THE KEPT MAN t3 - chapitre 2
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Traduction : Raitei
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Deux énormes globes oculaires dorés bombaient les côtés de sa tête, et son visage, lisse comme une coquille d’œuf brune, laissait cependant saillir des crocs par grappes hors de sa gueule. Il ne portait aucun vêtement, et les membres noirs qui s’étiraient depuis son torse gris étaient longs et grêles, pareils à des pattes d’insecte.
Autour de son biceps se voyait le sceau du Dieu Soleil.
Est-ce un prédicateur ?
Le monstre à l’allure de prédicateur esquivait les attaques d’Arwin, se dérobant à gauche et à droite, et bloquant parfois un coup d’épée avec ses bras. Sa peau paraissait molle, mais elle devait être fort dure. Elle l’avait frappé maintes fois, sans lui infliger le moindre dégât. Mauvais signe. Même Arwin peinerait contre un prédicateur.
Pas de temps à perdre. Le risque de dévoiler mon secret passait au second plan. Je sortis le soleil temporaire et commençai à réciter l’incantation, mais une traction à ma manche m’arrêta.
— A…attends…
C’était Virgil, en sang, affaissé contre le mur proche. Seraphina gisait à terre près de lui. Son cou était rouge de sang. Il était clair qu’elle avait déjà péri.
— Matthew ? Qu’est-ce que tu…
Il n’y avait pas de temps à expliquer. Les blessures de Virgil étaient profondes. Je m’accroupis et entrepris de les soigner, mais je ne pus qu’endiguer le saignement. Seule sa vitalité déciderait de sa survie.
— Que s’est-il passé ?
— …Je n’en sais rien. On nous a attaqués de nulle part. Clifford est tombé, puis Seraphina…
Pourquoi un prédicateur s’en prendrait-il à Aegis ? Y avait-il une raison précise ? Je voulus lui soutirer plus d’informations, mais il serrait les dents de douleur, et je compris que je n’obtiendrais rien de plus.
— Je vais appeler à l’aide. Ne bouge pas.
Je sortis un sifflet et soufflai dedans. La guilde nous les avait distribués. Cela risquait d’attirer plus de monstres, mais j’étais prêt à prendre le risque.
Virgil secoua la tête et m’agrippa la main.
— …Fuis. Non… aide Arwin et les autres à s’échapper. S’il te plaît.
Ah, oui. Et Noelle, et Ralph ? Avaient-ils été tués eux aussi ?
À cet instant, je me rendis compte que je les avais aperçus tous deux effondrés derrière Arwin, plus tôt. Noelle saignait de la tête, et Ralph essayait de la traîner, mais sa jambe était blessée. Il ne pouvait que se tortiller d’avant en arrière comme un ver de terre.
Il fallait justement qu’il traîne les pieds au moment où on avait le plus besoin de lui. Je terminai d’aider Virgil et me remis à courir, prononçant la commande pour activer de nouveau le soleil temporaire.
— Le cou ! Vise le cou ! criai-je en ramassant une pierre à proximité pour la lancer sur le prédicateur.
Avec ma force de monstre, même un caillou servirait au moins à tenir l’ennemi à distance. Au moment où je m’attendais à voir la pierre s’écraser sur le crâne de la créature avec une force incroyable, le prédicateur vacilla comme un mirage de chaleur. Le projectile le traversa, percuta le mur et éclata.
Un autre pouvoir aberrant.
Je jetai un œil et remarquai qu’Arwin me regardait, la confusion au fond des yeux.
— Matthew ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Le cou est son point faible. Tranche-lui la tête !
— … Je t’écouterai plus tard ! prévint-elle, et elle combla aussitôt la distance, frappant le monstre.
Une taillade à couper le souffle, à n’en pas douter. Mais où qu’elle frappât, la tête ou ailleurs, sa lame ne faisait que passer au travers, comme si elle frappait une illusion. Les bras noirs du prédicateur fouettèrent en contre-attaque. Arwin fut soulevée de terre et projetée contre le mur.
— Enfoiré !
Je lui décrochai un coup de côté, mais le prédicateur ne broncha pas. Mon poing, lui aussi, traversa son corps. Je ne sentis rien. Nos attaques étaient inutiles, mais lui pouvait nous atteindre et nous blesser.
C’était d’une injustice révoltante.
— Quelle malchance pour toi, d’être venu jusque dans le donjon pour sauver ta précieuse princesse chevalier, se moqua le prédicateur d’une voix étouffée. — Cette ville tombera en ruine. Toute la canaille stupide de la surface s’éteindra. Et alors notre dieu viendra reprendre sa juste place sur Terre.
— Tu parles comme un grand, alors que tu n’es qu’un larbin au service d’une saleté pseudo-divine.
— Ton âme ne peut pas le comprendre à présent. Mais après beaucoup d’entraînement et d’étude, toi aussi tu pourras élever ton âme jusqu’à ce que la compréhension vienne à toi naturellement. Laisse-la venir. Accepte-la, Matthew.
Je m’apprêtais à rétorquer à la folie de son sermon, mais une lueur s’alluma dans mon esprit.
— Serais-tu… le fondateur ?
Il existait un prédicateur, différent des autres, profondément impliqué dans Sol Magni, le culte du Dieu Soleil. Il serait tout à fait logique que son fondateur fût aussi un prédicateur.
— …Si tu comptes fuir, mieux vaut le faire maintenant. Je n’hésiterai pas à te tuer.
Le prédicateur ne confirma ni n’infirma. Qu’importe. Qu’il le fût ou non, je tuerais quiconque voulait du mal à Arwin. Un point c’est tout. J’étais prêt à l’expédier en enfer sur-le-champ. À cet instant, une ombre bougea du coin de mon champ de vision.
— Peu importe qui ou ce que tu es, dit Arwin en se relevant et en levant son épée. — Tu paieras le prix d’avoir pris la vie de mes compagnons. À présent, avance et reçois ton châtiment, ordure !
Le prédicateur fléchit, s’accroupit légèrement, et se figea. Un mouvement étrange. Préparait-il quelque chose ? Ou bien était-ce la posture d’un sort ? J’attendis, aux aguets.
Le corps de la créature tressaillit, et il serra les poings. Il regarda Arwin avec mépris et lança un bras en avant. Des éclairs bleu-blanc crépitèrent autour de sa paume. Ma peau se hérissa. Ce n’était que le prélude, avant l’émission véritable de sa puissance. Quelque chose de colossal, et de funeste, arrivait.
— Ne… me dis… pas quoi faire !
Quelque chose avait provoqué sa fureur. Il était livide et comptait l’achever d’un seul coup.
— Pas si vite !
Arwin s’élança, attaquant avant qu’il ne puisse la stopper.
— Fuis ! dis-je en bondissant.
Baigné par les rayons du soleil temporaire, je me ruai sur l’ennemi et ramenai mon poing en arrière. Pourvu que je le touche quelque part, je savais que je le mettrais au tapis, et même si cela ne le tuait pas, cela arrêterait son attaque. Au pire, je pourrais au moins encaisser le coup à la place d’Arwin.
