THE KEPT MAN t2 - PROLOGUE
L’homme entretenu et ses infortunes
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Traduction : Calumi
Correction : Gatotsu
Relecture : Raitei
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Sous la pluie tranquille qui tombait d’un ciel gris et terne, je sortis de ma poche une sphère translucide et prononçai : « Irradiation. »
Une vive lumière inonda la ruelle. Je sentis la force revenir dans mes membres. Les hommes, surpris par l’éclat soudain, se couvrirent le visage de leurs mains. J’en profitai pour bondir sur eux.
Ce fut l’affaire d’un instant. Je brisai des nuques, fracassai des crânes contre les murs et écrasai des gorges. Une fois certain qu’ils étaient tous morts, je ramassai l’orbe flottante et la glissai de nouveau dans la poche de mon pantalon. C’était mon précieux objet magique, le soleil temporaire, une sphère de cristal capable d’accumuler la lumière du soleil.
Je m’éclairai de leurs lanternes pour examiner les corps : deux vendeurs et un acheteur. Je tirai un petit sachet des mains de l’un d’eux et l’ouvris pour vérifier son contenu. Aucun doute possible : de la Release.
La Release était une drogue qui m’avait jadis infligé bien des souffrances, et c’était désormais un secret très compromettant d’Arwin.
Depuis que j’avais mis la main sur le soleil temporaire, il était bien plus facile d’obtenir la drogue. Lorsqu’il pleuvait et que les nuages masquaient le ciel en plein jour, j’étais deux fois moins fort qu’un homme ordinaire. Mais avec cet outil, je pouvais, pour un court instant, retrouver la force que j’avais eue autrefois. Je serais sans doute plus heureux si l’orbe ne puisait pas la puissance de ce maudit Dieu Soleil. Emprunter la force de celui qui m’avait maudit pour lutter contre cette même malédiction ne faisait de moi rien de plus qu’une simple marionnette, dansant au bout de ses fils.
— Hmm ?
La poche de l’homme qui tentait d’acheter la drogue formait une étrange bosse. Je fouillai et en sortis un pendentif à la forme inhabituelle. Sa vue me fit grimacer : c’était le symbole du Dieu Soleil.
Il existait deux églises dédiées au Dieu Soleil à Voisin-Gris, mais ce pendentif n’appartenait à aucune d’elles.
Parmi les différentes sectes qui vénéraient le soleil, Sol Magni gagnait en influence. Bien sûr, tous ceux qui adoraient ce fichu Dieu Soleil étaient fous à lier, mais Sol Magni rassemblait les véritables déments. D’après ce que j’avais appris, ils recrutaient de nouveaux membres par des moyens agressifs, n’hésitant pas à recourir à la contrebande ou au meurtre pour parvenir à leurs fins.
Au vu du fait qu’il avait envoyé Roland purifier cette ville, cette saleté de Dieu Soleil préparait clairement quelque chose. Peut-être avait-il encore « révélé » ses ordres à un autre illuminé et lâché un de ses pantins monstrueux pour semer le chaos. Cette cité était un tas de fumier peuplé de déchets, mais je n’allais pas la laisser être détruite pour autant. Personne n’arrêterait la mission d’Arwin, ni dieu ni diable.
Je les tuerais avant qu’ils ne puissent agir.
Je restai dans l’allée pluvieuse, à couvert, jusqu’à ce qu’un homme vêtu de sombre, coiffé d’un large chapeau, apparaisse.
Bradley le Fossoyeur, fabricant de cercueils et nettoyeur de cadavres, se présenta. Je lui remis sa paye, et il enveloppa les trois cadavres dans des toiles sans un mot. Si les corps étaient découverts, le milieu criminel de la ville s’en mêlerait, et ces gens-là étaient toujours une plaie à gérer. Il valait bien mieux payer pour qu’on s’occupe des morts avant qu’ils ne deviennent un problème.
