SotDH T9 - CHAPITRE 2 PARTIE 5

Passés Révolus et Jardins Immuables (5)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Il tendait toujours la main, sans jamais parvenir à saisir ce qu’il désirait.

— Quelle plaie…

C’était une expression favorite d’Ikyuu. Son histoire n’était ni une tragédie trop commune ni un bonheur banal, mais celle d’un simple ennui.

Il était puissant. Il possédait du talent dès le départ, ainsi que le sérieux nécessaire pour s’entraîner comme il le fallait. Il n’hésitait pas à mutiler autrui et n’avait aucun scrupule à tuer. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce qu’il devienne fort, qu’il affronte et tue de nombreux chasseurs d’esprits, puis qu’il finisse, des années plus tard, par éveiller une capacité qui lui était propre.

Mais un démon puissant qui tuait des chasseurs d’esprits n’avait plus aucune valeur à l’ère Taishô. Face à la grande vague de modernisation, les nombreux démons d’autrefois n’eurent d’autre choix que de se dissimuler. Les sabres furent interdits et les armes à feu prirent le devant de la scène tandis que les réverbères illuminaient la nuit. Les hommes perdirent toute raison de craindre les esprits. Ikyuu demeurait un démon aussi puissant qu’auparavant, mais qu’est-ce que cela signifiait encore ?

Les démons et les chasseurs d’esprits ne disparurent pas totalement. Mais pour l’homme du commun, les combats entre humains et démons n’étaient plus que des récits. Les gens oublièrent leur peur des démons, et Ikyuu était trop avisé pour se livrer à des ravages inconsidérés et se faire un ennemi de la police ou de l’armée. Mais laisser sa force se perdre n’était pas non plus envisageable, alors il choisit de servir Eizen.

De même qu’Izuchi ne supportait pas de voir les démons s’affaiblir et dépérir avec le temps, Ikyuu ne supportait pas de voir des démons puissants comme lui perdre leur occasion de briller. Pour des raisons opposées, ils poursuivaient le même objectif : détruire le monde tel qu’il était.

Cela dit, mettre réellement un terme au monde actuel n’était pas l’objectif d’Ikyuu. C’était le processus qui y menait qui l’intéressait.

Le but aurait pu être n’importe lequel, pourvu qu’il donnât un sens à la force qu’il avait cultivée. Enfin, son souhait était exaucé : un adversaire puissant se dressait devant lui.

— Aha, je vois.

Okada Kiichi éprouva le tranchant de sa lame en tranchant la tête d’un homme. Il entailla ensuite le flanc d’un autre, faisant jaillir ses entrailles. D’un coup porté à la poitrine, le sang jaillit dans l’air. Sa lame, humide de sang, luisait sous la lune et tuait à chaque frappe. Ikyuu se sentit captivé par le massacre qui se déroulait sous ses yeux.

Tous les humains qu’il avait amenés étaient des gens ordinaires placés sous le contrôle de Furutsubaki. Eizen ne les avait altérés d’aucune manière. Ils auraient pu retrouver leur vie normale si Furutsubaki levait son emprise sur eux. Autrement dit, c’étaient tous des êtres qui pouvaient encore être sauvés.

— Ainsi, ils n’ont aucune conscience d’eux-mêmes. Quelle tragédie, en effet.

Cela, jusqu’à ce qu’ils aient le malheur de croiser Kiichi.

Il tuait aussi naturellement qu’il respirait, et les cadavres autour de lui ne cessaient de se multiplier. Ce n’était pas un meurtre commis pour protéger Ryuuna, mais un meurtre pour le simple fait de tuer. Il ne tirait aucune joie de ses actes. Tuer n’était pour lui qu’un acte d’orgueil.

S’il tirait son sabre contre quelqu’un, alors il devait le tuer, non parce qu’il était un démon, mais parce qu’il poursuivait la voie de l’épée jusqu’à ses extrêmes. Il ne pouvait exister de monde où il ne choisirait pas de tuer. Kiichi était un homme qui vivait fidèle à la lame, même alors que le monde changeait autour de lui.

Lorsque le dernier humain s’effondra au sol, Kiichi laissa échapper un léger soupir.

Le regard d’Ikyuu, qui l’avait suivi tout du long, semblait le mettre à l’épreuve.

Je vois que tu ne fais pas que parler.