Mais mon poing… mon corps entier traversa simplement celui du prédicateur comme s’il n’était que du vent. Je ne ressentis aucune sensation, et, au moment où mon corps occupa le même espace que le sien, je sentis nos regards se croiser. Était-ce du plaisir, de la joie, ou de la moquerie ? Quelle qu’ait été l’émotion dans ces yeux énormes, je ne ressentis que de l’amertume en le traversant pour m’écraser contre le mur.
Ma vision se troubla un instant, mais je fus de nouveau debout en un rien de temps. Et c’est alors qu’un rayon de lumière impie jaillit du bras du prédicateur. Un fracas déchira les airs et, en un instant, la lumière détruisit l’épée, héritage de sa famille, et transperça la poitrine d’Arwin.
J’eus l’impression que toutes les couleurs quittaient le monde.
Le bruit des éclats d’épée heurtant le sol retentit à deux reprises, la moitié de la lame, rompue vers le milieu, et la moitié de la poignée qui glissa de sa main.
Un sang presque noir jaillit de sa bouche. L’incrédulité hantait ses traits. Elle tendit la main vers moi et tomba en arrière.
— Arwin !
Je la ramassai et pressai sa cape contre la plaie, mais le sang ne cessait pas de couler.
— Ma…tthew… Je… suis… dé…so…lée.
— Ne parle pas. Ça ne ferait qu’empirer.
— Elle succombe aisément finalement, la Princesse Chevalier Écarlate, se moqua le prédicateur.
Il sortit alors de l’intérieur de son corps une sphère noire. On eût dit de l’obsidienne. Il psalmodia :
— Ecce, Deus. Temus festem. (Voici Dieu. Que le banquet commence).
Des écritures mystérieuses apparurent à la surface de la sphère, qui s’éleva au-dessus de la tête du prédicateur et se mit à tourner.
— Grasu amus festerie. (Accorde ta faveur à nos réjouissances.)
Finalement, elle piqua vers ses pieds et heurta le sol du donjon. Des ondulations s’en propagèrent un instant, puis disparurent sans bruit. Le sol paraissait toujours normal.
— C’en est fini. Personne ne peut plus arrêter la Ruée.
Le prédicateur se tourna vers nous. Sa main tendue recommença à luire. Était-ce le même assaut qu’auparavant ?
— Tu dois être en douleur. Permets-moi d’abréger tes souff…, dit le prédicateur.
Sa voix s’étrangla, sa jubilation lui resta dans la gorge. Il se saisit la poitrine, haletant. Que venait-il de se passer ?
— Merde ! J’y étais presque…
Il nous lança un coup d’œil et renifla.
— Peu importe. Elle ne tiendra pas longtemps. Savourez votre agonie.
Dans un petit rire, sa silhouette fut noyée sous une nouvelle vague de brume. Elle se dissipa vite, et il ne resta plus aucune trace du prédicateur.
— …Il s’est enfui ?
Il aurait facilement pu nous tuer tous les deux, Arwin et moi, vu comment ça se passait. M’a-t-il épargné parce que j’étais un « Éprouvé » ? Son agonie douloureuse m’arracha à mes pensées. Il y avait plus important à faire, là, tout de suite.
— … Ma…tthew.
— Garde tes excuses, tes remerciements et tes réprimandes pour plus tard. Il faut te stabiliser. Reste éveillée et concentrée !
— Est… ce… la… fin ? souffla-t-elle en me saisissant le bras de doigts rouges. — Je… ne… veux… pas… mourir… pas… encore.
— Oui, et tu ne vas pas mourir. Pas ici. Tu dois rentrer chez toi, triomphante, tu te souviens ? Après avoir exterminé tous les monstres là-bas et restauré ton royaume.
La plaie était profonde. La lame l’avait transpercée de part en part, jusqu’au dos. C’était la même chose qui avait tué Clifford le mage. À ce rythme, elle allait mourir avant que j’aie compté jusqu’à cent. La brume s’éclaircissait, sans doute parce que le prédicateur était parti.
De toute évidence, c’était lui la source de cette brume.
— Il… fait… si… noir… Ma… tthew… où… es… tu… ?
Sa poigne faiblissait.
— Hé ! Il y a quelqu’un ? J’ai besoin d’aide ! Vite ! criai-je.
Si des monstres nous fondaient dessus, je les détruirais tous moi-même. J’avais juste besoin d’aide. Où sont-ils ? Combien de choses vraiment précieuses pour moi devrai-je encore perdre ? Je sentais déjà l’engourdissement glacé du désespoir m’encercler quand des pas s’approchèrent.
— Ça va ?
C’était Nicholas. Quelques autres aventuriers étaient avec lui.
— Par ici. Vite, Doc. Arwin est en sale état !
Nicholas accourut, jeta un coup d’œil à sa blessure et secoua la tête.
— Je suis désolé… mais elle ne s’en sortira pas.
Des ténèbres se refermaient sur ma vision, mais je tins bon.
— Non ! Ne me dis pas ça !
— Tu peux demander aux autres guérisseurs si tu veux un second avis. La magie ne peut plus rien pour elle. C’est un miracle qu’elle soit encore en vie, dit-il simplement.
Je lâchai Nicholas. Si je perdais Arwin maintenant, tout serait perdu.
La restauration de Mactarode, bien sûr, mais aussi la ville qui repose au-dessus de la Ruée, et moi-même.
— … Il y a un moyen de la sauver.
Je relevai brusquement la tête. Pourtant, Nicholas avait l’air grave.
— Mais cela reviendra à lui passer de très lourdes entraves. Elle pourrait décider qu’elle aurait mieux fait de mourir.
Arwin portait déjà un fardeau si lourd qu’il dépassait l’entendement : tenter de vaincre le donjon pour restaurer son royaume perdu.
Par-dessus le marché, elle luttait contre la honte silencieuse du Syndrome du Donjon et de l’addiction à la Release.
Combien de souffrances de plus pourrait-elle supporter ?
Je ne la sauverais pas. Je ne ferais que la condamner à un enfer plus brûlant encore, du moins, c’était une possibilité bien réelle.

Et d’un autre côté, si elle mourait, elle serait délivrée de toutes ses douleurs. J’aurais demandé à Nicholas ce qu’il pensait que je devrais faire, mais j’avais déjà ma réponse.
— Ce n’est pas un problème. Même si elle sombre au plus profond, je serai là pour la tirer de l’abîme.
Je me fichais que la mort d’Arwin me remette à la rue et réduise à néant tout ce que j’avais fait. Les calculs et la logique ne signifiaient rien pour moi. Arwin avait dit qu’elle ne voulait pas mourir, et cela suffisait.
En vérité, la raison était encore plus directe.
Moi, je ne voulais pas qu’Arwin meure. C’était aussi simple que cela. Je comptais la maintenir en vie pour des raisons égoïstes. Je paierais le prix qu’il faudrait pour que cela arrive.
— Très bien, dit Nicholas avec un air grave. — Je vais tenter le pari désespéré d’un art secret. Recule, je t’en prie. Ce sera dangereux.
Il fit signe aux autres de garder leurs distances.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
Nicholas esquissa un sourire.
— M’agripper à la puissance de Dieu.
Il porta une main à sa poitrine et en retira un chiffon crasseux. C’était le Linceul de Bereni, une relique sacrée qui incarnait un miracle passé, car il était taché du sang de cet âne bâté de Dieu Soleil. Apparemment, c’était ce linceul qui permettait à Nicholas de conserver sa forme humaine.
