SotDH T9 - CHAPITRE 3 PARTIE 3

La Nuit de l’Extinction (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Eizen s’avança nonchalamment tandis que le bâtiment s’embrasait autour d’eux. Le comportement indifférent de l’homme immortel tenait davantage de l’orgueil que de l’imprudence, et davantage de l’arrogance que de l’orgueil. Il considérait le combat comme déjà terminé et ne se méfiait de rien. Cela signifiait qu’il offrait de nombreuses ouvertures à une attaque.

— Gah ?!

Jinya bondit et frappa sans la moindre hésitation. Son attaque surprise transperça le cœur d’Eizen, lui ôtant une vie de plus.

Bien qu’ils étaient tombés en disgrâce, les Nagumo demeuraient une lignée renommée de chasseurs d’esprits. En toute logique, Eizen aurait dû pouvoir réagir à n’importe quelle attaque surprise médiocre. Il possédait assurément les techniques pour soutenir son arrogance. Et pourtant, il ne put esquiver.

Jinya était trop rapide, s’élançant comme une balle et arrachant le cœur d’Eizen sans hésitation.

Les mouvements maladroits que Jinya avait montrés plus tôt avaient disparu, et ceux, fluides, qu’il avait d’ordinaire étaient revenus.

— …Comment ?

— Tu devrais déjà le savoir.

Peu importait que Jinya fût couvert de blessures. Il avait son « épouse » pour le soutenir de l’intérieur.

Esprit… La capacité de mouvoir un corps même si ses os se brisent, si ses organes sont écrasés ou si ses tendons sont sectionnés. Avec cela, je peux enfin me battre convenablement.

De même qu’Eizen se nourrissait des vies humaines, Jinya dévorait les démons. En consommant Kaneomi, il avait acquis son Esprit et pouvait désormais l’utiliser à sa guise.

— Misérable démon… Tu irais jusqu’à dévorer même la lame démoniaque de l’Esprit ?

— En effet. Et j’ai désormais une raison de plus de te vaincre.

La force que Jinya possédait à présent était loin de la puissance pure qu’il avait autrefois désirée. Il s’était chargé d’un poids superflu et avait troublé la pureté de son sabre. Sa lame était lourde, son tranchant émoussé, et elle était devenue bien trop importante pour qu’il puisse s’en défaire.

— Je retrancherai ici et maintenant toutes tes vies.

La demeure continuait d’être engloutie par une conflagration implacable. Instinctivement, tous deux comprirent que la fin approchait.

— Balivernes. Un être comme toi ne peut me vaincre.

Eizen sembla trouver les paroles audacieuses de Jinya risibles. Il lança un regard noir tandis que son cœur transpercé se régénérait.

— Voyons donc lequel de nous deux tombera raide mort.

Quoi qu’il en fût, tout s’achèverait ici, et il n’était donc nul besoin de se retenir.

Un souffle bref retentit. Nul ne pouvait dire de qui il provenait.

Tous deux reculèrent légèrement au même instant. Non pour mettre de la distance entre eux et leur adversaire, mais pour ajuster la portée et s’assurer que leur frappe serait mortelle.

Jinya fendit en diagonale avec Yarai, tranchant de l’épaule d’Eizen jusqu’à la hanche opposée. Le corps desséché d’Eizen fut sectionné, mais il ne s’en laissa pas arrêter. Il avait prévu dès le départ d’exploiter les vies qu’il avait accumulées et de chercher à échanger des coups.

Avant que Jinya ne puisse enchaîner avec une seconde attaque, un miasme noir se forma en lance et le transperça.

— Malgré tous tes grands discours, cela se termine de façon bien décevante.

Eizen sourit avec triomphe, mais Jinya demeura calme.

— Que racontes-tu ? C’est moi qui cherchais à échanger des coups.

La chair à l’endroit où Jinya avait été frappé se corrompit et commença à fondre. En temps normal, cela aurait entravé ses mouvements, mais Kaneomi le soutenait à présent. Jinya ignora la douleur et, grâce à l’Esprit, s’avança en visant le bras droit d’Eizen, celui qui maniait le Hurlement démoniaque.

— Naïf !

Eizen fit pivoter son poignet et para le sabre de Jinya avec netteté. D’un mouvement fluide, il engagea un échange de coups avec lui.

