THE KEPT MAN t3 - chapitre 4

Retraite temporaire

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Traduction : Raitei
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Dez fit la grimace. On aurait dit qu’il hésitait entre la fureur et l’exaspération.

— Tu as complètement perdu la tête ?

— Tu connais la réponse.

Évidemment qu’il savait que oui.

— Mais pourquoi ?

— Pour Arwin, bien sûr. Elle ne peut pas se reposer ni se rétablir dans cette ville. Je me suis dit qu’elle irait mieux dans sa patrie. C’est l’occasion rêvée. Allons prendre du repos ensemble.

— Dis-moi la vérité !

Il abattit sa main sur la table.

— Ce n’est pas pour ça que tu la mettrais en danger, vu son état !

— …

— Parle. Il y a quoi à Mactarode ? Qu’est-ce que tu vas faire ?

Je ne pouvais pas enfumer Dez. Nous nous connaissions depuis trop longtemps. Si seulement cela avait été Ralph. Il aurait été assez prévenant pour croire mon histoire.

— Je te l’ai déjà dit, c’est pour aider à soigner Arwin, dis-je en soupirant. — Je pensais aller récupérer un remède miracle.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Quelque chose qu’Arwin a laissé derrière elle.

Elle avait perdu bien des choses.

Qu’elle reprenne l’assaut du donjon ou qu’elle y renonce tout à fait, si elle devait se relever, il lui fallait se rappeler ses origines, la raison pour laquelle elle se battait. Les souvenirs dont elle m’avait parlé, ceux qui soutenaient son désir de devenir plus forte.

— Devant le palais, il y a un immense arbre qu’on appelle l’Arbre de Cameron, et c’est la chose qu’elle préfère par-dessus tout. Elle a grandi en le contemplant. C’est notre destination.

Je savais bien que je ne pourrais pas le déraciner, mais peut-être y avait-il une chance d’en rapporter une branche. Dez me regardait avec incrédulité. Ah, comme j’aimais voir cette expression stupide de stupeur sur sa face.

— Et ça va la remettre ?

— J’en sais rien.

Les voies raisonnables pour tenter de la soigner pourraient prendre des années, si tant est qu’elles fonctionnent. Autant essayer une voie peu rationnelle. C’était un pari du tout pour le tout. Et le Syndrome du Donjon n’était pas une maladie incurable. Parfois, les choses les plus insignifiantes pouvaient amorcer la guérison. Il ne me restait qu’à espérer que ce soit l’une de ces choses.

— Et si ça ne marche pas, au moins ça lui remontera peut-être le moral.

Si je pouvais lui montrer cet arbre, toujours debout, les racines profondément plantées dans la terre, malgré un pays envahi par les monstres, peut-être que quelque chose changerait en elle.

— Le palais royal de Mactarode est l’endroit le plus infesté. Tu crois vraiment que cet arbre est encore là, maintenant ?

— Aucune idée.

Voilà des années qu’on l’avait abandonné aux monstres. Peut-être avait-il été renversé, ou grignoté, ou flétri par un venin de monstre. En tout cas, il n’était probablement pas en parfait état. Ce serait déjà un miracle de constater qu’il avait encore ses racines intactes.

— Je suppose que tu ne pourrais pas juste trouver une branche quelque part et lui dire…

— Non, je ne pourrais pas.

Arwin levait les yeux vers cet arbre depuis qu’elle était enfant. Je ne pensais pas pouvoir la duper sur ce point. En plus, j’ignorais même à quoi ressemblait l’Arbre de Cameron.

— Tu penses qu’elle peut faire ce voyage dans son état ?

— Non. C’est pour ça que j’y vais seul.

Quand on parlait du royaume de Mactarode, on employait souvent les mots détruit, perdu ou tombé. Je l’avais moi-même envisagé en ces termes. Mais d’après ce que disait Noelle, seuls la cité royale et d’autres grands centres étaient tombés aux mains des monstres, tout comme la monarchie elle-même. Le long de la frontière, quelques régions et villages avaient échappé à la destruction et aux attaques de monstres, et des gens y tiraient encore tant bien que mal leur subsistance. Mais il y avait plus de monstres qu’avant, et beaucoup d’établissements étaient isolés et privés d’échanges avec leurs voisins.

Après l’effondrement, c’était le rôle de Noelle de visiter ces villages et d’aider les populations à fuir vers les pays voisins, à se procurer des vivres, à terrasser des monstres, à planter des herbes qui repoussent les monstres et, de toutes les manières possibles, à protéger les gens. Quand le royaume, la famille royale et les chevaliers royaux avaient tous disparu, Noelle fut la seule à incarner ce que signifiait être un véritable chevalier, prête à tout sacrifier pour le peuple.

L’un des lieux que Noelle avait visités était un village de montagne nommé Yuulia. Il se trouvait à moins d’une demi-journée de la cité royale. J’y emmènerais Arwin. Sinon, ce serait trop risqué de la confier à quelqu’un d’autre pendant des jours et des jours d’affilée.

— Tu crois qu’il faut combien de mois pour atteindre Mactarode ?

Il nous faudrait traverser les Terres Fantômes et franchir plusieurs montagnes périlleuses pour y parvenir. Noelle, avec ses jambes valides, c’était une chose, mais c’était une épreuve qu’Arwin n’était absolument pas en état d’endurer actuellement.

— C’est pour ça que je te le demande, à toi, le nain. Je sais que tu l’as emprunté pour rentrer, pas vrai ?

Les yeux de Dez s’écarquillèrent.

— Tu exiges l’usage des Galeries du Dragon ?

— Bingo.

Les nains étaient un peuple qui vivait dans les trous qu’ils creusaient sous terre. Ils avaient créé des tunnels qui quadrillaient tout le continent et peu leur importaient les frontières humaines. Les nains appelaient ce réseau souterrain les Galeries du Dragon. Mais des siècles auparavant, un roi d’on ne sait plus quel royaume avait mené une attaque contre les nains, cherchant à s’approprier l’usage des tunnels.

En réponse, les nains avaient décidé qu’ils préféraient détruire leur propre réseau plutôt que de le voir utilisé par des humains, et ils les avaient tous rendus inutilisables, du moins, disait-on. En vérité, ils n’avaient détruit qu’une petite portion des tunnels, et beaucoup de routes demeuraient encore reliées à travers le continent. Seuls les anciens et d’autres nains bénéficiant de privilèges particuliers pouvaient toutefois les emprunter.

— Comment tu sais ça ?

— Tu penses trop de bien de tes semblables nains.

Tout le monde n’était pas aussi honnête et vertueux que Dez. S’ils paraissaient tous butés et acariâtres, certains avaient pourtant la langue bien pendue. Donne-leur assez à boire, flatte-les un peu, et ils te diront tout ce que tu veux savoir. J’avais même entendu une ou deux histoires sur le passé de Dez.

— Et toi peux les utiliser, pas vrai ? Vu que tu es le héros qui a sauvé le pays, et tout.

Il y avait eu un essaim de fourmis géantes sur le territoire où vivait Dez, des dizaines de milliers de fourmis, toutes de la taille d’un humain. Les nains livraient un combat désespéré, et ils ne pouvaient même pas fuir vers la surface, car les sorties étaient bloquées. Alors que tout semblait perdu, un nain se leva pour combattre.

Discret, simple, sans prétention, il s’était jeté dans la mêlée contre l’essaim de fourmis géantes avec des armes et une armure qu’il avait forgées lui-même. Après un combat féroce de sept jours et sept nuits, il parvint à toutes les anéantir, reine comprise. Il n’y avait ni tours ni stratégies ingénieuses. Il était simplement plus fort que tous.

