SotDH T9 - INTERLUDE

Le Jour de Repos du Démon – La Cuisine à l’Ère Taishô

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Septembre 2009.

Le lycée de la rivière Modori, dans la préfecture de Hyôgo, n’était pas particulièrement réputé pour ses résultats scolaires ni pour ses activités extrascolaires, mais il disposait de meilleures installations que la plupart des établissements de la région. Il comptait trois bâtiments scolaires, les bâtiments A, B et C, ainsi qu’un quatrième bâtiment spécial.

La cafétéria, située au premier étage du bâtiment A, était d’une taille assez respectable. Les murs avaient une base blanche, et une grande fenêtre laissait entrer la lumière du soleil, donnant à l’endroit une impression de propreté. À l’heure du déjeuner, la salle se remplissait d’élèves animés.

— Qu’est-ce que tu as pris, Jin-kun ?

— Croquettes0F[1] au curry.

— Ah, j’aurais dû m’en douter. Tu es vraiment un amateur de croquettes, hein ?

Jinya mangeait parfois à la cafétéria, et ce jour-là, il avait pris des croquettes au curry. Il pouvait toujours compter sur la cantine pour proposer des portions généreuses à petit prix. Ses compagnons de déjeuner variaient selon les jours. Parfois, il déjeunait dans une ambiance agitée avec les garçons, et d’autres fois, il mangeait en écoutant les problèmes occultes de quelqu’un. La plupart du temps, cependant, il mangeait avec Miyaka et Kaoru.

— Dis donc… Maintenant que j’y pense, tu manges tout le temps des plats occidentaux, non ?

Kaoru pencha la tête, semblant intriguée par le choix culinaire de Jinya.

Elle le connaissait depuis à peu près le début de l’année scolaire, bien que lui la connaisse depuis un peu plus longtemps, et elle était donc relativement au fait de sa situation. Cela lui paraissait étrange qu’un vieil homme de plus de cent ans commande des plats non japonais comme le curry.

— C’est vrai. Et il mange des sucreries comme si c’était tout à fait normal aussi.

Miyaka porta son index à ses lèvres, l’air pensif.

— Pas vrai ? Tu ne te forces pas à manger de la nourriture moderne, quand même, Jin-kun ?

Toutes deux semblaient penser que la nourriture du Japon d’autrefois se composait principalement de poisson, avec des douceurs à base de haricots azuki en guise de dessert. Elles lui lancèrent des regards bienveillants et inquiets, craignant qu’il ne se force à consommer des plats étrangers du monde moderne. Leur inquiétude était bien entendu inutile.

— Pas du tout. La cuisine occidentale me convient très bien. D’ailleurs, le curry existe depuis l’ère Meiji. Un homme de mon âge y est sans doute plus habitué que vous deux.

Les jeunes filles tressaillirent et se regardèrent, les yeux écarquillés, ce qui lui arracha un léger rire.

— Je me souviens même d’un article qui recommandait de manger le curry avec des choses comme des oursins ou des algues. Il y a aussi eu une période où la soupe miso au curry faisait fureur.

Se sentant d’humeur, il se mit à parler longuement. Il évoquait souvent l’ancien monde avec la jeune fille de la bibliothèque, mais divaguer parfois sur le passé avec ces deux-là n’était pas désagréable non plus.

 

***

 

— Quelle corvée… marmonna Ikyuu, d’un ton profondément ennuyé.

Il avait rejoint le camp d’Eizen parce que le vieil homme complotait pour renverser le monde de l’ère Taishô, et il s’était dit qu’il y trouverait quantité d’occasions de se battre à sa guise. Mais les attentes dépassaient souvent la réalité. Ils étaient coincés à préparer le prochain affrontement, ce qui laissait à Ikyuu des tâches ingrates comme rassembler de la nourriture pour Eizen ou protéger Furutsubaki. Ce n’était pas pour cela qu’il s’était engagé.

Il savait que tout cela était nécessaire dans l’ensemble du plan, mais sa frustration n’en était pas moins réelle. Et alors, il buvait. Eizen n’avait aucun ordre à lui donner pour le moment, si bien qu’il s’assit sur la véranda et enchaîna les verres malgré l’heure encore matinale.

— Boire si tôt ?

Voilà l’une des sources de ses frustrations.