Les Nagumo méritaient leur renommée. Eizen possédait réellement un grand talent au sabre. Bien qu’il fût humain, il maniait avec adresse les assauts de Jinya.

— Qu’y a-t-il ? N’allais-tu pas m’anéantir ?

Le vieil homme esquissa un rictus.

Jinya l’observa calmement et continua de concentrer ses attaques. Il lui arracha plusieurs vies au passage, mais Eizen continua de protéger son bras droit.

Combattant aguerri, Eizen savait parfaitement où résidait sa faiblesse. Bien qu’il disposât de nombreuses vies pour continuer à se régénérer, sans sa lame démoniaque il manquerait d’un moyen efficace de combattre.

— Je ne vois aucune raison de me hâter, dit Jinya d’une voix calme tandis qu’ils échangeaient des coups.

Après avoir dévoré Kaneomi, il s’était juré de vaincre. Mais la seule détermination ne suffisait pas à remporter un combat. S’il pouvait de nouveau se mouvoir, il n’était revenu qu’à son état habituel. Il lui manquait la pression nécessaire pour écraser complètement Eizen.

Pour l’emporter, Jinya devait préparer certains éléments. Le combat à partir de cet instant s’apparentait à un problème de shôgi. Il devait disposer un à un les éléments nécessaires et créer une position insurmontable sur l’échiquier.

— Il y a plusieurs choses que j’ai comprises à ton sujet, Eizen. Premièrement, il te faut un certain temps pour que ta lame produise du miasme. Tu ne peux pas l’utiliser pour créer d’autres attaques tout en t’en servant comme d’un sabre, par exemple.

Le sourcil d’Eizen tressaillit un bref instant. L’hypothèse de Jinya semblait juste. Il lui fallait du temps pour envelopper sa lame de miasme, et il ne pouvait pas soudainement former des lances en se concentrant sur l’échange de coups comme ils le faisaient à présent. Du reste, Jinya avait engagé cet échange sur cette supposition.

— Et que dire…

Eizen tenta de poursuivre, mais il perdit soudain l’équilibre.

Jinya observa la surprise qui saisissait son adversaire. Calme et sans expression, il dit :

Invisibilité et Jishibari. Tu ne peux pas accorder la moindre attention à ce qui t’entoure, n’est-ce pas ?

Il avait poussé Eizen à concentrer son attention sur sa lame alors que son véritable objectif était d’exploiter les chaînes dissimulées autour d’eux, un piège qu’il avait préparé lorsqu’il était à terre.

Eizen vacilla, cherchant à retrouver son équilibre. Un piège aussi simple ne fonctionnerait qu’une seule fois, et Jinya devait en tirer parti.

— Tant que j’y suis, je vais exaucer la requête de Yoshihiko-kun et t’asséner ici un coup solide.

Jinya ramena son bras gauche en arrière. Avec Union, il combina l’Esprit et la Force surhumaine. Son bras gauche enfla tandis qu’une force anormale projetait son poing vers l’avant et l’enfonçait dans le visage d’Eizen. Son crâne fut broyé sans la moindre pitié, mais Jinya ne s’arrêta pas. Il frappa une seconde fois, saisissant Yarai à l’envers pour trancher net le bras droit d’Eizen. La lame Yatonomori Kaneomi vola dans les airs.

— Grrh… sale… démon !

Eizen fulminait.

— Deuxièmement, ton Assimilation te permet de stocker les vies des humains que tu dévores.

Ce n’était pas encore terminé. Eizen tenta de récupérer sa lame démoniaque, mais Jinya l’entrava avec des chaînes et le tira en arrière.

Ils reviendraient au point de départ si Eizen reprenait son sabre, et Jinya n’était pas assez imprudent pour gâcher une telle occasion.

— Troisièmement, la limite du nombre de vies que tu peux stocker est inconnue. Quatrièmement, tu te régénères automatiquement lorsque tu meurs. Ce faisant, même des organes vitaux comme ton cerveau et ton cœur sont restaurés. Tu reviens toujours à ton état normal. Puisque tu te régénères même avec le crâne brisé, cette résurrection doit se produire que tu le veuilles ou non.