Dez fut acclamé en héros et reçut toutes sortes de récompenses. L’une d’elles était le droit d’user les Galeries du Dragon. On lui offrit aussi d’épouser la fille du chef du territoire, ce qui en ferait l’éventuel successeur, mais Dez voulait être artisan. Il dédaigna ce statut et vint vivre parmi les humains, finissant par rejoindre les Lames Infinies. Et le voilà aujourd’hui.

— Revenons au sujet : j’ai entendu dire qu’une partie des Galeries du Dragon s’étendait jusqu’à la frontière de Mactarode. En l’empruntant, c’est seulement trois ou quatre jours de voyage. En comptant le temps d’atteindre l’entrée, ça fait peut-être dix jours en tout, je me trompe ?

— Tu veux que je t’accorde, à toi, un humain, le droit de l’utiliser ?

— Ouais.

D’après l’histoire, les humains, c’était non, en règle générale. Mais « en règle générale », cela signifiait qu’il y avait eu des exceptions par le passé, comme des humains employés par des nains. Je n’avais pas envie de me faire passer pour son serviteur, mais c’était pour Arwin. Il me faudrait ravaler ma fierté et remuer ma petite queue de chien.

— C’est pas comme ici, là-haut. Y a pas de lumière. Tu marcherais des jours durant dans un endroit plus sombre que le donjon. Elle peut vraiment supporter ça ?

— Je me débrouillerai.

— Et une fois sur place ? C’est grouillant de monstres.

— Eh bien, j’ai à présent le guide parfait.

Il y avait aussi une dame qui courait dans tous les sens à travers ce pays il n’y a pas si longtemps qui ferait la route avec nous.

— Si vous tombez sur des monstres la nuit ou à l’ombre, vous êtes finis. Dans ton état, ils t’aplatiraient en un instant.

— Je sais.

— Tu crois que ça va marcher ?

— Je dirais cinquante-cinquante. La question, c’est de savoir si je reviendrai indemne. Il n’y a que deux issues possibles.

— C’est ridicule, renâcla Dez. — Je t’ai toujours pris pour un crétin, mais là, c’est le bouquet. Tu as vraiment perdu la tête.

— Tu le savais déjà. Si j’étais un homme moins ridicule, je serais déjà six pieds sous terre.

— Et tu vas quand même y aller ?

— Ouais.

Depuis que j’avais rencontré Arwin, je m’étais fourré dans toutes sortes d’ennuis, mais Dez avait raison : celui-là était extrême. Même moi, je n’étais pas sûr d’en sortir vivant. Mes chances de mourir étaient probablement plus élevées, à ce stade.  Mais bon, est-ce si grave ?

Je n’avais pas l’intention de mourir, mais si cela arrivait, la vie que j’avais ne me manquerait pas. S’il existait une bonne façon d’employer sa vie, c’était celle-ci.  Combien d’hommes avaient la chance de risquer leur vie pour une femme ?

Dez soupira.

— La pauvre fille… coincée avec un type comme toi, ça me fait de la peine.

— C’est elle qui a sollicité mes services. Elle a dit : Je veux que tu sois mon homme entretenu.

— Oh, va te faire foutre.

Mais c’était vrai.

— Quand est-ce que tu pars ? demanda Dez sèchement. — J’espère pas tout de suite.

Il fut difficile de réprimer le large sourire qui menaçait de me dévorer le visage.

— Dans deux jours, je pense. Faut d’abord que je rassemble certaines choses.

— Hmm.

— Désolé pour ça, Dez.

Il venait lui-même de rentrer d’un voyage, et je le forçais déjà à reprendre la route avec moi. Dez me lança un regard des plus cyniques et dit :

— Tu te sers de moi comme solution de dernier recours, hein ?

— Bien sûr, reconnus-je. — T’es un chic type. Je te suis reconnaissant. Tellement content qu’on soit amis.

— Sale type, grommela-t-il.

— Mais je suis sérieux. Si j’étais une femme, je t’aurais déjà volé à ta femme.

Il me frappa.

— Premièrement, dit Dez en redressant la chaise qui avait basculé avec moi dessus, — t’as pas besoin d’emmener la princesse. Si tu t’inquiètes, laisse-la simplement aux soins du maître de guilde.

— Je ne peux pas faire confiance au Vieux. C’est un salaud fini. Il vendrait Arwin sans hésiter si l’occasion s’y prêtait.

— T’en sais rien…

— Si, je le sais, déclarai-je. — Il est comme moi.

Après ça, nous parlâmes de la logistique d’un tel voyage. Il y avait une entrée des Galeries du Dragon dans les montagnes au nord. Il ne pouvait pas m’en donner l’emplacement exact, il faudrait donc voir les détails une fois sur place. Je n’avais qu’à lui faire confiance là-dessus.

Il ne restait plus qu’à préparer le voyage. Dez s’occupa du transport, des vivres et des provisions. Je savais qu’il pouvait gérer ça tout seul. J’aimais ce processus. Ça me rappelait le bon vieux temps. S’il n’y avait eu que Dez et moi, en route ensemble, on se serait sacrément bien amusés. Mais en réalité, la situation était grave. Dez avait une femme et un fils, et j’étais plus faible dans le noir qu’un gobelin. Je n’avais pas d’argent non plus, si bien que Dez devait payer toutes les fournitures.

Se lamenter n’arrangerait rien. Il fallait que je fasse ma part. Si j’exigeais que Dez fasse tout, il me cognerait encore, alors je me mis moi aussi à essayer d’acquérir les outils et provisions nécessaires par mes propres moyens. J’avais un contact.

— Quoi ? Tu rentres au pays, Monsieur l’Entretenu ?

— Pas le mien. Celui d’Arwin.

J’étais au bureau d’expertise de la Guilde des Aventuriers. En face de moi se tenait Gloria Bishop, experte d’objets à la guilde. Le bureau était partagé par trois experts, mais Gloria était seule pour l’heure. J’aurais pu lui rendre visite chez elle, mais j’y avais déjà causé des problèmes une fois, alors j’ai décidé que le lieu de travail était préférable.

— J’ai entendu. Elle est malade ? Prends soin d’elle, dit Gloria en limant les ongles de sa main droite. — Et ? Pourquoi devrais-je aider la princesse chevalier à rentrer dans son pays ? Je lui ai à peine adressé la parole, à cette femme.

— Par devoir social. Tu n’éprouves pas un peu de pitié pour elle ?

— Non.

Gloria souffla sur ses doigts. Elle les présenta à la lumière pour les inspecter, puis hocha la tête, satisfaite.

— En plus, j’ai toujours pensé qu’on en arriverait là. Cette princesse chevalier est une imposture.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demandai-je en commençant à me lever.

Gloria secoua la main, la lime encore coincée entre les doigts.

— Je ne parle pas de sosies, ni de sa lignée qui ne serait pas royale, ni rien de ce genre. C’est plutôt… une question d’humanité, disons ?

— Tu peux expliquer de sorte que même un abruti comme moi comprenne ?

— En gros, le problème est là-dedans, dit-elle en pointant sa poitrine. — Oui, elle sait manier une épée, elle est belle, elle prononce de grands discours. Elle a l’air intelligente, et je crois que c’est une princesse et un chevalier de premier ordre. Mais une partie d’elle fonctionne en pilotage automatique. Soit ses convictions, soit son courage, soit la raison de son combat, quelque chose qu’elle a n’est pas à elle. C’est pour ça qu’il y a en elle quelque chose de faussé et de fragile. C’est un peu comme une réplique très raffinée façonnée par un maître artisan.

