SotDH T9 - INTERMÈDE
Le Sabre Démoniaque
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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À l’époque des Provinces en guerre, un forgeron nommé Kaneomi épousa une démone appelée Yato et utilisa son sang pour forger des lames démoniaques artificielles. Il donna à chacune des quatre lames qu’il créa le nom de « Yatonomori Kaneomi », et chacune en vint à porter sa propre capacité démoniaque. Parmi elles, la lame du Hurlement démoniaque était associée à une légende particulière. On racontait qu’un gardien de la province de Harima s’en était servi pour abattre un démon sauvage et gigantesque d’un seul coup. Peut-être n’était-ce que le destin si cette lame démoniaque, conçue pour pourfendre les démons, était finalement tombée entre les mains des Nagumo.
Jinya ne fut pas le seul à entendre des rumeurs selon lesquelles cette lame avait rejoint les Nagumo. Okada Kiichi en avait eu vent lui aussi et se trouvait à Tôkyô pour cette raison précise. Après s’être séparé de son maître, Hatakeyama Yasuhide, Kiichi n’était pas parvenu à s’adapter au monde qui l’entourait. Il refusa d’obéir au décrit d’abolition du port des sabres et erra à travers le pays en vagabond.
Vivre par l’épée était le seul credo auquel Kiichi se tenait. Le monde de l’ère Taishô n’avait pas de place pour son mode de vie étroit et dépassé, mais il demeura fidèle à lui-même et fut fasciné par l’idée de cette lame démoniaque capable d’abattre les démons. Il jugea qu’il pourrait être intéressant d’affronter les Nagumo, chasseurs d’esprits qui s’accrochaient encore à leur identité en cette époque. Autrement dit, Kiichi parcourait les rues sombres d’Asakusa en quête d’un simple divertissement.
— Hm ? Tu es…
Par un pur hasard, il croisa un visage familier. Celui qui marchait là était Jinya, le gardien Yasha pourfendeur de démons qu’il avait jadis affronté en duel à l’époque d’Edo. Il constata qu’il portait des vêtements à l’occidentale et ne portait aucun sabre sur lui. En guise de salut, il se rapprocha.
Il tira son sabre et visa la gorge de Jinya d’un mouvement fluide. Il fut déçu de voir que Jinya avait cédé face au monde changeant et abandonné le maniement de la lame.
Jinya réagit promptement à l’attaque surprise, reculant d’un pas tout en se mordant la paume de la main pour former une lame rouge. Ses réflexes étaient ceux d’un homme habitué au combat, ne laissant guère d’ouverture.
La lame rouge de Jinya intercepta le coup destiné à sa gorge avant qu’il ne porte. Kiichi se glissa sur sa gauche et frappa de nouveau. Comme s’il avait anticipé le mouvement, Jinya tordit son corps pour effectuer un coup horizontal.
— Keh, keh keh.
Kiichi laissa échapper un rire. Il fit glisser son sabre contre le plat de celui de Jinya et en modifia doucement la trajectoire. Puis il porta une estocade vers le cœur de Jinya, sans la moindre retenue. Si Jinya mourait ici, cela aurait aussi son charme.
Jinya répondit en faisant apparaître un sabre court rouge dans sa main gauche. Il ne s’agissait pas d’une posture improvisée à la hâte pour manier deux lames. Il avait une certaine habitude du combat à deux sabres, et ses mouvements étaient fluides.
La pointe de Kiichi dévia légèrement et perça l’épaule gauche de Jinya au lieu de son cœur. Jinya riposta en visant les yeux de Kiichi avec le sabre court. La forme de cette lame était grossière, sans doute parce qu’elle avait été façonnée en plein combat. Elle pouvait être améliorée. Mais les mouvements de Jinya étaient plus aiguisés, et ses attaques plus variées qu’à l’époque d’Edo. Sans être pleinement satisfait, Kiichi s’était amusé. Il esquiva le sabre court, mit fin à l’échange d’une légère entaille sur la poitrine de Jinya, puis laissa échapper un souffle.
— Ainsi donc, le Yasha.
— M’as-tu attaqué uniquement pour dire cela ?
Blessé, Jinya lança à Kiichi un regard chargé d’amertume.
Kiichi encaissa sans sourciller toute l’hostilité de Jinya et rengaina son sabre.