Ikyuu avait choisi de le laisser aller jusqu’au bout afin de voir de quoi il était capable. La montagne de cadavres autour d’eux constituait sa réponse.

Il l’observa de nouveau, cette fois en prêtant attention à sa tenue singulière.

Kiichi portait un haori et un hakama, avec des tabi et des sandales de paille zôri. À sa hanche pendait son sabre, reposant dans un fourreau de métal. Il était, comme il l’avait dit, un homme d’une époque révolue.

Beaucoup auraient qualifié son apparence de désuète, voire d’antique.

Mais ce qui paraissait le plus daté chez Kiichi aux yeux d’Ikyuu était sa carrure. Les muscles de son cou montraient à quel point il s’était entraîné sans relâche. Bien que son kimono dissimulât une grande partie de sa silhouette, Ikyuu était certain que tout son corps avait été façonné pour ne laisser subsister aucune parcelle de superflu.

Kiichi avait souri plus tôt comme s’il appréciait réellement d’être encerclé. Il semblait sans défense, mais son attention demeurait entièrement tournée vers son environnement et son positionnement était parfaitement ajusté. Rien qu’à cela, Ikyuu comprit que cet homme avait traversé un nombre anormal de batailles infernales. Son absence d’hésitation méritait aussi d’être notée. Ikyuu le savait parce qu’il était semblable, Kiichi était trop accoutumé à ôter la vie. Tous deux se valaient en cela : ils étaient des êtres vils qui ne trouvaient aucun obstacle au massacre.

Un sourire sinistre se dessina malgré lui sur le visage d’Ikyuu. Il se sentit reconnaissant. C’était comme si son adversaire avait été façonné pour lui. C’était bien mieux que de s’en prendre à une fillette, bien sûr, mais surtout, il avait enfin l’occasion de faire briller sa force.

Une soif de sang déborda de lui tandis qu’il serrait légèrement les poings.

— Ah, quelle admirable malveillance tu portes en toi. Mais je trouve cela étrange… commença Kiichi.

Bien qu’un affrontement pût éclater d’un instant à l’autre, il ne prit pas de garde.

Ikyuu s’immobilisa, les sourcils froncés. Il demeura sur ses gardes, observant attentivement son adversaire tout en lui lançant un regard interrogateur.

— J’étais persuadé que tu servais un certain Nagumo Eizen, et pourtant tu as attendu de m’affronter au lieu d’exécuter immédiatement les ordres de ton maître.

La tâche d’Ikyuu était d’enlever Ryuuna. Il aurait pu ignorer Kiichi, prendre la jeune fille et en finir s’il l’avait voulu, mais il avait attendu que Kiichi règle le cas des figurants. Kiichi semblait ne pas comprendre sa raison.

J’me suis dit qu’te battre serait la manière la plus simple de procéder, répondit Ikyuu.

Il n’avait aucun problème à tuer les forts. C’était tourmenter les faibles qu’il n’aimait pas, surtout si la victime était une jeune fille. En ce sens, Okada Kiichi était un adversaire bien plus simple pour lui que Ryuuna.

— Oh ? Et que veux-tu dire par là ?

J’dis qu’cette fille comprendra que résister n’a aucun sens une fois qu’elle t’aura vu réduit en bouillie.

Il n’avait aucun scrupule à tuer, mais il estimait qu’on ne devait pas jouer avec la vie. C’était l’un des rares principes auxquels il se tenait.

— Je vois. Quelle grossièreté affligeante.

Kiichi ne semblait guère impressionné par sa réponse. L’atmosphère changea brusquement et se tendit d’un seul coup.

Ils aiguisèrent leurs sens et chassèrent toute pensée superflue. Aucun des deux ne prit le temps de respirer tandis que la distance entre eux se réduisait.

Le premier à bouger fut Ikyuu, qui prit appui sur le sol avec assez de force pour le faire trembler. Sans ralentir en avançant, il lança un poing chargé de tout son poids vers le creux de l’estomac de Kiichi.

Mais il ne frappa que le vide. Kiichi avait glissé son pied droit loin en arrière, pivotant vers la gauche.

— Nngh ?!

À cet instant, Ikyuu avait déjà été entaillé. Kiichi avait porté une coupe horizontale presque au même moment où il esquivait.

Ses mouvements étaient calculés, et son attaque fluide. D’une telle fluidité qu’Ikyuu ne put ni y répondre ni même l’éviter.

