THE INSIPID PRINCE T2 – CHAPITRE 3 PARTIE 5
Troubles dans le Sud (5)
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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
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— Fuu…
Seul dans ma chambre du château d’Albatro, je respirai à pleins poumons. J’étais à bout. Depuis que j’avais échangé ma place avec Leo, combien de souffrances avais-je endurées ? Honnêtement, j’étais fatigué. Me forcer à agir était devenu trop pénible.
— Je me demande ce que fait Leo en ce moment…
Je m’inquiétais pour eux. Elna était là, ce qui me rassurait un peu, mais tant que je devais me comporter comme Leo, eux aussi devaient jouer le jeu. Leo aurait plus de mal que moi, j’en étais certain. Se comporter en bon à rien n’était pas dans sa nature, il n’avait pas une once de paresse en lui. Il est naturellement difficile de faire quelque chose dont on n’a aucune expérience.
— Bon, ça ne sert à rien de s’inquiéter tout seul…
Je ne pouvais rien faire d’autre que leur faire confiance. Mais j’avais autre chose en tête. Le dragon des mers. Léviathan. Sans aucun doute un monstre qui dépassait la classe S. Deux façons de le vaincre rapidement me venaient à l’esprit : partir le combattre en tant que Silver, ou demander à l’Empire l’autorisation que l’Empereur accorde à Elna le droit d’utiliser son épée sacrée. Laquelle choisir ?
Silver n’avait aucune raison de venir dans le sud, et nous n’avions même pas encore soumis de demande à la Guilde. Quant à l’autorisation impériale, il faudrait du temps pour l’envoyer et attendre une réponse. Les deux options étaient loin d’être idéales.
— Que dois-je faire ?
Alors que je réfléchissais à mes options, quelqu’un frappa à la porte.
Laissez-moi tranquille, pensai-je en ajustant mes vêtements froissés et mes cheveux en bataille avant d’aller ouvrir.
— Entrez, je vous en prie.
— C’est Eva. Je voulais vous remercier pour tout à l’heure.
La personne qui entra dans la pièce était Eva, vêtue d’une robe. Elle avait donc repris conscience. J’aurais préféré que cela arrive plus tôt, cela m’aurait épargné bien des efforts. Je cachai mes véritables sentiments et lui adressai un sourire aimable.
— L’important, c’est que vous soyez saine et sauve, princesse Eva. Êtes-vous déjà suffisamment remise pour marcher toute seule ?
— O…oui… euh… merci beaucoup de m’avoir sauvée. Tout le monde m’a dit que nous avions été sauvés grâce au prince Leonard. Ils m’ont aussi dit que vous étiez très gentil et courageux.
— C’est exagéré. Ce sont les membres de mon équipage qui ont tout fait pour sauver les survivants, y compris vous. Si vous voulez féliciter quelqu’un, c’est eux qui le méritent.
— Alors… en tant que sœur aînée de Julio, permettez-moi de vous exprimer ma gratitude. J’ai entendu dire que vous aviez plongé dans la mer sans hésiter pour le sauver. Plonger dans un endroit où un dragon des mers pouvait se cacher n’était absolument pas à la portée de tout le monde. Vous avez été très héroïque d’agir ainsi.
— Ce n’est rien, je me suis juste laissé emporter par la situation.
Eva sourit gentiment à ma réponse, et mes joues se raidirent aussitôt. Cette scène, je l’avais déjà vue maintes fois, mais du côté des spectateurs. C’était l’expression fiévreuse que prenaient les nobles dames quand Leo accomplissait un exploit. Eva réagissait de la même façon. Elle rougissait, en somme, pour Leo qui avait sauvé son peuple sans craindre le dragon des mers.
Ne me regarde plus avec cet air passionné. Je suis Arn, et ça me met vraiment mal à l’aise.
— Au fait, comment va le prince Julio ?
— Il vient de reprendre conscience. Il voulait que je vous remercie de lui avoir sauvé la vie. Il a dit que vous étiez le prince idéal et qu’il voulait devenir comme vous un jour.
— Ah, vraiment…
La sœur aînée était tout excitée tandis que le petit frère n’avait qu’admiration pour Leo. C’était mauvais. Si nous échangions nos places, cela allait devenir très compliqué. Devais-je la pousser à me détester ? Non, impossible. Je ne pouvais rien faire de trop visible sur le territoire d’Albatro, sous peine qu’ils remarquent l’échange. Mais si je continuais à agir comme Leo, elle allait tomber encore plus amoureuse, et j’avais déjà vu ce genre de chose se transformer en véritable sentiment.
Les yeux d’Eva étaient déjà rivés sur un prince cool d’un grand pays. Rien d’inhabituel à cela. Les filles de son âge préféraient souvent les garçons rêveurs et faciles à aimer, et Leonard Lakes Adler correspondait parfaitement à ce profil. Prince, beau, gentil, et capable de tout faire. Je n’étais pas en reste sur les trois premiers points, mais le dernier me distinguait sans conteste de lui.
