THE KEPT MAN t3 - chapitre 3
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Traduction : Raitei
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Le lendemain, mes efforts extrêmes se rappelèrent à moi. Tout mon corps était secoué de douleurs musculaires au moindre mouvement, mais après avoir mangé un grand repas bien carné et m’être rendormi, l’essentiel de l’inconfort avait disparu le jour suivant. Il n’y eut aucune séquelle. Ma guérison rapide était comme à son habitude.
Cinq jours avaient passé depuis le sauvetage d’Arwin.
Elle s’était réveillée le matin qui suivit notre retour. Ses blessures ne posaient aucun problème. On ne voyait même plus de cicatrice là où il y avait eu un trou dans sa poitrine. Mais son cœur et son esprit n’étaient pas encore remis. Elle ne se débattait plus, mais elle frissonnait comme un souriceau et tombait parfois dans des accès d’hyperventilation.
Bien sûr, elle ne partait plus à l’aventure. Elle restait à la maison pour se remettre, si bien qu’elle était toujours couchée au lit ou assise dans sa chambre, porte close. Je lui apportais à manger. Elle ne mettait pas le nez dehors. Elle essaya une fois, mais pâlit et détala à l’intérieur.
L’histoire selon laquelle Arwin aurait « contracté » le Syndrome du Donjon avait fait le tour. À la Guilde, on colportait qu’Aegis était fini, que le groupe devrait se séparer, ou qu’ils l’avaient déjà fait et avaient quitté la ville.
En vérité, trois des six membres étaient morts, si bien que ces suppositions avaient une certaine logique. Noelle, l’une des survivantes, passait tous les jours. Elle parlait un moment avec Arwin, laissait un cadeau de quelque sorte, puis repartait. Je lui ai demandé ce qu’elle faisait de ses journées, et elle a dit qu’elle était douloureusement consciente de ses lacunes et qu’elle partait hors de la ville pour s’entraîner. En parlant d’entraînement, Ralph aussi : il passait tout son temps aux terrains d’entraînement de la Guilde des Aventuriers.
Ils avaient déjà expédié un pigeon messager à ce bon Lutwidge. De nouveaux membres allaient bientôt arriver pour combler les vides. Mais si Arwin ne pouvait pas se battre, aucun nouveau membre ne changerait la situation du groupe. Il n’était même pas question de nous affecter au cœur du donjon. La Guilde des Aventuriers et les autres groupes avaient d’autres chats à fouetter.
Le vieux Gregory, maître de guilde, avait décrété que le donjon serait temporairement scellé. La porte était barrée et renforcée, mais, de temps à autre, des bruits venaient de l’autre côté, comme des griffes qui raclaient et les heurts sourds de quelque chose qui s’y jetait.
Quand le donjon d’une ville-donjon était interdit, cela redéfinissait la trajectoire de la cité. C’était comme une mine tarie de son minerai : il ne pouvait s’ensuivre que le déclin. Les aventuriers les plus prompts quittaient la ville les premiers. D’autres s’aventuraient hors des murs pour ramasser des pierres et des herbes, essayant de survivre en ramassant ce qu’ils pouvaient trouver.
Quelques aventuriers des plus benêts essayaient de pétitionner pour la réouverture du donjon, mais le vieil homme les éconduisait tous. Si la situation perdurait, cependant, tous les aventuriers finiraient par partir, et la ville deviendrait de toute façon l’ombre d’elle-même. Il n’avait le choix qu’entre deux maux. L’inquiétude se répandait partout en ville. Le puissant groupe, Aegis, s’était disloqué, et le donjon était verrouillé. Et comme pour profiter de cette incertitude, Sol Magni devenait plus actif.
Je pensais qu’ils se feraient discrets, mais au contraire ils augmentaient leurs effectifs. Parfois ils recrutaient du sang neuf en enrôlant pratiquement des gens de force dans le culte. La rumeur disait qu’ils exécutaient ceux qui tentaient de s’échapper et qu’ils pratiquaient même des sacrifices de jeunes filles innocentes. Des adorateurs du diable, à les entendre.
Et pour appuyer ces rumeurs, des corps d’enfants, de jeunes hommes et de jeunes femmes apparaissaient un peu partout en ville. Certains portaient même des traces de torture ou, disait-on, avaient le cœur arraché.
La garde de la ville et les Paladins avaient qualifié Sol Magni de culte malfaisant et resserraient l’étau. Ils avaient découvert et éliminé plusieurs planques, mais n’avaient mis la main que sur quelques fidèles de bas étage. Tant que leur « fondateur » vivrait, ils ne ralentiraient pas. Nul doute que Vincent voyait ces développements d’un très mauvais œil. Je voulais aider si je le pouvais, mais il m’était impossible, pour l’instant, de détourner mon attention d’Arwin.
Je finis de plier du linge et montai l’escalier, pour n’entendre qu’un bruit venant de ma chambre.
— Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je.
Arwin se retourna d’un coup. Elle avait l’air gauche et coupable.
— Je t’ai déjà donné la dose d’aujourd’hui.
— S’il te plaît. C’est tout ce que j’ai.
— Non.
Je n’étais ni médecin ni herboriste, mais j’avais vu des tas de personnes avec des dépendances comme la sienne. J’avais vu leurs vies partir en morceaux.
— Tu es en train de réduire ta dose. Si tu en prends une quantité énorme d’un coup, tes symptômes ne feront qu’empirer. Alors tu ne reviendras jamais.
— Je m’en moque. Il ne me reste plus que ça.
— Non.
— S’il te plaît, Matthew.
Je secouai la tête.
Pathétique. Où était passée sa dignité ?
Elle n’était plus qu’une toxico et ferait n’importe quoi pour ça, peut-être même écarter les cuisses.
— C’est ce que tu veux, n’est-ce pas ?
Je sortis une petite bourse de ma poche et en tirai un bonbon verdâtre. Les yeux d’Arwin s’illuminèrent.
— Donne-le-moi, Matthew.
Elle était comme une chienne en chaleur. J’espérais qu’elle aurait un peu plus de maîtrise d’elle-même.
— Tu le veux, tu peux l’avoir.
Je lançai la bourse. Arwin la rattrapa en plein vol, saisit le bonbon et se l’enfourna dans la bouche. Il roula sur sa langue, et une expression étrange passa sur son visage.
— C’est un bonbon aux herbes. Il y a moins de sucre, donc ce sera un peu amer.
— Non ! Pas ça !
Elle recracha le bonbon et me bondit dessus. J’essayai de résister, mais elle parvint sans peine à me plaquer contre le mur.
— Où ?! Où est-ce que c’est ?!
— Dans ta chambre.
Elle se rua à quatre pattes jusqu’à sa chambre et se mit à ouvrir les tiroirs, renversant des objets sur ses étagères.
— Non, ce n’est pas ça. Où est-ce que tu l’as caché ?!
Elle se mit à ramasser vêtements et babioles et à les jeter par la fenêtre avec une irritation non dissimulée.
— Pas besoin de te presser. Je suis justement en train de le préparer. Si tu le veux à ce point, goûte autant que tu veux.
— Tiens.
Je lui tendis un petit miroir juste devant le visage.
— Et voilà un supplément.
Je passai à son cou un pendentif que j’avais retiré d’un tiroir de son bureau. C’était un précieux héritage familial transmis depuis des générations, mais elle l’avait déjà donné une fois pour obtenir davantage de drogue.
Ses yeux se révulsèrent de désespoir. La seule façon de savoir ce qui traversa son esprit aurait été de le lui demander.
Elle grogna et détourna la tête, puis vida le contenu de son estomac sur le sol. Elle n’avait pas mangé grand-chose ces derniers jours, donc c’était surtout liquide. Je lui tapotai et frottai le dos jusqu’à entendre ses sanglots. Je lui murmurai que j’étais désolé, mais la seule réponse fut un frisson discret.
Je l’aidai à remettre de l’ordre et la couchai.
— Il n’y a pas d’urgence. Tu peux te remettre à ton rythme. À courir trop vite, on ne fait que trébucher et tomber.
— …
— Tu as mal quelque part ?
Elle avait frôlé la mort. La possibilité de séquelles existait. Mais Arwin enfouit simplement son visage dans l’oreiller.
— Je pense que tu devrais te reposer. C’est le moment de guérir, dis-je en caressant son visage moite.
D’ordinaire, elle ferait la moue et exigerait qu’on ne la traite pas en enfant, mais elle n’en avait même plus la force.
— Matthew, dit-elle au lieu de cela, en tendant la main d’un geste suppliant.
Je pris sa main et la serrai.
— Ça va aller.