Kiichi n’était nullement doté d’une force physique exceptionnelle. Il dépassait de loin les limites humaines, mais sa vitesse et sa puissance ne rivalisaient pas avec celles d’un démon comme le Dévoreur de démons. En revanche, sa maîtrise du sabre ne pouvait être qualifiée que d’extraordinaire.

Salaud…

— Tu as assûrement davantage à offrir ? Même à présent, je n’ai pas encore atteint les sommets de la lame.

Ikyuu perçut la nature de Kiichi dans la manière dont il maniait son sabre. C’était un homme sans hésitation dans ses mouvements ni vacillement dans ses pensées. Ce n’était pas le fruit d’une disposition innée, mais quelque chose acquis par une obsession profonde. Kiichi avait passé sa vie à retrancher tout superflu de son corps et de son esprit, ce qui lui conférait sa rapidité. Ikyuu eut le vertige en songeant à l’ampleur de l’entraînement et des vies ôtées qu’il avait fallu pour en arriver là. La pureté de l’être de Kiichi constituait sa force.

Tch !

Ikyuu claqua la langue lorsque l’attaque suivante de Kiichi s’abattit, une entaille en diagonale. Il comprit aussitôt qu’il ne pourrait l’éviter à temps. Il la laissa donc le toucher sans que la blessure fût fatale, puis se prépara à contre-attaquer. La fluidité des mouvements de Kiichi l’avait surpris, mais jusqu’ici les blessures d’Ikyuu restaient légères. Bien son bras gauche et sa poitrine se teignirent légèrement de sang, ses mouvements ne furent en rien entravés.

Pour sa riposte, Ikyuu avança le pied droit et lança un coup sec de son poing droit, côté le plus proche.

— Quelle vigueur.

Kiichi le bloqua sans effort avec la garde de son sabre.

Ikyuu avait visé l’ouverture laissée après l’attaque de Kiichi. Il ne manquait ni de vitesse ni de force, et pourtant Kiichi avait réussi à bloquer son poing avec l’infime surface offerte par la garde.

Ikyuu avait été entièrement déjoué. Cela le stupéfia, mais il n’en avait pas fini pour autant. Son poing droit n’était qu’une feinte. Sa véritable attaque, la gauche, avait déjà disparu.

Si les méthodes ordinaires se révélaient inefficaces contre Kiichi, Ikyuu devait l’emporter par des moyens surnaturels. Sa capacité se nommait Portée. Elle lui permettait d’atteindre ce qui se trouvait juste au-delà de sa portée. Il pouvait aussi l’utiliser pour déplacer tout son corps sur de courtes distances, mais ce n’était là qu’une application secondaire. Son véritable usage consistait à tendre la main sur de grandes distances pour saisir ce qu’il ne pouvait autrement atteindre. En apparence, elle ne faisait qu’augmenter la portée de ses attaques, mais sa véritable force se révélait lorsqu’il l’utilisait hors du champ de vision de son adversaire.

Son bras gauche réapparut derrière le dos de Kiichi. Comme il avait traversé sans entrave un espace qu’il contrôlait, il conservait assez de puissance pour écraser la tête de Kiichi par-derrière. Ikyuu en était certain, il le tenait.

— Intéressant.

Mais cela ne suffit pas.

Kiichi laissa le poing droit d’Ikyuu pousser contre la garde et écarter son sabre. Il recula ensuite d’un pas et trancha derrière son dos le bras gauche d’Ikyuu sans même se retourner. Bien que l’attaque se situait entièrement dans son angle mort, la coupe atteignit sa cible.

Le bras d’Ikyuu tomba au sol avec un bruit sourd. La douleur suivit un instant plus tard, lui arrachant un souffle.

Kiichi mit de la distance entre eux, et le combat s’interrompit un moment.

Cela n’avait guère d’importance pour Ikyuu, il n’était plus en état de se battre. Non à cause de la douleur ni de la perte de sang, mais sous le choc. Il avait une confiance absolue dans la puissance de sa capacité et l’avait utilisée avec la certitude qu’elle tuerait Kiichi ici même.

Et pourtant, Kiichi s’en était défendu.

Non pas après l’avoir vue une première fois, mais sans jamais l’avoir vue du tout. Ikyuu demeura immobile, incapable d’y croire.

— Je vois à ta manière de te mouvoir que tu t’es entraîné avec rigueur. Mais tant que tu es incapable de contrôler le déplacement de l’air, tes attaques « surprises » ne sont guère des surprises.