Il tourna la tête et vit une femme s’approcher, puis grimaça. Ne pas pouvoir se battre librement comme le démon qu’il était déjà suffisamment frustrant, mais devoir en plus jouer les nourrices pour un démon nouvellement né ne faisait qu’aggraver son irritation. Il avait l’impression que toutes les corvées pénibles lui étaient refilées.

Il soupira, l’odeur de l’alcool lourde sur son haleine. Pour une raison quelconque, cela la fit sourire. Son agacement n’en fut que plus vif, et il perdit toute envie de boire.

— Qu’est-ce que tu me veux ?

— Oh là là. Je n’ai même pas le droit de dire bonjour ?

Elle avait les cheveux courts et donnait l’impression d’une jeune fille pleine de vivacité. Sa voix, cependant, resta douce et glaciale, en décalage avec son apparence. Elle devait avoir le milieu de l’adolescence, mais sa petite taille et sa silhouette frêle la faisaient paraître encore plus jeune.

C’était le quatrième démon au service d’Eizen, Furutsubaki, le démon sans traits qu’Ikyuu avait protégé jusqu’à présent.

Tout ce qu’il savait de sa mère, Magatsume, provenait de bribes entendues ici et là. Apparemment, Magatsume était une déesse démoniaque et la cheffe de certains démons, ou quelque chose dans ce genre.

Elle avait dû être une véritable plaie pour les chasseurs d’esprits. Ikyuu éprouvait un certain intérêt pour elle, en tant que démon resté en marge de son époque. Furutsubaki, en revanche, ne manifestait aucun intérêt pour sa propre mère et servait Eizen à la place.

— Boire si tôt dans la journée fait mauvaise impression pour notre maître, Eizen-sama. Aie davantage conscience de ton être.

— De conscience, hein…

Il eut envie de rétorquer que c’était la dernière chose qu’il voulait entendre de quelqu’un qui en manquait cruellement, mais il se retint.

Ikyuu n’aimait pas la Furutsubaki actuelle. Eizen avait manipulé son esprit et lui avait imposé de force l’apparence de Saegusa Sahiro. Il ne restait pas la moindre trace de ce que Furutsubaki aurait dû être. Ni les émotions de sa mère, ni ce qui avait autrefois constitué une part de son cœur. Tout lui avait été arraché, et elle l’ignorait même. Ikyuu la trouvait à la fois pitoyable et irritante.

— Alors, tu te considères comme quelqu’un qui a conscience de sa personne ? demanda-t-il.

— Bien sûr. J’ai conscience d’être née pour servir Eizen-sama.

Ikyuu était un démon à l’ancienne, qui vénérait la force et croyait que risquer sa vie dans un duel était ce qu’il y avait de plus grand. C’était pour cette raison qu’il ne pouvait accepter Furutsubaki, un démon qui avait oublié qui elle était. Il était prêt à la protéger comme il l’avait fait jusque-là, mais il ne pouvait s’empêcher de la détester sur le plan personnel.

— Eh bien, dis donc, tu n’es pas n’importe qui.

— On dirait que tu cherches à sous-entendre quelque chose, mais tu sers Eizen-sama toi aussi, n’est-ce pas ?

— J’imagine.

— Alors, je te prie au moins de dissimuler ton mécontentement pendant ton travail.

— Du mécontentement ? J’suis mécontent de rien du tout.

Son manque de liberté actuel était agaçant, mais supportable. En revanche, la sensation de tenter d’attraper quelque chose pour le voir sans cesse lui échapper était frustrante.

— Je l’espère. J’aimerais que nous nous entendions bien, puisque nous avons tous deux juré fidélité à Eizen-sama.

Elle sourit, sans la moindre hésitation quant à sa loyauté. Ikyuu en fut à la fois mal à l’aise et un peu désolé pour elle, sachant que cette foi n’était qu’un mensonge. Mais il n’avait aucune intention de lui révéler la vérité. Un homme qui prenait plaisir à tuer n’avait pas le droit de dire à quelqu’un d’autre comment exister.

— Ouais, ouais. J’ai aucune envie de me battre entre nous pour rien. J’peux toujours pas encaisser cette ordure de Yonabari, par contre…

— Oh là là. Mais je suis soulagée de savoir qu’au moins nous deux ne serons pas en conflit.

Elle lui lança une petite boîte jaune. Il l’attrapa et grimaça.

— C’est quoi, ce truc ?