Eizen se débattit dans les chaînes et les arracha. Sa force avait augmenté, sans doute sous l’influence corruptrice du Hurlement démoniaque. Jinya avait initialement prévu de poursuivre tandis qu’Eizen resterait immobilisé par Jishibari, mais peu importait.

— Cependant, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que tu as ramassé ta tête après que je l’ai tranchée et que tu l’as remise en place toi-même. Tu as également ramassé et rattaché ton bras plus tôt. Mais lorsque j’ai écrasé ton crâne, il s’est régénéré presque aussitôt.

Tout allait bien. Le plan n’était pas figé, même si Eizen s’était libéré des chaînes.

Jinya pensa que le vieil homme se précipiterait vers son sabre à présent qu’il était libre, mais Eizen se rua sur lui à la place. En avançant, il tira une dague des plis de ses vêtements. Même le plus accompli des combattants devait disposer d’un plan de secours lorsque la situation tournait mal, et cela n’avait rien d’étonnant.

— Péris, vermine !

Eizen cracha ces mots en visant le cœur de Jinya. En contraste avec sa rage, son estoc était précis et maîtrisé.

Jinya envisagea d’esquiver, puis y renonça. Il avait eu besoin de trop d’occasions favorables pour en arriver là. S’il esquivait, Eizen en profiterait pour prendre de la distance et les ramener au point de départ. Il valait mieux accepter d’être frappé. Tant que son cœur, son cou ou sa tête n’étaient pas atteints, il s’en sortirait. Il abaissa son centre de gravité et projeta son épaule droite vers la pointe de la lame qui approchait.

— Gnh…

La lame traversa la peau et la chair jusqu’à atteindre l’os. Il ne laissa pourtant rien paraître sur son visage. Sans interrompre son élan, il percuta Eizen de tout son corps. Il sentit que le coup avait porté. Des os se brisèrent aisément tandis que le corps desséché du vieil homme était projeté en arrière.

Mais Jinya ne s’arrêta pas là. En combinant Esprit et Ruée, il enchaîna d’un coup de poing à pleine puissance, ajustant la trajectoire d’Eizen dans les airs. Il voulait le diriger vers le doma, un espace intérieur au sol de terre battue qui communiquait avec l’extérieur, servant à la fois de cuisine, d’atelier et de réserve. Une demeure aussi imposante possédait un doma à la mesure de sa taille. Avec cela, la moitié de son plan était accomplie.

Eizen vola à travers la pièce et s’écrasa contre une grande jarre en terre cuite disposée dans le doma. À l’intérieur ne se trouvait pas de l’eau, mais une huile épaisse et visqueuse.

— Ngh, petit impertinent…

Même après avoir tué Eizen tant de fois, cela ne suffisait pas. Il était impossible d’estimer le nombre de vies qu’il avait accumulées.

— Ngh…

Jinya s’approcha, le bras toujours blessé.

— Où en étais-je… Ah, oui. Autrement dit, les parties non vitales séparées de ton corps se régénèrent lentement, sauf lorsqu’elles sont entièrement écrasées.

Tandis qu’Eizen tentait de se relever, Jinya forma une main en pointe avec sa gauche et transperça sa poitrine. « Enfin », songea Jinya en affichant un sourire assuré.

— Cinquièmement, il existe ainsi un ordre de priorité dans ce qui est régénéré, et tu ne peux pas le modifier !

Jinya serra une partie du poumon et de la trachée d’Eizen tandis qu’il refermait son poing autour du cœur et tirait de toutes ses forces.

Le cœur palpita d’une manière écœurante dans sa main. Une béance rouge fut laissée dans la cage thoracique déchirée d’Eizen, vidée de son contenu.

Le cannibale, Eizen, cracha du sang et ricana.

— Et… alors…?

Jinya ne pouvait pas réellement distinguer ses paroles après qu’on lui ait arraché les poumons et la trachée, mais il en devina le sens. Seul un souffle rauque et brisé s’échappait des lèvres d’Eizen, mais son regard se posait sur Jinya avec mépris, se moquant de lui pour sa victoire apparente alors qu’il ne tarderait pas à se régénérer une fois encore.

— Tu as dit que ton pouvoir s’appelait Assimilation… Ce n’est sans doute qu’une coïncidence, mais je ne peux m’empêcher d’y voir une forme de destinée.