Je ne savais pas ce qui allait « aller », mais je devais le dire quand même. Même si cela sonnait comme une assurance creuse, le sentiment que je mettais dans ces mots n’avait rien de vide.
— Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit. Bonne nuit, dis-je en refermant la porte, une fois la chambre remise en ordre.
J’avais bien fait de ranger ses armes et son armure dans la remise.
— Eh bien, quel bordel.
Combien de temps cela allait-il durer ? Nom d’un chien, Dez. Reviens donc. Tu es la seule personne sur qui je puisse compter maintenant.
Je descendis et sortis dans la cour. Les objets qu’elle avait jetés par la fenêtre étaient éparpillés partout. Il fallait que je ramasse tout avant qu’un voleur entreprenant ne mette la main dessus. J’étais en train de ramasser vêtements et livres quand j’entendis quelqu’un dire :
— Hé.
Je levai la tête pour voir une femme penchée au-dessus de la palissade. Des cheveux blond cendré lui descendaient jusqu’à la nuque. Ses yeux étaient noisette, et elle paraissait avoir une vingtaine d’années. Elle était fort jolie.
— Vous avez fait tomber ceci, dit-elle d’un ton brusque en me tendant un livre.
On eût dit qu’il avait atterri dans la rue.
— Ah, merci, dis-je en me grattant la tête.
Mais elle resta appuyée à la clôture après que j’eus pris le livre.
— Et comment va, euh… Dame Arwin ? demanda-t-elle en levant les yeux vers la fenêtre.
C’était cela, sa véritable intention.
— Elle ne reçoit personne, dis-je en faisant un geste d’éloignement. — Si vous voulez un autographe, il faudra repasser plus tard.
— Oh.
Elle détourna le regard, ses soupçons apparemment confirmés. Ce n’était donc pas une simple curiosité passagère.
— Et vous êtes ?
— …Vous pouvez m’appeler Fiona, répondit-elle, en m’adressant un clin d’œil en coin. — Vous êtes Matthew, n’est-ce pas ? Merci.
Être remercié avant même de savoir qui était l’autre avait quelque chose de déconcertant.
— J’étais dans le donjon. Vous m’avez sauvée. C’est la seule raison pour laquelle j’ai pu remonter à la surface.
— Oh.
Elle n’était pas dans l’escouade de secours, donc elle devait être l’une des aventurières piégées. Je remarquai les cals de sa paume, et ses bras étaient musclés comme ceux d’une guerrière. Je ne l’avais pas vue dans le donjon. Elle avait donc dû être sauvée par un autre groupe. Ou alors elle s’en était sortie seule, grâce au rétablissement de la route sécurisée par nos soins.
— Donc vous connaissez Arwin ?
— Elle m’a déjà rendu service pour certaines choses. Je me demandais comment elle allait, après… vous savez.
— Elle est en vie.
Mais son esprit erre encore dans le donjon.
— Et vous… faites juste des corvées, ou quelque chose comme ça ?
— Comme toujours.
Elle aimait que tout soit net, mais n’avait aucune idée de la manière de ranger derrière elle. C’avait été infernal quand j’avais emménagé.
— Elle ira mieux ?
— Bonne question.
Peut-être que oui. Peut-être que non.
— Je fais tout ce que je peux pour elle. Elle se repose pour l’instant.
— Et cette blessure ?
Elle regardait un filet de sang sur mon bras. Arwin m’avait probablement éraflé lorsque, tout à l’heure, elle m’avait bondi dessus.
— Une égratignure, dis-je.
Ce n’était pas la peine d’en faire une histoire. J’avais eu bien plus mal le jour où j’avais fait entrer une femme dans la maison et qu’Arwin m’avait frappé à la tête avec le pommeau d’une épée. Les yeux de Fiona se plissèrent d’une jalousie contenue.
— Vous vous donnez tant de mal pour la guérir.
— C’est là que vous vous trompez, dis-je d’un ton plat. — Arwin se donne du mal pour aller mieux. Moi, je ne fais que l’aider.
Au bout du compte, c’étaient la force et la volonté de l’affligée qui guériraient réellement la maladie. Son envie de bonbon résultait de sa recherche d’une résolution à la situation présente, c’était simplement la pire des façons d’y parvenir. C’était toujours ainsi. Elle se jetait sans cesse sur des moyens auxquels elle ne devrait pas recourir.
Le regard de Fiona se vida un instant. Puis elle cligna des yeux et hocha la tête, satisfaite.
— On m’avait dit que vous étiez une vraie ordure de bas étage, mais vous me paraissez plutôt correct.
— Des mensonges. Des jaloux qui répandent sur moi des ragots venimeux et infondés. Si vous les entendez encore, n’hésitez pas à remettre les pendules à l’heure. Vous pouvez leur dire que Matthew est sans nul doute, incontestablement et de manière vérifiable l’homme le plus beau et le plus élégant de tout le pays.
— Votre sens de la répartie n’est pas mal non plus.
Quelle audace.
— Si vous tombez sur de bonnes herbes de soin, parlez-m’en.
— Je vous préviendrai en premier si c’est le cas.
— J’apprécie.
Tant que ce n’était pas une autre drogue bizarre, j’étais prêt à tout essayer.
— Hé, vous voulez entrer boire une tasse de thé ?
— Peut-être une autre fois, dit Fiona en me saluant et en se laissant retomber silencieusement de l’autre côté de la clôture.
Elle ne semblait pas faire le repérage des lieux. Le propriétaire était passé prendre des nouvelles d’Arwin et m’avait informé que des individus louches traînaient dans le coin, sans doute des cambrioleurs qui avaient entendu parler de la maladie de la princesse chevalier et cherchaient une occasion de s’introduire. C’était la loi de cette ville, et du monde en général : on flattait les puissants et on écrasait les faibles. La morale et les vertus ne remplissaient pas les ventres.
Je repris mon ramassage et rassemblais les ordures dans l’entrée quand le livre qu’avait pris Fiona attira mon regard. La couverture me disait quelque chose. C’était un recueil de poésie d’un certain Percy Malthouse. Arwin m’en avait déjà lu des passages, et je m’étais tordu de rire devant tant de prétention. Ordinairement, je n’y aurais pas accordé une seconde d’attention, mais j’avais le moral bas et j’avais besoin de rire.
— Hmm.
Malgré ses tournures embarrassantes, je compris que c’était une histoire de chevalerie. Je n’étais pas grand lecteur, alors je sautillais et survolais, mais j’en saisis l’essentiel.
Un chevalier, né de noble lignée, errait par les terres, accomplissant des actes des hauts faits de vaillance morale pour le bien du peuple, vainquant des monstres et combattant bravement contre les armées des pays ennemis.
Il fut blessé dans une bataille féroce et finit défiguré et balafré. Au bout du compte, le chevalier n’était plus bon à être vu en bonne société.
Honteux de sa laideur, le chevalier se cacha au plus profond du pays des ténèbres. Là, une princesse vint à lui. Elle brava le danger et s’enfonça dans une grotte de monstres pour récupérer les herbes magiques qui sauveraient le chevalier qui avait si bravement sauvé sa vie et son peuple. Elle descendit tout en bas, là où le chevalier s’était tapi, et le retrouva.
C’était là que commençait la partie embarrassante dont je me souvenais de la dernière fois. Guéri par les herbes magiques, le chevalier sentit son esprit restauré et fit un retour triomphal dans sa patrie pour vaincre le mal une fois pour toutes.
On s’attendrait ensuite à ce que le chevalier et la princesse vivent heureux pour toujours… mais au lieu de cela, le chevalier repartit pour une errance sans but, cherchant des injustices à redresser et des innocents à protéger. Tandis que la princesse attendait son retour, le royaume fut envahi par un ennemi et elle fut mortellement blessée. Juste avant que son âme ne soit emportée au ciel, le chevalier revint auprès d’elle. Elle put lui déclarer son amour, juste avant que sa courte vie n’atteigne sa conclusion tragique.
Fin.
— Quelle merde. Tout ça pour ça.
Je pensais en tirer quelque gaieté, mais je n’ai même pas esquissé un rire. Au contraire, je me sentais encore plus déprimé.
Rien n’allait. Je claquai de la langue et rentrai.
Après plusieurs jours de plus, l’état d’Arwin n’avait pas du tout progressé. Elle se retenait de piller les bonbons, mais un bonbon par jour n’était clairement pas à son goût. Quand je lui donnais le bonbon, elle ne le regardait pas : elle dévorait des yeux le sac dans mon autre main.