— Des caramels mous. Mange-en à la place de boire en pleine journée si tu es si apathique. Vois-y un symbole de la camaraderie que nous venons de sceller.

Elle s’éloigna avec un sourire sarcastique, et il ouvrit la boîte pour y découvrir des bonbons carrés, de petite taille.

En la trente-deuxième année de l’ère Meiji (1890), une petite confiserie située dans une ruelle discrète de Tôkyô commença à fabriquer des confiseries occidentales telles que des guimauves, des crèmes au chocolat et ces caramels mous toujours vendus aujourd’hui.

À l’époque, cependant, les caramels confectionnés selon la méthode américaine d’origine se vendaient mal, et la confiserie tenta donc de modifier le procédé pour l’adapter aux goûts japonais. C’est ainsi qu’en la deuxième année de l’ère Taishô (1913), un nouveau caramel mou vit le jour.

L’année suivante, ils furent conditionnés dans de petites boîtes jaunes, devenues emblématiques et restées inchangées jusqu’à l’ère Heisei moderne. Ce fut un immense succès, qui traversa les époques sans se transformer.

Bon nombre de douceurs occidentales consommées dans le Japon contemporain, comme le chocolat, les biscuits, les guimauves et bien d’autres, se sont imposées durant les ères Meiji et Taishô.

— Des confiseries, hein ?

Démon d’un autre âge, Ikyuu avait eu peu de rapports avec les confiseries au cours de sa vie. Il ne s’intéressait pas aux sucreries nouvellement apparues, et il aurait dû en aller de même pour un démon comme Furutsubaki, qui n’avait pris conscience d’elle-même que récemment. Pourtant, elle savait ce que représentaient les caramels mous.

Cela lui parut étrange un instant, puis il assembla rapidement les pièces du puzzle. Furutsubaki avait absorbé cette jeune humaine, et c’était sans doute de là que provenait ce savoir.

Quelque chose dans cette idée troubla Ikyuu. Furutsubaki n’était ni la fille de Magatsume ni Saegusa Sahiro. Elle n’était rien de ce qu’elle aurait dû être. Elle lui rappelait un peu lui-même, quelqu’un à qui manquait la liberté d’accomplir son désir. Peut-être que l’irritation qu’il ressentait à son égard n’était rien d’autre que le reflet de ses propres frustrations.

Il ricana avec agacement, puis plongea la main dans la petite boîte. Se disant qu’il serait dommage de jeter ce qui devait servir de gage de camaraderie, il en prit un morceau et le porta à sa bouche.

— …Beaucoup trop sucré.

Cette nouvelle ère n’était décidément pas faite pour lui.

Les caramels mous ne se mariaient pas du tout avec l’alcool.

 

***

 

L’influence étrangère se répandit dans tout le Japon durant les ères Meiji et Taishô, entraînant de profondes transformations.

Le secteur industriel prospéra, les transports urbains se développèrent, les divertissements de masse comme le cinéma et les magazines se généralisèrent, et la culture alimentaire du pays fit un bond considérable. L’un des exemples majeurs de cette évolution culinaire fut l’essor de la cuisine occidentale.

— Rouge, jaune… La nourriture est vraiment colorée, de nos jours. C’est presque trop sophistiqué.

— Pff. On dirait un vieil homme, Izuchi.

— La ferme. Je suis plus jeune que toi, non ?

Izuchi et Yonabari faisaient un petit excès pour le déjeuner dans un café d’Asakusa. Ils avaient commandé un riz à l’omelette, composé de riz vapeur enveloppé dans une fine couche d’œufs frits, avec du ketchup par-dessus. C’était le même plat que l’omurice moderne, mais à l’ère Taishô, on l’appelait encore par son ancien nom, riz à l’omelette. Un repas aux couleurs jaune et rouge aussi vives était inhabituel pour l’époque. Izuchi en était quelque peu déconcerté et piqua le plat de sa cuillère, comme pour vérifier qu’il était réel.

— Goûte. C’est bon, dit Yonabari.

— D’accord.

En la septième année de l’ère Taishô (1918), de simples cantines publiques commencèrent à apparaître à Tôkyô, précurseurs des réfectoires populaires que l’on verrait plus tard. Ces établissements publics virent le jour à Kanda, puis furent installés à Kudan et Honjo avant de se répandre dans des quartiers comme Asakusa. Un repas du matin coûtait dix sen, et le déjeuner comme le dîner quinze sen. Un simple plat de nouilles revenait à dix sen, avec un supplément n’excédant pas cinq sen pour des garnitures. C’était un moyen efficace d’obtenir des repas à bas prix, puisqu’il s’agissait d’établissements gérés par l’État.

