SotDH T9 - CHAPITRE 2 PARTIE 3

Passés Révolus et Jardins Immuables (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Même à présent, Jinya repensait parfois à certains instants du passé. Il avait tant perdu. Il voulait protéger tout ce qui lui était cher, mais tout semblait toujours lui glisser entre les doigts.

Ofuu… et toi aussi, Jinya-kun. Écoutez bien un instant.

Cependant, leur paix fugace touchait à sa fin. Non loin de là se trouvait un restaurant de soba où il se rendait presque chaque jour. Dans ses derniers instants, le propriétaire adressa une requête à sa chère fille et à Jinya.

Vous allez vivre longtemps, tous les deux. Et je suis sûr qu’il viendra des jours où vous aurez tant perdu que vous penserez ne plus pouvoir avancer. Vous repenserez au passé, vous souffrirez, et vous finirez par croire que vous détestez tout.

…Mais vous savez… même si vous êtes tristes un moment, il y aura toujours quelqu’un avec qui vous pourrez sourire de nouveau, un jour. C’est précisément parce que vos vies seront longues que je veux que vous chérissiez chaque instant présent autant que possible.

À l’époque, Jinya n’en avait pas conscience, mais avec le temps écoulé, il commença à comprendre quelque chose. Bien qu’il eût perdu bien des choses, elles demeuraient encore auprès de lui d’une certaine manière.

— Hé, Jinya… Les humains sont plus forts que tu ne le penses.

Il se remémora les paroles de son ami proche, intrépide même dans ses derniers instants.

Je me retire peut-être ici, mais je laisse quand même des choses derrière moi. J’ai fait ma part. Je suis satisfait.

…Alors épargne-moi tes sanglots. À la place, va faire ce que t’as à faire. J’ai pas besoin que quelqu’un m’accompagne dans mes derniers moments ou quoi que ce soit.

Idiot. Dans ces moments, on est censé dire « on se reverra un jour ».

De cet ami qui accepta paisiblement sa mort, Jinya apprit l’importance de transmettre sa volonté et ses pensées. Il ne pensait pas oublier les dernières paroles de Somegorou jusqu’à la fin de sa vie.

— Deviens un homme capable de faire de sa haine une force.

— …Mais, seras-tu toujours ma famille malgré tout ?

— Adieu, Jinta. Je t’ai véritablement aimé.

Les nombreuses paroles que sa famille lui laissa, ainsi que la chaleur qu’elles portaient, s’étendaient comme un long fleuve.

Ce n’est pas ce que je voulais dire. Non, tu n’as pas tout perdu.

   …Quand tu as mal, tu n’as qu’à le dire.

Il y eut aussi des personnes assez bienveillantes pour lui dire qu’il était permis de s’arrêter parfois. Grâce à elles, il avait pu reprendre sa marche ensuite.

Et à présent, Michitomo cherchait à lui prouver qu’il n’avait pas à rester prisonnier de son passé.

La vie de Jinya avait été faite de revers, mais il possédait de nombreux souvenirs auxquels il pouvait repenser avec un sourire. C’était grâce à eux qu’il était parvenu jusque-là. Pour poursuivre sa route, il lui faudrait encore une fois reconnaître la valeur des nombreuses choses qu’il avait acquises en chemin.

La nuit était sombre, les étoiles et la lune voilées par de fins nuages. Les hortensias oscillaient sous le passage du vent, qui s’engouffrait par une fenêtre laissée entrouverte. La brise aurait dû être agréable, mais elle se montrait rude contre la peau de Jinya, le faisant se raidir. Les nuits où soufflait un tel vent n’annonçaient jamais rien de bon.

— Tu montes la garde ? demanda Somegorou en s’approchant.

Jinya se tenait en sentinelle devant la chambre de Kimiko.

Somegorou vint se placer à ses côtés et resta avec lui dans le couloir obscur, tous deux adossés au même mur. Il lui lança des regards en coin et s’éclaircit la gorge.