Cela faisait un peu plus d’un an que j’avais fait appel à ses services pour la première fois, et j’étais désormais un client régulier. Le premier corps qu’il avait fait disparaître était celui d’un trafiquant de drogue, responsable de la mort d’un ami cher. Je ne regrettais rien, mais il m’arrivait parfois de fixer mes mains sans dire un mot.
Je détournai le regard pour chasser le dégoût qui montait. Bradley, trempé jusqu’aux os, travaillait en silence. Rien d’étonnant : il était muet.
— Tu sais, normalement, quand on a un client aussi fidèle et régulier, on lui accorde une petite réduction, dis-je.
Aucune réponse. Il se contenta de ramasser les cadavres.
Bien qu’il ne soit pas très amical, son travail était irréprochable. Une fois les trois corps empaquetés, il les traîna jusqu’à sa charrette couverte, stationnée dans la rue. Sous son air maigre, il avait des bras secs mais puissants. L’exact opposé de ce que j’étais devenu.
— Beau travail.
Avant de grimper sur sa charrette, Bradley se retourna et me lança un petit sac. De la taille d’une paume, il était solidement noué à l’ouverture. En me penchant, je perçus une odeur étrange, acide.
Je fronçai les sourcils, puis Bradley porta son bras à son nez.
— Ah, je vois.
Le sac servait à neutraliser les odeurs. La pluie aiderait un peu, mais le carnage précédent avait dû laisser une forte odeur de sang sur moi.
— Très attentionné. Merci, dis-je.
Bradley acquiesça d’un signe et monta dans la charrette. Je quittai les lieux au son des roues cahotant sur les pavés. Après quelques détours, je me réfugiai sous un auvent pour m’abriter de la pluie. Une fois certain d’être seul, j’ouvris le sac désodorisant… et manquai de vomir.
Un insecte mort y était enveloppé dans un tissu, probablement macéré dans une sorte de solution médicinale. La créature jaune et noire avait deux antennes et six pattes repliées sous son corps. En ouvrant le sac, l’odeur acide se décupla, et je faillis rendre mon dernier repas.
— Hé, toi, lança une voix bourrue.
Je me retournai et aperçus un homme arborant un tatouage d’ange sur le bras. À une époque, ce dessin devait être magnifique, mais ses muscles ondulants le déformaient désormais, lui donnant l’air d’un écureuil aux joues pleines de noix. Une longue cicatrice traversait sa joue, partant du sourcil droit.
— Qu’est-ce que tu fais sous cette pluie ?
Il sortit un couteau et scruta soigneusement les alentours.
— T’es pas un acheteur, hein ? Où sont Kyle et Willie ?
Alors lui aussi était un vendeur. J’ignorais qu’il y en avait d’autres dans le coin. L’expression sur mon visage dut lui en apprendre assez. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres.
— On dirait que tu sais déjà. Peut-être que je devrais te le demander de façon plus… physique, mon gros.
Il y avait du meurtre dans son regard. Je sortis de nouveau le soleil temporaire et prononçai l’incantation. Mais la sphère translucide ne s’illumina pas. Elle resta dans ma paume, imbibée de pluie. J’avais manqué de temps. Une fois qu’elle cessait d’émettre sa lumière, il fallait au moins une demi-journée d’ensoleillement pour la recharger. Et elle ne me donnait de la force que jusqu’au compte de trois cents, un marché loin d’être équitable.
— Qu’est-ce que c’est que cette merde ? Tu comptes me lire l’avenir maintenant ?
— Exactement, répondis-je. — Ta chance est exécrable. Petit conseil : fais demi-tour et rentre chez toi. Prépare-toi à étendre tout ton linge que tu laisses traîner, ou tu passeras la pire journée de toute ta vie.
— J’ai déjà rencontré un voyant, me dit l’homme en se frottant la nuque — Il a retourné des cartes et a dit : « Aujourd’hui, c’est ton jour de chance. Tout ira bien pour toi ». Je l’ai cru, j’ai mis toutes mes économies dans un jeu de hasard et j’ai tout perdu. Tu sais ce qu’il est devenu, le charlatan ? Suffoqué par ses propres cartes, curieusement.
Je lui adressai un sourire mielleux.