Il déchira le morceau de tissu en deux, en remit la moitié dans sa propre poitrine et posa l’autre moitié sur celle d’Arwin. Puis il étendit les mains au-dessus de sa poitrine, murmura plusieurs incantations et fit couler de ses paumes un liquide translucide.
— Quel est le plan ?
— Sceller sa plaie avec ma chair et mon sang, en utilisant le linceul comme catalyseur.
— Tu peux vraiment faire ça ?
— D’après la légende.
Autrefois, le linceul avait fait du pain à partir de rien. Alors refermer des plaies serait aussi un jeu d’enfant, supposai-je.
— Je ne l’ai encore jamais fait en pratique. Regarde bien.
La substance qui tombait sur le linceul entra dans la plaie d’Arwin. À mesure que le flux de liquide augmentait, le trou béant commença à se refermer. Le sang cessa d’en couler. Non seulement cela, mais le morceau de linceul lui-même rétrécissait.
— Comme je te l’ai dit, le linceul est un catalyseur.
Le linceul jouait le rôle d’un relais, utilisant la chair et le sang de Nicholas pour reconstruire ceux d’Arwin.
Combien de temps s’était-il écoulé ?
— C’est fait.
La plaie d’Arwin était entièrement scellée. Il n’en restait même plus de trace. Le morceau du Linceul de Bereni avait disparu, lui aussi. Arwin respirait.
— Elle est encore inconsciente, mais si elle se repose assez, elle finira par se réveiller, dit Nicholas avec lassitude en tombant assis sur place. — J’improvisais au fur et à mesure, alors je suis content que ça ait marché.
— Merci, Doc. dis-je en lui serrant la main. — C’est grâce à toi.
Quand je leur annonçai la réussite de la tentative, Noelle et Ralph déboulèrent en vitesse.
— Princesse !
— Votre Altesse !
Ils n’avaient eu que des blessures relativement mineures, alors les autres guérisseurs les avaient soignés. Leurs plaies avaient disparu.
— Et Virgil ? demandai-je.
Noelle secoua la tête. Il ne s’en était donc pas tiré. Les autres aventuriers portés disparus et à secourir avaient tous été retrouvés en cadavres.
— Alors, c’est tout le monde.
Sur les six, Clifford, Seraphina et Virgil étaient morts. Aegis avait perdu la moitié de sa force. J’étais l’homme entretenu d’Arwin depuis un peu plus d’un an. Les trois qui étaient morts avaient passé la majeure partie de leur temps dans le donjon, nos interactions avaient donc été assez brèves. Quand nous parlions, ils étaient narquois et moqueurs. Il était clair qu’ils ne me respectaient pas. Surtout après le départ de Lutwidge : ils étaient plus susceptibles et enclins aux querelles internes, voire aux échauffourées avec des malfrats locaux.
Pour être parfaitement honnête, une part de moi les maudissait d’avoir été assez incompétents pour faillir à Arwin. Cela dit, c’étaient tout de même des gens avec qui j’avais partagé des verres et des banalités. S’ils n’avaient pas protégé Arwin, c’est qu’ils étaient tombés sur un prédicateur qui les avait pris en embuscade. C’était simplement au-dessus de leurs capacités.
Je vais laisser le passé au passé. Attendez-moi, et on se reverra dans l’au-delà.
Mais les vivants devaient encore penser à la suite. Cela voulait dire le rétablissement d’Aegis et son renfort. Même si nous demandions à Lutwidge d’envoyer de nouveaux membres, ils devraient encore s’intégrer et apprendre à travailler et à communiquer ensemble de la meilleure manière. Les défis ne manquaient pas.
Je voulais remonter à la surface au plus vite, mais tout le monde était épuisé par le combat. Nous décidâmes de nous reposer un peu avant de rentrer. Naturellement, je pris le rôle de veiller sur Arwin.
Noelle et Ralph se préparaient pour le trajet vers la surface. Ils aidaient, avec les autres groupes, à s’occuper des aventuriers morts sur le côté, classer les effets des défunts, récupérer leurs cartes de guilde et brûler les corps. Cette fois, ils devaient se sentir particulièrement impuissants et accablés.
Pourquoi n’ai-je pas pu les sauver ? Pourquoi suis-je encore en vie ? Je savais exactement ce que cela faisait, mais c’était une épreuve qu’ils devaient surmonter. Aventurier était un métier qui vous mettait face à face avec la mort. Cependant, une autre question se posait à présent. Je me tournai vers Nicholas et dis :
— Au fait, ce monstre. Est-ce que c’était… ?
— Oui, un prédicateur, je le crains, répondit-il d’une voix chargée de haine. — Il essayait très probablement d’activer la Ruée.
Après les signes avant-coureurs de la Ruée, nul hormis le donjon lui-même ne savait combien de temps restait avant son lancement. Parfois, cela prenait plus d’un an. Il avait donc dû descendre ici pour l’accélérer. Cela se tenait.
— Il était en plein milieu de notre combat quand il est parti sans nous achever. Je ne comprends pas pourquoi, dis-je.
— Sans doute à court de temps.
— Comment ça ?
— La puissance du Dieu Soleil ne pénètre pas dans le donjon. Un prédicateur ne peut donc pas user de ses capacités très longtemps.
C’était donc pour cela qu’il s’était replié. Cela expliquait aussi pourquoi il rassemblait des Éprouvés : c’étaient des soldats à envoyer dans le donjon.
— Je trouvais ça étrange qu’ils semblent capables de créer beaucoup de monstres, tout en ayant encore besoin d’êtres humains ordinaires.
— Ce n’est pas une production de masse, nota Nicholas en secouant la tête. — D’après mon expérience, les prédicateurs sont peu nombreux. Il semble y avoir une limite au nombre qu’ils peuvent créer d’un coup, soit par manque de temps, soit par contrainte de puissance.
Mais cela n’amenait qu’une autre question.
— Et toi, tu ne souffres pas ?
Nicholas était un prédicateur renégat. Il devait être soumis aux mêmes conditions que l’autre. Pourtant, Nicholas ne semblait pas souffrir tout particulièrement.
— Parce que j’ai ceci, dit-il en montrant sa poitrine.
Le Linceul de Bereni émettait lui-même la puissance du Dieu Soleil, et elle était pratiquement infinie. Voilà comment il pouvait rester efficace, ici, dans les ténèbres.
— Alors pourquoi ce petit salopard de Dieu Soleil… ? Ah, oui.
Il ne pouvait pas produire ses fidèles en masse. Les autres dieux l’entravaient sur ce point. Et c’était pour cela qu’il avait ordonné à Justin de récupérer le linceul. À présent, il était dans la poitrine d’Arwin. Si le prédicateur l’apprenait, il déchirerait son corps pour le récupérer. Voilà un problème de plus dont s’inquiéter. Malgré tout, la laisser mourir n’avait pas été une option. En tout cas, pas pour moi.
— Il a déjà fusionné avec sa chair et son sang. Ils ne peuvent plus l’arracher maintenant, même en nous mettant en pièces, me rassura Nicholas.
Le problème, c’est que certaines personnes tentaient des choses justement parce qu’elles semblaient impossibles. Une foule d’imbéciles agissaient sans penser aux conséquences. S’ils l’apprenaient, Arwin deviendrait une cible.
