer la riposte contre les monstres. Ils s’en sortiront. D’un simple mouvement de doigt, et les créatures voleront.
Je me fichais de Ralph, mais je savais qu’il ferait un minimum quelque chose.
— … C’est trop tard pour moi.
— Pourquoi, parce que tu as foiré ? Tout le monde foire. Dez, Noelle, Ralph et moi, on a tous foiré. Les gens commettent des erreurs. Mais…
— Ce n’est pas ce que je veux dire, dit Arwin en ricanant avec amertume. — Je suis de sang royal. Et non seulement j’ai commis une erreur, mais j’ai paniqué et j’ai essayé de m’enfuir. J’avais peur. Tout ce à quoi je pouvais penser, c’était qu’il fallait fuir.
— …
— Une fois, j’ai attrapé un voleur en ville, dit Arwin.
Cela devrait prêter à louange, mais elle l’énonça comme une confession.
— D’après ce qu’il disait, il était terrifié à l’idée d’être réprimandé pour avoir volé. Alors il savait qu’il devait fuir. Tout comme moi.
— Eh bien, c’est une bonne chose, dis-je.
Arwin sursauta.
— Désormais, tu es capable de comprendre ce que ressentent les faibles. Si la même chose se reproduit, tu sauras quelles autres options tu as maintenant, n’est-ce pas ?
— … Il n’y aura pas de prochaine fois.
— Il y en aura.
Tant que l’on continuait de se battre, il y avait toujours une autre chance. Tant qu’on vivait, il y avait un autre jour.
— Mais il semblerait que tu aies besoin de ma force pour que cela arrive.
— Qu… ?
Je lui expliquai l’état du village aussi brièvement et légèrement que possible, mais le visage d’Arwin pâlit à l’extrême.
— Tu vois, tout le monde est très occupé. Ils pourraient même utiliser un homme entretenu comme moi. Je vais remonter là-haut. Toi, reste ici, bois un peu de jus, lis un peu de poésie…
— Non, attends ! s’écria Arwin en m’attrapant. — Tu ne peux pas y aller, Matthew. Reste ici ! Pourquoi irais-tu là-haut ? Tu vas seulement empirer les choses.
— …
Elle passa ses bras autour de mon cou, enfouit son visage contre ma poitrine et s’agrippa à moi en pleurant.
— Ne pars pas, s’il te plaît ! Si tu meurs, je ne sais pas ce que je…
— Je ne vais pas mourir, dis-je en lui offrant le sourire le plus éclatant et le plus enjoué que je pus, essayant de la calmer.
Les joues d’Arwin rosirent, et elle détourna le regard, embarrassée.
— Ne pars pas. Si tu restes ici avec moi, je…
Elle porta une main à sa propre poitrine. Je n’étais pas assez naïf pour ne pas comprendre ce qu’elle insinuait, et elle non plus. Elle essayait de se sacrifier pour empêcher un homme de partir à une mort certaine. Dans une pièce, ce serait une scène à tirer des larmes.
Je posai ma main sur la sienne. Puis, secouant la tête, je la repoussai doucement.
— Malheureusement, j’ai déjà un engagement.
J’étais comme un ours en peluche qui aide à tenir la peur du noir à distance. Il y avait des femmes partout dans le monde qui s’accrochaient aux hommes et s’offraient parce qu’elles avaient peur. Mais des femmes comme ça n’avaient pas besoin de moi en particulier.
— Je veux dire, j’aimerais pouvoir laisser ce nain violent, le Barbu, à ses penchants et passer un bon moment avec toi. Mais c’est mon meilleur ami, après tout.
Comment pourrais-je abandonner l’homme qui, malgré ses grognements, m’avait réellement amené ici ? Et si tout cela était vraiment la faute d’Arwin, quelqu’un devait assumer la responsabilité de ce chaos. D’ordinaire, je ne travaillais pas. Je touchais une pension, je buvais, je jouais et je fréquentais les bordels. Il me fallait être utile pour une fois dans ma vie, sinon je serais vraiment un bon à rien.