Je pris donc l’habitude d’emporter seulement un véritable bonbon avec moi dans sa chambre, comme ça, peu importait si elle me l’arrachait. Le reste, c’étaient de simples bonbons au sucre. Je devais en apporter une poignée, car Arwin déprimait si je n’en amenais qu’un seul. C’était comme si je ne lui faisais pas confiance. Elle était d’un entretien difficile.
Un jour, après lui avoir apporté son bonbon, je descendis et j’entendis qu’on frappait à la porte. Je m’en approchai prudemment. Deux jours plus tôt, un bandit avait eu l’audace d’essayer de s’introduire, ayant appris que la princesse chevalier était incapable de se battre. Bradley le Fossoyeur avait emporté son cadavre pour moi. Du coup j’y avais laissé de l’argent. Quant au soleil temporaire, il s’imbibait de rayons, là, dehors. Il lui fallait une demi-journée pour se recharger.
Par précaution, j’avais mis plusieurs verrous à la porte. Je jetai un coup d’œil par l’entrebâillement et vis là une fille aux cheveux argenté, qui souriait d’un air gêné.
— Apparemment, Matthew t’a portée sur son dos, juuuusqu’à l’extérieur du donjon. Tu t’en souviens ? dit April depuis le côté du lit d’Arwin, gesticulant avec entrain pour ponctuer son récit. — Il est assez faible pour perdre au bras de fer contre moi, mais quand tu as eu des ennuis, il est descendu tout droit dans le donjon. J’ai été stupéfaite. D’habitude, il est si paresseux, mais quand c’est vraiment important, il trouve un moyen d’y arriver. Je pense qu’il devrait juste se donner cette peine tout le temps, cela dit.
Mêle-toi de ce qui te regarde, crevette.
— Je lui ai dit que c’était impossible. Mais Matthew a répondu : « Je marcherais dans les flammes jusqu’aux profondeurs de l’enfer s’il le faut pour ma bien-aimée Arwin ! »
Hé, arrête d’inventer.
Elle raconta aussi des histoires drôles de l’orphelinat et d’autres bêtises qui lui étaient arrivées, avec des doses variables d’exagération.

— …
Mais Arwin demeura silencieuse. Parfois, elle clignait des yeux et plissait les paupières comme si le soleil lui tapait dans les yeux. Et elle n’accordait à April que les regards les plus brefs.
Sentant qu’il fallait changer de registre, April bondit et se mit à danser en racontant, mais cela eut l’effet inverse. Toutes ses tentatives énergiques pour égayer Arwin ne suscitèrent aucune réaction, et la petite avait l’air d’un bouffon maladroit, voire d’une comédienne ratée.
Au final, elle ne tira d’Arwin ni véritable conversation ni réponse. Elle perdit simplement son temps. On était déjà juste avant le coucher du soleil. Il était temps pour elle de rentrer.
— Désolé. Merci d’être passée.
— Oh, ça va, répondit April gaiement.
Elle était si adorable.
— Je me demande si Arwin restera comme ça pour toujours. J’ai entendu dire que le Syndrome du Donjon ne s…
— Si, ça peut s’arranger.
J’en avais entendu des histoires en ce sens. Si c’était un cas léger, cela s’estompait aussitôt. Certains retournaient aussitôt dans le donjon. D’autres pouvaient encore se battre dehors normalement, même si le donjon était trop pour eux. Mais plus le cas était sérieux, plus il devenait difficile même de vivre au quotidien. Malheureusement, les symptômes d’Arwin étaient graves.
— Hé, Matthew, fit April d’une voix timide.
Elle voulait connaître la réponse, mais avait peur de poser la question.
— …
J’attendis. Je sentais que la presser n’aurait fait que rendre la chose plus difficile.
April hésita, puis rassembla son courage, serra les poings et dit ce qu’elle avait sur le cœur.
— …Tu ne vas pas abandonner Arwin, hein ?
Cela ne sonnait pas comme une plaisanterie. Son regard était chargé d’inquiétude, et sa mâchoire tendue. Je souris en coin.
— Pourquoi penses-tu ça ?
— Parce que tu étais avec quelqu’un avant elle. Puis vous vous êtes séparés et tu t’es mis avec Arwin.
Je compris qu’elle parlait de Polly. C’était déjà arrivé une fois, alors il était possible que je m’accroche à une autre femme cette fois. Surtout vu l’état d’Arwin. Le parasite moyen larguerait le boulet et trouverait une autre femme, ou bien vendrait la princesse chevalier à un bordel pour se faire un peu d’argent.
— C’est moi qui me suis fait larguer, précisai-je. — C’est la princesse chevalier, pleine de miséricorde, qui m’a recueilli après ça.
Les relations amoureuses entre les gens étaient des choses fragiles. On parlait d’éternité et de lien à vie, mais quand la passion s’éteignait, c’était fini.
— Mais Arwin ne peut plus se battre, et alors tu vas manquer d’argent…
— L’argent, ça s’arrangera.
Il ne fallait pas sous-estimer les talents de survie du vieux Matthew. J’étais bon pour parier sur des combats de coqs, et je pouvais grappiller un peu d’argent auprès de Dez. Et si Arwin souffrait, c’était parce que ses proches étaient tous des bons à rien. C’était à eux de nous envoyer de l’argent. Nous n’étions pas juste un homme entretenu et sa pourvoyeuse, à rester ensemble pour l’argent, la chair, et rien d’autre. Au minimum, ce n’était pas une relation si « libérée » que je pourrais la lâcher et m’enfuir au premier signe d’ennuis.
— C’est la première et la dernière chance que j’aurai jamais d’être avec une princesse chevalier aussi belle qu’elle. Je ne suis pas assez fou pour jeter ma bonne fortune dans le caniveau.
— Et si une femme riche, encore plus jolie qu’Arwin, t’invitait ?
— Alors je lui dirai : Désolé, mon emploi du temps est plein pour le moment. Reviens me voir dans une centaine d’années.
— Mais…
— En plus de ça, dis-je en me penchant pour lui ébouriffer les cheveux, — Arwin va s’en tirer. Elle a une gamine comme toi pour s’inquiéter pour elle, après tout.
— Alors tu ne vas pas…
— Bien sûr que je ne l’abandonnerai pas. Je resterai jusqu’à la toute fin.
April sourit.
— Vraiment ?
— Vrai de vrai.
— Tu dois le jurer.
— Je le jure.
— Oh, je suis tellement soulagée, fit April en poussant un soupir.
Ça devait lui peser comme un nuage au-dessus de la tête.
— Je suis désolée.
— Ça va. Ça ne me dérange pas.
J’avais été avec une autre femme avant Polly, aussi. Je n’étais pas un homme à me ranger, alors je ne pouvais pas lui en vouloir de penser ça. Je l’avais bien cherché avec ma réputation.
— D’accord, Matthew. Prends soin d’Arwin, dit-elle, et elle s’enfuit en courant.
Cette gamine avait de l’énergie. J’espérais qu’elle grandirait pour devenir gentille et attentionnée, et pas une vieille avare aigrie comme son grand-père. Je la regardai partir, puis je me retournai pour rentrer, quand j’entendis un cri.
C’était la voix d’April.
Je me retournai et me ruai dans la direction d’où il était venu. Dans l’impasse du fond, assombrie par le soleil couchant, des hommes aux masques noirs tenaient April et essayaient de la charger dans un chariot bâché tout proche.
— Halte-là, bande de tarés ! criai-je en me précipitant vers eux, mais ils évitèrent sans peine mon coup de poing mollasson et me jetèrent au sol.
— Matthew ! dit une voix étouffée.
À la limite de mon champ de vision, je vis April être jetée dans le chariot bâché, qui commença à s’éloigner.
C’était qui ces cons ? De toutes les filles du monde à enlever, ils avaient choisi la petite-fille chérie du Maître de Guilde de la Guilde des Aventuriers ? Et qu’était-il arrivé à ses gardes ? Il était censé lui coller des gardes du corps aux basques pour la suivre dans chacun de ses déplacements.
C’est alors que je remarquai l’autre homme et la femme à terre. Je reconnus leurs visages. On les avait sans doute attaqués et assommés par derrière. Ils respiraient encore. La femme semblait tenir quelque chose. Elle avait saisi ça et l’avait arraché en se débattant. C’était le sceau de Sol Magni. Ces fanatiques de malheur.
Le chariot s’éloignait de plus en plus à chaque instant.
Étant donné qu’ils s’en étaient pris à une jeune demoiselle choyée et escortée, c’était clairement un enlèvement planifié, soit pour une rançon, soit pour en faire un otage et mettre la pression au Vieux. Mais le problème n’était pas leur but, c’était ce qui arriverait à la pauvre crevette.