Je ne regrettais pourtant rien. Je m’étais laissé entretenir comme la corde de survie d’une princesse chevalier croulant sous les fardeaux. Une ou deux difficultés de plus, à ce stade, ne faisaient pas une grande différence.
— Ngh…
Elle ouvrit les yeux quand je posai une main sur son front.
— Tu es réveillée ? demandai-je.
Elle tourna la tête vers moi. J’alertai Noelle et les autres, et ils accoururent comme des rats.
— Princesse !
— Votre Altesse !
Les mots jaillirent d’eux en flots, exultations de la savoir saine et sauve et lamentations de leur propre impuissance dans la même respiration. Ils auraient pu garder tout ça pour plus tard.
— Hé, comment te sens-tu ? lui demandai-je. — J’ai entendu dire que tu avais des ennuis, alors j’ai bravé tous les dangers pour te rejoindre. C’est ça. Ton prince est venu pour toi. C’est le moment où tu te jettes dans ses bras et où nous échangeons un baiser d’amour.
Elle ne dit rien. Mais elle passa ses bras autour de mon cou et me serra fort. Même moi, je fus surpris. Je ne pensais pas qu’elle le ferait vraiment. Ralph et Noelle écarquillèrent les yeux.
— Tu es si impatiente. Si tu veux qu’on profite un peu ensemble, on aura du temps à foison une fois rentrés, plaisantai-je pour dissimuler mon trouble.
J’enlaçai son épaule, mais la lâchai aussitôt. Elle tremblait de façon extrême.
— Arwin ?
J’examinai son visage. Il virait au bleu. Pas une trace de sang. J’essayai d’appeler son nom à nouveau, mais elle se mit à sangloter.
— Qu’est-ce qu’il y a, Arwin ? Hé, ressaisis-toi !
Je tentai de la ramener à elle, encore et encore, mais elle se débattit comme un enfant en pleine crise. Son visage était figé par l’horreur. À cet instant, je compris que mes craintes s’étaient réalisées.
Son Syndrome du Donjon était revenu. Elle était de nouveau frappée par cette maladie qui instille l’effroi dans le cœur des aventuriers ayant trop frôlé la mort.
Au pire, les malades ne parvenaient même plus à vivre au quotidien, encore moins à replonger dans un donjon. Arwin n’aurait pas dû être en état de se battre, à l’origine. Elle était devenue dépendante à cette drogue horrible qu’on appelait Release et n’était tout juste assez forte pour en supporter les effets et descendre dans le donjon à présent.
Les choses s’étaient calmées récemment, mais le choc d’avoir un pied dans la tombe avait fait revenir la maladie au galop, plus féroce que jamais.
— Calme-toi. Nous sommes tous de ton côté. Personne, ici, ne va te faire de mal.
— Non !
Elle me repoussa et s’enfuit vers un coin du mur. Ses cheveux étaient en bataille, des larmes striaient son visage. Quand j’essayai de la consoler, elle me repoussa, me frappa et me donna des coups de pied. Entendant le vacarme, d’autres aventuriers accoururent pour voir ce qui se passait.
— Hé, aidez-moi !
Je ne voulais pas leurs regards curieux tournés vers Arwin, mais dans mon état d’affaiblissement, je ne pouvais même pas la maintenir au sol. Malgré mes plus extrêmes réticences, j’appelai Ralph à l’aide, mais le malheureux revirement de la belle Princesse Chevalier l’avait sidéré, et il ne se bougeait pas le derrière pour aider.
Au moins Noelle, livide, essaya de l’immobiliser. Mais elle semblait hésitante, elle aussi, et Arwin lui tapa sur les mains, la tenant à distance. L’extrémité d’un bâton magique entra en scène.
— Dors, incanta une voix, et le corps d’Arwin chancela.
Ses paupières se fermèrent comme si l’on y avait posé des poids. En quelques instants, elle s’affaissa au sol et s’endormit.
— Plus facile ainsi, remarqua Cecilia Maretto.
Je pris Arwin dans mes bras et fis semblant de lui recoiffer les cheveux, tout en les utilisant en réalité pour couvrir les marques à l’arrière de sa nuque. Les signes d’une personne dépendante à la Release.
— … Je n’arrive pas à y croire.
— Pauvre petite. On ne peut pas lui en vouloir, après avoir failli mourir tout à l’heure, dit Nicholas d’un ton désinvolte.
Je m’emportai et lui saisis la chemise.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Je croyais que tu l’avais soignée ! Ou c’est ça que tu entendais par « lourdes entraves » ?
— Cela n’a rien à voir avec la soigner. C’est son propre problème à résoudre, répondit-il d’un ton docte en m’écartant la main de sa chemise. — La blessure à sa poitrine est refermée. Mais la blessure en son esprit ne l’est pas, semble-t-il.
— Si tu pensais que cette réplique était brillante ou profonde, c’est zéro point, Doc. Je veux savoir une seule chose : est-ce que cette maladie va s’arranger ?
Et puis une idée me vint.
— Tu ne peux pas refaire la même chose avec ce pouvoir, mais en réparant son esprit, cette fois ?
Nicholas se contenta de secouer tristement la tête.
— Même les dieux n’ont aucun pouvoir sur l’esprit des humains, dit-il, livrant cette cruelle vérité.
Ah, ce vieux croulant est vraiment un homme d’Église jusqu’à la moelle. Il arbore toujours ce sourire béat et arrogant quand il parle de grandes choses, comme les dieux et le destin.
— Et donc ? fit une voix froide.
Cecilia tapotait son épaule du plat de son bâton, avec une autorité écrasante, regardant Arwin de haut.
— Qui va porter la princesse chevalier ?
Dans son état actuel, elle risquait de recommencer à se débattre dès qu’elle se réveillerait. Nous n’avions qu’à la laisser dormir, ce qui signifiait que quelqu’un devrait porter Arwin physiquement jusqu’à la surface.
— Bonne question…
J’étais littéralement impuissant. Et même si je décidais de révéler mon passé secret et d’utiliser le soleil temporaire, cela ne durerait que quelques secondes. Autant que cela me rongeât, je devais laisser quelqu’un d’autre s’en charger. Puisqu’elle était désormais soignée, Noelle serait sans doute idéale. Je me levai pour la solliciter, mais sentis qu’on tirait ma main.
Je me retournai, me demandant qui diable faisait ça, et restai bouche bée devant ce que je vis : l’index d’Arwin, accroché à ma manche. Je plissai les yeux vers son visage, mais elle dormait toujours. Elle avait pleuré et sangloté juste avant de s’endormir, c’est peut-être pourquoi une goutte claire tomba au coin de son œil. Ses yeux étaient clos, mais ses dents se serraient de douleur. On aurait dit qu’elle luttait contre un cauchemar. Comme une petite enfant, séparée de ses parents et cherchant à les retrouver. Je décrochai son doigt de ma manche et pris sa main dans la mienne.
— Dans ce cas, je…
— Non, dis-je, coupant Ralph. — Je m’en charge.
— Hein ? fit-il, incrédule. — Ce n’est pas à toi de porter ce fardeau. Reste en dehors de ça, gigolo.
— Tu me voles ma réplique, l’estropié.