Il n’avait pas toujours été aussi hésitant à parler à Jinya. Il y a bien longtemps, avant de prendre pour lui le nom d’Akitsu Somegorou, Utsugi Heikichi était un garçon incapable de dissimuler ce qu’il ressentait. Il exposait ouvertement sa haine des démons et ne retenait pas sa frustration face à son manque d’expérience. Jinya appréciait chez lui cette nature honnête et directe.

— Alors, elle est où, Ryuuna-chan ? Je ne crois pas l’avoir vue rentrer aujourd’hui.

Ce Somegorou d’aujourd’hui était différent de son jeune lui. Son expression était tendue. S’il se trouvait là, au cœur de la nuit, c’était parce qu’ils redoutaient qu’Eizen ne passe à l’action. Somegorou n’avait pas prévu d’aider à ce point au départ, mais après sa rencontre avec Furutsubaki, il avait changé d’avis et apportait désormais à Jinya tout son soutien.

— Je l’ai confiée à une connaissance, répondit Jinya.

— Celle que tu connais d’Edo, hein ? fit Somegorou avant de marquer une pause. — C’est vraiment une bonne idée, vu la situation ?

Ils savaient que quatre démons travaillaient sous les ordres d’Eizen : Izuchi, Yonabari, Ikyuu et Furutsubaki. Mais ils devaient aussi se méfier de la capacité de Furutsubaki à contrôler les humains, ainsi que de la technique de Magatsume pour créer des démons, à laquelle Eizen pouvait avoir accès.

Se séparer était risqué. De plus, si Eizen passait à l’action, ce serait certainement parce qu’il jugerait ses préparatifs pour la victoire parfaits. Jinya ne disposait que de lui-même, de Himawari et d’un certain nombre de démons au service de cette dernière. L’ajout de Somegorou ne changeait pas le fait qu’il existait toujours un écart considérable entre les deux camps.

— Je suis sûr qu’ils sauront s’en sortir, dit Jinya.

— Vraiment ? Tu sais à quoi on a affaire, pas vrai ?

Ils devaient prendre en compte la Gatling d’Izuchi, la capacité d’Ikyuu et tous les humains que Furutsubaki pouvait contrôler. Chacun d’eux serait déjà un adversaire difficile, mais Jinya ne semblait pas inquiet. Ils étaient peut-être puissants, mais il était convaincu que la connaissance à qui il avait confié Ryuuna pourrait les déjouer sans peine.

— Je vais être franc. Ça ressemble à une erreur, dit Somegorou.

— C’en est une.

Somegorou resta un instant, figé.

— Himawari ne peut pas se battre, poursuivit Jinya. — Elle a quelques démons avec elle, mais je suis le seul parmi nous à pouvoir réellement tenir tête à l’ennemi. Il est logique de penser qu’Eizen utiliserait toutes ses forces pour reprendre Ryuuna pendant qu’elle est éloignée de moi. Ensuite, il lui suffirait de trouver un moyen pour que Seiichirô lui amène Kimiko.

Il n’y avait aucune raison d’enlever Kimiko maintenant alors que Jinya la protégeait. En toute logique, Ryuuna paraissait une cible plus facile.

— Mais Eizen ne fera pas cela, dit Jinya avec une certitude absolue, — parce que nous avons Himawari.

Eizen avait enlevé une fille de Magatsume et lui avait arraché des informations, il devait donc aussi connaître l’existence de Himawari.

— La capacité de Himawari lui permet d’observer à distance les cibles qu’elle a désignées. Si elle touche quelqu’un, elle pourra le retrouver où qu’il aille. Tant que nous disposons de son pouvoir, nous pouvons poursuivre Ryuuna et Kimiko même si elles sont capturées.

Ils savaient déjà qu’Eizen voulait Ryuuna et Kimiko vivantes, si bien que leur enlèvement ne ferait que révéler sa cachette.

Himawari ne possédait peut-être pas la force de Jinya, mais sa capacité d’observation à distance était extrêmement précieuse.

Le fait qu’Eizen connaisse son pouvoir rendait la situation encore plus favorable.

— Je comprends. Si ce vieux Eizen vise quelqu’un, ce ne sera pas Ryuuna-chan, même si elle est seule, dit Somegorou.