Plus d’un enfant se faisait enlever dans cette ville. S’ils avaient été du genre bien intentionné à rendre leurs otages une fois leur but atteint, on ne les aurait probablement pas traités de secte, pour commencer.
— Eh merde.
Je me précipitai dans ma chambre, attrapai le soleil temporaire que j’avais laissé sur l’appui de fenêtre et sautai par la fenêtre. Avant même d’atterrir, je prononçai l’ordre.
— Irradiation.
L’orbe de cristal s’éleva de ma main et se mit à rayonner d’une lumière éclatante, insufflant de la force dans tout mon corps. J’attrapai la gouttière et me hissai sur le toit.
Si j’avais couru dans la rue, je les aurais alertés et attiré l’attention. À la place, je bondis de toit en toit, fracassant des tuiles dans ma poursuite du chariot. C’était plus difficile de courir ainsi, mais je gagnais du terrain. De toute manière, elle allait devoir ralentir dans les rues, car rien ne se remarquait plus qu’un véhicule qui filait à toute allure dans ces ruelles étriquées.
En un rien de temps, le chariot se trouva juste sous moi. Je sautai du toit sur le chariot bâché, déchirai la toile et atterris sur un genou. La lumière du soleil temporaire illumina l’intérieur. Ils étaient quatre, avec April, les yeux bandés et bâillonnée. C’était affreux… mais cela m’arrangeait parfaitement.
Leurs yeux s’arrondirent derrière leurs masques noirs.
— Qui es-tu ?
Je répondis à cet homme en lui collant mon poing en pleine figure. Le sang éclata sous son masque, et une odeur de fer et de rouille emplit le véhicule. Un autre masqué, apparemment peu troublé par la vue de son camarade terrassé, tira une épée courte de sa ceinture et se jeta sur moi. C’était celui qui m’avait frappé une minute plus tôt. Après deux ou trois feintes, il se glissa au plus près pour me planter. Juste avant que sa lame n’atteigne le côté gauche de ma poitrine, je me laissai tomber de côté et lui envoyai mon poing.
Sa lame m’érafla la poitrine et poursuivit sa course, tandis que ma riposte lui aplatissait la figure comme une tomate trop mûre.
Comprenant qu’ils étaient surpassés, les deux autres tentèrent de s’enfuir du véhicule. C’était une idée intelligente… mais trop tard. Lorsqu’ils me tournèrent le dos, j’abattis mon poing sur l’arrière du crâne de l’un, tandis que j’enroulai mon bras autour du cou de l’autre et le brisai d’un seul mouvement.
Une fois tout le monde mort, je bondis sur le siège du cocher et arrêtai les chevaux. En regardant autour, je vis que nous étions rue de la Baleine Rouge, dans le quart nord-ouest de la ville. Leur planque se trouvait sans doute dans les parages, mais je chercherais plus tard.
Je retournai au chariot et vérifiai l’état d’April. Elle était entravée et se tortillait comme un ver. Elle semblait terrifiée, ne comprenant pas ce qui se passait autour d’elle. Je lui passai un sac de cuir sur la tête par derrière pour qu’elle ne me voie pas et la poussai depuis l’arrière de du chariot.
La pauvre devrait s’en accommoder encore un peu.
April cessa toute résistance et se roula en boule comme une cloporte. Je la hissai sur mon épaule et jetai un regard alentour. Et maintenant ? À ce stade, on risquait de me prendre pour un des ravisseurs. Je préférerais la ramener directement à son grand-père, mais expliquer la situation serait pénible.
Peut-être y avait-il quelqu’un à qui je pouvais la confier. Je regardai le long de la rue et trouvai exactement ce qu’il me fallait : la paire de paladins à la petite moustache et à la peau hâlée. Ils reconnaîtraient April, eux aussi, donc c’était parfait. Ils pourraient s’attribuer le mérite de l’avoir sauvée. Soyez‑m’en reconnaissants, les gars. Je défiai les liens d’April, la fis s’asseoir sur leur trajectoire et m’éloignai rapidement.
Une fois en sûreté dans l’ombre et en mesure de me retourner, je vis les deux hommes se précipiter vers April, tout affolés. Parfait.
Il faisait déjà nuit, et j’avais dû perdre du temps avec tout ça. Le soleil temporaire était de nouveau à court d’énergie. J’avais faim et soif, aussi.
J’avais envie de prendre un en-cas et de trouver un endroit où boire, mais j’étais trop inquiet à l’idée qu’Arwin soit seule pour m’y risquer. Il était temps de rentrer. Je me précipitai vers la maison.
Arwin devait probablement s’inquiéter de mon absence, à l’heure qu’il était. Il me faudrait lui cuisiner quelque chose pour lui ouvrir l’appétit, mais au moment où j’approchai de la maison, je remarquai que la porte était ouverte. Ce n’était pas normal. Elle était fermée quand j’étais parti. À l’intérieur, des empreintes qui n’appartenaient ni à elle ni à moi marquaient les marches. Plusieurs.
Je montai l’escalier à toute vitesse, les poils de tout mon corps se hérissant. Je me jetai contre la porte et fis irruption dans la chambre d’Arwin. Des vauriens s’y trouvaient, quatre en tout. Ils lui immobilisaient les membres et tentaient de lui arracher sa chemise de nuit. Arwin gémissait, mais elle était incapable d’opposer une grande résistance. En temps normal, elle aurait pu régler leur compte à ces agresseurs à mains nues sans même transpirer.
— Fils de putes !
Je bondis à l’intérieur, pour être frappé dans le dos. Relevant la tête en grimaçant de douleur, j’aperçus un homme caché derrière la porte qui jetait de côté un gros bâton. Ils n’étaient donc pas tous là. Il se pencha et commença à m’entraver d’une corde. Serrant les dents contre la douleur et la fureur, j’aperçus quelque chose de familier du coin de l’œil : l’insigne de la Guilde des Aventuriers.
C’est ça. C’étaient des aventuriers. Je les avais déjà vus au bâtiment de la guilde. Toujours à traîner dans un coin, à regarder d’un œil jaloux et haineux les exploits d’Arwin et des autres aventuriers à succès, en marmonnant des insultes entre leurs dents. Plus bas que la lie.
— Tu restes là et tu regardes, gigolo.
L’un de ces misérables me renversa la tête en arrière et me versa un liquide étrange dans la bouche.
— C’est un anesthésiant. Un peu corsé, c’est pour les monstres, mais ça ne te tuera pas.
Comme il l’avait dit, mes sens déjà émoussés s’engourdissaient encore davantage. Arwin ne put que murmurer qu’ils s’arrêtent. Son visage était livide.
— On dirait que c’est vrai que la princesse chevalier ne sait plus se battre.
— T’en fais pas, on va pas la tuer. On va s’amuser avec elle et filer de cette ville. On va bien s’occuper d’elle, tous ensemble.
Il baissa son pantalon et exhiba quelque chose d’un ridicule si pitoyable qu’il serait futile de le décrire, le brandissant comme s’il s’agissait d’une épée démoniaque.
Ne remue pas cette chose sordide.
J’entendis Arwin hurler :
— À l’aide, Matthew !
Elle fut aussitôt réduite au silence par une gifle sèche. Quelqu’un se moqua :
— Au secours, qu’elle dit ! Qu’est-ce qu’une grand perche comme lui pourrait bien faire ?
Il a raison. Je ne suis que Matthew le bon à rien, l’homme aux muscles plus mous que de la compote. Je pourrais vous affronter cent fois sans jamais m’approcher d’une seule victoire. Mais ma princesse chevalier a fait appel à moi.
— La princesse chevalier va te laisser tomber et se mettre à sucer la mienne, à la place.
— Ouais, c’est bien dommage, dis-je.
Je rassemblai mon souffle, me concentrai sur les chaînes dans ma tête qui représentaient la malédiction qui rongeait mon corps et je les arrachai.
Je me remis debout en chancelant.
La corde qui me retenait claqua et tomba sur le plancher.
— Dommage que je ne pourrai pas vous torturer tous jusqu’à la mort.
Ce n’était que de la force de volonté. Bien que la malédiction du Dieu Soleil de merde m’empêchât d’utiliser correctement mon corps, je pouvais, pendant un très court instant, retrouver par moi-même ma force d’origine. Là où je pouvais autrefois exploiter 100 % de ma puissance, ce n’était plus que 1 %. Donc, si j’utilisais 10 000 % à la place, je pouvais brièvement revenir à 100. C’était après que je devais payer le prix sévère de cette indulgence et endurer une agonie extrême et l’immobilité.