Jinya ne prêta aucune attention au regard d’Eizen et mit de la force dans son bras gauche. Ils en étaient aux derniers coups de leur problème de shôgi.

— Ma propre capacité est semblable en ce qu’elle me permet de prendre à ceux que je dévore. Mais elle a un autre usage. Je peux assimiler ma chair à celle d’un autre.

Le bras gauche de Jinya lui avait en réalité été donné de cette manière. Après de longues années d’expérience, il pouvait désormais reproduire ce que le démon de la Force surhumaine avait accompli.

Eizen esquissa un sourire en entendant l’explication de Jinya. Son cœur était déjà en train de se régénérer. Une fois entièrement restauré, il pourrait contre-attaquer aussitôt… du moins le pensait-il. Juste avant que son cœur ne retrouve complètement sa forme, une lame le transperça de nouveau.

— Guagh ?!

Il ne comprenait pas ce qui s’était produit, et la confusion se peignit sur son visage. Jinya le regarda et laissa échapper un souffle de soulagement.

— Mon sang fait partie de moi… et il fait désormais partie de toi. Ma Lame de Sang ne quittera jamais ton corps.

Cela avait pris du temps, mais c’était l’échec et mat.

— Si j’écrase ton cœur, tu le régénéreras simplement. Mais ton corps donne la priorité à certaines régénérations avant d’autres, et je suis prêt à parier que les éléments les plus essentiels à la survie, comme ton cœur, passent en premier.

Eizen se débattit et se tordit, produisant un son trop rauque pour être qualifié de cri. Il avait l’air pitoyable, mais Jinya ne montra aucune pitié. Il trancha les bras du vieil homme, puis ses jambes. Cette fois, c’était Jinya qui le dominait du regard.

— Puisque tu ne contrôles pas consciemment ta résurrection, tu ne devrais pas pouvoir modifier l’ordre dans lequel tu te régénères. Par conséquent, tant que ton cœur n’est pas complètement restauré, des éléments comme tes poumons et ta trachée ne peuvent pas non plus se régénérer. Mais mon sang fait désormais partie de toi. Il ne sera pas éliminé lors de ta régénération, ce qui signifie que ma Lame de sang restera dans ton cœur.

Cela signifiait que le cœur d’Eizen serait lacéré par la lame de sang à chaque régénération. En empêchant une seule partie de guérir complètement, toute sa capacité de résurrection était rendue inutile.

— Je dois remercier Yoshihiko-kun. Cela m’épargne quelques efforts.

La famille Nagumo se dressait à l’opposé de tout ce que représentait l’ère Taishô. Leur demeure n’utilisait pas l’électricité et s’éclairait encore à l’aide de lanternes de papier et de bougies. La grande jarre en terre du doma était remplie d’huile pour les lampes et se trouvait là depuis longtemps. Elle était toutefois plus pleine qu’elle n’aurait dû l’être, sans doute grâce aux préparatifs de Yoshihiko.

Jinya versa généreusement de l’huile de lampe sur Eizen, puis lui lança calmement une flamme.

— Échec et mat.

Les yeux d’Eizen s’écarquillèrent. Il comprenait ce qui se produisait, mais sans bras ni jambes, il ne pouvait fuir. La flamme atteignit son corps imbibé, et il s’embrasa aussitôt, sa peau se consumant. L’odeur de chair brûlée monta aux narines de Jinya.

L’huile entreposée dans la maison était sans doute de l’huile de camélia, tsubaki abura. Elle était utilisée dans les rites shintô ainsi que pour les lampes. Elle ne brûlait pas assez fort pour faire fondre le sang, mais c’était précisément l’objectif.

— Rien ne se régénérera tant que ton cœur ne le fera pas. Je me demande combien de fois tu pourras mourir. Incapable de respirer, tu étoufferas. Tu brûleras vif. Et j’imagine que tu te videras aussi de ton sang. Et chaque fois que tu te régénéreras, ton cœur sera aussitôt transpercé. Parfait. Continue donc à te régénérer et à mourir encore et encore jusqu’à épuiser toutes tes vies.

…Ne t’inquiète pas. Je resterai ici jusqu’à la fin.