Ralph était exténué par tous ces combats. On pouvait guérir son corps par la magie, mais son endurance était à plat. Il n’était déjà pas loin de la rupture rien qu’à s’occuper de lui-même.
— Peux-tu seulement porter Son Altesse vu comment tu es faible ? Tu perds au bras de fer contre des gamines. Je te vois déjà craquer et me supplier en larmes de prendre le relais au bout de quelques minutes.
— Tu crois parler à qui, au juste ?
J’avais soulevé une femme entière, voire deux, rien qu’avec mon auriculaire. À l’époque.
— Dans ce cas…, dit Noelle en s’avançant, mais je la remis doucement à sa place.
— J’apprécie la proposition, mais non. Il y aura des monstres sur le chemin du retour. Tu ne pourras pas te battre si tu portes Arwin. Donc je suis le meilleur choix, non ?
Nous avions dû nous battre pour le moindre terrain de route sécurisée à l’aller, et il y avait eu encore plus de monstres que prévu. Il y eut des passages où nous fûmes tentés d’abandonner. Plus il y avait de gens capables de se battre, mieux c’était. Et Ralph serait plus utile que moi au combat, même dans son état actuel. Il murmura son acquiescement à contrecœur, mais me lança tout de même un regard noir.
— Si tu la laisses tomber, je te tuerai moi-même.
— Dans tes rêves, gamin. Je ne la lâcherai jamais, sous aucun prétexte.
— C’est bon, tout est réglée ? demanda Cecilia, sans enthousiasme.
Peu lui importait qui tirerait Arwin d’ici. Elle voulait simplement regagner la surface au plus vite.
— Désolé. Je vais la porter. Donnez-moi un coup de main.
J’ôtai l’armure de la dormeuse pour pouvoir la porter. J’avais l’air pitoyable, mais je dus confier son épée et son paquetage aux autres.
Puis je me mis à quatre pattes et on posa Arwin sur mon dos. Je pris appui sur un genou et tentai de me relever. Un instant, je faillis perdre l’équilibre et trébucher, mais je tins bon. Ralph eut l’amabilité, que dis-je, la courtoisie, de me prévenir de ne pas tomber. Je me penchai en avant, passai mes bras autour des cuisses d’Arwin et glissai mes mains sous le creux de ses genoux. Ça devrait aller.
Même ça, c’était atroce. La sueur me dégoulinait déjà du front. La question n’était pas de savoir si je pouvais la porter jusqu’à la surface. Je n’avais pas le choix. Je le ferais.
— Supporte ça encore un peu, dis-je à Arwin.
Elle ne répondit pas.
— Alors, on remonte, ordonna Béatrice, et nous entamâmes la marche.
Avant de m’éloigner, je regardai les corps calcinés de Virgil, Clifford et Seraphina. Les autres s’en étaient occupés peu avant. Derrière moi, j’entendis Ralph renifler. Ils n’avaient pas été faibles, loin de là. Ils avaient beaucoup d’adresse et d’expérience. Mais ils n’avaient pas eu de chance. Noelle et Ralph, si. Tout se résumait à ça.
Arwin était… très chanceuse. Je décidai de m’en tenir à là.
Je gravis les marches jusqu’au douzième niveau, entouré et protégé par les autres aventuriers. Autrefois, j’aurais pu porter une femme toute la journée, mais mon corps craquait et hurlait grâce après une petite marche à peine.
Pitoyable.
— Tu transpires comme un porc, lâcha Ralph, qui ne supportait plus de regarder, à ce qu’il semblait.
— Oui, bah, je ne suis qu’un incapable, comme tu vois, rétorquai-je.
Allais-je avoir des courbatures demain ? Ce foutu Dieu Soleil, ce pissoir public, m’avait affaibli, mais certaines choses ne changeaient pas. Apparemment, j’étais simplement plus robuste que la plupart. Ça me rendait très résistant à la torture. Quand j’étais mercenaire, on m’avait capturé et torturé. Ils exigeaient que je livre la position et la stratégie de mes alliés. Comparé à ça, les récentes tentatives des Paladins contre moi c’était du pipi de chat. Les autres mercenaires avaient hurlé et demandé qu’on les tue pour abréger leurs souffrances, mais j’avais supporté la même douleur assez facilement.
— Je la prends. Donne-la-moi, geignit le garçon, alors qu’il tenait à peine debout.
— Cesse de t’inquiéter pour moi et garde les yeux ouverts. L’aventure dure jusqu’à ce qu’on soit dehors.
On dit que plus de gens meurent sur le chemin du retour qu’en s’enfonçant dans le donjon. Le moment où l’on se relâche est le plus propice pour se faire surprendre.
— Elle n’est pas lourde, quand même ? demanda Béatrice.
— Pas plus qu’une plume, dis-je.
Jamais vous ne m’entendrez l’appeler lourde. Je me ferais pulvériser plus tard. Et pour l’honneur d’Arwin, sachez que si je peinais, c’était à cause de ma faiblesse, pas du poids d’Arwin. Même si sa silhouette bien entraînée la rendait plus lourde que d’autres femmes de sa taille.
— Laisse quelqu’un d’autre prendre le relais, Matthew, dit le Vieux.
Il tendit la main, voulant être aimable, mais je secouai la tête.
— Crois-le ou non, je suis du genre jaloux. Je ne veux pas la voir dans les bras d’un autre homme.
Le poids sur moi sembla encore augmenter. Mes plaisanteries me déconcentraient. Reste concentré, Matthew. Tu es l’invincible Dévoreur de Géants. Ma lucidité commençait à vaciller. Mais je ne pouvais ni la poser ni l’abandonner. J’étais la corde de survie d’Arwin. Si je cédais, qui la soutiendrait ?
Nous montâmes d’autres marches. Nous marchâmes. Montâmes des marches. Le cycle se répéta. Non seulement c’était répétitif, mais mes jambes étaient aussi lourdes que si je pataugeais dans un marais boueux. Mon esprit se troublait.
— Où sommes-nous ?
Il faisait sombre, la sueur me coulait dans les yeux.
J’avais du mal à situer notre position.
— On vient d’atteindre le dixième étage, répondit quelqu’un.
Nous avions trouvé Arwin au treizième étage, il nous restait donc encore un long chemin. Je n’avais pas besoin de penser au reste. Juste à la prochaine enjambée. Je posai le pied et me penchai vers l’avant. Puis l’enjambée suivante. Les autres pouvaient s’inquiéter des détails annexes. Contente-toi de bouger les jambes, Matthew.
— Hé, dépêche-toi ! me pressa quelqu’un devant.
À un moment donné, j’avais fini par rester en arrière du reste de la file.
Désolé, quelqu’un n’arrête pas de me réclamer un baiser par-dessus l’épaule, du coup j’ai dû traîner, dis-je sur mon calme ironique habituel. Du moins, c’est ce que je voulus dire, mais aucun son ne sortit. Mes forces s’épuisaient. Ma vision se troublait, et j’entendais mal. Mais c’était tout. Si je chutais, Arwin tomberait aussi. J’avais l’impression qu’on se battait devant.
Comme prévu, la route avait été coupée, et des monstres venaient sur nous. Les sœurs Maretto, Ralph et Noelle repoussaient leurs assauts avec désespoir. À moi de protéger Arwin. Non seulement mon endurance touchait à sa fin, mais me cacher, m’arrêter, me faufiler, changer de cadence, tout cela m’épuisait plus vite encore. Il n’y avait rien d’autre à faire, pourtant.