— …

L’analogie était curieuse, mais elle visait juste à propos d’Arwin. Elle portait les espoirs des foules, n’avait personne vers qui se tourner, avait contracté le Syndrome du Donjon, et se raccrochait aux drogues pour continuer à se battre. L’écart entre les espoirs du public et sa disposition personnelle était un étau qui la broyait.

— Qu’on soit clair : je ne l’insulte pas. Je la loue. On ne peut pas faire ce qu’elle fait et se faire passer pour authentique sans un effort et une volonté extraordinaires.

C’était le genre de chose qu’un amateur de faux dirait.

— Et toi, alors ?

— Je suis l’authentique, bien sûr. La vraie Gloria Bishop.

Gloria avait une conscience d’elle-même ferme et inébranlable. Pas parce qu’elle était belle ou forte. Le destin avait décrété qu’elle perdrait son bras gauche et le remplacerait par un membre de métal, et pourtant elle pouvait encore affirmer fièrement qu’elle était Gloria Bishop. C’était aussi simple que ça. Si Arwin avait eu cette même audace et cette même conscience, elle n’aurait pas ressenti la faiblesse qui l’avait poussée aux drogues. Mais leurs circonstances et le fardeau qu’elles portaient n’auraient pas pu être plus différents. On ne pouvait pas comparer quelqu’un qui portait la vie et la mort de beaucoup à quelqu’un qui ne vivait et ne mourait que pour elle-même.

— Je ne suis pas venu écouter ton sermon, dis-je. — Je n’aime pas remettre ça sur le tapis, mais tu me dois quelque chose.

— Non.

— Et cette nuit passée ensemble, alors ? Tu n’as toujours pas honoré ce pari.

— Pardon ? J’ai pas entendu. Mon ouïe baisse. Tu peux répéter ce que tu viens de dire ? De préférence devant la princesse chevalier.

— Certainement. Me prendre un coup de poing dans la figure, ce sera comme une piqûre de moustique à côté des dégâts que tu as faits à la réputation du Vieux.

Le vieux maître de guilde lui arracherait volontiers l’autre bras. Gloria fit une grimace et roula la tête jusqu’à faire craquer sa nuque.

— J’aime vraiment pas les guerres d’usure.

Elle me fit face à travers la vitre du guichet et pointa sa lime à ongles vers moi.

— Qu’est-ce que tu veux, au juste ? Et je serai franche : j’ai pas d’argent.

— C’est pas d’argent. Je veux que tu mettes ton nom à contribution pour m’obtenir quelque chose.

— Tu veux que je vole quelque chose à la guilde ? Ou que je détourne pour toi un objet en cours d’expertise ?

— Non. Comme tu es une experte, tu dois avoir des contacts avec diverses compagnies de négoce, par-ci par-là. Je veux que tu m’acquières quelque chose.

— C’est une drogue ? Parce que ça, c’est pas mon domaine.

— Je veux de la poudre de chrysanthèmes de protection et du sel d’herbe-noire. De préférence le plus possible, mais au moins un sac de chaque suffira.

Gloria poussa un cri étranglé, incrédule.

Les chrysanthèmes de protection, comme leur nom l’indiquait, étaient des herbes qui repoussaient le mal. Les brûler dégageait une odeur que les monstres détestaient, si bien qu’on les prisait en campement. Le sel d’herbe-noire, pour sa part, était un sel noir qui pouvait servir en cuisine, mais rendait d’ordinaire les plats moins appétissants. Il était plus utile comme dentifrice. Aucune de ces choses n’arrivait jusqu’à Voisin-Gris. Les seuls endroits qui en avaient en stock étaient soit des boutiques de luxe, soit le marché noir, et je n’étais le bienvenu ni chez les uns ni chez les autres, avec ou sans argent.

— Pourquoi voudrais-tu quelque chose comme ça ? demanda Gloria.

Son scepticisme était fondé. On pouvait trouver des chrysanthèmes de protection et du sel en quantité suffisante si l’on cherchait d’autres variétés. Ces deux articles étaient de bonne qualité, mais pas au point qu’on s’en serve pour régler une vieille dette, mais seulement si vous les utilisiez de manière normale. Je n’avais pas besoin de cacher ce que j’allais en faire, mais l’expliquer à Gloria serait un peu ardu, aussi choisis-je de ne pas m’étendre.

— Je suis un homme aux goûts raffinés.

En temps ordinaire, il serait préférable de n’en avoir pas besoin du tout, mais vu le niveau de danger de ce voyage précis, il le fallait.

Renoncer à la perspective d’une nuit avec elle me faisait mal, mais Dez n’avait rien de tout ça, il allait donc falloir que je m’en procure.

— S’il te plaît. Je peux te l’écrire noir sur blanc, si tu veux.

— …Très bien.

Il était clair, à la façon dont elle me regardait, que Gloria ne comprenait pas pourquoi j’avais besoin de ça, mais elle ne voulait pas non plus qu’il y ait d’autres dettes entre nous.

— Je crois savoir où je pourrais en trouver. Je me renseignerai après le travail.

— Je t’en suis reconnaissant.

Nous réglâmes encore quelques détails, après quoi j’étais prêt à partir. Mais une pensée soudaine me vint.

— Tu parlais d’authenticité, tout à l’heure. Et moi ? Je suis authentique ?

— Je ne sais pas trop, répondit-elle, un peu déconcertée par la question. — Tu es un peu faux, mais tu es aussi un peu vrai. C’est comme si tu étais un vrai trésor sur lequel on aurait barbouillé de la boue et de la fange ? Comme quelque chose de réel qui se fait passer pour du faux.

Oh. Voilà qui est perspicace.

— Et toi, que penses-tu de toi, Monsieur l’Homme Entretenu ?

— Je suis vrai, dis-je. — Un homme entretenu honnête, légitime, en bonne et due forme.

Les préparatifs étaient faits. Restait à convaincre. Quand je proposai de rentrer à la maison, Arwin eut l’air de croire que je lui annonçais la fin du monde.

— Non ! Je ne veux pas rentrer !

Elle secoua la tête, se tortillant comme une enfant. Elle semblait prendre la suggestion que son aventure avait échoué comme une condamnation à mort. Je lui frottai le dos pour apaiser son agitation et parlai aussi doucement que possible.

— Ce n’est que pour un petit moment. Nous ne pouvons pas nous détendre et te laisser te reposer si des sacs à merde continuent d’envahir notre espace comme l’autre fois. Quand tu iras mieux, nous reviendrons ici, dis-je.

J’expliquai que Dez et Noelle nous accompagneraient pour assurer la protection et que nous emprunterions une route secrète qui rendrait le voyage bien plus rapide.

— C’est un temps de convalescence. Quand tu es tendue jusqu’à la limite, les choses ne se passent pas bien. Je sais que ça ressemble à un grand détour, mais c’est en vérité la voie la plus courte et la meilleure pour aller là où tu veux.

— Je ne peux pas quitter cette ville…

Je glissai la main derrière sa nuque. Il y avait là des taches noires : le prix de son abus de Release. C’était le signe évident de quelqu’un d’accro. L’usage de drogues était illégal ici, les gardes aux portes pourraient le repérer tout de suite.

— Mets simplement une compresse dessus, et ça ira. Dis-leur que c’est un bandage parce que tu as été blessée, et ils te croiront sur parole.