Le visage d’Arwin était si pâle qu’il faisait peine à voir. Peut-être avait-elle pris la mesure de sa propre faiblesse. Ou peut-être ressentait-elle la honte de s’être cachée dans un endroit sûr, ayant abandonné les siens à leur sort.
— …Ça suffit.
Elle posa les mains au sol. Son visage était baissé, mais son langage corporel trahissait une détresse écrasante.
— Laisse-moi et enfuis-toi.
J’allais tourner cela en dérision, comme une parole dans un moment de faiblesse, mais je retins ma langue. Arwin était tout à fait sérieuse.
— Tu veux que je t’abandonne ?
— Je vais mourir ici.
J’en restai stupéfait.
— Et Mactarode ? Tout ce que tu as fait n’a-t-il pas eu pour but de la faire renaître ?
— Et j’ai échoué. Je n’ai pas pu.
Ses doigts se crispèrent, impuissants, contre le sol.
— … Je voulais son retour… Je voulais ramener ce Mactarode florissant, quand mon père et ma mère étaient encore en vie. Je voulais retrouver mon ancien royaume, confessa-t-elle, d’une émotion à glacer le sang.
Je le comprenais, d’une certaine façon. Ce qu’Arwin voulait, ce n’était pas reconstruire son royaume, mais ramener ce qui avait été. Elle voulait restaurer sa patrie perdue à l’état où elle se trouvait avant ce jour-là. C’est pourquoi, parmi toutes les options, elle avait choisi le donjon. Si elle atteignait le Cristal Astral, elle pourrait utiliser sa toute-puissance pour faire revenir les jours de gloire de son royaume. Elle avait choisi l’option la plus miraculeuse… et donc la moins réaliste.
— Et à cause de cela, j’ai perdu de nombreux compagnons et je me suis abaissée à des comportements très stupides. Voici le fruit de mon labeur, dit-elle en riant, d’un son creux. — Je sais pourquoi tu m’as amenée ici. Tu pensais que si je voyais ma patrie ravagée et la façon dont mon peuple souffre des monstres qui l’assaillent, cela me pousserait à changer, n’est-ce pas ? Je l’espérais aussi. C’est pour cela que je suis venue avec toi.
— …
Arwin, elle aussi, avait longuement réfléchi à la manière de changer la situation.
— Mais ça n’a pas marché. Quand j’ai vu les monstres déchaînés dans mon pays, et la souffrance du peuple, mon cœur n’a pas été touché. Rien n’a changé !
Venir ici avait été un dernier recours, un coup d’épée dans l’obscurité, mais cela n’avait eu aucun effet sur son Syndrome du Donjon. Même la chose qu’elle aimait tant, la chose qu’elle avait juré de protéger, n’avait pu sauver son cœur. C’était cette prise de conscience qui avait plongé Arwin dans le désespoir.
— Je suis une cause perdue. Je n’ai plus l’esprit de combattre. Je ne fais que trembler de peur. Je sais que je dois me battre, mais je ne peux pas bouger mes membres pour le faire. Mon cœur bat des ailes comme un petit oiseau, terrifié et sans courage. Les horribles souvenirs me hantent. J’y pense encore maintenant. Je crois que je deviens folle. Si continuer à vivre ne fait que couvrir de honte le nom de mes ancêtres, alors je ferais mieux de mourir.
Oublier la restauration de son pays était une chose, mais elle était prête à renoncer à la vie. Si je la laissais, elle allait se trancher la gorge. Et c’était moi qui lui avais donné la dernière poussée vers cette issue. Cruelle ironie.
Que dire ? Comment sauver Arwin ?
Elle avait perdu son espoir, son courage, sa droiture, et même le noble objectif de sauver son peuple, comment sauve-t-on quelqu’un comme ça ? J’avais l’impression que plus mon esprit s’emballait, plus je m’éloignais de la bonne réponse.
— Tu m’as été d’une grande aide. Je ne pourrai jamais t’exprimer toute ma gratitude, dit-elle comme s’il s’agissait de nos adieux.
Mes pensées à ce sujet, elle en avait fi.
— Merci pour tout…, poursuivit-elle.