Au moment où le bras d’Ikyuu s’était manifesté derrière lui, Kiichi avait perçu la légère variation de l’air et s’était défendu. Dans un duel à mort sans le moindre avertissement, cela avait suffi pour percer à jour sa capacité.

— …Tu es quoi au juste ? demanda Ikyuu, incrédule.

C’était la première fois qu’il rencontrait une telle puissance.

— Je crois te l’avoir déjà dit. Je ne suis rien d’autre qu’un humble meurtrier d’un âge révolu.

Irrité par le calme de Kiichi, Ikyuu se mit en mouvement sans réfléchir. Malgré la perte de son bras, il n’hésita pas, ignorant la douleur et attaquant. Kiichi écarta doucement l’assaut désespéré en glissant sa lame sous le bras de son adversaire et en y appliquant une infime pression pour le dévier. Profitant de l’ouverture, il enchaîna trois estocades fulgurantes au front, à la gorge et au cœur.

Ikyuu força sa tête sur le côté et évita de justesse la pointe dirigée vers son front, mais il ne put esquiver complètement celle visant sa gorge, et sa carotide fut entaillée. Son cœur allait être transpercé… non, il restait un moyen. Déplacer tout son corps n’était qu’un usage secondaire de sa capacité, et il manquait d’expérience pour l’exécuter instantanément. En revanche, il avait employé sa fonction principale des milliers de fois.

La pointe de Kiichi s’arrêta juste avant de percer son cœur. Grâce à Portée, Ikyuu avait déplacé son bras avant que la lame ne le frappe et l’avait saisie à mains nues. Bien qu’il la retînt de toutes ses forces, il ne put la maintenir qu’un instant. Kiichi retira aussitôt sa lame, tranchant les doigts d’Ikyuu. Mais Ikyuu l’avait contraint à un mouvement maladroit. En arrachant son sabre avec toute sa force, Kiichi perdit légèrement l’équilibre, laissant une ouverture infime.

Ce serait la dernière occasion qui s’offrirait à Ikyuu. Il rassembla ce qu’il lui restait de forces et hurla en lançant tout son corps en avant.

Grrraaaah !

Son bras gauche ayant disparu et sa main droite étant inutilisable, il prit appui sur sa jambe gauche et lança un coup de pied circulaire de toutes ses forces avec la droite. S’il traçait un arc trop large, Kiichi l’esquiverait simplement. Il garda donc son mouvement serré et concentré, affûté comme une lame. Il mobilisa chaque muscle de son corps, ne laissant rien de côté, appelant à lui tous les fruits de ses efforts. Si ce coup portait, la tête de Kiichi serait assurément arrachée.

— Tu es impur.

Sans manifester la moindre surprise, Kiichi toucha la jambe d’Ikyuu du revers du poing. Il avança largement la jambe droite et, d’un geste presque imperceptible, dévia la trajectoire du coup, laissant sa force passer à côté de lui. Puis il revint à sa position initiale comme si rien ne s’était produit.

Ikyuu ne put que rester muet. Toute la puissance qu’il avait cultivée ne valait rien. Il était traité comme un enfant.

— Tu déploies trop de force, gaspille trop de mouvements, et ton esprit est troublé. Mais surtout, ta manière de vivre t’obscurcit. Tu es plein d’impuretés.

La ferme !

Les paroles de Kiichi firent monter la colère en lui. Il l’avait affronté au sommet de sa forme, et pourtant il n’avait pas fait le poids, perdant un bras au passage. Il savait qu’il n’avait plus aucun espoir de victoire, mais il avait continué à se battre. Et même son coup de pied n’avait pas atteint sa cible.

Ikyuu savait qu’il était fort, mais il voulait aussi une occasion de montrer sa force. Il avait cru que servir Eizen lui offrirait l’opportunité qu’il recherchait, mais il n’avait fait, en fin de compte, que tourmenter les faibles. Il avait renié ses propres principes et s’était autorisé à commettre des actes vils, perdant ainsi tout respect pour lui-même. Peut-être que son destin n’avait été qu’une question de temps.

Après avoir évité l’attaque d’Ikyuu sans effort, Kiichi réduisit la distance à une vitesse plus grande encore que précédemment. Son pas en avant paraissait d’une rapidité absurde.