Beaucoup se souviennent de l’ère Taishô comme d’une période prospère, et il est vrai qu’un certain nombre de personnes firent fortune à cette époque. Cependant, la pauvreté était en réalité largement répandue dans les zones urbaines, ce qui mena à des événements tels que les émeutes du riz. Quelle que soit l’époque, les inégalités économiques existent toujours.

Les cantines furent mises en place pour permettre aux masses défavorisées d’obtenir des repas à faible coût. Mais même ces cantines proposaient désormais à leur menu du pain avec de la confiture et du beurre, du café et du lait, entre autres. La culture occidentale s’était tout simplement infiltrée.

— Hm. Bon, ce riz à l’omelette n’est pas mauvais, dit Izuchi. — Mais c’est minuscule pour un truc qui coûte aussi cher. Ça ne suffira pas à me remplir l’estomac.

— Sérieux. Tu oses en demander plus alors que c’est moi qui régale ?

— Fais pas comme si ça ne sortait pas de la poche d’Eizen-sama de toute façon.

Quelques années après l’apparition des cantines, Tôkyô comptait environ trente mille restaurants en activité. Nombre d’entre eux servaient des plats faciles à manger comme le riz au curry, les escalopes de porc, les croquettes et d’autres mets occidentaux adaptés au goût japonais. Il existait même une chanson populaire de l’ère Taishô qui disait : « aujourd’hui aussi, croquettes ; demain aussi, croquettes. À ce rythme, c’est des croquettes toute l’année. »

En réalité, les croquettes étaient devenues si populaires que la pomme de terre, autrefois considérée comme un légume de luxe, s’imposa comme un aliment de base de l’alimentation japonaise. Elles étaient si appréciées comme accompagnement qu’elles furent, pendant un temps, plus chères que le steak de bœuf. La cuisine occidentale était en général assez onéreuse. Se goinfrer aux frais de quelqu’un d’autre, puis se plaindre comme le faisait Izuchi, demandait un certain culot.

— Ça m’étonne que tu puisses manger ce genre de trucs comme si de rien n’était, dit Izuchi.

— Hein ? Euh… J’imagine que c’est une question d’habitude, puisque je viens souvent ici ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Tu cherches à renverser le monde de l’ère Taishô, non ? C’est étrange que tu continues à manger et à porter des choses modernes.

Les démons rassemblés sous les ordres d’Eizen étaient censés être ceux qui haïssaient ce que représentait l’ère Taishô et voulaient la transformer. Il semblait déplacé à Izuchi que Yonabari apprécie un déjeuner à l’occidentale malgré cela.

Yonabari ne semblait pas comprendre ce qui agitait tant Izuchi, affichant un air perplexe.

— J’aimais déjà le thé autrefois, mais le café n’est pas mal non plus. Oh, et la glace. L’été a changé pour toujours grâce à la glace. Oui, il y a beaucoup de choses à apprécier dans ce nouveau monde.

— Si c’est ce que tu penses, alors pourquoi avoir rejoint Eizen-sama ?

— Je te l’ai déjà dit, non ? Je me contente de me défouler.

Yonabari sourit sans la moindre gêne et continua à manger son riz à l’omelette. La manière dont sa personne tenait la cuillère montrait à quel point Yonabari s’était habitué à la table occidentale. Izuchi avait l’impression de comprendre ce démon encore moins. Yonabari déclarait l’ère Taishô comme son ennemi, tout en en profitant pleinement. Son attitude à moitié désinvolte ne pouvait que l’exaspérer.

— Je suis différent de toi et d’Eizen-san sur ce point, dit Yonabari. — C’est vrai que cette ère Taishô m’a rejeté et piétiné, mais je n’y tiens pas assez pour vouloir bouleverser le monde ou quoi que ce soit du genre.

Yonabari posa les coudes sur la table, un sourire factice aux lèvres, le regard errant.

— Il me manque l’investissement pour vouloir me venger. Je n’ai pas vraiment perdu quelque chose d’assez important pour ça. Je ne suis pas non plus du genre à nourrir des rancunes. Je préfère vivre dans la joie et libre.