Sa main glissa hors de la mienne. Je tendis la main et la rattrapai. Je n’avais aucune idée en tête. C’est arrivé tout seul. Mais au moment où je saisis sa main, j’eus la réponse.
— Penses-tu vraiment que tout est perdu ?
— Oui.
— Penses-tu vraiment que tu ne peux plus te battre ?
— Comme si je dirais ces choses pour plaisanter, dit-elle en secouant la tête, incrédule que je refuse de comprendre. —Ça revient tout le temps. Quoi que je fasse. Même les yeux fermés. Je te parle en ce moment, et les souvenirs ne quittent pas mon…
Sa voix s’interrompit net.
Mes lèvres recouvraient les siennes.
Ses yeux vert jade étaient grands ouverts, pétrifiés par l’incrédulité.
J’attendis de compter jusqu’à dix avant de me retirer.
— Est-ce que cela t’a fait un souvenir nouveau pour t’aider à oublier les anciens ? lui dis-je aussi doucement que possible.
Elle était encore sous le choc.
J’y pensais depuis que nous étions venus jusqu’ici, en fait, depuis qu’Arwin était devenue comme ça.
Que puis-je faire ? Que puis-je lui dire ?
Mais je n’avais jamais eu de réponse. Aucune tirade brillante ni aucun appel à la grandeur ne la ferait bouger d’un pouce, venant d’un bon à rien de gigolo.
Il n’y avait qu’une seule chose que je pouvais dire… une seule chose que je voulais dire.
Je posai une main sur son épaule et plongeai mon regard dans le sien.
— Je sais que je l’ai déjà dit cent fois, mais une de plus ne fera pas de mal. Je t’aime. Je suis follement amoureux de toi.
Je sentis un léger tremblement parcourir sa frêle épaule.

— Tu dis que tu n’arrives pas à l’ôter de ta tête. Tu dis que tu deviens folle. Eh bien, c’est pareil pour moi. Je n’arrête pas de penser à toi. Je crois que j’ai perdu la raison il y a déjà longtemps.
Quand nous sommes ensemble, quand tu es dans le donjon, quand je suis avec une autre femme, même dans mes rêves.
— Mais je ne le regrette pas. Te rencontrer, c’était comme trouver un rideau d’étoiles scintillant au-dessus de l’enfer qu’était devenue ma vie.
Après avoir perdu ma force, j’étais totalement à la dérive. Je me retrouvai emporté dans le caniveau d’une ville qui était Voisin-Gris, où je sombrai au fond et commençai à pourrir. C’est dans ce monde gris que je t’ai rencontrée, et la couleur a commencé à revenir. Il y a plus d’un an, j’ai été illuminé pour la première fois par ton éclat, toi qui te donnais toute entière pour les autres, aussi désespérée que fût ta situation. Tu as fait qu’un bon à rien se remette à croire en lui. Il me suffisait d’une petite lueur. Je hais le soleil, et la lune est trop brillante. Je suis ici aujourd’hui pour que la bonté de ton cœur ne soit pas recouverte par la nuit d’une cruelle réalité ni dissimulée derrière les nuages de la malveillance.
— Si tes bras ne veulent plus bouger, alors utilise les miens. Si tu ne peux plus te lever, utilise mes jambes. Si ton cœur refuse de battre, prends le mien. Ils sont à toi. Emporte-les.
Ils sont peut-être un peu grands, mais je réponds de leur fiabilité.
Arwin s’apprêtait à me traiter d’imbécile, mais aucun son ne sortit. Ses lèvres remuèrent en silence. Il semblait que ma sincérité l’avait atteinte.
Je lui avais donné beaucoup de choses depuis notre première rencontre. Mes membres n’étaient plus qu’un élément de plus sur la liste, à présent. Je lui donnais ma vie, alors mon cœur était un don facile.
— À vrai dire, je préférerais te donner de beaux bijoux et des robes, mais comme tu le sais bien, je ne suis qu’un homme entretenu sans le sou.
Et quand bien même j’aurais de l’argent, cela ne plairait pas à Arwin. Ce n’était pas ce qu’elle désirait réellement.