Ce n’était pas une question de force dans les jambes. Sa maîtrise du transfert de poids et l’équilibre de son centre lui donnaient simplement l’apparence d’aller bien plus vite qu’il ne se déplaçait réellement.

Sa posture était d’une telle beauté qu’un frisson parcourut l’échine d’Ikyuu. Avant même qu’il ne s’en rende compte, la lame de Kiichi était trop proche pour être évitée.

Ikyuu avait cherché à donner un sens à sa force et avait tué de nombreux adversaires dans ce but. Peut-être n’était-ce que justice qu’il rencontre plus fort que lui et soit tué à son tour. Le monde sembla se troubler tandis que sa fin approchait.

Ah… Au bout du compte…

La lame de Kiichi brilla faiblement en fendant la nuit et s’enfonça dans le cou d’Ikyuu.

…Je n’ai rien accompli. Je n’ai pas suivi les ordres et je n’ai pas montré ma force. Où… me suis-je… trompé… ?

Personne ne lui répondit, et pourtant ses derniers instants arrivèrent. Le sabre sembla le traverser comme le vent un bref instant, puis une pluie de sang jaillit et sa tête roula au sol. Le corps d’Ikyuu suivit un moment plus tard, et Kiichi le contempla avec des yeux emplis de mépris.

— Tu as cherché à donner un sens à ta force, sans jamais t’y consacrer entièrement. Tu t’es accroché à ta conscience, sans jamais la suivre jusqu’au bout. Ton sort est mérité.

En fin de compte, Ikyuu n’était pas parvenu à blesser Kiichi le moins du monde, ni même à poser un doigt sur Ryuuna.

Peut-être son erreur avait-elle été de vouloir donner un sens à sa force tout en se mettant au service d’un autre. Il existait peut-être des moyens de se valider sans souiller ses mains de sang. Ou peut-être aurait-il dû suivre la bonté de sa conscience et vivre avec droiture dès le départ. Il était impossible de savoir ce qui aurait été préférable, et ces possibilités n’avaient plus d’importance désormais. La seule vérité pour Ikyuu était qu’il gisait mort.

Ainsi s’acheva la vie d’un démon prisonnier de sa propre force.

— Ah…

Témoin de toute la scène, Ryuuna laissa échapper un léger son.

Ikyuu avait été un subordonné d’Eizen et, par conséquent, rien d’autre que son ennemi, et pourtant sa mort éveillait quelque chose en elle.

En l’état, elle ne comprenait pas ce qui lui serrait la poitrine.

Elle ne put que demeurer là, dans la rue obscure, la tête baissée.

 

***

 

Depuis longtemps, les furutsubaki, c’est-à-dire les vieux camélias, étaient décrits comme des arbres capables de devenir des esprits féminins. Selon Les Cent Démons illustrés du présent et du passé de Toriyama Sekien, « Les âmes des vieux camélias deviennent des esprits qui hantent les hommes, car nombre d’arbres anciens abritent leur propre esprit. » On croyait que même les plantes finissaient par devenir des esprits après qu’un temps suffisant se soit écoulé.

— Haa… haa…

Furutsubaki, cependant, ne portait rien de l’image majestueuse de l’esprit du camélia qu’évoquait son nom tandis qu’elle fuyait, saisie de peur. Née fille de Magatsume, puis remodelée par Eizen, elle avait peut-être, depuis qu’elle avait absorbé Saegusa Sahiro, l’apparence d’une simple jeune femme effrayée courant désespérément pour sa vie.

— I-il arrive ! Je dois m’enfuir…

Submergée par l’écart immense de puissance qu’elle avait constaté, Furutsubaki abandonna Izuchi et s’enfuit dans la panique. Elle se dirigea vers Fukagawa, espérant rejoindre le plus puissant subordonné d’Eizen, Ikyuu.

— N-non… Quelque chose… quelque chose ne va pas…

Mais en chemin, elle s’arrêta brusquement.

— Je suis la subordonnée d’Eizen-sama. Je suis née pour Eizen-sama. J-je le sais.

Ses souvenirs étaient confus, sans doute un contrecoup de leur altération. Elle savait qu’elle ne devait être qu’un pion d’Eizen, rien de plus, et se le répétait sans cesse en prenant de profondes inspirations pour stabiliser sa respiration.

— Je t’ai retrouvée, Furutsubaki.