Tant que Himawari était là, il n’y avait guère d’intérêt à s’en prendre à Ryuuna. Mais sa cible ne serait pas non plus Jinya ou Somegorou.

— Oui. Il attaquera d’abord ici… pour tuer Himawari, dit Jinya.

Pour avancer, Eizen devait leur ôter leurs yeux.

— C’est pour cela que j’ai commis une erreur aussi évidente. Il saura que c’est un appât, mais je suis sûr qu’il saisira malgré tout l’occasion. Je prévois qu’il enverra soixante pour cent de ses forces attaquer la demeure des Akase et trente pour cent vers Ryuuna. Les dix pour cent restants seront consacrés à tuer Himawari.

C’était la principale raison pour laquelle Jinya avait accepté de coopérer avec Himawari. Non seulement elle pouvait aider à protéger Kimiko, mais elle deviendrait aussi une cible prioritaire qui détournerait le danger de celle-ci. Il n’avait pas à craindre qu’elle le trahisse, et si elle mourait, cela ne ferait que lui faciliter les choses par la suite. C’était une situation avantageuse à tous égards.

— J’avais oublié. Tu es du genre à tout faire pour mener tes objectifs à bien, dit Somegorou en claquant la langue avec irritation.

Contrairement à son maître plus ouvert d’esprit, le quatrième Akitsu Somegorou n’aimait pas les procédés détournés. Mais au vu de la situation, il ne chercha pas à le lui reprocher.

— Ton analyse est peut-être juste, mais ne sous-estime pas la force des troupes d’Eizen. Même divisées, elles pourraient réussir à t’enfermer, à reprendre Ryuuna-chan et à tuer Himawari. Tu pourrais perdre sur tous les fronts.

— Il me suffira d’empêcher que cela arrive. Je te l’ai déjà dit, j’ai encore une ou deux cartes en réserve.

Jinya s’éloigna de la chambre de Kimiko. L’atmosphère avait changé. Leurs invités semblaient être arrivés, et il serait impoli de ne pas les accueillir.

— Somegorou, protège Kimiko pour moi.

— Ne t’inquiète pas, je la garderai en sécurité. Même si une telle promesse n’a pas grande valeur venant de moi…

La voix de Somegorou manquait d’assurance. La dernière fois que Jinya lui avait confié la protection de quelqu’un, les choses avaient mal tourné.

Les souvenirs de Nomari avaient été effacés, et les jours paisibles qu’ils connaissaient s’étaient effondrés. Cet échec le faisait encore souffrir.

— Ne t’accable pas pour ce qui s’est passé, Utsugi. Je t’en suis reconnaissant. Je n’aurais pu confier Nomari à personne d’autre, dit Jinya.

En souriant, il comprit que c’était grâce à Michitomo, Shino et Kimiko qu’il pouvait se montrer aussi sincère.

— Heh. Eh bien, je suis flatté.

Les paroles de Jinya ne s’adressaient pas à Akitsu Somegorou le Quatrième, mais à Utsugi Heikichi. Elles visaient à apaiser l’enfant en lui, encore abattu par sa petite erreur. Un léger sourire se dessina sur le visage de Somegorou, et une lueur familière brilla dans ses yeux, comme s’il était revenu à ces temps révolus.

— Puisque tu utilises mon ancien nom, tu pourrais au moins m’appeler « Heikichi » plutôt que « Utsugi ». Je suis ton gendre, après tout. Pas besoin d’être si distant.

— Tu n’as pas tort. Ah, quel dommage, tout de même.

— Hm ? De quoi ?

— Je voulais faire ce que font tous les pères, effrayer le garçon que leur fille ramène à la maison. Je n’en ai jamais vraiment eu l’occasion avec toi.

— Ha, oui, je vais m’en passer ! Franchement…

Ce n’était que des plaisanteries sans importance, mais elles dissipèrent la tension qui pesait sur leurs épaules. Jinya posa la main sur Yarai, fixée à sa hanche. Il avait confié Kaneomi à Ryuuna. Le moment venu, Kaneomi devrait pouvoir la protéger grâce à son pouvoir.