— …Alors c’est tout ce que je peux t’offrir.
J’ouvris l’objet que je tenais, un paquet de tissu blanc, et fis mine de le lui présenter. C’était une vieille boîte à bijoux.
— Hein…?
Elle semblait déboussolée. Elle ne savait pas si c’était un rêve ou une sorte de vision. C’était la boîte à bijoux que sa mère lui avait autrefois confisquée.
— La boîte est un peu abîmée, mais le contenu est parfaitement intact. Regarde.
J’en ouvris le couvercle pour le lui montrer.
— C’est le ruban dont tu parlais, n’est-ce pas ? Il te va à merveille. Et voilà un caillou. On dirait un peu une tête de chien, non ?
Il y avait aussi un bouton doré, une barrette et d’autres trésors du même genre, que je sortis et déposai dans les paumes d’Arwin. Bientôt, ses mains furent pleines de bric-à-brac, mais pour la fillette de sept ans qu’elle avait été, c’eussent été des trésors.
— Je crois que c’est tout. Tu pourras vérifier toi-même plus tard.
Elle regarda ses mains, puis moi, et murmura :
— Comment… comment tu as ça ? Pourquoi est-ce ici ?
— Tu m’avais raconté ta dispute avec ta mère. Ça m’est revenu tout à l’heure.
Arwin avait commencé l’entraînement à l’épée contre la volonté de sa mère, qui avait dit à sa jeune fille : « Si tu ne renonces pas à ce désir, qui sait si je change d’avis un jour ».
C’était une chose absurde à dire. Qu’elle accepte sa fille ou non, elle aurait dû être franche. Elle avait donné l’impression qu’il y avait déjà une réponse, et qu’Arwin devrait porter ce fardeau.
— Ta mère avait déjà pris sa décision. Alors elle a caché la réponse à un endroit où elle savait que sa fille la verrait un jour.
— Où ça ?
— Ton endroit préféré.
Arwin eut un sursaut.
— Tu veux dire… l’Arbre de Cameron ?
— Exactement.
Techniquement, elle l’avait placé juste sous la petite épée qu’Arwin y avait dissimulée. Arwin m’avait raconté qu’elle avait enterré son épée favorite dans les racines de l’Arbre de Cameron, pour signifier son désir de devenir un grand chevalier. Elle n’avait pas pu la mettre plus bas, parce qu’autre chose qui comptait pour elle s’y trouvait déjà.
Les trésors d’un enfant ne finissent jamais dans un vrai trésor. En réfléchissant à l’endroit où cacher les trésors d’Arwin, sa mère avait dû trouver la réponse tout naturellement. Bien sûr, je ne l’avais jamais rencontrée, je ne savais même pas à quoi elle ressemblait. Mais en connaissant Arwin, je sentais que c’était exactement ce qu’elle ferait. Si j’avais été sa mère, je l’aurais mis au même endroit.
— L’arbre était complètement ravagé. Mais il a protégé tes trésors, sous ses racines.
La mère d’Arwin avait sûrement espéré qu’elle finirait par trouver la boîte, mais elle avait mal calculé et l’avait enterrée trop profondément. Elle aurait dû retrouver l’épée à huit ans, et elle s’était retrouvée prise dans la terre jusqu’à aujourd’hui.
Grâce à cela, elle avait été à l’abri même durant les saccages de monstres qui avaient ravagé le palais. On ne sait jamais de quoi la vie est faite.
Arwin me fixait. On aurait dit qu’elle en avait oublié de respirer.
— Tu es allé au palais ?
— C’était un peu loin pour un pique-nique, j’en conviens.
Elle posa les mains sur mon corps et me palpa de partout en marmonnant que c’était invraisemblable. Mes vêtements étaient en lambeaux, j’étais couvert de coupures et de bleus. J’étais venu ici dès mon retour au village, je n’avais pas eu le temps de me refaire une beauté.
Elle me saisit l’épaule.
— …Tu nous as amenés à Mactarode… juste pour récupérer ça ?
— Je suppose.