Jinya fit disparaître ses lames rouges en réponse, tout en conservant la distance entre eux. Il garda son poids sur la jambe gauche légèrement en retrait, prêt à se mouvoir.
— Okada Kiichi… Que fais-tu ici ?
— Je ne fais que me promener, rien de plus. J’ai entendu dire qu’une certaine famille de porteurs de lames démoniaques, dans les environs, était entrée en possession d’une épée capable de pourfendre les démons.
Un changement passa sur Jinya. La colère qui émanait de lui s’apaisa.
— Que comptes-tu faire ?
— Compter ? Je ne songe qu’à tuer.
S’il avait été capable de réflexion plus profonde, il aurait sans doute trouvé un moyen de s’adapter à son époque. Mais il ne l’était pas. Il demeurait un simple meurtrier sans place dans le monde, poursuivant uniquement la voie du sabre où qu’il aille.
— Je vois. Tu es bien ce genre d’homme, murmura Jinya, comprenant que Kiichi disait la vérité.
Les deux hommes se ressemblaient, tous deux doués pour tuer et pour rien d’autre. Jinya réfléchit un instant tandis que son animosité diminuait encore.
— Écoute. J’ai une proposition à te faire…
Il se mit à lui raconter les actes malfaisants de Nagumo Eizen. Il lui expliqua comment Eizen utilisait de jeunes filles et des innocents dans ses desseins afin de renverser le monde actuel, puis lui demanda son aide pour l’arrêter.
Kiichi ne portait aucun intérêt particulier au sort des démons ni aux efforts d’un chasseur d’esprits pour rendre à sa famille sa gloire passée. Mais il comprenait qu’il existait des êtres qui devaient être tués, et cela lui suffisait.
— Je peux te payer. Tu n’auras qu’à tuer.
— Voilà qui me convient parfaitement. Très bien, j’accepte.
Kiichi accepta le travail sans même demander quelle serait la récompense.
Il comprenait qu’une inimitié personnelle opposait Jinya à Eizen et n’avait aucun désir de s’emparer de la proie d’un autre. Mais cela faisait longtemps qu’on ne lui avait pas demandé de tuer, et il ne pouvait s’empêcher d’en être intrigué.
Okada Kiichi s’était contenté, au départ, d’être curieux au sujet de la lame Yatonomori Kaneomi détenue par les Nagumo, mais ce simple passe-temps s’était transformé en quelque chose de bien plus divertissant.
Un accord fut conclu. Aucune confiance n’existait entre les deux démons, et pourtant chacun était certain que l’autre ne le trahirait pas.
Avec une pointe d’ironie, Kiichi demanda :
— Dis-moi, ô Yasha. Pourquoi cette lame démoniaque ensorcelle-t-elle ton cœur à ce point ?
Jinya avait réagi plus tôt lorsque Kiichi avait mentionné pour la première fois la lame Yatonomori Kaneomi. Il n’était pas un homme exempt d’impuretés, mais Kiichi trouvait intéressant de voir à quel point la lame troublait davantage encore son esprit.
— Parce que c’est quelque chose que je dois récupérer, quoi qu’il en coûte, cracha Jinya.
Il y avait dans sa voix une émotion différente de celle qu’il exprimait à l’égard d’Eizen.
Il n’en dit pas davantage, et Kiichi ne chercha pas à en savoir plus.
Jinya était, comme autrefois, accablé et submergé par un trop-plein de fardeaux. Son manque de retenue amusait Kiichi, et pourtant il ne détestait pas la manière dont Jinya continuait d’avancer malgré tout ce qu’il portait.
Tout cela se produisit un mois avant la réception organisée par les Nagumo. Le combat fatidique de Jinya contre Eizen prit finalement fin, mais la lame démoniaque en question fut dérobée par un démon nommé Yonabari.
Bien qu’il eût l’occasion de tuer Yonabari, Kiichi ne manifesta aucun intérêt et le laissa s’enfuir.
— Keh, keh keh.
Il avait le pressentiment que cette lame démoniaque apporterait la ruine au monde de l’ère Taishô.
Tandis qu’il se divertissait à l’idée d’un avenir proche, le meurtrier venu d’un autre âge afficha un sourire inquiétant.