Marche. Continue d’avancer. Je m’inquiéterai d’atteindre ma limite ou de mourir plus tard.
Nous poursuivîmes vers la surface, interrompus par des combats à plusieurs reprises. Heureusement, personne n’avait l’air d’avoir péri jusque-là.
— Encore loin ?
— Sixième étage.
Cela ressemblait à la voix de Ralph. Nous avions donc déjà fait la moitié du chemin. Je m’en sortais très bien, tout bien considéré.
Mon corps hurlait encore.
J’étais couvert de sueur de la tête aux pieds. Je savais que si je m’asseyais, je ne me relèverais jamais, alors, à la dernière pause, je m’étais contenté de rester debout et de boire l’eau qu’on m’avait tendue. Je marchais près de l’arrière de la file. Il n’y avait plus que Ralph et Noelle derrière moi. C’était bien aimable à eux de rester loyaux, mais ils devaient veiller à surveiller le danger. C’est alors que j’aperçus une forme étrange du coin de l’œil.
— Reste concentré.
Ralph me donna un coup de coude en remarquant que je ralentissais.
— Je n’arrive pas à croire que je doive confier Son Altesse à ce misérable bon à rien…
Occupé à grommeler et à se plaindre, il m’obligea à lui offrir charitablement un mot d’avertissement.
— Quelque chose derrière la colonne, là-bas.
— Ce n’est qu’une statue, imbécile.
— L’imbécile, c’est toi. Quelle statue change de place ? C’est…
La chose se rendit compte qu’elle avait été repérée. En un instant, elle se métamorphosa de pierre en un petit démon pourpre.
Une gargouille.
Elle battit des ailes pour prendre son envol, puis piqua sur nous à toute vitesse, venue d’en haut.
— Attention ! cria Noelle en lançant des couteaux.
Mais ils ricochèrent tous sur la peau pierreuse de la créature. Ralph frappa, mais la gargouille lui glissa entre les mains et passa derrière moi. Elle tendit des griffes blanches et les abattit sur moi comme une fourche bien décidée à moissonner ma vie. Je sentis un choc, et ma vision se brouilla. Elle m’avait entaillé le front, et bientôt, le rouge me couvrit le regard.
Je peinais à rester debout. Arwin… allait encore bien. La gargouille, ravie d’avoir entamé ma tête, tourna autour de la colonne et revint vers nous.
— Matthew ! cria Noelle.
Elle n’était plus qu’une tache rouge à travers ma vision ensanglantée.
— Ce n’est qu’une éraflure. Attention, il revient !
Comme je m’y attendais, elle s’élançait sur nous de façon irrégulière, allant et venant, cherchant l’opportunité pour frapper.
— Merde !
Ralph balaya avec son épée pour la chasser, mais la gargouille resta à distance sûre, attendant son heure.
— Tu ne la battras pas en agitant ça n’importe comment. Attire-le et vise avec soin !
— La ferme ! Toi, tais-toi ! hurla-t-il, ignorant mon conseil pour poursuivre la gargouille.
L’imbécile laissait son sang lui monter à la tête. Il se lança à sa poursuite par pure colère. Je m’aperçus alors que la gargouille se retrouvait coincée entre Ralph et le mur.
— Je te tiens.
Ici, le plafond était plus bas. Il pourrait donc atteindre la gargouille de son épée avant qu’elle ne lui repasse au-dessus de la tête.
— Non, arrête ! C’est un piège !
Ce n’était pas toi qui l’avais acculée. C’est elle qui t’avait appâté.
— Tu es fini ! triompha Ralph, levant l’épée pour le coup de grâce.
C’est alors qu’une seconde gargouille surgit. Elle le percuta au flanc, le renversant de côté. L’épée lui échappa et tomba en cliquetant. Ralph tenta de se relever, mais son corps refusa d’obéir.
Je l’avais prévenu.
Qui avait décidé qu’il n’y avait qu’un seul monstre ?
La paire de gargouilles ricanèrent follement en battant des ailes et en cabriolant, ravies d’avoir si facilement ferré leur proie stupide. Je m’attendais à ce qu’elles l’achèvent, mais après lui avoir tourné autour plusieurs fois, les deux gargouilles vinrent de mon côté. Elles avaient dû sentir qu’il n’avait plus la force de se battre.
Je portais Arwin, j’étais blessé, et ma vision était altérée. Nous ferions une proie facile pour les gargouilles. Il m’était impossible de l’abandonner. Et même si j’arrivais à m’échapper, je ne survivrais que quelques instants de plus. Je ne comptais pas mourir le cœur plein de regrets. Alors je ne fis rien. Je restai simplement là, Arwin sur le dos.
Les gargouilles nous attaquèrent griffes tendues, mais je ne bougeai toujours pas. Cela lui facilitait la tâche, à elle.
— Ne bouge pas !
Une lame massive passa au-dessus de ma tête. Elle vrilla deux fois dans l’air, tranchant brutalement les ailes des gargouilles. Les deux créatures s’écrasèrent au sol, et enfin, j’aperçus une silhouette sombre se détacher d’une colonne. C’était Noelle. Elle tira une lame du dos de son gantelet et enfonça sa pointe dans le dos d’une gargouille. Elle poussa un cri horrible et grotesque. Transpercée jusqu’au ventre, elle étendit les bras et redevint pierre dans cette position, puis s’effondra en morceaux. La gargouille survivante ne put que détaler à quatre pattes.
— Tu ne t’enfuiras pas ! lança Noelle, projetant cette fois un fil métallique depuis son gantelet.
Un poids fixé à l’extrémité s’enroula autour du cou de la créature. La traction la renversa en arrière, et elle perdit son élan. Cela tourna au tir à la corde, mais Noelle était désavantagée par sa légèreté. Elle planta les talons, mais la créature la tirait avec elle.
— Je t’ai dit : tu ne t’enfuiras pas.
Elle tira de derrière son dos une aiguille dorée. Trop longue et trop épaisse pour coudre. À vrai dire, elle ne paraissait même pas métallique.
Elle lança l’aiguille dorée comme un couteau. Elle vola droit et se ficha dans l’arrière du crâne de la gargouille, mais il ne se passa rien de plus. Ce n’était en rien un coup fatal.
La gargouille marqua une pause, puis se remit en mouvement. Mais soudain, elle se tordit de douleur. Elle se griffait l’arrière du crâne, proférant quelque chose qui pouvait être un cri ou une supplique. Un sang pourpre jaillit, et elle s’effondra. Après quelques spasmes, elle cessa de bouger. Il ne resta qu’un bloc de pierre pulvérisé et l’aiguille dorée.
Je baissai les yeux vers l’objet. Noelle me l’arracha sous le nez.
— Ça va ?
Elle m’essuya la tête avec un tissu. C’était sans doute pour panser ma blessure au front, mais le saignement s’était déjà arrêté. Et j’avais l’esprit ailleurs.
— C’était un dard empoisonné de manticore, n’est-ce pas ? Celui de la manticore que tu as vaincue il n’y a pas longtemps.
— Je te prie de n’en parler à personne, dit-elle sans me regarder.
— Il n’y a là rien de honteux.