Arwin avait eu un royaume, une famille, des richesses, un statut, de l’honneur, de la fierté, et tout cela lui avait glissé entre les doigts. Certaines choses, elle ne les avait pas encore regagnées, et d’autres ne reviendraient jamais. Mais on pouvait bien lui rendre une chose, au moins.
— Tu as fait tout ça… pour ça ? Tu aurais pu mourir cent fois. Et pourtant…
— Je voulais te remonter le moral.
Au moment même où je mis ces mots dessus, tout s’emboîta en moi. Oui, c’était ça. Il s’avérait que j’étais un homme bien plus simple que je ne le pensais.
— Mais… toi… Ça aurait pu être détruit depuis des années.
Je savais que c’était toujours enterré, mais c’était un pari que ce soit encore intact. Il y avait deux issues possibles, alors du cinquante-cinquante, ce n’était pas si mal.
— Quand tu te dis que c’est impossible, et que tu tombes sur le filon au moment parfait, c’est une spéciale Matthew.
— …
— …
Arwin ne dit rien. Soit elle était sidérée au-delà du croyable, soit elle était si émue qu’elle ne trouvait plus ses mots. J’espérais que ce fût la seconde option.
— Si je te dis de reprendre ton épée, ce n’est pas pour ton pays ni pour ton peuple. Ce n’est pas pour tes compagnons ni pour moi. Ce n’est pas pour que tu te défendes. C’est pour cette fillette de sept ans qui voulait protéger sa mère.
Alors tu ne veux pas finir comme ta mère, qui a dû tendre l’autre joue face aux insultes et aux moqueries ? Tu as pris l’épée parce que tu étais en colère, et que tu voulais devenir plus forte ? Ne sois pas stupide !
L’Arwin Mabel Primrose Mactarode que je connais n’est pas ce genre de femme. Elle se battra pour une prostituée, même si cela la met en danger. Une femme qui se bat non par frustration, mais par désir de protéger.
À mon estimation personnelle, au départ elle ne voulait rien d’autre que préserver sa mère de tout mal. Mais quand cette dernière s’est opposée à cette idée, et qu’elles se sont brouillées à ce sujet, Arwin avait modifié ce souvenir en elle jusqu’à ne plus se rappeler de sa genèse. Chez les enfants, c’est le genre de choses qui arrive tout le temps.
— Mais ma mère est partie. Je ne la verrai jamais…
— Elle est juste ici, dis-je en sortant une lettre du tissu d’emballage. — C’était dans la boîte à bijoux. Elle t’est adressée.
Je lui tendis une enveloppe blanche sur laquelle on lisait :
« À Arwin ».
Elle la prit d’une main tremblante et l’ouvrit lentement.
Il n’y avait qu’une seule ligne sur le papier. C’était écrit pour une fillette de sept ans, et même avec mon niveau d’instruction, je pouvais facilement la lire :
« Je veux que tu suives la voie en laquelle tu crois. »
Arwin serra la lettre. Elle se mordit la lèvre et murmura « Pourquoi ? » encore et encore. Je savais ce qui la faisait souffrir. Si seulement elle lui avait dit cela en face, elles auraient pu se réconcilier depuis si longtemps.
En regardant Arwin, c’était facile à imaginer.
Elle était d’un sérieux farouche et ne changeait jamais d’avis. Mais en même temps, elle était pudique et prompte à la honte. Si la mère et la fille se ressemblaient, elles se repoussaient de la même manière et avaient du mal à se comprendre. Une relation de famille maladroite, comme tant d’autres.
Même si chacune voulait le meilleur pour l’autre.
— On dirait que ta mère a accepté ton choix. Et elle l’a fait il y a très, très longtemps.
— Arrête ! cria Arwin en secouant la tête.
Des larmes dévalaient ses joues. Elle sanglotait et s’arrachait les cheveux.
— Je ne suis pas ce genre de personne. Tout en moi a changé depuis.
— Mais tu peux toujours recommencer. Tu es une femme adulte, capable de te tenir sur tes deux jambes.
— Je suis une idiote qui s’est tournée vers la drogue.