Son ton était enjoué et détaché, mais Izuchi ne parvint pas à prononcer un mot. Il sentait quelque chose de sombre dissimulé derrière cette légèreté.

— Mais cette nouvelle ère m’a montré à quel point je suis vide, et ça, je n’aime pas trop. Voilà pourquoi je me défoule. Si je peux embêter un peu ce monde en retour, ça me suffira.

— Yonabari, tu…

— Ah ah, comment en est-on arrivé là, au fait ? Allez, mangeons avant que ça ne refroidisse.

L’atmosphère pesante se dissipa aussitôt, tandis que le démon frivole et à l’ambiguïté assumée retrouvait son attitude habituelle.

Izuchi oublia rapidement le malaise qui avait surgi en lui. Il jeta de nouveau un œil au menu et parcourut les différents plats occidentaux qu’il ne connaissait pas.

Si le temps pouvait transformer le Japon à ce point, alors peut-être que l’étrange inquiétude qu’il ressentait n’était rien, au fond.

— On va bientôt être de nouveau bien occupés, dit Yonabari. — Autant manger tant qu’on le peut.

Les préparatifs d’Eizen étaient presque achevés.

Il n’y avait pas de temps à perdre en sentiments.

 

***

 

Le castella, le konpeitô, le toffee éponge, le tamago bolo, tous étaient considérés comme des douceurs japonaises, mais leurs origines européennes étaient bien connues. Les missionnaires venus répandre le christianisme avaient apporté avec eux des alcools occidentaux, du castella, du caramel, du pain bolo, du konpeitô et bien d’autres choses encore, qui furent partagées avec les Japonais comme de luxueuses merveilles étrangères. Bien entendu, à l’époque, seuls ceux qui détenaient du pouvoir pouvaient se procurer de tels produits. Les douceurs occidentales ne se répandirent véritablement qu’avec la modernisation de l’ère Meiji.

Les gâteaux s’imposèrent assez rapidement comme des mets sucrés courants, et de nombreuses variétés commencèrent à être vendues à partir des années 40 de l’ère Meiji. Les choux à la crème et les éclairs étaient eux aussi classés parmi les gâteaux et coûtaient environ quatre sen pièce. À titre de comparaison, le pain fourré à l’anko ne coûtait qu’un sen à la même époque. Quatre sen représentaient une somme élevée, mais restaient à la portée de nombreuses personnes.

Avec l’avènement de l’ère Taishô, de grandes entreprises commencèrent à produire des choux à la crème, des éclairs, du chocolat, du cacao et bien d’autres choses encore, les rendant plus accessibles. Aller prendre un gâteau et un café dans un café devint une habitude banale pour les citadins.

— Tiens. J’ai apporté des douceurs.

Akitsu Somegorou rendit visite à la demeure des Akase, connue localement sous le nom de Manoir des Hortensias, un paquet à la main. En tant que nobles, les Akase pouvaient régulièrement consommer des confiseries luxueuses que les gens du peuple ne pouvaient pas se permettre aisément. Toutefois, il y avait une friandise en particulier que la jeune fille de la famille Akase, Kimiko, avait longuement réclamée.

— Désolé de te déranger.

— Oh, ce n’est pas un souci. J’avais justement quelque chose dont je voulais te parler.

— Plus tard. Dame Kimiko t’attend en ce moment. Je t’en prie entre.

Les vêtements de domestique que portait Jinya lui allaient étonnamment bien. Dans l’esprit de Somegorou, Jinya resterait toujours le propriétaire d’un restaurant de soba, mais il commençait à s’habituer à le voir ainsi.

Jinya le conduisit non pas vers les quartiers des serviteurs, mais dans le salon du bâtiment principal. Kimiko et Ryuuna s’y trouvaient déjà, attendant avec impatience le cadeau de Somegorou.

— Bonjour, Akitsu-sama, le salua Kimiko.

— Salut, p’tite. J’ai apporté les friandises que j’avais promises.

— Wah ! Merci infiniment !

Somegorou ouvrit le paquet qu’il avait apporté, révélant une pâtisserie composée de pâte de castella renfermant une couche de yôkan. Appelée gâteau Siberia, elle ressemblait à une confiserie japonaise traditionnelle, mais était en réalité fabriquée et vendue par des boulangeries, à partir de la chaleur résiduelle des fours. Cette douceur resta populaire de l’ère Taishô jusqu’à l’ère Shôwa, et l’on disait même qu’elle était la pâtisserie la plus prisée des enfants au début de l’ère Shôwa.