Certains aventuriers utilisaient des armes et des outils exploitant les caractéristiques des monstres. Le poison en était l’exemple classique. Il ne se contentait pas de tuer : il pouvait endormir une cible, la paralyser, la charmer, la plonger dans la confusion ou la rendre folle. Brûlures, engelures, pétrification… toutes sortes d’altérations d’état étaient possibles. Selon la manière dont on l’utilisait, le poison pouvait devenir l’arme ultime. Certains appelaient cela la toxinomancie, ou la magie du poison.
— Ce n’est pas approprié pour le groupe de Son Altesse.
Mais si son efficacité ne faisait aucun doute, son usage suscitait une profonde aversion. Employer des poisons était considéré comme un tabou. Beaucoup éprouvaient un véritable dégoût à l’idée d’exploiter un pouvoir issu des monstres. En outre, manipuler des poisons monstrueux était dangereux. On racontait que certaines équipes avaient été entièrement décimées lorsque leur réserve de toxines avait fui en plein combat. C’est pourquoi seule une poignée d’aventuriers s’essayaient à la toxinomancie. Des profils habitués à agir seuls, spécialisés dans la reconnaissance et les embuscades.
— Cela nuirait à sa réputation.
— Je ne pense pas qu’Arwin s’en soucierait.
Après tout, si Noelle avait le sentiment de s’être engagée sur une mauvaise voie, elle n’était pas la seule.
— Ne pas parvenir à protéger ce qui est essentiel par excès de souci pour l’apparence, c’est mettre la charrue avant les bœufs.
À trop se soucier des apparences, on finit par sacrifier l’essentiel — une parfaite illustration de la charrue avant les bœufs.
— …
Noelle resta silencieuse.
— Bref, tu comptes vraiment laisser ce crétin à moitié mort là-bas ? Ça me va, si c’est ton choix.
Je dis ça alors qu’elle s’élançait déjà, toute troublée, pour aller aider Ralph. En la regardant s’éloigner en courant, une vague de fatigue me submergea soudain. Je n’avais déjà plus que le strict minimum de force, et je venais d’en brûler une bonne partie. C’était vraiment la misère.
Une minute plus tard, Ralph revint en courant, l’épaule et le bras bandés. Apparemment, le coup avait été moins grave qu’il n’en avait eu l’air. Son épaule était blessée, mais rien de sérieux.
— Son Altesse n’a rien ? demanda-t-il d’une voix pressante.
J’aimais bien ce côté obsessionnel chez lui.
Lorsqu’il aperçut Arwin sur mon dos, il poussa un soupir de soulagement, puis me lança un regard noir.
— Pourquoi n’as-tu pas fui ? Tu cherchais à l’exposer au danger ?
— Je ne pouvais pas.
Si j’avais tenté d’esquiver leurs attaques, j’aurais laissé Arwin sans défense. Et si j’étais tombé, la belle au bois dormant se serait réveillée, sans aucun doute.
— Et ceux de l’avant-garde ? Ils ne nous ont pas abandonnés ici, quand même ?
— Je ne pense pas que…
— Ils l’ont fait.
Personne n’avait plus la force d’attendre ceux qui peinaient à suivre. Il était tout à fait possible que nous ayons été livrés à notre sort.
— Hé !
Un groupe mené par Nicholas arriva en courant alors que nous tentions de rejoindre le cinquième étage.
— Désolé, on a subi une attaque de monstres. Une fois le nettoyage terminé, on s’est rendu compte que vous n’étiez plus là et on a paniqué. Content de vous voir en vie.
Ils lancèrent des sorts de soin sur nos blessures.
— Ça va nous coûter cher ?
— Je mets ça sur votre note.
— Parfait. Demande juste à cet idiot là-bas de régler l’addition à la fin.
J’ignorai les protestations furieuses de Ralph. On y était presque.
À peine cette pensée me traversa-t-elle l’esprit que le poids m’écrasa de nouveau. Merde. J’entendis quelqu’un m’appeler. En levant les yeux, je vis un homme d’une trentaine d’années poser la main sur mon épaule.
— Tu as très bien tenu jusque-là. Laisse-nous prendre le relais. À partir d’ici, c’est tout droit, dit Rex, de Chrysaor.
— Non, ça va aller.
Je repoussai la main qu’il tendait vers Arwin.
— Je suis allé jusque-là. Je la porterai jusqu’au bout. Mais merci de ton inquiétude.
— Tu ne veux pas que la princesse chevalier soit touchée, je comprends. Nos femmes peuvent la porter. Ça te conviendrait, non ?
Ce n’est pas à toi d’en décider.
— On n’est jamais trop prudent. Des abrutis comme Ralph, là-bas, pourraient perdre leur concentration et se blesser gravement.
— On ne fera pas une erreur pareille.
Je n’en étais pas si sûr. Ceux qui se croyaient spéciaux étaient souvent les premiers à mourir. J’en avais fait l’expérience.
— Ne sois pas aussi obstiné. On ralentit tout le monde pour s’adapter à ton rythme.
— Voilà le vrai problème, remarquai-je.
Il aurait pu le dire franchement. À la place, il m’avait servi des flatteries bien creuses.
— Tu veux que j’accélère, c’est ça ? Très bien. Je vais courir jusqu’à la surface aussi vite que possible. Tâchez juste de suivre.
— La seule chose qui court chez toi, c’est ta langue, ricana Rex. — Regarde-toi. Tu tiens à peine debout. Tu es à bout.
— N’importe quoi, répondis-je.
J’avais dépassé mes limites depuis longtemps déjà.
— Allez, laisse-nous la princesse chevalier…
Il tendit la main de nouveau, visiblement las de cette joute. Il essayait de passer un bras autour de son épaule pour la soulever quand il se figea.
— …
Rex recula, livide. Un aventurier cinq étoiles, quelqu’un qui avait tué nombre de monstres, avait l’air timoré et craintif comme un souriceau.
— Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai quelque chose sur le visage ?
— Euh, non…, balbutia-t-il en secouant la tête.
Il ne voulait pas admettre que le regard qu’un simple entretenu lui lançait l’avait terrorisé.
Sale lâche. Ne la touche pas de tes sales mains si tu n’es pas prêt à ça.
— Que se passe-t-il ? demandèrent les sœurs Maretto, venues voir la source de l’agitation.
— Oh, euh, c’était Matthew. Il prend du retard, marmonna Rex pour s’excuser.
Avait-il seulement des couilles, cet homme-là ?
— Hmmm, fit Beatrice en me jetant un regard scrutateur. — L’activité des monstres est encore plus frénétique que je ne le pensais. D’après les gens de la Guilde, ils peinent à maintenir l’itinéraire actuel.
— On dirait bien, dis-je.
La voie que nous empruntions s’effaçait déjà. Plus le temps passait, plus il serait difficile de la maintenir.
— Si tu restes en arrière, nous allons te laisser, Arwin et toi. Tu comprends ?
— Cinq sur cinq.
Je n’aurais pas fait tout ça si je n’envisageais pas un tel dénouement.
— Bien, fit-elle sans intérêt, en me tournant le dos. — Eh bien, on avance. Bonne chance à l’arrière-garde.
Beatrice rejoignit sa sœur et se dirigea vers l’escalier menant à la surface. La route était déjà rompue par endroits, aussi allaient-elles, supposai-je, taper du monstre. Rex me jeta un regard gêné, puis trottina derrière les sœurs.