Elle entendit la voix glaciale de Jinya et poussa un cri, alors même qu’elle venait tout juste de se calmer. C’était presque comme s’il avait attendu qu’elle se croie en sécurité. Jinya dut admettre qu’il avait l’air du méchant, en cet instant.

— Je t’ai suivie avec Esprits canins et Invisibilité. Je parie que tu ne t’en es même pas aperçue.

Il l’avait suivie depuis le début grâce à ses capacités. Il avait pensé qu’en la laissant fuir, elle le mènerait jusqu’à la cachette d’Eizen, mais elle avait choisi, contre toute attente, de rejoindre son allié.

Ryuuna était avec Okada Kiichi. Jinya ne pensait pas que Kiichi perdrait un combat, mais tout pouvait arriver. C’était pour cela qu’il avait décidé de régler le cas de Furutsubaki avant qu’un imprévu ne survienne.

— Je compatis un peu à ta situation. Être privée d’une identité propre est une chose tragique. Je sais ce que cela fait.

Les paroles de Jinya la troublèrent. Son visage n’exprimait pas la peur, mais une expression proche des larmes.

— Mais je n’ai aucune intention de te laisser en liberté.

— A-ah…

Lentement, il dégaina Yarai et prit position, le sabre tenu le long du flanc. Peut-être par crainte de la mort, elle se mit à marmonner des paroles incohérentes. Son cœur se serra de pitié à son égard. Bien qu’elle fût une fille de Magatsume, elle ne semblait, en cet instant, qu’une victime.

— N-non, je… je ne suis pas… je… pourquoi…

Mais il ne s’arrêta pas. Somegorou connaissait bien Motoki Sôshi et Saegusa Sahiro, et cela signifiait que Jinya ne pouvait laisser découvrir l’actuelle Furutsubaki. Seuls des êtres comme lui devaient se salir les mains.

…Heikichi avait déjà suffisamment souffert.

Avec le bruit de l’air fendu, le sang jaillit. Sa lame se brouilla en traversant le corps frêle de Furutsubaki. Mais il n’en avait pas fini. Il saisit son cou de la main gauche alors qu’elle s’effondrait.

Il ne prétendrait pas que la suite était pour Heikichi. C’était pour lui-même, pour ses objectifs et rien d’autre. Il savait que c’était d’une cruauté inutile envers quelqu’un qui allait déjà mourir, mais il n’avait pas le choix. Il devait tirer parti de tout ce qu’il pouvait.

— Ton pouvoir sera désormais mien. Je vais le dévorer.

Il ne s’intéressait guère à la capacité de contrôler autrui, mais il voulait des informations. Lorsqu’il avait dévoré Azumagiku et Jishibari, il n’avait presque rien obtenu de leurs souvenirs, et il s’attendait à en recevoir peu de Furutsubaki. Mais, par un hasard favorable, les manipulations d’Eizen permirent à une partie de ses souvenirs d’affluer en lui.

Son bras gauche lui permit d’entrevoir ce qui se trouvait en elle. Ce qu’elle ressentait avant tout était la peur. Non la peur de Jinya ni même de la mort imminente, mais l’angoisse d’être transformée en quelque chose qui ne serait plus elle-même.

Jinya crut reconnaître cette angoisse. Elle ressemblait aux cris de Nomari, qui disait ne pas vouloir l’oublier.

Il vit ensuite une main. L’image d’une main tendue était gravée dans son esprit. Elle y percevait un salut, mais il ne put en voir davantage.

— N-non… mais peut-être… est-ce préférable ainsi…

Sur ces paroles énigmatiques, elle se dissipa complètement.

Même après toutes ces années, il ne s’était pas habitué à dévorer les siens. Chaque fois, cela lui laissait un goût amer. Et pourtant, il ne le regrettait pas. Éprouver du regret serait un affront aux vies qu’il avait prises.

Il secoua le sang de sa lame avant de la rengainer. Il prit une profonde inspiration pour apaiser son cœur, puis expira lentement l’air chaud qui emplissait ses poumons. C’est alors que deux silhouettes s’approchèrent.

— Ah, te voilà, ô Yasha. As-tu terminé toi aussi ?

Okada Kiichi. Jinya l’avait affronté une fois à l’époque d’Edo, et ils s’étaient retrouvés de nouveau par pur hasard.