J’avais le même visage, et pourtant personne ne m’avait jamais dit que j’étais beau.
— Prince Leonard, au lieu de rester sur le seuil… puis-je entrer ?
— Euh, ah…
Elle est étonnamment audacieuse.
Cette fille. Elle est peut-être du genre qui me met mal à l’aise.
Le traumatisme qu’Elna m’avait causé étant jeune m’avait rendu peu à l’aise avec les femmes insistantes. Elna elle-même, je la gérais tant bien que mal, parce que c’était une amie d’enfance et que je connaissais sa façon de penser. Mais quand une fille que je ne connaissais pas bien m’abordait avec autant d’audace, je ne savais tout simplement pas comment réagir.
— Ah, je vous dérange ?
— Non, euh… J’étais en train de rédiger un rapport urgent… mais votre proposition est très tentante, Princesse Eva.
— Oh…
Le visage d’Eva rougit et elle le cacha entre ses deux mains.
Arghhh… Que faire avec elle ?
J’étais sorti jouer en ville bien des fois, j’avais même fréquenté des femmes. Mais jamais on ne m’avait abordé de manière aussi directe. Pas une seule fois. Je ne savais pas comment la repousser poliment, et tant que je jouais le rôle de Leo, je ne pouvais rien faire qui puisse ternir sa réputation.
— Je suis désolé de vous avoir dérangée. Je repasserai vous voir. Que diriez-vous d’un repas ensemble la prochaine fois ?
— Si mon emploi du temps le permet, avec plaisir.
Je lui donnai une réponse sans risque avec un sourire, et dès qu’Eva fut partie, je fermai rapidement la porte.
— Merde, merde, merde… C’est pas bon…
Comment vais-je expliquer ça à Leo ? « Désolé, la princesse est tombée amoureuse de toi ? Non, non, ça ne va pas du tout. »
Je devais la sortir de là d’une manière ou d’une autre. Elle admirait simplement le prince qui lui avait sauvé la vie, ainsi que celle de son frère. Si je ne faisais rien d’inutile, ses sentiments devraient se calmer.
— Calme-toi, Arn. Tout va bien. Plutôt que de t’inquiéter pour ça, n’as-tu pas un problème plus important à régler ? Allons-y.
Avec cette détermination, je me dirigeai vers le bureau. Pour l’instant, j’étais Leo. Je devais envoyer une lettre à l’Empire pour rendre compte de la situation. Mais comment m’y prendre ? Leur dire que nous avions échangé nos places ?
Non.
Les hautes sphères de l’Empire comprendraient alors que tout ce que Leo avait accompli jusqu’ici était en réalité mon œuvre, et sauraient que j’étais capable de jouer son rôle. Ce serait mauvais. Très mauvais. Je voulais qu’ils continuent à me sous-estimer encore un peu. Je n’avais pas d’autre choix que d’écrire le rapport en tant que Leo.
— Si j’étais Leo, comment rapporterais-je cela ?
La situation aurait certainement changé d’ici à ce que le rapport leur parvienne. Je devais donc décrire la situation actuelle et y joindre mes prévisions. L’apparition du dragon des mers risquait fort de causer des dommages à l’Empire. Demander à mon père la permission d’utiliser l’épée sacrée, au nom des bonnes relations avec Albatro en tant qu’ambassadeur plénipotentiaire ? Ce serait une piste. Dans le pire des cas, d’ici là, l’un des pays du sud aurait peut-être déjà disparu. Une perspective assez effrayante.
— Ce serait bien qu’ils se dépêchent de faire une demande à la Guilde… mais c’est probablement impossible.
Le Grand-Duché d’Albatro possédait un commerce maritime florissant et une marine puissante, mais son armée laissait beaucoup à désirer. Rondine, c’était l’inverse : une armée redoutable, une marine négligeable. C’est pourquoi Rondine attaquait toujours par voie terrestre, et qu’Albatro, pour lui faire face, empruntait troupes et armes aux pays avec lesquels elle entretenait des relations étroites. Riche en apparence, elle ne l’était pas tant que ça. Pas pauvre non plus, mais si elle faisait appel à la Guilde pour vaincre le dragon des mers, elle aurait du mal à emprunter ailleurs par la suite. C’est pourquoi elle ne put pas s’en remettre à la Guilde dès le début.
Albatro se retrouvait prise entre le dragon et Rondine. Si elle parvenait à régler le problème Rondine, elle pourrait se concentrer sur le reste.
— Pour l’instant, je dois m’occuper de Rondine.
Ainsi, la marche à suivre fut décidée.
Fort de mes prédictions sur les événements à venir, je commençai à rédiger un rapport à l’intention de l’Empire.