Je me ruai sur les mouches qui grouillaient autour d’Arwin, fendis un crâne par derrière et brisai la nuque d’un autre, puis cognai leurs têtes contre celles des deux derniers. L’homme qui m’avait frappé devint livide et tenta de fuir. Je ramassai le bâton dont il s’était servi et l’abattis sur sa tête alors qu’il s’engageait dans l’escalier. Le bâton lui enfonça le crâne, s’encastrant dans sa cervelle. Sans même un couinement, son corps glissa sans vie le long des marches.
— Ça va, Arwin ?
Elle était inconsciente. C’était un soulagement. Mais, en même temps, un signe de mauvais augure. Elle en était à ce point incapable de se protéger ? À cet instant, Arwin était moins capable que la fille moyenne. Personne, submergé par la terreur, ne pouvait aider dans un combat. C’était le signe de la gravité du Syndrome du Donjon.
Une douleur atroce courut dans mes muscles, et je m’affalai au bord du lit. Mon corps protestait déjà contre l’excès d’effort. Je n’allais pas pouvoir bouger d’ici. Que faire des corps ? Pour l’instant, je n’avais pas d’autre option que de demander à Bradley le Fossoyeur de s’en charger. La Guilde ne chercherait pas bien loin à propos de la disparition d’une bande de minables dans leur genre.
Le vrai problème, c’était comment expliquer cela à Arwin. Accepterait-elle l’histoire selon laquelle un héros justicier était apparu et avait tué tous ses agresseurs au moment où elle en avait besoin ? Probablement pas.
Je pourrais toujours prétendre que je m’étais évanoui et jouer les ignorants du début à la fin. À ce moment-là, des bruits retentirent de nouveau dans l’escalier. Plusieurs pas, en fait. Y en avait-il d’autres ?
Merde. Je ne peux plus me battre.
Je n’avais même plus la force de me relever pour en frapper un, au minimum. En un rien de temps, ils furent dans la pièce. Je ne reconnus aucun d’eux, mais à leur façon d’être, je compris que ce n’étaient pas des gens ordinaires. Des aventuriers, ou des truands, ou quelque chose du genre.
Ils grognèrent en voyant tous les cadavres.
— Putain de merde. Ils sont tous morts.
— Mais le poison fait effet. Regarde sa tronche. Il est déjà pratiquement mort.
C’étaient donc eux qui avaient poussé les aventuriers à faire ça. Je supposai que c’étaient aussi eux qui avaient fourni le poison anesthésiant. Mais qui étaient-ils ? Je reçu ma réponse aussitôt. Une autre personne montait les escaliers. Lorsqu’elle entra dans la pièce et en vit le contenu, il siffla.
— Je savais bien que t’étais pas un homme ordinaire.
— C’est toi…
Je le reconnus : Reggie, de Tri-Hydra. Je n’oublierais jamais sa tête. Il avait touché à l’enlèvement d’enfants et à la traite humaine il y a environ un an. Parce qu’Arwin et moi nous en étions mêlés, sa part dans le commerce d’esclaves avait capoté, et sa bande était partie en morceaux.
— Tu es encore en vie.
La rumeur disait qu’il avait fui dans une autre ville. Eh bien, il était de retour.
— Pourquoi es-tu ici ? La séance de dédicaces est prévue pour demain. Voilà le problème avec vous autres fans trop zélés : vous n’avez tout simplement aucune patience.
— Tu sais pourquoi je suis de retour : la vengeance. J’ai un compte à régler avec toi et cette princesse chevalier, dit Reggie en ricanant de bon cœur.
— Et ces merdeux, c’étaient tes troupes de choc, hein ?
— On n’est jamais trop prudent.
Donc, il avait entendu dire qu’Arwin n’était plus en état de se battre, et il avait décidé de passer à l’action. Et il s’était même trouvé quelques aventuriers voyous pour faire le sale boulot à sa place.
— Pour ta gouverne dit-il, — je ne suis pas le genre de dépravé qui tente de forcer une femme qui résiste.
Il gifla Arwin pour la réveiller, puis la traîna hors du lit. Elle se recroquevilla de terreur tandis qu’il jetait une épée devant elle.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? Défends-toi. Tu devrais pouvoir nous tailler en pièces en quelques secondes.
— Vas-y, Arwin. Tu peux le faire.
— Voilà, ton gigolo dit que tu peux. Alors, qu’est-ce que ce sera ?
Arwin secoua la tête. Reggie la saisit par les cheveux, la força à se redresser, puis la projeta au sol et posa le pied sur son dos. Malgré tout, elle ne fit que se recroqueviller en tremblant.
— Quelle perte de temps, grommela-t-il, presque désintéressé d’elle. — Fort bien. Je suppose que je prendrai les têtes de la princesse chevalier et de son petit jouet. Je commencerai par elle, ricana-t-il. — Ce sera plus amusant comme ça.
— Merde ! Lâchez-moi !
Je ne pouvais pas me précipiter à son secours, non seulement à cause de l’anesthésiant et du contrecoup de mon arme secrète, mais aussi parce que les sbires de Reggie me maintenaient au sol. C’était frustrant, ils n’étaient que trois !
Que fais-tu, Matthew ? La femme qui compte tant pour toi est sur le point de mourir sous tes yeux. Tu vas juste faire une petite sieste ici ? Ça fait si mal que ça ? Ils ne t’ont pas arraché les membres. On se moque de tes limites. Qu’importe combien de temps tu seras paralysé, ou si tu vis ou meurs ensuite ? Arwin est en danger.
Mais malgré toutes mes récriminations, mon corps refusait d’obéir. Si la seule force de volonté suffisait à tout résoudre, personne ne prierait jamais les dieux.
— Je commencerai par ses yeux.
Il leva son couteau.
— Arrête !
— Hurle tant que tu voudras. Aucun héros désœuvré ne va passer par là pour te venir en aide.
— Vous parliez de moi ?
Un instant après que j’eus entendu la voix, la fenêtre vola en éclats. De nombreuses boules de feu traversèrent l’ouverture, enflammant les sbires de Reggie et les brûlant vifs. Quand ceux qui m’écrasaient sautèrent sur le côté, je pus me relever et, luttant contre une douleur atroce, me jeter sur Arwin pour la protéger du feu. Je levai les yeux pour voir que les seuls survivants dans la pièce étaient nous deux, plus Reggie, qui avait tout juste évité les projectiles.
Les flammes se répandaient dans la pièce, l’emplissant d’une fumée brûlante qui fit tousser Arwin.
— Oh oh.
Aussitôt après, une volée d’orbes d’eau noya les flammes, repoussant la fumée bouillonnante en une vapeur blanche. L’endroit n’était plus que traces charbonnées et corps brûlés.
— Pardonnez l’intrusion à cette heure tardive.
J’écarquillai les yeux en voyant une mage en noir bondir par la fenêtre grande ouverte et atterrir sur les éclats de verre au sol.
— J’imagine que mon apparition soudaine vous a fait sursauter. Ne vous en faites pas, je me retirerai une fois mon affaire réglée. Inutile de rester figé comme un vieillard qui sort du bain, chanta Cecilia Maretto, du groupe nommé Medusa.
— T’es qui, bordel ? grogna Reggie, très méfiant face à cette nouvelle interruption.
— Peut-être une vipère venimeuse qui a planté ses crocs en toi ?
Elle déchaîna la foudre depuis son bâton. Reggie l’évita de justesse et fondit sur elle. Mais elle avait déjà achevé son prochain sort.
— Flotte.
Son corps se souleva dans les airs. Malgré ses efforts pour résister, ses membres battants ne trouvèrent aucune prise. Aucune échappatoire. Le corps de Reggie traversa la fenêtre brisée et s’immobilisa en plein ciel.
— Là, c’est sûr.
Elle tira alors un second bâton et s’en servit pour projeter à son extrémité une énorme boule de flammes. Le corps de Reggie se consuma avec une ardeur terrible. Il hurla, hurla encore, se changea en carcasse calcinée, puis s’envola par-dessus les toits les plus proches et disparut.
— Tu as une sale tête, ricana Cecilia en braquant son bâton sur moi.
Une pâle lumière imprégna ma peau, refermant mes plaies. J’ignorais qu’elle savait user de magie curative. Cela dissipa l’effet de l’agent engourdissant, mais l’horreur de la douleur me broyait toujours. Il n’y avait pas que les muscles : même mes os grinçaient. Ralph se serait déjà évanoui. J’aurais aimé rester au sol et dormir pour m’en remettre, mais hélas, j’étais trop habitué à la douleur. Même loin de mon meilleur niveau, je pouvais encore bouger un peu.