On pouvait aussi les laisser passer contre un peu d’argent, mais cela revenait à leur annoncer qu’on avait quelque chose à cacher. Nous pouvions aller voir le vieux Toby, au Quartier du Chien Bleu, et il nous aiderait à sortir de la ville sans passer par un point de contrôle, mais cela ne nous aiderait pas pour le voyage de retour.

— Mais… mais…

Arwin hésitait encore. Même avec le Syndrome du Donjon qui s’aggravait, sa souffrance constante et l’absence de volonté de se battre, elle n’avait pas renoncé à rendre à son royaume sa gloire d’antan.

Elle ne pouvait tout simplement pas s’y résoudre.

— Tu n’y es pas retournée depuis que tu es arrivée ici, n’est-ce pas ? Peut-être devrais-tu rentrer et voir à quoi ressemble ton pays maintenant, de tes propres yeux. Ça pourrait t’aider pour l’avenir.

Je répétai qu’il ne s’agissait que d’un retour temporaire. Autrement, Arwin ne l’aurait jamais accepté. Et je faisais tout cela pour elle.

— …D’accord, dit-elle enfin, après un long silence. — Faire preuve d’entêtement et refuser de partir ne fera qu’empirer les choses pour toi.

Elle semblait avoir gardé en mémoire l’attaque récente. L’inquiétude emplissait son visage.

— Je ne le vois pas comme ça. Quoi qu’il en soit, tu devrais te reposer maintenant. Laisse Noelle se charger de l’endroit où tu logeras là-bas, dis-je.

Pour être honnête, je devais encore le lui demander, mais je savais qu’elle ne refuserait pas.

— Matthew, dit Arwin en se retournant sur le lit et en tendant la main.

— Je sais.

Je pris sa main et la serrai.

Depuis l’attaque, Arwin ne voulait plus être séparée de moi. Elle me cherchait sans cesse, trouvant dans ma présence un apaisement, comme un oisillon empreint à son parent. Si je ne lui tenais pas la main ainsi, elle ne s’endormait pas la nuit. C’était agréable d’être digne de confiance, mais non comme une dépendance à sens unique. Elle ne s’accrochait à moi que parce qu’elle était anxieuse. C’était une femme adulte capable de tenir sur ses propres jambes. Les choses ne devaient pas se passer ainsi. J’étais son homme entretenu, pas sa nourrice.

S’il y en avait un censé s’accrocher et supplier, c’était moi.

De là, je me rendis voir Noelle aux Cinq Moutons. Le vrai problème serait ce qui viendrait après avoir quitté les Galeries du Dragon. Après avoir entendu les explications de Dez et consulté une carte, je constatai qu’il faudrait trois ou quatre jours en véhicule pour atteindre la cité royale après la sortie des tunnels. Naturellement, des monstres dangereux rôderaient tout autour durant ce laps de temps. Si nous devions nous battre sérieusement, nous n’y arriverions jamais.

Je voulais demander à Noelle de nous guider jusqu’à la ville, de préférence, près du palais lui-même. Ce n’était pas un voyage que je pouvais faire passer pour « repos et convalescence », alors je dis à Noelle que je voulais aller jeter un œil au palais pour Arwin.

— On l’appelle l’Arbre de Cameron, n’est-ce pas ? Je me souvenais qu’Arwin y tenait beaucoup. Je veux aller le voir moi-même. Et peut-être en ramener une branche, si je le peux.

— …C’est insensé.

— Oui, je le sais.

Je savais qu’elle s’y opposerait. La vraie négociation commence une fois qu’elle dit non.

— Je ne te demande pas de venir avec moi jusqu’au bout. Je veux juste un guide sur l’itinéraire, c’est tout.

— … Je ne peux pas, protesta Noelle.

Je poussai un soupir.

— Parce que tu as échoué à protéger Arwin ?

Sa tête hocha.

— Je ne l’ai pas gardée en sécurité quand elle avait le plus besoin, et elle a failli mourir à cause de ça. J’aurais dû prendre ce coup à sa place.

J’avais vu juste. Elle portait encore le fardeau de l’échec de l’autre jour. C’était le travers des jeunes.

— Je n’ai pas été capable de faire ça… pas comme Dame Knightley.

— Qui est-ce ?

— Elle est venue ici pour protéger Son Altesse et a péri dans le donjon.

— Oh.

C’était donc celle qui s’était fait dévorer par le lindworm. Elle s’appelait Janet, si je me souvenais bien. Je n’avais pas demandé de détails à Arwin, de peur de rouvrir une blessure. Si c’était une dame, elle devait être de la noblesse.

— Était-elle forte ?

— Je ne l’ai jamais vue de mes propres yeux, mais j’ai entendu dire qu’elle était l’égale de Son Altesse au combat.

— Mais c’est toi qu’on a choisie pour la remplacer, n’est-ce pas ? Donc avec tes capacités…

— Oh, non.

Le visage de Noelle pâlit. C’était comme si j’avais mis à nu quelque péché.

— Je n’étais pas censée venir ici.

C’était quelqu’un d’autre qu’on avait choisi pour combler le vide laissé, un survivant des Chevaliers Royaux de Mactarode, très habile et doté d’une vigueur juvénile à revendre. Il aurait dû être un ajout digne à l’équipe, mais juste avant que cela n’arrive, le chevalier laissa une lettre et s’enfuit. Apparemment, la lettre disait que le chevalier avait reçu un poste officiel dans un autre pays et ne pouvait pas se livrer à des « rêves oisifs » comme l’exploration de donjon, une allusion à peine voilée à Arwin.

— Et ne sachant que faire, ton oncle t’a envoyée à la place.

Lors de la chute de Mactarode, beaucoup de chevaliers et de soldats avaient perdu la vie. Les survivants étaient d’abord décidés à abattre leurs ennemis et à rebâtir le pays, mais à mesure que le temps passait, leur enthousiasme s’émoussait, et ils examinaient leurs perspectives personnelles avec plus de mesure. Tout le monde a faim. Il faut des vêtements et un toit.

Pour obtenir de la nourriture, il faut de l’argent. S’il y a une famille, il faut subvenir à ses besoins. Quand les besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits, les idéaux s’usent comme des engrenages qu’on limerait, ne laissant plus que des débris. Pour le meilleur et pour le pire, la réalité brise facilement la volonté.

— D’accord. Donc tu n’étais qu’un choix de secours. Alors, quand arrivent leurs remplaçants ? Tu as contacté ton oncle, n’est-ce pas ?

Même si nous parvenions à remettre Arwin sur pied, elle ne terminerait pas le donjon avec seulement deux personnes dans son groupe. Il en faudrait au moins deux ou trois de plus. Il devait bien y avoir d’autres survivants parmi la chevalerie.

— Personne ne vient.

— Hein ?

— Je suis la dernière… je suis la dernière guerrière. C’est ce que mon oncle m’a dit avant de venir ici.

Certains étaient morts, mais les autres avaient tous refusé de venir, apparemment. Certains avaient accepté des postes dans d’autres pays pour joindre les deux bouts, certains étaient devenus mercenaires et s’étaient éparpillés, et d’autres avaient quitté l’épée pour se reconvertir dans l’agriculture ou le commerce.

— Mon oncle a mobilisé toutes ses relations pour lancer des appels loin et à la ronde, mais il n’y a pas d’autres combattants qui souhaitent tenter le donjon.

Les chevaliers gagnaient leur gloire sur le champ de bataille. Survivre dans un donjon sombre et crasseux ne faisait pas partie de leur fiche de poste. Certains se seraient débrouillés, mais il était logique qu’ils hésitent à se jeter dans l’exploration de donjon, qui était tout autre chose.