— Eh bien, je te laisse, Heikichi.

— Heh. Entendu.

Jinya se dirigea vers l’entrée de la maison. Il sortit et fut accueilli dans un bain de lune.

En plissant les yeux, il distingua des ombres qui se mouvaient dans l’obscurité. Des dizaines de silhouettes humanoïdes avançaient, le regard vide. Beaucoup possédaient plus de bras, de jambes ou de têtes qu’elles n’auraient dû. Eizen avait le pouvoir de manipuler la vie et de contrôler ceux qui lui étaient soumis. Cela entrait pleinement dans les attentes de Jinya.

— Nous n’acceptons pas de visiteurs en pleine nuit. Je vous prie de repartir.

Chaque recoin du jardin était envahi par ces monstruosités. Jinya était déjà encerclé de toutes parts. Il tira sa lame et relâcha tout son corps. Le nombre ne l’intimidait pas. Au contraire, il se sentait plus déterminé que jamais.

Désolé, mais on ne peut pas faire ça.

Un immense démon se dressait derrière la foule grotesque : Izuchi. Il tenait une Gatling entre ses mains et se tenait prêt à combattre. Peu à peu, d’autres serviteurs démoniaques affluaient.

Mais cela ne devait représenter que soixante pour cent de leurs forces. Un nombre plus réduit devait aussi avoir été envoyé vers Ryuuna.

Izuchi balaya les environs du regard, puis poussa un soupir, comme déçu.

Le quatrième Akitsu n’est pas là ? Quelle déception.

— Qu’y a-t-il ? Je ne te suffis pas ? lança Jinya pour le provoquer, mais il n’obtint guère de réaction.

Peut-être Izuchi prit-il ses paroles pour de la simple fanfaronnade. En infériorité numérique et face à une Gatling armé d’un simple sabre, Jinya devait lui paraître insensé.

Je n’ai pas dit ça, mais…

— Non, c’est exactement cela. Tu ne fais pas le poids contre nous seul.

Une voix reprit là où celle d’Izuchi s’était interrompue. Jinya observa une petite jeune femme s’approcher en silence. Il comprit qui elle était.

— Saegusa Sahiro, n’est-ce pas ?

Elle faisait partie des jeunes chasseurs d’esprits que Somegorou avait sauvés lors de la réception du soir. Il n’avait vraiment distingué son visage que lorsqu’elle était venue au Koyomiza avec Motoki Sôshi, mais ses cheveux noirs coupés court et son tempérament vif l’avaient marqué. Pourtant, la jeune femme qui se tenait à présent devant lui, bien qu’elle fût le reflet exact de Sahiro, n’était pas la même personne. Les yeux autrefois déterminés de Sahiro étaient à présent voilés de vide et teintés de rouge.

— Non. Je suis Furutsubaki, subordonnée d’Eizen-sama, dit-elle en esquissant un sourire qui ne lui appartenait pas. — Tu n’imagines tout de même pas pouvoir nous affronter seul ? Ton arrogance causera ta perte.

— Furutsubaki… Je vois. Elle a donc été consumée.

À l’instar de Nagumo Kazusa et de Shirayuki, Saegusa Sahiro avait été consumée par une fille de Magatsume. Mais Furutsubaki différait de ses sœurs en ce qu’elle avait été altérée par Eizen. Elle n’était désormais ni une fille de Magatsume ni Saegusa Sahiro, mais une marionnette mue par la volonté d’Eizen.

Jinya éprouva de la pitié pour elle, mais en même temps un certain soulagement. Il n’avait aucune hésitation à abattre une simple marionnette.

— Je vous accorde l’avantage du nombre, dit-il.

Il y avait au moins trente démons, et Izuchi pointait déjà sa Gatling dans sa direction. L’assurance de Furutsubaki n’était pas sans fondement. Mais si cela suffisait réellement à effrayer Jinya, il ne serait pas venu.

…Ça semble un peu injuste, mais soit.