— Ça va, Arwin ? Tu es blessée ? demandai-je en lui secouant l’épaule.
Elle s’agrippa à moi . Son visage était livide, et sa respiration, rauque.
— Je… Je…
— Pauvre petite, tu as dû avoir une peur terrible. Ne t’en fais pas. Les méchants ont tous fini en charbon, la rassurai-je en lui frottant le dos.
Arwin se raidit soudain et eut des convulsions, avant de me vomir dessus.
— Ce n’est rien. Ça va aller. Laisse sortir. Je sais, c’était dur.
Une fois qu’elle eut expulsé tout ce qu’elle pouvait, elle s’affaissa de nouveau au sol. Elle avait perdu connaissance. Je la changeai et la recouchai sur le lit.
— Repose-toi bien.
Quand je quittai la chambre, Cecilia était assise sur les marches.
— Les gardes sont passés, mais je leur ai servi une histoire pour les renvoyer, dit-elle. — Je leur ai parlé d’un règlement de comptes entre aventuriers. Je n’ai rien dit au sujet de la princesse.
Rendre public que la Princesse Chevalier Écarlate avait failli se faire violer par une bande de vauriens n’eût servi personne et n’aurait été qu’une humiliation. J’étais reconnaissant à Cecilia, non seulement de nous avoir sauvés, mais aussi d’avoir pris le temps d’aider de cette manière. Je m’inclinai.
— Merci. Sans toi, nous serions morts tous les deux. Je t’en suis incroyablement reconnaissant.
Je lui devais une lourde dette. Cette idée me donna des frissons.
— Je n’ai pas grand-chose à offrir, mais je t’offrirai un verre un de ces jours. Ce que tu voudras.
— Ah, oui, fit Cecilia sans enthousiasme.
Je m’assis sur la marche à côté d’elle. C’était étroit, mais elle ne protesta pas.
— Pourquoi es-tu venue ici ?
— Je rentrais à ma pension quand une personne à la dégaine d’aventurière m’a abordée en disant que toi et la princesse chevalier étiez en difficulté et aviez besoin d’aide.
— Qui c’était ?
— Une femme blonde, je crois. Je ne l’avais jamais vue.
Blonde ? Qui ?
— Mais à sa tenue, je crois que…, murmura Cecilia, avant de finir par secouer la tête. — Non, laisse tomber. Moi aussi. Ce n’est qu’une coïncidence, j’en suis sûre.
Elle décida abruptement d’abandonner le sujet. Je la crus : si elle avait menti ou tenté de couvrir quelqu’un, elle aurait trouvé une meilleure excuse. Elle aurait très bien pu dire : Je passais par là au bon moment, tout simplement. Peut-être avait-elle une raison de cacher l’identité de l’aventurière qui nous avait sauvés.
— Ça te retombe dessus, hein ? Difficile d’être populaire, dit-elle.
Le changement de sujet me signifia qu’elle n’en dirait pas plus. Je renonçai à insister et répondis :
— Je préférerais ne pas être populaire auprès de ceux qui me haïssent. C’est pénible de devoir les repousser comme ça. Où est ta sœur ? Elle n’est pas avec toi ?
— Bea est à l’Allée des Lucioles. Elle a dit qu’elle en voulait deux d’un coup, ce soir.
C’était le quartier des Misérables, rempli de bordels. Quelques maisons proposaient aussi des hommes.
— Elle est de mauvaise humeur ces temps-ci. Elle aime se défouler comme ça. J’espère juste qu’elle ne les abîmera pas trop.
Ainsi, la sœur avait des goûts particuliers.
Mauvais moment en perspective pour un gars qui n’avait qu’un beau visage et une bonne verge, mais pas grand-chose d’autre. Cecilia me lança un sourire en coin.
— Es-tu de ces hommes qui pensent que les femmes n’ont pas d’appétit sexuel ?
— Vu mon métier, je serais bien en peine d’en convenir.
Les pulsions humaines existent chez les humains, hommes comme femmes. C’est ainsi que nous sommes faits. Rien de plus.
— En effet, murmura Cecilia en renversant la tête en arrière. — En Bea et moi nous entendons à merveille, mais sur ce terrain-là, nous ne sommes pas d’accord. Alors je buvais un verre seule. Nous devons nous lever tôt, donc je vais rentrer.
— Vous avez quelque chose de prévu ?
— Il faut que j’aille récupérer Bea. Nous rencontrons un client demain, et je sais qu’elle a déjà oublié.
Si le Donjon était fermé, les aventuriers devaient trouver d’autres sources de revenus, comme du travail en extérieur, chasser des monstres et ramasser des herbes hors de la ville, et Medusa ne faisait pas exception. Leur situation financière était pire qu’elle n’en avait l’air de l’extérieur. Mais était-ce dû à la fermeture du Donjon ou aux dépenses fastueuses de leurs dirigeantes ?
— Ça fait beaucoup de travail, de veiller sur ta sœur.
— C’est la cheffe du groupe.
— Mais c’est toi qui fais vraiment le boulot, non ?
Elle était calme, posée et avisée. La seule chose qui la faisait perdre son sang-froid, c’était sa sœur. C’était Cecilia qui avait élaboré le plan de l’équipe de secours, tracé la route, et même pris la décision de la retraite.
Quant à Beatrice, elle lançait des sorts tous azimuts. Ce n’était pas la cheffe charismatique qui faisait tout, comme Arwin.
Oui, elle était forte, joviale, et savait remotiver sa troupe, mais je n’aurais pas dit qu’elle avait l’étoffe d’une cheffe. Beatrice tenait plus de la porte-étendard, tandis que Cecilia était la véritable meneuse. Elles étaient en cela comme l’ancienne incarnation d’Aegis.
— Tiens-la bien en main, alors, dis-je, m’en tenant là.
Elle pointa le bout de son bâton vers moi et me foudroya du regard.
— Je vais être très claire : Bea est la cheffe de Medusa. Il n’y a pas à discuter.
— Tu ne serais pas à la hauteur ?
— Je suis trop introvertie.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Cecilia commença à me parler de leur passé.
Cecilia et Beatrice étaient nées dans une famille de paysans d’un petit village rural. Les jumelles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau, mais leurs personnalités ne pouvaient être plus différentes. Cecilia était sérieuse et travailleuse. Elle excellait aussi bien dans les études que dans l’exercice physique. Beatrice, en revanche, n’était que moyenne dans les deux. Elle était agitée et agissait souvent sur un coup de tête. Elle manquait de prévoyance et de patience.
— Honnêtement, je méprisais Bea quand nous étions enfants. Je me demandais comment elle pouvait être si inférieure malgré nos ressemblances.
La famille aimait autant l’une que l’autre, et leur vie était paisible et ordinaire, jusqu’à ce qu’un événement, à leur huitième année, ne bouleverse tout. Un voyant vint au village. Il s’installa à l’orée de ce dernier et prédit famine et désastre, gagnant vite la confiance des anciens. Ilaffirma que les dernières années de sécheresse étaient dues à la colère d’un antique dieu de la terre.
Pour apaiser sa fureur, il faudrait sacrifier un enfant chaque année. La quatrième année après le début de cette pratique, l’oracle divin désigna Cecilia. À ce stade, les siens croyaient déjà au diseur de bonne aventure.
— Ma mère, en pleurs, m’a dit : C’est pour le village. Tu dois le faire. Je t’aime. Elle a cru aux sornettes d’un pseudo voyant étranger et était prête à laisser mourir sa propre fille. Où est l’amour, là-dedans ?
Son ton dégoulinait de sarcasme. Je sentais pourtant la plainte et le désespoir d’une fille abandonnée par sa mère.
— Pourtant, je n’ai jamais songé à défier nos parents. Je pleurais dans mon lit jusque tard dans la nuit, en m’attendant à mourir. Mais alors Béa s’est glissée sous mes couvertures et a dit : Ce voyant et ce dieu antiques sont cinglés s’ils veulent te sacrifier.
Les deux filles avaient uni leurs efforts pour creuser l’identité de ce diseur de bonne aventure. Il s’était avéré qu’il était un membre éminent d’une secte, en fuite depuis le royaume voisin, et que tous ses « sacrifices » avaient été revendus à des marchands d’esclaves. Leur accusation avait réussi à faire chasser le voyant de la ville, mais nul ne savait où les précédents enfants sacrifiés avaient été envoyés, et aucun d’entre eux n’était jamais revenu.