— Arwin en était consciente ?

— Mon oncle m’a dit que oui.

Je me rappelai l’air troublé d’Arwin quand Noelle était arrivée. C’était donc cela. Noelle était l’atout dans leur manche, mais aussi l’avis final. Il n’y aurait pas d’autres renforts.

— Alors nous n’avons plus d’options, me lamentai-je. — Bon, je suppose que nous aurons le temps de réfléchir à la marche à suivre.

Si nous ne pouvions pas compléter les effectifs, il nous faudrait recruter par nos propres moyens. Tant qu’Arwin se remettait, il y aurait des gens prêts à nous rejoindre. Il nous suffisait d’éjecter Ralph et de mettre à sa place de vrais durs à cuire d’aventuriers.

— Tout commence avec Arwin. Et, pour me répéter, j’ai besoin que tu nous guide là-bas. Viens avec nous, s’il te plaît.

Après les meutes de monstres déchaînés, le paysage avait probablement changé, et certaines routes seraient peut-être devenues impraticables. Mais Noelle avait parcouru le pays de long en large, même après la chute de Mactarode. En un sens, elle connaissait le terrain mieux que quiconque.

— Je t’ai dit que je ne peux pas…

— Tu es entière. Tu n’as pas perdu la vie. Tu es juste déprimée parce que tu as merdé. N’est-ce pas ?

— Qu’est-ce que tu…?

Je posai une main sur l’épaule de Noelle.

— Je ne pensais pas que tu étais une idiote aussi naïve. Alors, t’enrouler les bras autour des genoux et te morfondre, ça va améliorer l’état d’Arwin ?

— Eh bien…

Elle détourna les yeux, l’air coupable. Noelle était assez futée pour connaître la vérité : ce dont nous avions besoin, ce n’était pas de fuir la réalité ni d’apaiser une culpabilité. C’était de ramener Arwin à son état normal.

— Tu es venue ici pour Son Altesse, n’est-ce pas ce que tu as dit ? Ce n’était qu’un mensonge ? Ou bien tu as essayé de sortir une phrase qui sonne bien et tu t’es retrouvée avec quelque chose de pieux, mais sans sincérité ?

— Non ! Je…

— Si tu veux être punie, il suffit de le dire. Je te donnerai toute la punition que tu veux.

C’est un vœu facile à exaucer. Je te collerai une fessée, ou des gifles, ou le fouet, ou tout ce que tu désires.

— Et je dis bien « toute ».

Noelle frissonna. Le sang quitta son visage. Elle avait bien saisi.

— Ne perds pas ton temps à geindre alors que tu as encore du travail. Bouge tes bras et tes jambes. Tu es toujours en vie. Si tu as de meilleures idées, je suis prêt à les prendre en compte. Et je ne pense pas que tu sois incapable de comprendre ce que je dis. Hein ?

— …

— De plus, après que ton royaume a été envahi par des monstres, tu t’es battue jusqu’à l’épuisement pour ton peuple. Tu es le modèle même de du chevalier. Tu n’as aucune raison d’avoir honte. Il y a quelque chose que toi seule peux faire pour nous. Et j’aurais bien besoin de cette aide.

Sa réponse fut le silence. Comme je ne pouvais pas la traîner de force, je n’avais d’autre option que d’en appeler au sens du devoir de Noelle.

— Nous partons dans deux jours. Par la porte nord, avant le lever du soleil, l’informai-je. —Si tu es vraiment son digne renfort, alors tu devrais mener ton devoir jusqu’au bout. C’est le moment. Salut.

Je me levai pour partir. J’étais déjà sur le pas de la porte quand je me rappelai quelque chose d’important et fis demi-tour.

— Ne dis rien à Arwin de cette conversation, s’il te plaît. Je ne voudrais pas qu’elle s’inquiète. Salut.

Je fis un signe de la main et sortis pour de bon cette fois.

La frustration me fit claquer la langue tout au long de la descente des escaliers. Ces gens. Pensent-ils qu’en baissant la tête, quelqu’un viendra résoudre tous leurs problèmes à leur place ? Personne ne fera rien pour eux. Le monde est dur, injuste.

… Ouais, c’est vrai. Il est évident que tout le monde n’a pas la même capacité d’agir. Il y a des gens qui voudraient aider, mais ne le peuvent pas. C’est pour ça que j’utilise le peu de cervelle que j’ai pour mouvoir mes bras et mes jambes tout ratatinés et courir partout.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu as l’air contrarié, dit une voix provenant du dessus.

Je levai les yeux et vis, penchée au-dessus des marches, la femme qui avait ramassé le recueil de poèmes. Si je ne me trompais pas, elle s’appelait Fiona.

— Vous logez ici, vous aussi ?

— À force, je connais par cœur le nombre de taches au plafond.

On dirait qu’elle séjournait depuis un bon moment, alors.

— Dites-moi… C’était peut-être le destin qui nous faisait nous croiser ici. J’avais une question en tête, alors j’ai décidé de l’aborder. Est-ce vous qui avez demandé de l’aide à Cecilia… l’aînée des sœurs Maretto ?

Il y avait pas mal de jeunes femmes blondes que Cecilia aurait pu désigner, mais après notre rencontre l’autre jour, le premier visage qui m’était venu à l’esprit était celui de Fiona.

— C’est exact, admit Fiona. — Je savais le danger dans lequel se trouvait, euh… Dame… Arwin, mais je ne pensais pas pouvoir les arrêter. Elle passait justement par là, alors je l’ai appelée pour demander de l’aide.

— Eh bien, merci. Vous nous avez sauvés. Je vous en suis très reconnaissant.

Il y avait eu cinq aventuriers, des hommes, plus Reggie le truand. Ça faisait beaucoup pour une seule femme, même une aventurière. Elle avait pris la bonne décision.

— Vous nous avez évité le pire. Je vous payerai un verre.

— Une autre fois, répliqua sèchement Fiona.

Elle pensait peut-être que je lui faisais du rentre-dedans. Pour ma part, c’était une offre sincère de gratitude. Il n’y avait rien d’opportuniste là-dedans. En tout cas, pour le moment.

— Où sont les vôtres ? demandai-je.

Fiona soupira et répondit avec amertume :

— Ils profitent d’un peu de temps libre. Il leur faudra bien revenir se joindre à moi tôt ou tard, cependant.

On aurait dit que son groupe n’était pas au mieux en interne. Ils s’étaient probablement dispersés pour le moment, tant que le Millénaire du Soleil de Minuit était fermé. Ça arrivait. L’unité d’un groupe était importante pour les aventuriers, mais facile à briser. Divergences d’opinion et d’objectifs, partage du butin, problèmes d’argent, et même des histoires de cœur apparaissaient. En plus, les aventuriers avaient tendance à être des têtes brûlées, alors si vous montriez le moindre signe de faiblesse, ils essayaient d’en profiter. Voilà pourquoi les groupes d’aventuriers avaient besoin d’un leadership solide, comme chez Medusa et Aegis.

Fiona baissa la voix.

— Quoi qu’il en soit, je vous ai entendu parler avec cette fille à l’instant. C’est vrai que Dame Arwin quitte la ville ?

— Gardez ça pour vous.

Bien sûr, si elle partait, les rumeurs se répandraient d’elles-mêmes. Mais la dernière chose dont nous avions besoin, c’était d’un remue-ménage avant ce moment-là.

— Juste pour se remettre. Un mois, au maximum.

— Ne revenez pas, dit-elle.

La note suppliante dans sa voix me stupéfia.