L’hésitation d’Izuchi à livrer un combat aussi déséquilibré révélait bien sa nature. Il ne tirait aucun plaisir d’une victoire facile. Bien qu’il fût un ennemi, Jinya ne détestait pas ce genre d’homme.

— Il faut faire tout ce qu’on peut pour gagner. S’il y a bien quelque chose, c’est cela qui est équitable.

 

Tu le crois ? Izuchi laissa échapper un rire sec. Il paraissait plus résigné qu’autre chose. La seule chose que je souhaite, c’est un monde où les démons puissent être des démons. Et me voilà à combattre avec une Gatling et une horde sous mes ordres, tandis que mon adversaire se dresse face à moi avec un simple sabre. Quelle ironie.

Bien qu’Izuchi déplore la situation, il n’avait manifestement aucune intention de reculer. Il soutenait Eizen parce qu’il croyait que cela lui apporterait le monde qu’il désirait. Il n’allait pas abandonner cela pour une question d’orgueil mal placé.

— Commençons, dit Furutsubaki. — Nous n’avons affaire qu’à un sot incapable de voir la réalité. Cela ne prendra pas longtemps.

L’expression d’Izuchi changea lorsqu’il prit sa décision. Sabre contre arme à feu. En toute logique, son arme était supérieure, mais il n’avait nullement l’intention de baisser sa garde. Il ne se retiendrait pas et n’attendrait pas non plus que Jinya agisse le premier. Il fit tourner la manivelle de la Gatling pour mettre le mécanisme en mouvement. Des détonations éclatèrent tandis qu’une pluie de balles s’abattait sur l’endroit où se tenait Jinya, mais elles manquèrent leur cible. Jinya quitta la ligne de tir avant que la salve ne l’atteigne.

Tu es à moi ! Izuchi inclina aussitôt le canon, prêt à tirer de nouveau.

Jinya parvint à éviter les premières balles, mais ce faisant il s’était acculé. Il se retrouva encerclé par un groupe de ce qui semblait être des humains modifiés en démons inférieurs. En temps normal, il les aurait abattus sans peine, mais le faire à présent donnerait à Izuchi le temps nécessaire pour le cribler de projectiles.

Les autres démons ignorèrent le vacarme et se rapprochèrent de la demeure des Akase. L’assaut grossier d’Eizen reposait uniquement sur le nombre, mais il n’en demeurait pas moins efficace.

Acculé, Jinya murmura pour lui-même :

— Cela fait trente-neuf ans…

Izuchi lâcha une nouvelle rafale, décidé à en finir.

Jinya ne pouvait plus esquiver. Il n’avait même plus l’espace nécessaire pour bouger utilement. L’assaut se poursuivit sans relâche, soulevant un nuage de fumée et de poussière. Chaque balle atteignit sa cible.

…C’est donc fini, hein ? soupira Izuchi en cessant de tirer.

Il avait déjà tué nombre de chasseurs d’esprits. Maîtres de sabres et artistes martiaux renommés n’étaient rien face aux armes modernes. Même les démons les plus puissants ne pouvaient vaincre le cours du temps. Izuchi connaissait trop bien cette réalité du monde.

Mais cela ne valait que parce qu’il n’avait pas encore affronté Jinya.

Soudain, les démons qui s’avançaient vers la demeure des Akase furent projetés au loin. Il n’y eut ni explosion ni quoi que ce soit de semblable. Ils furent simplement dispersés sans avertissement. Du moins, c’est ainsi qu’Izuchi le perçut.

Il fixa le nuage de poussière qui s’élevait. Il ne comprenait pas ce qui venait de se produire, mais une seule personne pouvait en être la cause. Lorsque la poussière se dissipa, ce qu’il vit le laissa sans voix.

— Traite-moi d’arrogant si tu veux, mais sous-estime-moi à tes risques et périls. Je suis plus solide que j’en ai l’air.

Bien qu’il eût reçu de plein fouet toutes les balles, Jinya se tenait là, indemne. Ce n’était pas la première fois qu’il utilisait l’Inébranlable devant les démons d’Eizen, mais cela les surprit malgré tout.