Cecilia avait survécu, mais le prix en avait été lourd. Un fossé irrémédiable s’était creusé entre elle et sa famille. Ils étaient devenus les adeptes d’un chef de secte et avaient tenté de vendre leur fille. Les anciens du village la regardaient aussi d’un œil réprobateur disant « Vous avez tout fichu en l’air, et maintenant ils croient tous que nous étions de mèche avec cet homme. Quelle audace ».
Elle était isolée, incapable d’accorder sa confiance à qui que ce soit.
— Et c’est alors que Béa a proposé qu’on quitte le village.
S’ils ne voulaient pas d’elle, elle les satisferait. Le monde était plus vaste que leur village. Elle avait toujours voulu le voir. Beatrice se sentait elle aussi mise au ban pour avoir chassé le diseur de bonne aventure. Elles laissèrent un mot et quittèrent leur foyer au milieu de la nuit.
— Nous avons croisé un mage de passage, pris des leçons, et maintenant nous sommes mages à part entière.
— Je vois.
Ainsi, Beatrice avait été la première à parler d’idéaux et de rêves et à guider les siens. C’était là, en effet, la marque d’un leader. Pour Cecilia, sa sœur était sa sauveuse et l’héroïne qui lui avait montré une voie à vivre.
Mais les idéaux seuls ne mènent pas bien loin. Il faut aussi des compétences concrètes comme négocier la nourriture et les vivres, et toutes ces tâches fastidieuses qui permettent de réaliser ces rêves. C’est là que l’aînée des jumelles avançait pour prendre le relais. J’étais jaloux. La meilleure chose qu’Arwin avait sous la main, c’était un paladin puceau qui laissait son esprit dériver dans le caniveau.
— C’est à mon tour, maintenant ? demanda-t-elle, pressée d’en finir avec ce sujet fastidieux. — Qui es-tu ? Un certain nombre d’entre eux étaient déjà morts avant que j’arrive, et je sais que ce n’est pas elle qui les a tués.
— Ils se battaient entre eux. Ça a commencé par une dispute pour savoir qui passerait en premier, et ils ont fini par s’entre-tuer pour ça.
— Des têtes pulvérisées, des nuques complètement écrasées, ce ne sont pas des morts typiques d’un combat entre humains.
— Il y avait un demi-ogre et demi-orc parmi eux. Celui avec le nez de cochon, expliquai-je.
C’était une très bonne explication, logique, mais Cecilia ne semblait pas y croire.
— D’ailleurs, si j’avais une telle force, je ne serais pas un pitoyable petit homme entretenu, n’est-ce pas ? J’aurais une situation normale ou je serais aventurier, moi aussi.
— Justement.
Elle pointa son bâton vers moi, comme pour dire que c’était bien là où elle voulait en venir.
— Qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ?
— À propos de quoi ?
— Tu sais aussi bien que moi que la princesse chevalier est cramée, dit-elle, aussi placidement que si elle disait qu’elle avait sorti les ordures. — Ce n’est plus une aventurière si elle n’arrive même plus à trouver la volonté de riposter, sans parler de tenir sa place. Je ne sais pas si c’est le Syndrome du Donjon ou autre chose, mais elle ferait mieux de retourner dans sa patrie pour se rétablir… Oh, attends, elle ne peut pas.
Elle ricana. Le royaume de Mactarode grouillait à présent de monstres. Même autrefois, je n’aurais pas pu y entrer et en ressortir vivant.
— Elle va avoir du mal à subvenir à ses besoins d’une quelconque manière, pas seulement comme aventurière.
Le mieux qu’elle puisse espérer, c’est de vendre son corps. Un gigolo a besoin d’une femme pour l’entretenir et financer son train de vie.
Dans son état, Arwin ne gagnera pas sa vie en se battant. En bref, je me retrouvais au chômage.
Cecilia me lança un regard scrutateur.
— Je pourrais t’entretenir, si tu veux.
— Je passe.
Je venais de promettre à April que je n’abandonnerais pas Arwin. Mais je n’avais pas cette option même si je ne l’avais pas dit plus tôt.
— Si je devais l’abandonner maintenant, je ne serais pas allé dans le donjon pour la sauver, au départ.
— Oh.
Elle hocha la tête, satisfaite. Difficile de dire, de toute façon, à quel point son offre était sérieuse.
— Je ne voudrais pas non plus d’un type qui saute chez une nouvelle maîtresse dès que ça lui chante.
Elle se leva et descendit l’escalier.
— Bon, je te laisse.
Arrivée à la porte, elle se retourna.
— Jusqu’au jour où nous nous reverrons.

La porte se referma.
Dans le silence qui engloutit la maison, je me laissai tomber au sol et expirai. Il s’était passé trop de choses aujourd’hui. Je voulais dormir, mais il restait à faire. La chambre d’Arwin était un champ de ruines, et il fallait débarrasser les cadavres. Il nous fallait aussi trouver un autre endroit où loger. Rester ici était trop dangereux. Dehors, d’autres imbéciles attendaient toujours leur chance pour frapper.
À l’aube, nous évacuerions vers l’auberge où Noelle logeait. J’irais en parler avec les autres demain. Je me relevais pour aller voir Arwin quand on frappa à la porte. Mon cœur remonta dans ma gorge. Pitié, pas encore de bagarre, suppliai-je. Mais je reconnus cette manière de frapper. J’ouvris la porte.
— Qu’est-ce que t’as foutu, bon sang ? dit le Barbu, impertinent, en me braquant aussitôt un doigt accusateur dès qu’il vit ma tête. — Pourquoi ton étage est-il cramé comme pas possible ? T’as mis le feu, ou quoi ?
C’était Dez, qui me jetait un regard réprobateur, debout là dans ses habits de voyage. Au cours de la nuit, j’emmenai Arwin se cacher chez Dez. Il vivait dans l’Allée du Marteau, occupé par des artisans imposants qui se connaissaient tous. Le moindre malintentionné y ferait tache. Et surtout, Dez était là.
La maison de Dez était un bâtiment à deux étages avec trois chambres. Il nous en céda une. Je déposai Arwin dans le lit et dormis par terre.
— Pfiou. On dirait que ça a sacrément chauffé, dit Dez le lendemain matin, après que je lui eus donné un bref résumé.
Arwin dormait encore à l’étage. La femme de Dez était sortie acheter des provisions et des nécessités pour Arwin. Son fils dormait dans son petit lit.
— Tiens, bois un coup.
Il me servit un brandy vieilli. Offrir une boisson aussi raffinée si tôt le matin était, chez Dez, une marque de sympathie. C’était sa manière de le montrer.
— Alors, où est-ce que tu es allé, au juste ? demandai-je.
Ce n’était pas son genre de lâcher le travail pour partir en vadrouille.
Il répondit en me montrant une épée qui m’était inconnue. Elle était étroite, mais sa lame était épaisse, avec des incrustations d’or sur un métal couleur d’argent. Un tissu rouge enveloppait la poignée, dont la garde était façonnée en ailes. Des lettres étranges couvraient l’étoffe.
Même si, dans mon état, je n’aurais pas été capable de la manier, je voyais bien que c’était une très belle arme.
— Le vieux de Natalie me l’a donnée.
— Oh ?
Un sourire me vint aussitôt aux lèvres.
— Tu l’as vue ? Tu aurais dû m’emmener. Comment va-t-elle ?
— Je ne l’ai pas vue, et elle ne va pas bien, dit Dez avec tristesse. — Elle est sous terre.
Je serrai la poignée de l’épée.
Il y a des années, Dez et moi étions des aventuriers. Nous faisions partie d’un groupe de sept appelé les Lames Infinies. Nous étions tous des aventuriers sept étoiles, talentueux, expérimentés et forts.
L’une des sept était Natalie, surnommée la « Tempête ».
Elle avait de courts cheveux noirs et de longs yeux noirs en amande. C’était une sacrée femme, même si nous n’avions jamais couché ensemble. C’était une bretteuse, et la plus jeune du groupe. À mes yeux, elle était l’une des meilleures bretteuses de tout le continent.
Je me renversai sur ma chaise et levai les yeux vers le plafond. Ma gorge était sèche comme un désert, alors je finis mon verre avant de parler.
— C’était la malédiction ?
— Ouais.
Comme Dez et moi, Natalie avait subi les effets d’une malédiction de ce mange-merde de Dieu Soleil.
La malédiction lui avait pris son bon bras. Sa main gauche ne pouvait plus tenir ne serait-ce qu’une tasse, encore moins son épée. Elle avait perdu toute la technique prodigieuse qu’elle avait construite, et la dévastation que cela lui causa la renvoya dans son village, tout au bout du continent. J’avais entendu dire qu’elle s’était installée chez son père.
— Elle a utilisé sa propre épée pour se trancher la gorge.