— Ah, ça, c’était donc la partie ou tout allait bien, hein ?
— Aussi simple que d’empiler les vêtements de ma femme dans l’armoire, gronda-t-il en se jetant sur moi.
Je donnai un coup de pied dans un morceau d’ordure qui traînait et pris la fuite.
— Reviens ici ! rugit-il en me poursuivant.
La pluie faiblissait, mais la rue pavée était glissante et traîtresse. Je ruisselai en courant, faillis glisser à plusieurs reprises dans les virages. Rien ne l’obligeait à me courir après, et pourtant il le fit. Il tomba deux fois, se releva aussitôt et réduisit l’écart. La malédiction ralentissait aussi ma course.
— C’en est fini de toi, le voyant.
Je me rendis compte qu’un cul-de-sac m’attendait devant. Derrière moi, l’homme s’avançait, le couteau à la main.
La pluie avait cessé pendant notre poursuite. Elle n’avait pas duré longtemps, mais nous étions tous deux trempés. Plusieurs flaques parsemaient le sol de la ruelle étroite. Il les traversa sans y prêter attention.
Il n’y avait plus d’échappatoire. Même les nuages bas, qui avaient fini de déverser leur pluie, semblaient enfermer l’air au-dessus de nos têtes, glissant vers l’est avec le vent. Dans moins d’une centaine de secondes, je volerais à travers eux sans plus avoir de corps.
Je me ruai sur lui, désespéré, mais il bloqua facilement mon coup de poing avec la paume. C’était si simple pour lui qu’un air de surprise traversa son visage.
Un coup lourd me coupa le souffle. Il avait enfoncé son poing dans mon ventre en riposte. Je me pliai en deux de douleur, ce qui lui facilita un coup de pied qui me frappa la face comme une balle. Je heurtai le mur derrière moi et m’effondrai sur le sol.
— Où sont passés Kyle et Willie ? Parle, ou cette boule de cristal deviendra ton nouvel œil, menaça l’homme en tapotant ma joue avec la lame plate de son couteau.
— Aie pitié, dis-je en frottant mon front contre la terre et en me prosternant à ses pieds. Je ne sais rien. — Je passais juste par là, c’est tout. Épargne-moi, et je te donnerai de l’argent. Je t’embrasserai les bottes, si c’est ce que tu veux.
Je vis ses épaules trembler de rire.
— Attends, je me souviens de toi. Tu n’es pas l’homme entretenu de la Princesse Chevalier Écarlate ?
Il me saisit les cheveux et me força à lever la tête.
— Tu veux vivre ?
— Oui.
— Alors amène-la ici.
— …Pour quoi faire ?
— Tu sais très bien. Je vais dépouiller cette salope prétentieuse jusqu’à la foutre nue comme le jour de sa naissance et lui enfoncer ma bite jusqu’à ce qu’elle hurle. Si je la gave assez de drogue, elle sautillera toute seule de plaisir.
Il ricana, imaginant son scénario farfelu. Beurk, je pouvais presque le sentir bander.
— …
— Alors ? Dis quelque chose.
— Voilà ma réponse.
Je lui dressai le majeur juste sous le nez.
— Va te faire foutre et crève, espèce de minable à petite queue né de la merde de ta mère.
Il me frappa. Je finis par embrasser les pavés.
— Eh bien, voilà une réponse bien regrettable. J’allais justement t’épargner !
Le couteau de l’homme monta. Son expression devint hideuse.
— Voilà ta destinée… il va pleuvoir du sang aujourd’hui !
La lame s’éleva assez haut pour capter la lumière du soleil et éclairer mon visage.
Il la retourna en prise de revers et la balança vers moi. J’attrapai son poignet de côté et l’écrasai. Le visage de l’homme parut soudain très stupide. Il ne comprenait pas pourquoi son poignet était brisé ni pourquoi le sang giclait partout.
— Mon bras… mon bras !
La douleur finit par atteindre son cerveau. L’homme hurla et se cambra, ce qui me laissa le temps de me relever. Un rayon de soleil perça les nuages et frappa mon dos.