— Obtenir le Cristal Astral, reconstruire le pays, à quoi bon ? Qu’est-ce que se battre vous apportera ? Elle va juste être blessée à nouveau. Peut-être qu’elle mourra la prochaine fois…

— C’est vrai.

Le point de Fiona était juste. C’était un miracle qu’Arwin ait survécu. Et si Nicholas n’avait pas été là, elle serait absolument morte à l’heure qu’il est.

— Mais il n’y a qu’Arwin qui puisse en décider.

Si elle reprenait ses esprits et décidait d’abandonner le donjon, cela irait très bien. À vrai dire, je trouverais ça idéal. Je n’aurais plus à m’inquiéter de son absence. Rien n’empêcherait de trouver une ville sûre où vivre.

Mais ça, c’était entièrement mon propre souhait, qui n’était pas en accord avec ses désirs. Et pour l’instant, Arwin n’avait pas toute sa tête. Si elle agissait dans son état actuel, elle regretterait les conséquences. Qu’elle continue ou qu’elle se retire, cela ne devait venir qu’après une réflexion attentive et calme.

— Votre conseil est apprécié. Je le lui transmettrai. Mais en fin de compte, ce sera à elle de décider. Vous savez, elle est très égoïste et préfère n’écouter personne.

Fiona eut un petit rire amer.

— J’ai dû dépasser les bornes. Désolée. Je n’en parlerai à personne.

— S’il vous plaît.

— Prenez bien soin d’Arwin.

— Bien sûr.

Enfin, la veille du départ arriva. J’allai voir « Doc », plus connu sous le nom de Nicholas.

— Ainsi, vous vous en allez.

— Je serai absent quelque temps, alors attends mon retour. Ceci devrait couvrir les frais pendant mon absence, dis-je en posant un sac plein de pièces d’or sur la table.

Il lui faudrait davantage de fournitures pour créer l’antidote qui neutraliserait le manque de Release.

— Je ne peux pas t’empêcher d’utiliser ça pour aller voir les filles de joie, mais évite d’y aller tous les jours. Et fais au moins cher possible.

— …Ça fait longtemps qu’on ne m’avait pas servi un avertissement aussi inutile, ricana Nicholas en prenant le sac de pièces. — Je me pencherai sur le donjon et sur ce prédicateur pendant votre absence, alors.

— Merci.

Je voulais revenir au plus vite, mais sur ce point, aucune garantie.

— Au fait, à propos d’Arwin, dit Nicholas en soupirant.

Je sentis mes sourcils grimper sur mon front.

— Je lui ai donné une partie de mon corps en la guérissant de sa blessure mortelle. Au cours du processus, j’ai compris quelque chose. Si je ne m’abuse, elle…

— Écoute, Doc, dis-je en le coupant, — j’apprécie toute ton aide. Sans toi, Arwin serait morte. Je sais que je débite toujours des conneries, c’est pour ça qu’on m’appelle le Rigolo mais là, je suis sérieux. Je te dois une fière chandelle. Je le pense vraiment : merci.

— …

Je baissai la tête, mais n’obtins aucune réponse.

— D’une certaine manière, nous sommes de la même trempe. Nous avons un but commun : abattre ce salopard de Dieu Soleil. Je veux aider, pour ce que ça vaut. Je pense que nous aurons besoin de toi à l’avenir, Doc. Cela risque de te peser. Mais si toi aussi tu as besoin d’aide, j’ai l’intention de faire tout ce que je peux pour t’épauler. Dis-le. N’hésite pas.

— …Euh, je vois, finit par dire Nicholas. — Je suppose que je me trompais. C’est vous qui m’avez sauvé. J’ai un toit et des fonds grâce à tes largesses. J’espère que cette relation continuera.

— Ouais.

Nous sourîmes et nous serrâmes la main. Il me sembla que le sourire de Nicholas tremblait un peu, mais ce n’était sûrement que mon imagination. Après quelques politesses supplémentaires, je ressortis et expirais profondément.

— Tu te fous de moi.

Ne va pas fourrer ton nez dans ce qui ne te regarde pas, gars.

J’avais enfin trouvé quelqu’un qui pourrait être capable de guérir la dépendance à la Release. Je ne trouverais jamais mieux que Nicholas pour ça. Et je ne voulais pas avoir à me salir à nouveau les mains. J’avais été très ferme en écartant ses questions, alors je supposais que ça irait pour l’instant. Mais avec le temps, si les symptômes d’Arwin empireraient, ses vertus et sa morale de prêtre pourraient refaire surface.

— Dépêche-toi de mijoter un remède miracle. C’est ton travail.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de travail ? dit une voix à mon côté.

Je sursautai et me retournai pour voir Vincent, capitaine des Paladins. Il était avec un subalterne.

— Ne me fais pas des peurs pareilles, Vince, lâchai-je.

J’étais si absorbé par mes pensées que je n’avais pas remarqué son approche.

— Enfin fini le chômage ?

— J’ai un travail. C’est un labeur physique, tous les jours de l’année. Tu ne trouveras pas d’homme entretenu plus travailleur au monde. Alors, qu’est-ce que vous faites ici, messieurs ?

C’était un quartier sûr de la ville, il n’y avait donc pas vraiment besoin de la présence des Paladins.

— Nous cherchons Sol Magni, dit Vincent en fronçant les sourcils. — Nous avons fouillé partout où ils devraient être. Maintenant, nous élargissons nos recherches.

— Ah. Bon courage avec ça.

— Une minute, dit Vincent alors que j’essayais de partir.

Je m’arrêtai et me retournai, mais il n’élabora pas. Il paraissait hésiter.

— Quoi ? le pressai-je aimablement.

Il avait l’air mal à l’aise.

— J’ai entendu dire que… Dame Arwin est blessée.

Il savait pourtant qu’elle souffrait du Syndrome du Donjon. Il essayait juste d’être diplomate.

— À ce sujet, elle va retourner dans son pays quelque temps.

— À Mactarode ?

Même Vincent, d’ordinaire impassible, en fut surpris. S’aventurer dans un domaine de monstres avait clairement tout d’un suicide. Bah, l’homme à l’origine de cette idée n’avait de toute façon pas commencé par réfléchir avec logique.

— Ce n’est pas comme si l’endroit entier était couvert de ces merdes de monstre. Mais c’est un meilleur lieu pour se reposer et guérir qu’ici.

Au moins, on n’aurait pas à s’inquiéter de voir des aventuriers de bas étage enfoncer votre porte pour vous agresser chez vous.

— Tu vas l’accompagner ?

— Bien sûr. Nous sommes ensemble depuis plus d’un an. Je ne vais pas l’abandonner sous prétexte qu’elle est malade.

— …

L’expression de Vincent se tordit. Il se rappelait un passé qu’il aurait préféré oublier. Son père avait sombré à cause de la drogue, et Vincent l’avait abandonné pour sa propre carrière, rejetant toute la responsabilité sur sa sœur, Vanessa. Il ressentait encore la honte et la culpabilité de cette décision. Ce n’était pas le genre de chose que l’on puisse simplement oublier, peu importe à quel point on le voudrait.

— Désolé. Ce n’était pas une pique déguisée, dis-je honnêtement.

— Ce n’est rien.

Vincent repoussa d’un geste une mèche rebelle.

— Comptes-tu revenir un jour de là-bas ?

— Ça dépend d’Arwin. Ça, je ne peux pas le prévoir. Si nous allons à Mactarode et que rien n’y fait, ce ne sera qu’un séjour de repos. Bien sûr, si elle guérit, j’ai l’intention de revenir. Qu’en dis-tu ? On partage un dernier verre avant mon départ ?