Même après qu’Edo fut rebaptisée Tôkyô, Kiichi était resté dans la région. Jinya lui avait demandé son aide, disant qu’il souhaitait qu’il l’aide à tuer quelqu’un. Kiichi avait accepté aussitôt, sans même demander pourquoi. Cela ne l’intéressait pas. Tant qu’il pouvait tuer, cela lui suffisait. Tel était l’homme nommé Okada Kiichi.

Jinya lui donna de l’argent en guise de remerciement, et ils convinrent de travailler ensemble quelque temps.

Kiichi était le seul, avec Magatsume, à avoir vaincu Jinya, et il serait un allié fiable.

— Je dois dire que je suis surpris. Je pensais que tu n’étais pas homme à tuer les femmes, mais tu n’as montré aucune hésitation.

Il avait apparemment assisté à la scène plus tôt. Un sourire inquiétant flottait sur ses lèvres.

— Je n’ai jamais fait de distinction entre homme et femme, dit Jinya. —Je tuerai quiconque je dois tuer. Bien sûr, je préférerais ne pas tuer du tout si c’est possible.

— Des paroles bien pures. Tu es véritablement une ordure.

— Pas besoin de me le rappeler.

Jinya encaissa sans réagir la moquerie acerbe de Kiichi. Le meurtrier semblait s’amuser pour une raison obscure. Jinya envisagea de lui demander si tout s’était bien passé de son côté, mais cela ne semblait pas nécessaire.

— Jiiya.

Ryuuna parla enfin et se blottit contre Jinya. Elle paraissait trop épuisée pour s’agripper fermement, mais c’était un progrès par rapport aux jours où elle craignait de toucher quiconque.

— Je suis heureux de voir que tu es saine et sauve.

— Hmm. Saine et sauve.

Elle continua ensuite à s’accrocher à lui comme une enfant, ce qui n’avait rien d’étonnant pour son âge.

Ému par ce comportement enfantin, Jinya laissa échapper un léger sourire.

Somegorou veillait sur Kimiko et Himawari pour lui. Il était peu probable qu’il y ait d’autres attaques cette nuit. Eizen venait de perdre une part importante de ses forces en une seule fois.

— On dirait que le pire est passé, murmura-t-il sans s’adresser à quelqu’un en particulier en passant les doigts dans les cheveux de Ryuuna.

Sa chaleur et son sourire apaisé lui confirmèrent que tout était réellement terminé.

Les choses s’étaient conclues de manière idéale, sans la moindre perte de leur côté.

Pour l’instant, il pouvait enfin respirer.

 

***

 

Si la situation s’était conclue de manière idéale pour Jinya, il n’en allait pas de même pour d’autres.

Jinya ne remarqua pas qu’un tiers avait observé depuis l’ombre lorsque Furutsubaki avait trouvé la mort. Son attention, accaparée par l’afflux de souvenirs issus de l’Assimilation, l’avait rendu moins attentif à son environnement, tout comme le fait qu’Eizen avait manipulé les habitants de Fukagawa pour qu’ils ignorent toute agitation.

Un homme errait justement dans la nuit à la recherche d’une connaissance disparue. La manipulation de Furutsubaki ne l’affectait pas, car il appartenait à une lignée de chasseurs d’esprits, certes faibles. Ce ne fut qu’une coïncidence parmi d’autres qui permit à Motoki Sôshi de Kogetsudou d’assister à une scène inimaginable.

— Ton pouvoir sera désormais mien. Je vais le dévorer.

Un démon vêtu à l’occidentale tenait Saegusa Sahiro. Sôshi la vit être absorbée par le bras gauche du démon dans un bruit écœurant. Il n’avait aucune connaissance des filles de Magatsume. À ses yeux, un démon venait de tuer la Sahiro qu’il connaissait.

— N-non… mais peut-être… est-ce préférable ainsi…

Dans un murmure douloureux, elle quitta ce monde.

Même s’il ne l’avait jamais dit, Sôshi l’aimait. Mais en cet instant décisif, il ne put la sauver. Il aurait dû laisser l’émotion l’emporter et se précipiter en avant, mais il demeura figé, sentant à travers sa peau la puissance écrasante du démon.

Se cacher était tout ce qu’il pouvait faire.

— Sahiro… Bon sang, pourquoi…

Il se sentit faible et plein d’amertume. Les larmes coulaient sur ses joues tandis qu’il maudissait sa propre impuissance.

Ainsi naquit une rancune. Bien qu’il ne pût rien faire à présent, il jura qu’un jour il se vengerait.

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