— Alors ? Ça correspond à c’que t’attendais ? demanda Somegorou.

— Parfaitement, répondit Kimiko en hochant vivement la tête. — Il a l’air merveilleux, n’est-ce pas, Ryuuna-san ?

— …Mm ?

Ryuuna ne semblait pas en percevoir l’attrait.

Les gâteaux Siberia étaient relativement coûteux, mais ils n’étaient pas le genre de plaisir luxueux qu’une jeune fille issue d’une famille noble et aisée rechercherait. Somegorou trouva un peu étrange que Kimiko soit presque folle de joie pour une chose pareille.

— T’aimes ça à ce point, hein ? dit Somegorou en la regardant. — Je veux pas être impoli, mais une fille bien née comme toi n’est-elle pas habituée à des choses un peu plus raffinées que ça ?

— Ce n’est pas la question, Akitsu-sama. Les gâteaux Siberia sont « à la mode » en ce moment.

— À la quoi ?

Il se gratta la tête, perplexe.

Avec un sourire en coin, Jinya dit :

— Elle veut dire que c’est la tendance du moment.

Les gâteaux Siberia devinrent populaires à l’ère Taishô parce que l’utilisation d’un grand nombre d’œufs les faisait passer pour des produits de luxe. À ce titre, les cafés et les laiteries en proposaient souvent. Un écrivain célèbre aurait même déclaré : « Passer son temps dans une laiterie et boire un café au lait accompagné d’un gâteau Siberia, voilà ce qui est à la mode ces temps-ci. »

Autrement dit, ce que recherchait Kimiko, ce n’étaient pas tant les gâteaux Siberia eux-mêmes que l’expérience distinguée qui y était associée. Fille très sensible aux tendances populaires, elle souhaitait y prendre part d’une manière ou d’une autre, puisqu’elle ne pouvait pas se rendre elle-même dans une laiterie. Elle gloussa avec excitation.

— J’ai déjà demandé aux domestiques de nous préparer du café au lait. Je vous en prie, n’hésitez pas à vous joindre à nous, Akitsu-sama.

Tout étant prêt, elle se mit dans l’ambiance et commença à se comporter comme l’une de ces femmes modernes et élégantes. Elle tua le temps avec Ryuuna, assise avec elle sur le canapé du salon, attendant avec impatience que le café au lait arrive.

— T’es quand même une drôle de gamine, hein ? dit Somegorou en se tournant vers Jinya. — Dis donc, pourquoi ne pas simplement l’emmener toi-même dans une laiterie, si ça l’intéresse autant ?

— Tu as perdu la tête ?

Jinya balaya l’idée d’un revers de main. Beaucoup de laiteries servaient de façade à des maisons closes. En tant que tuteur de Kimiko, il ne pouvait pas la laisser approcher de lieux aussi peu recommandables.

— Pff, quelle surprotection… Hé, attends, qu’est-ce que tu fais là ? s’écria Somegorou.

Sortie de nulle part, Himawari était soudain assise sur le canapé avec Kimiko et Ryuuna. Son apparence juvénile aurait dû lui permettre de se fondre naturellement parmi elles, mais le fait de savoir qu’elle était un démon la faisait au contraire ressortir de façon flagrante.

— Pardon ? Sachez que j’ai été dûment invitée par Kimiko-san moi aussi.

— C’est exact. Ce serait dommage de ne pas partager cette expérience avec tout le monde, dit Kimiko.

Les jeunes filles se regardèrent et sourirent. La scène aurait dû être attendrissante, mais Somegorou sentit seulement un mal de tête naître. Il porta une main à son front et soupira.

— J’ai soudain l’impression d’être très fatigué…

— Tu prends de l’âge, dit Jinya.

— Oh, la ferme.

Un démon centenaire était la dernière personne à qui il voulait entendre dire ça. Jinya haussa les épaules, puis lança à Somegorou un regard discret. Celui-ci acquiesça, et tous deux quittèrent la pièce ensemble. L’atmosphère de Jinya changea alors, passant de celle d’un prévenant gardien à celle d’un démon.