— Impossible…

Tu es aussi monstrueux que le vieux.

Les visages de Furutsubaki et d’Izuchi se figèrent sous le choc. Jinya saisit aussitôt l’occasion pour enchaîner.

— …Invisibilité, Jishibari.

Il brandit sa lame alors qu’aucune cible ne se trouvait à portée. On aurait dit qu’il fendit l’air. Un sifflement aigu retentit, et plusieurs démons furent tranchés.

— Lame volante, Invisibilité. Des taillades invisibles… pour la chose, je nommerai cela Lames voilées.

Mais il ne s’arrêta pas là. Il leva le bras gauche au-dessus de sa tête, et quatre chaînes apparurent. Elles s’élancèrent vers l’avant à une vitesse que l’œil ne pouvait suivre, visant un groupe de démons. En un instant, cinq furent abattus.

— Ruée, Jishibari. Chaînes fulgurantes… Hmm, je ne trouve pas de nom satisfaisant pour cette technique.

Izuchi ne parvenait pas à comprendre ce que faisait Jinya. Fixant la scène avec incrédulité, il s’écria :

Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ça ?!

Jinya répondit avec un calme peu adapté à un champ de bataille :

— Cela fait trente-neuf ans que j’ai perdu face à Magatsume. Je ne suis pas resté sans rien faire pendant tout ce temps.

Il s’était battu avec acharnement pour être vaincu de façon éclatante, et tout ce qu’il voulait protéger avait filé entre ses doigts. Ce qui était perdu l’était à jamais, mais des fragments du passé demeuraient encore dans son cœur. Du moins, c’était ce qu’il s’était répété toutes ces années, et il le croyait sincèrement. Pourtant, ses regrets ne cessaient de s’accumuler. Peut-être s’était-il trompé quelque part. Peut-être existait-il un meilleur chemin. Le doute le suivait partout.

Kadono Jinya était un homme qui n’avait connu que l’échec dans les moments décisifs. Il lui manquait quelque chose pour affermir sa conviction dans la voie qu’il avait choisie.

Je vois. Alors tu avais un atout dans ta manche.

— Oui. Ce n’est pas quelque chose que j’ai dévoré chez un autre, c’est ma propre capacité.

Les souvenirs du passé traversèrent l’esprit de Jinya. Le propriétaire du restaurant de soba lui avait dit d’être fier de pouvoir repenser au passé avec tristesse. Son ami lui avait appris la force des humains et l’importance de transmettre sa volonté.

Son second père lui avait dit de devenir un homme capable de faire de sa haine une force, reconnaissant indirectement ce qui se trouvait désormais dans son cœur.

Tout ce que Jinya avait perdu lui avait permis de continuer à avancer. En leur mémoire, il s’était juré de devenir fort, cette fois sans faute. Non pas avec la force de vaincre ses ennemis ou d’assouvir sa haine, mais avec la force d’admettre que les petites choses trouvées au cours de sa route erronée lui avaient apporté de la joie. Il voulait devenir un homme capable de surmonter la perte de son ancien bonheur et d’en chérir un nouveau par la suite.

C’est à cet instant qu’il obtint sa capacité. Le pouvoir d’un démon n’était pas inné, mais la manifestation des désirs inaccessibles du cœur. Son désir impossible était de rester pour toujours avec tous ceux qu’il connaissait, de lutter et de s’efforcer ensemble. C’était un souhait naïf et enfantin. Mais il prit la forme qu’il put.

Sa capacité se nommait Union. Elle convenait parfaitement à un homme aussi pitoyable que lui, qui devait s’appuyer sur l’aide des autres pour continuer d’avancer. C’était un pouvoir inutile pour quiconque d’autre, lui permettant de fusionner les traits de ses multiples capacités en une seule.

Izuchi et Furutsubaki se raidirent devant lui, mais Jinya avait déjà décidé de ne leur montrer aucune clémence.

— Je ne peux pas rester immobile éternellement. Je dois avancer… même si cela signifie pulvériser tous ceux qui se dressent sur mon chemin.

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