Ralph se hâta de prendre sa place.
— Tu es sûr de toi ?
— Arrête de te plaindre et surveille notre arrière. Protège Arwin.
Je n’attendais rien du petit Ralphie. S’il mourait le premier, cela signifiait juste une chance de plus pour nous de nous en tirer vivants.
Les marches étaient devant nous. Mais elles étaient raides comme un sentier de montagne, et chaque degré haut comme un homme. Les gravir serait une grande épreuve, mais j’avais déjà affiché mes intentions, il me faudrait m’y tenir.
— Alors j’aide à partir d’ici, dit Noelle en tournant derrière nous et en se penchant en avant.
Elle poussait contre le dos d’Arwin.
— Tu ne peux pas te plaindre de ça, hein ? ricana-t-elle. — Tu ne vas pas me dire de ne pas t’assister.
Je me mis à rire.
— Merci.
Ralph prit aussi un tour à pousser, et nous montâmes les marches, nous rapprochant de la surface. Nous continuâmes sans combat, en enjambant de temps à autre un cadavre de monstre. Ça devenait plus lumineux devant. Je sentais davantage de sources de lumière, faibles et vacillantes.
— C’est la sortie, se réjouit Ralph, reconnaissant d’être encore en vie.
Il se mit à pousser Arwin plus fort.
— Hé, tu cherches à l’écraser ? Garde un œil sur nos flancs et notre arrière, lançai-je sèchement.
Beaucoup mouraient au premier niveau du donjon : des imbéciles qui supposaient n’y trouver que des monstres faibles, et des mous du cerveau qui se relâchaient à l’approche de la surface. Ils ne remarquaient pas les gobelins, les kobolds et les slimes qui se faufilaient, se faisaient surprendre et mouraient. Et une Ruée était imminente. Nous pouvions très bien tomber sur des monstres bien plus forts qu’attendu, comme les chienfernaux et les bonnets-rouges de tout à l’heure.
— Matthew ! Hé !
Ralph me tapa impudemment sur l’épaule. Pas besoin de me retourner pour savoir pourquoi. Impossible de ne pas entendre tous ces pas. Une cohorte de gobelins et de kobolds fondait sur nous par-derrière. Ils se poussaient et se heurtaient, pressés d’arriver sur nous pour nous mettre en pièces. C’était comme un raz-de-marée sombre et assoiffé de sang.
— Courez !
S’ils nous rattrapaient, nous étions morts. Je puisai dans mes toutes dernières forces pour courir. Pas même le temps de sortir le soleil temporaire. Noelle se retournait pour lancer de temps à autre un poignard ou une autre arme, mais cela ne les ralentissait même pas. Les créatures n’hésitaient pas à grimper par-dessus les corps des leurs.
— Ignore-les. Concentre-toi sur la course.
— Tu ferais bien d’en faire autant ! cria Ralph, me distançant. Je n’avais pas besoin de ses encouragements. Je courais déjà aussi vite que je le pouvais. Mes jambes, elles, ne suivaient plus. Je ne les sentais même plus.
— Vous êtes les derniers ! Dépêchez-vous ! crièrent les employés de la Guilde à la sortie. Ils étaient plusieurs à attendre, prêts à refermer la porte dès que nous serions passés.
— Vite ! appela Noelle, à mi-escaliers.
Les gobelins étaient juste derrière nous.
— Partez ! hurlai-je.
S’ils traînaient, Noelle et Ralph se feraient happer avec nous.
Noelle, puis Ralph franchirent la porte. Je me hâtai dans les dernières marches, les regardant passer. Plus que cinq marches, quatre, trois et c’est là que je sentis qu’on me tirait en arrière. Je pivotai par pur instinct.
Les griffes du gobelin en tête de meute tiraient sur la manche d’Arwin.
Je ne pouvais même pas lutter contre la force d’un gobelin. Ma masse et celle d’Arwin basculèrent en arrière.
C’est mauvais.
Si je m’arrêtais là, les autres gobelins nous rattraperaient, et nous descendrions tous les deux en enfer. Mais je n’avais plus l’endurance pour résister.
— Enfoiré ! hurlai-je.
— Assez parlé de toi.
Un bâton énorme s’allongea vers nous depuis le dessus. Il écarta les griffes du gobelin comme une lance, puis se ficha dans la créature, la repoussant dans l’escalier.
— Vous avez mis un temps fou. Je vous croyais morts tous les deux, dit Beatrice Maretto.
Je sentis une grande puissance magique se concentrer dans son bâton. Alors que nous atteignions la surface, elle déchaîna un sort dans le donjon.
— C’est nos adieux… Déflagration !
Je sentis une pointe de chaleur me lécher le bas du dos. Les bruits de carnage furent noyés par l’explosion. Sa force me projeta en avant, à genoux.
— Maintenant ! Fermez la porte !
Une fois dehors, tous les employés de la Guilde poussèrent la porte spécialement conçue pour la refermer. Elle était en outre renforcée par la magie. En temps normal, elle ne cèderait jamais.
— Bon retour, dit Beatrice sans sincérité, avant de s’éloigner vers sa sœur.
— Merci, dis-je.
Elle fit un signe de la main par-dessus son épaule.
Ici, à la surface, tous les aventuriers ayant pris part à l’opération de recherche et de sauvetage étaient assis à même le sol. Je les pensais tous épuisés, mais certains discutaient gaiement, d’autres buvaient déjà et faisaient la fête. Ils paraissaient pleins d’énergie et moi, j’étais sur le point de m’évanouir.
C’est là que je réalisai qu’il faisait nuit. Dans le donjon, la notion de jour et de nuit se brouille. Même les tavernes et les auberges avaient baissé leurs lumières. Il était très tard. La petite dormait aussi, je supposai. La brise était agréable. Un instant de relâchement fit retomber la tension dans mon corps. Je me penchai et repositionnai Arwin sur mon dos. Je ne pouvais pas la laisser tomber maintenant.
Quelqu’un m’appela par mon nom. Je me tournai et vis Noelle, juste à côté de moi, qui frottait le dos d’Arwin. Elle dormait toujours à poings fermés.
— Posons la princesse, Matthew.
— Non. Je la ramène à la maison, dis-je en secouant la tête. — Elle ne dormirait pas bien sur les lits durs et puants de la Guilde des Aventuriers. Toi aussi, tu dois être fatiguée de ta journée. On parlera davantage demain. Bonne nuit.
Elle voulut répondre, mais je m’étais déjà retourné et commençais à m’éloigner.
Il me fallut deux fois plus de temps que d’habitude pour rentrer. Le dernier obstacle fut l’escalier qui menait au deuxième étage.
Je le montai pour la déposer dans son lit.
Arwin dormait encore.
D’une manière ou d’une autre, j’étais rentré.
Nous avions sacrifié et perdu beaucoup. Mais tant bien que mal, Arwin était revenue vivante. Le soulagement me vida les muscles de leur tension. Cette fois, je ne pouvais plus lutter contre.
J’allai m’allonger sur le lit et lui tournai le dos. Il restait tant de choses à faire.
Mais pour l’instant, je voulais dormir. J’étais épuisé.
Dès que je fermai les yeux, je sombrai.