— Il y avait quelque chose dont tu voulais me parler ?

— Ouais. Il se passe des trucs étranges.

Somegorou n’était pas venu uniquement pour le plaisir. Le gâteau Siberia n’était qu’un achat secondaire, pris au cours de ses recherches dans divers endroits.

— J’ai fouillé partout, mais j’ai rien trouvé. Il n’y a pas eu d’attaques de démons mineurs ces derniers temps, et les rumeurs de disparitions ont diminué.

Il espérait mettre la main sur un indice menant à Eizen, mais sa recherche n’avait finalement été qu’une simple promenade.

— Je vois. Merci.

— C’est bizarre de se faire remercier quand on revient bredouille. Et de ton côté ?

— Pareil. Rien. On dirait qu’ils nous ont bien eus.

Le regard de Jinya se durcit, teinté d’agacement.

— Tu as une idée de ce qui se passe ?

— Peut-être. Tu te souviens de la façon dont nous étions toujours attaqués par des démons pendant nos enquêtes ? Ils venaient seuls ou par deux, et peu importe combien nous fouillions les environs, ça ne menait à rien. Ces démons étaient très probablement là pour nous faire perdre du temps.

Les démons qu’ils rencontraient n’avaient aucune mission particulière. Ils étaient simplement là pour attaquer quiconque passait. Leur objectif était uniquement de leur donner l’impression que quelque chose de plus important se tramait.

— Donc on nous a envoyés courir après des chimères. Mais on avait déjà envisagé la possibilité qu’ils cherchent juste à nous faire perdre du temps, non ?

Somegorou était assez perspicace pour s’y attendre. Ils avaient mené leurs recherches en acceptant pleinement l’idée qu’on cherchait peut-être simplement à les épuiser.

Jinya secoua la tête, le visage dur comme l’acier.

— Il y a eu de nombreuses fois où les lieux attaqués par les démons ne correspondaient pas aux rumeurs. Les rumeurs elles-mêmes variaient aussi. Certaines parlaient de traces de résistance laissées derrière, d’autres disaient que des gens disparaissaient sans laisser de traces. Je pensais qu’il n’y avait pas de schéma cohérent, mais il y avait peut-être plusieurs schémas à l’œuvre.

Somegorou comprit enfin ce que Jinya voulait dire.

— Tu veux dire que plus d’une personne agissait de son côté, en faisant ce qui lui plaisait ?

— Exactement. Pendant que nous étions distraits, les subordonnés d’Eizen, et Himawari, sont passés à l’action.

Somegorou soupira.

— Je commence à avoir mal à la tête…

Quoi qu’il en soit, les disparitions comme les attaques de démons s’étaient complètement arrêtées. Le camp d’Eizen avait clairement achevé ses préparatifs.

— Et alors ? Tu comptes réprimander Himawari pendant qu’elle est là ou quoi ?

— Inutile. Je doute qu’elle fasse quoi que ce soit qui me nuise. En réalité, révéler ses manœuvres pourrait même se retourner contre nous tous.

— Tu lui fais sacrément confiance.

— Confiance ? Pas vraiment. Je la comprends, c’est tout.

Et Somegorou connaissait suffisamment Jinya pour savoir qu’il n’en dirait pas plus. Pour détendre l’atmosphère, il prit un ton plus enjoué et dit :

— Bon, on se retrouve revenus au point de départ, à attendre que l’autre camp bouge. Inutile de s’inquiéter pour ce qu’on ne peut pas contrôler. Qu’est-ce que t’en dis, on va boire un café ?

— Bonne idée. Le café convient parfaitement à un type comme toi qui ne supporte pas l’alcool, non ?

— Tu comptes vraiment jamais lâcher ça, hein ?

La coupe de saké aux motifs de cerisiers que Jinya lui avait achetée ne servit finalement jamais. Cela l’attrista un peu, mais l’alcool n’était plus la seule boisson réservée aux adultes.

Les souvenirs amers du passé pouvaient désormais être dissipés par le café.

On pourrait dire que passer l’après-midi de cette manière était « à la mode » ces temps-ci.

 

***

 

Tandis qu’il discutait avec Miyaka et Kaoru à la cafétéria, Jinya se remémora des choses qu’il aurait préféré laisser enfouies. À l’époque, il n’avait pas seulement été devancé par Eizen, mais aussi par Yonabari. Il y avait beaucoup de choses qu’il aurait pu mieux faire, mais se lamenter là-dessus aurait été un gâchis de pause déjeuner, alors il mit fin au sujet.