— Tu essaies encore d’arranger ça ? dit-il, atterré. Je n’ai pas la moindre envie de partager la moindre boisson avec toi !

— Oh, où est le mal ? J’ai envie de parler de Vanessa. Je pourrais te raconter le jour où son petit ami proxénète et chômeur l’a roulée pour lui faire acheter un vase sans valeur contre des dizaines de pièces d’or, ou le jour où elle s’est laissée mettre en gage pour la partie de cartes d’un joueur itinérant…

Vincent piailla.

— Ce ne serait pas plutôt l’inverse, normalement ?

— Non. Ça s’est passé exactement comme je te le dis. Parole d’honneur. J’ai tout vu de mes yeux.

Parce qu’ils avaient vécu séparés des années, il y avait un côté de Vanessa que Vincent ignorait totalement. Avec le temps, l’image qu’il se faisait d’elle s’était embellie au point qu’il n’en avait gardé que les bons souvenirs. Cela ne faisait que mesurer la distance qui séparait cette image de la réalité.

— Le problème, c’est que j’ai tendance à oublier. Si tu veux savoir, il faudra me demander maintenant.

— … Va-t’en, lâcha-t-il sèchement. Aussi froid que toujours.

— Dans ce cas, j’y vais. Veille sur la ville pendant mon absence.

— Pour qui me prends-tu ? dit le capitaine des Paladins avec un sourire confiant. — J’aurai réglé le moindre détail avant le retour de Dame Arwin.

— Ne te blesse pas, surtout.

Qu’un seul chevalier mette tout en jeu ne changerait rien à l’emprise des ténèbres sur cet endroit.

Au matin de notre départ, je conduisis Arwin par la main hors de la maison de Dez avant l’aube.

— Tu emmènes ça ? lui demandai-je, en désignant une épée enveloppée d’un linge blanc.

Comment s’appelait-elle déjà, Lame de l’Aube ?

— C’est de mauvais augure à laisser traîner dans la maison, grommela-t-il.

Il l’avait gardée dans sa salle d’attente, à la Guilde des Aventuriers, mais jugeait mauvais de la laisser sans surveillance. Je n’aimais pas être à proximité de l’épée de cette plaie de Dieu Soleil, mais peut-être qu’elle pourra être utile.

J’allai à la Guilde des Aventuriers avec Dez, où nous louâmes un vieux véhicule bâché poussiéreux. Ce ne serait pas un confort de roi, mais le plancher était solide, et la toile avait été récemment remplacée, assez pour tenir bon contre la tempête. Notre cheval était un alezan, vigoureux et robuste. Ce n’était pas un rapide, mais il était endurant et fiable.

— Il a l’air d’un certain âge.

— C’était un cheval de transport de l’armée royale avant qu’ils ne le vendent.

— Parfait.

Un cheval expérimenté avait moins de chances de prendre peur en cas de problème. Nous plaçâmes nos affaires dans le véhicule, les effets d’Arwin, des vêtements, et ainsi de suite. Son épée d’héritage royal avait été brisée, et son armure était en réparation. Nous emportâmes une épée pour elle au cas où il faudrait se défendre, mais ce n’était en rien un remplacement.

Ensuite, nous montâmes dans le chariot, Dez aux rênes. Arwin s’assit près de moi. Ses fesses gèleraient si elle se posait directement sur le bois, alors je lui donnai un coussin fait main. Elle me tenait la main, sans doute nerveuse. Je lui adressai un sourire rassurant et serrai la sienne en retour.

Nous prîmes la grande route. Des voyageurs et d’autres véhicules patientaient près de la porte nord, attendant de sortir ou d’entrer. Celle que je cherchais se trouvait parmi eux.

— Hé, Noelle, l’appelai-je.

Noelle accourut d’un petit trot. Elle portait un grand sac à dos.

— Merci de me prendre avec vous, dit-elle.

Elle avait l’air déterminée. Quelles que fussent ses hésitations, elles appartenaient au passé.

— Merci d’être venue, dis-je.

J’étais évidemment reconnaissant : elle acceptait de nous suivre dans ce plan insensé.

— Tu as tout ? Alors allons-y.

J’aurais préféré dire adieu à April aussi, mais le vieil homme l’avait consignée à résidence. Je ne pouvais pas lui en vouloir : on avait failli l’enlever. J’avais toutefois laissé un message à sa servante.

La morveuse devait être en train de verser des larmes à l’idée d’être séparée de son cher compagnon Matthew, à l’heure qu’il était.

— Euh, fit Noelle, en regardant autour d’elle, — je ne vois pas encore Ralph…

De quoi parlait-elle ?

— Il ne vient pas.

— Il ne se sent pas bien ? Ou bien s’est-il blessé ?

— Je ne l’ai pas invité.

Les yeux de Noelle s’arrondirent.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est inutile.

Il n’avait ni la puissance de combat écrasante de Dez, ni des dispositions remarquables. Nous avions Noelle pour nous guider. En plus, il reluquait Arwin avec convoitise, et me frappait au moindre affront supposé. Je n’avais aucune raison de l’emmener.

— Mais il fait tout de même partie de l’équipe.

— Il fait partie de ton équipe. Pas de la mienne.

— …

— Et puis, à quoi servirait-il, concrètement, pendant ce voyage ? Et ne me sors pas « il est utile car il nous faut une personne en plus au cas où ».

Noelle y réfléchit, ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.
Apparemment, elle n’avait rien trouvé.

— Bref, allons-y.

Puisqu’il n’y avait pas d’autre objection, nous montâmes dans le chariot. Noelle semblait encore douter que ce fût la bonne décision, mais bien sûr que si. L’absence de Ralph profitait à ma santé mentale.

Noelle s’assit de l’autre côté d’Arwin par rapport à moi, afin que nous la protégions de chaque côté.

— Halte.

Nous avions rejoint la file des véhicules prêts à partir, et, le soleil levé, vint notre tour d’être inspectés.

— Je vais inspecter votre chargement.

Ils cherchaient à prévenir la contrebande. Si nous résistions, nous ne paraîtrions que plus suspects.

— Allez-y.

Les gardes se penchèrent à l’intérieur du véhicule. Certains commencèrent à reluquer. Ils avaient remarqué Arwin. J’avais songé à lui mettre une capuche, mais ils l’auraient découverte de toute façon, alors autant en finir.

— Dites donc, ce ne serait pas la Princesse Chevalier Écarlate ? demanda l’un d’eux d’un ton sarcastique

Les autres gardes se rapprochèrent pour voir. Ils la dévisagèrent avec curiosité et concupiscence. Arwin poussa un cri et se cramponna à moi. J’avais masqué les taches noires à l’arrière de sa nuque avec une compresse, mais s’ils la retiraient, il n’y aurait plus moyen de cacher la preuve. Et j’avais à la ceinture un sachet de bonbons imprégnés de drogue. Cela ne ressemblait pas à de la drogue, mais s’ils y goûtaient, ils s’en rendraient compte aussitôt.

— Pourquoi la princesse chevalier quitte-t-elle la ville alors qu’elle est censée s’attaquer au donjon ? Vous ne seriez pas en train de tourner les talons pour rentrer au pays, par hasard ? lança l’un d’eux avec mépris.

Je serrai les poings. La rumeur concernant son Syndrome du Donjon s’était répandue. Voir la célèbre et belle Arwin rabaissée ainsi leur procurait un plaisir malsain.