Avec cette épée, elle avait tailladé tant de monstres et de raclures, et la dernière chose qu’elle a coupée, c’est sa propre gorge. Une sinistre plaisanterie. Le père de Natalie avait découvert son corps et l’avait enterré dans le cimetière du village. À cause de cette mouche à merde de Dieu Soleil, j’avais perdu une vieille camarade. Je me doutais que ce jour finirait par venir, mais je n’aurais pas cru qu’elle serait la première. Bordel.
J’avais rencontré le père de Natalie une fois. C’était un artisan qui fabriquait meubles et boiseries. Il s’entendait donc bien avec Dez. Si Dez avait appris la mort de Natalie, c’était par une lettre que son père lui avait envoyée.
— Et c’est pour ça que tu as quitté la ville.
Je ne pouvais pas lui reprocher d’être allé rendre hommage à une amie. Le timing était simplement mauvais. Il aurait pu me demander, et j’aurais refusé de toute façon. Même sans tous les récents ennuis, je ne pouvais pas laisser Arwin.
— Ce n’est pas son épée, cela dit, dis-je.
La lame de Natalie était plus fine et ne portait pas ce genre d’ornementation. Elle avait, je crois, plusieurs armes de rechange, mais ce n’était pas son style.
— Je suis bien allé sur sa tombe, mais ce n’était pas la raison de mon voyage, dit-il en m’arrachant l’épée de Natalie.
En échange, il posa une lettre sur la table.
— La lettre du Vieux disait : Il y a, dans la collection de ma fille, une épée que je ne reconnais pas.
La lettre comportait même un petit croquis.
— Et alors ? Elle aimait les épées, peut-être qu’elle l’avait dans sa…
— Regarde, fit Dez, me montrant le pommeau.
Aussitôt, un goût amer me remplit la bouche. Au bas de la poignée était gravé le sceau de ce Dieu Soleil rempli de bouses de vache.
— On en a déjà parlé, non ? reprit-il. — Qu’il existe des armes pour les Éprouvés comme nous. Celle-ci en est une.
Ainsi, c’était une relique sacrée destinée à Natalie. Son père ne savait pas d’où elle venait. Une épée-relique pour Natalie, alors qu’elle ne pouvait plus se servir d’une épée. Plus qu’une ironie : une malveillance.
— Elle s’appelle Lame de l’Aube. C’est gravé dessus comme une marque.
— Et comment ça s’utilise ? Tu prononces une incantation, et elle vole pour aller se ficher dans le cul couvert d’hémorroïdes du Dieu Soleil ?
— Regarde.
Dez saisit l’épée et prononça quelque chose. Je ne pus pas distinguer les mots, mais ça sonnait étranger. L’instant d’après, l’épée bondit comme si elle avait sa propre volonté. Il me sembla voir quelque chose de rouge bouger au dos de sa main. Des choses rouges en forme de losange, pareilles à des écailles, jaillirent d’entre ses doigts et de la base de la garde, puis se mirent à grimper le long du bras de Dez tels un insecte à mille pattes.
— Hé ! criai-je, alarmé, et Dez lâcha prise.
L’épée tomba au sol. Les pseudo-écailles rouges se volatilisèrent en poussière.
— Qu’est-ce que c’était que ça ? Ça va ? demandai-je en examinant ses grosses mains.
Il n’avait pas l’air blessé.
— Lâche-moi, grogna-t-il en me repoussant.
Voilà la reconnaissance que je recevais pour m’être soucié de la santé de Barbe-à-papa.
— Ça ne fait pas mal. J’ai juste l’impression qu’un peu de ma force s’est fait siphonner.
Donc c’était le genre d’arme magique qui manifestait sa puissance en échange d’un peu de la vie de son porteur.
— Et ce truc rouge, alors ?
— J’aime pas ce genre de saloperies bien louches.
Dez s’y connaissait en armes, mais il s’arrêtait net dès qu’il s’agissait d’armes maudites et d’objets magiques.
— Ça a sans doute un rapport avec le pouvoir de l’épée, mais je n’arrive pas vraiment à m’en servir.
Sans doute parce qu’elle n’était pas faite pour lui. Je l’essayai à mon tour, mais la sensation rampante, insectoïde, était si atroce que j’ai aussitôt lâché. Oui, elle n’était pas faite pour moi non plus.
Une magie à l’usage inconnu.
Étrange chose à laisser derrière soi. Elle aurait dû se servir de ce machin comme manche de balai pour récurer des latrines.
— Ou peut-être que ça ne marchera pas à moins d’être un fidèle du Dieu Soleil ? baragouina Dez.
J’ai essayé de l’arrêter, mais il me devança pour prononcer ces mots maudits :
— Sol nia spectus, hein ?
— Ne fais pas ça ! sifflai-je.
Pourquoi fallait-il que j’entende un homme aussi droit proférer une phrase d’adoration envers une immonde saloperie ?
— Ce que tu devrais laisser sortir de ta bouche barbue, c’est de la dévotion et de la gratitude envers ta tendre épouse et ton fils. Dis-leur que tu les aimes autant de fois que tu le peux avant de crever !
— …
Dez détourna le regard et ne dit rien. Je savais qu’il imaginait ce que je venais de dire et qu’il rougissait. De quoi avait-il honte ? Il avait déjà eu un enfant avec elle.
— Ta femme et ton fils en auront leur claque de toi. Vas-y, dis-le-leur jusqu’à ce qu’ils en aient assez. Ça n’usera ni ta bouche ni ta barbe.
— Ferme-la !
Il m’envoya un coup, mais je m’étais déjà reculé, et il ne frappa que du vide.
— Et toi, alors ? lança-t-il en se rasseyant. — Qu’est-ce que tu vas faire de la princesse, maintenant ?
Nous avions pris un détour inattendu, mais nous en venions enfin au véritable objet de la conversation. Je lui résumai la situation. À cause de la Ruée et de ce prédicateur, trois des six membres d’Aegis étaient morts.
Arwin avait été grièvement blessée, mais avait survécu de justesse. Cependant, l’expérience avait aggravé son Syndrome du Donjon, au point qu’elle était incapable de fonctionner dans la vie quotidienne, et encore moins de retourner se battre. Il n’existait ni remède-miracle au Syndrome du Donjon, ni méthode fiable pour y faire face. J’ai essayé de la soutenir avec des bonbons imbibés de Release, mais cela n’a servi à rien. Et si j’en donnais davantage, cela la tuerait. De plus, elle avait subi une grave perte de réputation au sein de la Guilde des Aventuriers. Ralph et Noelle, les autres survivants, se noyaient dans la culpabilité du survivant et le poids de leur échec supposé, incapables de soutenir notre princesse comme il se doit.
Par-dessus le marché, des brutes s’étaient incrustées chez nous la nuit dernière, et nous avions failli y passer. Elle avait perdu des compagnons, l’honneur, la fierté et la volonté de se battre. La seule chose qu’on pouvait dire pour elle, à cet instant, c’est qu’elle était encore en vie, à peine.
Telle était aujourd’hui la Princesse Chevalier Écarlate.
L’avenir était d’un noir d’encre. On tenait à un fil, pour ainsi dire.
— Tu vas la faire examiner par cet herboriste ? Nicholas ?
— Non.
C’était le premier à qui j’avais demandé de l’aide, et il avait refusé. Évidemment, je ne pouvais pas y retourner pour demander encore. De toute façon, il travaillait sur un antidote aux effets de l’addiction à la Release, pas sur un remède au Syndrome du Donjon.
— J’ai décidé de partir en voyage.
Comment sauverais-je Arwin ? J’avais fait tourner mes maigres méninges à la recherche d’une solution. J’avais pensé partir seul, mais l’expérience récente avait scellé la décision : je ne pouvais pas la laisser derrière. Ce serait dangereux, mais il me faudrait l’emmener.
— Où tu comptes aller ?
Pour répondre à sa question, je lui lançai un livre plein de sages conseils de vie. Je l’avais pris avec moi, parmi tous les objets nécessaires et les vêtements.
Les sourcils de Dez tressaillirent quand il lut la couverture.
— Qu’est-ce que c’est ? dit-il en examinant avec dégoût le recueil de poèmes de Percy Malthouse.
Comme moi, Dez ne lisait pas.
— J’ai décidé de suivre mes aïeux.
Je n’étais pas du genre à me cramponner à la possibilité des miracles, mais à ce stade, je n’avais rien de mieux.
— Ce sera un long voyage. J’espère que tu viendras avec moi.
— Où tu comptes aller ? répéta Dez.
— Dans sa patrie, dis-je. — À Mactarode et au palais royal.