— …Et voilà l’essentiel. La cuisine occidentale et les confiseries existent depuis étonnamment longtemps.

Les deux jeunes filles furent assez surprises. Elles n’avaient aucune idée que des aliments modernes comme le curry, les escalopes de bœuf, le steak, le sukiyaki, les shortcakes, le chocolat, le chewing-gum, les bonbons et bien d’autres existaient déjà aux époques Meiji et Taishô.

— En gros, quand quelqu’un se plaint que les confiseries japonaises sont démodées, on peut lui dire que les pâtisseries occidentales qu’il mange sont peut-être encore plus anciennes ? dit Miyaka.

— Oh, waouh, je n’y avais même pas pensé, rit Kaoru.

Toutes deux semblaient apprécier d’entendre Jinya parler du passé.

— Il y a beaucoup de choses surprenantes que vous ignorez peut-être sur le passé. Vos parents et vos grands-parents ont eux aussi été jeunes un jour, et ils ont sans doute suivi les tendances de leur époque. Demandez-leur quand vous en aurez l’occasion. Vous entendrez peut-être une ou deux anecdotes amusantes.

Jinya connaissait les parents de Miyaka depuis leur jeunesse. L’idée de leur fille les harcelant pour obtenir des souvenirs embarrassants de leurs jeunes années l’amusa un peu.

— Je leur demanderai quand j’en aurai l’occasion, alors. En tout cas, je suis contente de savoir que la cuisine occidentale te convient.

Cela semblait lui avoir pesé sur l’esprit, car le menu de l’école était composé en grande majorité de plats occidentaux. C’était, à vrai dire, presque un miracle qu’une jeune fille aussi gentille soit issue de son père.

— Merci. Cela dit, je dois avouer que certaines des premières choses occidentales que j’ai essayées m’ont pas mal surpris au début.

— Comme quoi ?

— Eh bien… la glace pilée, par exemple. À l’époque d’Edo, en été, la glace était un luxe dont seuls quelques membres de la haute société pouvaient profiter. Ça me fait presque peur de penser qu’un enfant peut aujourd’hui s’en acheter avec son argent de poche.

Une portion de glace pilée coûtait désormais au plus cinq cents yens. Ce n’était plus du tout un produit de luxe. Mais cela n’était devenu possible qu’après le développement de l’industrie de fabrication de glace au Japon. Jinya n’oublierait sans doute jamais la joie qu’il avait ressentie la première fois qu’il avait bu du thé avec des glaçons en été.

— De la glace pilée, hein… Dis, Miyaka-chan ! Vu qu’il fait si chaud aujourd’hui, si on allait tous en manger en rentrant ?

C’était septembre. L’été était passé, mais la chaleur accablante persistait encore. Lorsque la glace pilée fut mentionnée, l’attention de Kaoru se reporta aussitôt sur le sujet.

— Tu veux venir aussi, Jin-kun ? proposa-t-elle.

Depuis toute l’histoire de la pomme d’amour, il avait tendance à être indulgent avec elle. La repousser n’était même plus une option pour lui.  Miyaka approuva également l’idée, et d’autres camarades de classe se joignirent à eux, intéressés. Jinya avait peut-être dépassé le siècle, mais sa vie de lycéen était plutôt agréable.

Il observa avec affection ces adolescents bruyants.

Si quelqu’un lui demandait s’il préférait le présent ou le passé, il serait incapable de répondre. La vie était aujourd’hui pleine de commodités, mais les désagréments d’autrefois avaient eux aussi leur valeur. Pour le moment, toutefois, il comptait bien profiter de ces luxes autrefois inaccessibles, aujourd’hui bon marché.

Manger de la glace pilée sous la chaleur persistante de septembre tout en se remémorant le passé ne lui semblait pas une si mauvaise idée.

[1]La korokke, depuis le néerlandais kroket, reprenant le français « croquette » est une croquette de pomme de terre, généralement faite de purée de pommes de terre, mélangée avec de la viande de bœuf hachée et de l’oignon cuit. Une fois le tout mélangé, on forme des boulettes grosses comme une main, que l’on trempe dans un mélange de farine et de jaune d’œuf, puis dans la panure avant de les faire frire.

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