Des ordures de ce genre, il y en avait partout. Autrefois, je lui aurais fait sauter deux ou trois dents pour un commentaire pareil.

— On peut vous faire descendre un instant pour voir votre joli visage ?

— Voilà, dis-je en collant littéralement mon nez au leur.

Un pouce de plus et nos nez se seraient touchés. Je sautai du chariot et écartai les bras, toujours face à eux.

Vous voulez inspecter ? Allez-y.

Il était clair qu’ils voulaient se servir du prétexte de « l’inspection » pour promener leurs mains sur tout le corps d’Arwin, ces dégénérés.

— Ne soyez pas timides, allez. Vous voulez qu’on retire les vêtements ? Vos désirs sont des ordres, dis-je.

Je me déshabillai, vêtements et sous-vêtements, et restai nu comme un ver. C’était le poste d’inspection, donc une foule attendait là, à regarder. Leurs regards curieux se fixèrent sur moi. Quelques femmes poussèrent des cris. Je me moquais bien de tout montrer. S’ils voulaient faire de nous un exemple, j’étais fier de servir. Cela ne me coûtait rien.

— Qui t’a demandé de te déshabiller ?! On veut…

— Qui vous voulez voir nu, alors ? Le Barbu, là-haut ? Oh, pardon, vous les préférez peut-être plus velus ? Je ne le recommanderais pas. Vous resterez bouche bée devant sa magnificence hirsute.

— Ferme ta putain de gueule ! Si tu essaies d’interférer…

— Qui gêne qui, au juste ? dis-je en désignant l’auditoire captif autour de nous. — Comme vous le savez, le donjon est actuellement interdit. Notre princesse chevalier profite de l’occasion pour voyager à l’étranger et resserrer les liens avec les gens de son ancien pays. C’est une noble entreprise, et vous ne devriez pas la saboter.

— C’est notre devoir !

— Alors allez-y. La file s’allonge, dis-je.

Derrière nous serpentait une longue file de véhicules en tout genre. S’ils prenaient trop de temps avec nous, on y passerait la journée. L’un des gardes lança un regard à son compagnon. L’autre secoua la tête en silence. J’en conclus qu’il n’avait rien vu de suspect.

Le garde m’asséna un coup sec avec le bas de sa lance

— Allez, passez.

— Merci bien, répondis-je en me frottant la joue tout en remontant à ma place dans le véhicule.

J’étais habitué à ce genre de violence mineure. Bon sang. Peu de choses sont plus pénibles que des officiers bornés.

Je dépassai Noelle et m’assis à côté d’Arwin, en grommelant.

— Enfin, c’est réglé. Sortons de la ville pour commencer notre voyage, cette fois.

Je passai un bras autour de ses épaules pour l’attirer à moi, mais fus repoussé par une force étonnante. Clignant des yeux, je vis qu’il s’agissait d’Arwin, qui me frappait avec le coussin entre les mains.

— Quoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ? demandai-je.

À présent, Noelle se tenait devant moi, le visage rouge, les mains tremblantes. Elle avait carrément les larmes aux yeux.

Je soupirai.

— Quoi, tu es tombée sous mon charme après cette prestation flamboyante ? Désolé, mais une autre femme occupe déjà la place dans mon cœur…

— Remets tes vêtements ! gronda Noelle, en m’abattant le pommeau de son épée sur le crâne.

Malgré quelques menus contretemps, nous passâmes la porte sans encombre.

— Alors vous fuyez, hein ? Lâche !

— Je le savais ! Les femmes ne sont bonnes qu’à sautiller sur la queue d’un homme !

Les quolibets s’élevèrent dès que nous fûmes dehors. Noelle se redressa, rouge de colère, et posa un pied sur le rebord du banc.

— Laisse-les parler, dis-je en lui saisissant le bras avant qu’elle ne parte leur casser la figure.

C’était perdre son temps que de s’occuper de minables pareils.

— Mais…

— Ils pleureront plus tard. Et même dès à présent.

Noelle se retourna vers Arwin, dont le visage était baissé dans un morne silence. Sans appui pour sa juste colère, Noelle se mordit simplement la lèvre et se rassit.

— Viens me faire une dernière pipe pour la route, salope de princesse !

Je posai mes mains sur les oreilles d’Arwin. Notre véhicule emporta la Princesse Chevalier Écarlate loin de Voisin-Gris sous une pluie de huées et d’insultes.

Après avoir quitté les murailles de la ville, nous prîmes cap sur le site de la Fontaine du Clair de Lune au nord. Au-delà de laquelle s’étendaient les Monts Écailleux. C’est là que nous trouverions l’entrée des Galeries du Dragon.

— Le voyage ne fait que commencer. Profitons des paysages et des bruits autour, dis-je alors que nous traversions une terre ravagée où il n’y avait rien à voir ni à entendre.

Arwin désigna l’arrière du doigt. Quelqu’un courait derrière nous depuis la ville.

— On dirait Ralph, dit Noelle en se penchant à l’arrière.

— C’est bien lui, acquiesçai-je.

Un visage aussi stupide et informe, il n’y en avait qu’un au monde.

— Accélère, Dez, avant qu’il ne nous rattrape.

— Non, attends, supplia Noelle.

Ah oui. Quelle sottise de ma part.

— Pardon, je me suis mal exprimé. Fais demi-tour et roule-lui dessus. Points bonus si tu arrives à le tuer au passage.

— Non ! Pas de points bonus !

Au final, nous dûmes l’attendre. Tout cela était une perte de temps.

— Enfin… je vous ai rattrapés…, dit-il en haletant, s’agrippant au bord du véhicule et s’essuyant la sueur.

— Pas la peine de nous faire des adieux, vraiment.

— Ta gueule ! Comment oses-tu me laisser derrière alors que Son Altesse retourne chez elle ? demanda-t-il.

Apparemment, la nouvelle du voyage d’Arwin s’était répandue après que nous avions emprunté le chariot à la guilde, et c’est ainsi qu’il l’avait appris.

— Très bien, tu as dit tes adieux. Retourne en ville.

— Évidemment que je viens avec vous.

— Dégage, dis-je en le chassant d’un geste, mais Ralph, ce chien errant, remua la queue et grogna.

— Je suis membre d’Aegis. Où que la princesse aille, je l’accompagne. Je ne reçois pas d’ordres de toi.

— Fous le camp et disparais de ma vue.

— Je pense qu’on devrait emmener Ralph, dit Noelle, laissant l’émotion l’emporter.

Arwin acquiesça.

— Tu dis ça maintenant, mais à quoi va-t-il servir… ?

— Il sait au moins se battre, dit Dez, à ma stupéfaction totale. — C’est un aventurier qui descend se battre dans le Millénaire du Soleil de Minuit depuis plus d’un an. Mieux vaut l’embarquer que perdre du temps à discuter.

Ils étaient trois contre un. J’étais mis en minorité. Ils avaient tous perdu la tête.

— C’est réglé, dit Ralph en sautant à bord avec un sourire suffisant.

Nous nous retrouvions avec un passager imprévu. Qu’il ne nous plombe pas.

Hélas, il y avait largement de la place, donc l’espace n’était pas une excuse pour le jeter dehors.

Et maintenant, qu’est-ce qui va se passer ?

En regardant par l’arrière de notre véhicule bâché, une paire d’ornières s’étirait vers la ville au loin. Mais, en quelques instants, le vent sec des Terres Fantômes souleva un nuage de poussière qui nous masqua la vue du lieu que nous venions de quitter.

C’était comme si quelque chose m’avertissait qu’il n’y avait plus de retour possible.

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