Eizen se débattait sous la douleur d’être brûlé vif et de ne pouvoir respirer, mais il ne pouvait y échapper. Incapable de contrôler les conditions de sa résurrection, il mourait, se régénérait, avait le cœur transpercé, puis mourait de nouveau. Le cycle tortueux se répétait, et il ne pouvait même pas perdre connaissance.

— Impossible… Moi… vaincu par un simple démon ?!

Jinya comprenait les cris sans voix d’Eizen, sans doute parce qu’ils partageaient certains points communs. Il n’approuvait ni ne cautionnait les actes du vieil homme, mais il comprenait le chagrin qu’il portait. Il comprenait le cœur d’Eizen plus qu’il ne l’aurait souhaité.

Après avoir appris bien des choses auprès de Furutsubaki, Eizen avait demandé à Seiichirô d’élever Kimiko pour lui. Il avait altéré le corps de Ryuuna, obtenu la lame au Hurlement démoniaque, puis rassemblé des pions utiles. Il voulait atteindre son objectif, même s’il devait pour cela s’appuyer sur des pouvoirs inhumains. Mais il échoua et quittait le monde sans avoir vu son souhait exaucé.

Commettre de tels actes malfaisants n’avait sans doute jamais été son intention. Il voulait simplement restaurer l’honneur de sa lignée autrefois révérée de chasseurs d’esprits. Ce n’était pas qu’ils n’avaient pas su s’adapter à leur époque. C’était l’époque qui les avait laissés derrière elle de son propre chef.

Pourquoi est-ce que nous, chasseurs d’esprits qui avons combattu pour le peuple, sommes oubliés… ?

Eizen voyait dans le monde actuel son propre ennemi. La modernisation apportait de nombreuses nouveautés, mais toutes se payaient au prix de l’ancien. Si l’ère Taishô cherchait à les effacer, alors il se contenterait de combattre et d’effacer l’ère Taishô en retour.

C’étaient les chasseurs d’esprits qui avaient protégé la population durant toutes ces années, et il estimait donc avoir le droit d’user des vies du peuple à sa guise. Il ne souhaitait pas la ruine. Il voulait seulement reprendre ce qu’on lui avait volé et ramener les choses à l’état où elles auraient dû être.

Mais avec le temps, Eizen ne ressentit plus que rancœur. Que voyaient donc les gens dans l’ère Taishoô ? Les commodités du nouveau monde valaient-elles vraiment qu’on piétine ce qui avait existé auparavant ? Il remit sans cesse en question le sens de cette nouvelle époque.

— Je… Je… Ah…

Les lamentations d’un homme rejeté par le monde résonnaient. Même s’il ne pouvait distinguer sa voix, les émotions d’Eizen parvenaient à Jinya.

— Je comprends ta douleur. Les temps changeants m’ont arraché bien des choses à moi aussi. Ce serait mentir que de prétendre que je n’ai pas mes propres griefs.

Jinya était un démon qui avait vécu plus d’un siècle. Il avait déploré les changements du monde plus de fois qu’il ne pouvait les compter. Il y eut par exemple les décrets d’interdiction du port du sabre et de la vendetta.

Lui, qui avait vécu par l’épée, se vit refuser quelque chose d’essentiel à son être. Le passage rapide du temps le laissa, lui et son cœur, en arrière. Les choses qu’il chérissait étaient niées par le nouveau monde à chaque tournant.

— Mais, peu importe à quel point le monde cherche à changer, quelque chose demeure toujours, que ce soit par choix ou par entêtement. Si seulement tu avais trouvé ne serait-ce qu’une seule de ces choses, peut-être aurais-tu connu une fin différente.

Jinya baissa le regard.

Il ressentait de la pitié, peut-être davantage pour eux deux que pour Eizen seul.

Ils se ressemblaient.

Une mort ardente, dans l’oubli, attendait-elle également Jinya ?

— Pour les Nagumo… Je… Pourquoi… Kazu…sa…

Jinya n’entendait plus la voix rauque d’Eizen.

Son cœur ne se régénérait plus correctement.

Ses derniers instants approchaient.

— Même si je peux comprendre, je ne te ferai aucune grâce. Disparais ici, spectre de l’ancien monde.

Dans un fracas assourdissant, la demeure s’effondra.

Ainsi s’éteignit la famille Nagumo, lignée ayant perduré depuis l’époque de Heian.

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