— Qui pourrait se moquer d’une femme qui a broyé son corps et son esprit jusqu’à l’os, à force de lutter ?
— Je n’ai plus le courage de me battre. Je suis une femme faible, timide, et qui se recroqueville.
— Mais quelqu’un t’aime comme ça, et est à tes côtés même maintenant. dis-je en prenant la main d’Arwin. — Si cette boîte à bijoux est ton trésor, alors mon trésor, c’est le temps que j’ai passé avec toi.
Depuis le moment de notre première rencontre jusqu’à maintenant. Chaque souvenir du temps que nous avions partagé était un trésor irremplaçable. Lui cuisiner des repas. Lui laver le dos au bain. Sa venue à mon secours quand j’étais en danger. La raclée qu’elle m’avait infligée au bordel. Chacun d’eux.
La voix d’Arwin tremblait sous les sanglots. À ce stade, elle discutait pour discuter et n’avait plus d’arguments.
Désolé, mais il te faudra mieux que ça pour battre ma répartie.
— Je ne peux même pas manger d’aubergine…
— J’ai une bonne recette de la part des dames du marché. On essaiera celle-là ensemble.
Elle me frappa l’épaule et me traita d’abruti. Sa voix était noyée par les larmes.
Je lui frottai le dos, de haut en bas. Un moment, il n’y eut plus que les sanglots d’Arwin. Puis j’entendis, au-dessus, un fracas assourdissant. Je me levai.
— Je vais aller voir. Avec un peu de chance, je te ramènerai un autre cadeau.
— Non, Matthew, attends.
Elle tendit la main vers moi. J’esquivai sa prise et poussai la poignée. Je détestais partir, mais il était temps.
— À plus tard. Sois sage, là-dessous.
— Attends, Matthew.
J’ouvris la porte et passai. Alors que je la refermais, je l’entendis hurler d’une voix suppliante :
— Dis-le-moi, simplement !
Je jetai un dernier regard où Arwin était agenouillée au centre, les mains agrippant la terre sous elle.
— Que dois-je faire ? Comment puis-je être aussi forte que toi ?
Un instant, je me demandai presque si c’était une plaisanterie, mais à son regard je compris qu’elle était parfaitement sérieuse.
—Quand tu es sans défense et qu’on t’écrase, tu ne changes pas. Jamais même. Tu restes toi. Dis-moi, Matthew. Comment on devient aussi fort que toi ?
— Tu rigoles. Ce que j’ai, ce n’est pas de la force. C’est juste comme ça que je suis fait.
J’avais une force musculaire innée qui crevait le plafond et un physique très solide. Ça me permettait de faire ce que je voulais et de vivre comme je l’entendais. J’avais de l’argent et des femmes, et je pouvais bastonner quiconque ne me revenait pas. Ce n’était pas une force que j’avais recherchée ni durement gagnée.
Et c’est pourquoi je ne pouvais vivre autrement ni choisir une autre vie. Une fois les ailes d’un oiseau brisées, ses seules options sont de vivre avec des appendices inutiles qui encombrent ou de mourir.
— La vraie force, c’est quand tu cours partout pour aider une prostituée et sa fille, alors même que tu mènes ton propre combat.
Pour moi, être capable de prendre soin des autres quand tu es déjà au fond du désespoir, c’est la preuve d’une vraie force.
— Matthew…
— Je te le promets. Je reviendrai te chercher. Vivant ou mort. Et si je meurs, je parie que Dez me ramènera quand même jusqu’à toi. Je t’aime. Je suis amoureux de toi… J’aimerais pouvoir te le dire un million de fois, mais j’ai encore des affaires à régler. Quand je reviendrai, je te dirai les neuf millions neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois restantes… Attends, c’est bien ça ? Enfin, peu importe. Je te le dirai jusqu’à ce que tu n’en puisses plus de l’entendre. Prépare-toi.
— Attends, Matthew.
— À plus. Je t’aime.
Je sortis, fis un signe de la main et refermai la porte. Puis je la rouvris.
— Retranche celui-là du total.
Cette fois, je la laissai vraiment derrière moi.