— Je t’avais prévenu d’aller étendre ton linge.
En fin d’après-midi, la pluie cesse vite, et les nuages se dissipent tout aussi rapidement. À force d’observer l’état du soleil et des nuages, j’avais appris à lire leurs humeurs.
Je laissai tomber mon poing sur l’homme recroquevillé sur sa main brisée. Son crâne craqua. Il mourut sur les pavés, sans même avoir eu la chance de pousser un dernier cri.
— Voilà qui fera de cette journée la pire de ta vie.
Pour moi, prévoir le temps relevait du même art que la divination.
Une fois le corps correctement pris en charge, je rentrai enfin chez moi. Quelqu’un m’attendait devant la porte.
— Tu es trempé.
Son Altesse la princesse chevalier était rentrée. Mais pourquoi se tenait-elle dehors ?
— J’ai laissé ma clef à l’intérieur. Je t’attendais pour que tu viennes m’ouvrir, dit-elle en m’essuyant le visage avec un mouchoir.
Un parapluie était adossé au mur près de la porte. Apparemment, elle avait attendu sous la pluie tout ce temps.
— Bon retour. Tu n’avais pas froid ?
Je m’avançai pour la prendre dans mes bras, mais Arwin garda ses distances.
— Qu’est-ce que tu faisais, et où étais-tu ?
— Hein ?
Mes vêtements étaient toujours en lambeaux, et la pluie avait dû lessiver toutes les éclaboussures de sang. Peut-être que ce n’était dû qu’à mes habits mouillés.
— Quelle est cette odeur ? C’est infect.
Visiblement, j’avais du mal à la détecter : mon nez s’était engourdi. C’était le désodorisant que Bradley m’avait donné. Arwin porta la main à son nez, la mine renfrognée.
— Fais quelque chose. Mon estomac va virer au cauchemar.
— Bien sûr… beurk !
La solution médicinale avait sans doute affaibli la carapace de l’insecte, car au moment où je sortis la chose noire, je l’écrasai entre les doigts et un liquide jaune se répandit dans ma paume. C’était répugnant. Je l’essuyai sur le mur, mais cela n’enleva pas la puanteur.
Je me tournai vers le puits pour me laver les mains, quand un insecte traversa mon champ de vision. En fait, ils étaient nombreux. C’était la même bestiole, et leur nombre augmentait. Avant même que je comprenne ce qui se passait, des dizaines d’entre elles venaient autour de moi.
— Qu’est-ce que c’est, Matthew ?!
— Beurk ! Dégagez ! Ouste !
Peut-être étaient-ils attirés par les liquides corporels de leurs congénères.
— Fais quelque chose, Matthew !
— J’essaie !
Je jetai le cadavre d’insecte écrasé par-dessus la clôture, mais l’odeur de ses entrailles restait collée à ma paume, si bien qu’ils continuaient à se ruer sur moi.
— Je n’ai pas le choix.
Arwin prit la clef de la maison et sauta à travers l’embrasure.
Incroyable. Elle venait de me claquer la porte au nez.
— Attends, Arwin. Ouvre !
— Pas avant que tu te débarrasses de ces insectes dégoûtants ! me réprimanda la princesse chevalier depuis l’autre côté de la porte.
Je me lavais les mains encore et encore, sans parvenir à chasser la puanteur, si bien que je dus passer la nuit dehors jusqu’à ce que les bestioles finissent par s’en aller.
Bradley paierait pour m’avoir refilé cette saloperie. Souviens-toi de mes mots.
Pardonnez cette présentation un peu tardive. Je m’appelle Matthew.
J’étais autrefois un aventurier connu sous le nom de Dévoreur de géants. À la suite de certaines circonstances malencontreuses, je perdis ma force, et j’errai jusqu’à ce que je finisse par m’installer ici, à Voisin-Gris.
Aujourd’hui, je suis l’homme entretenu de la princesse chevalier et son unique corde de survie, servant principalement de corde destinée à ceux qui voudraient lui nuire.