SotDH T9 - CHAPITRE 2 PARTIE 1

Passés Révolus et Jardins Immuables (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Un après-midi, Jinya travaillait avec application à l’entretien des hortensias de la demeure Akase. Kimiko regardait, installée tranquillement dans le jardin. Ces derniers temps, Ryuuna aidait Jinya de son propre chef dans son travail, laissant Kimiko attendre à l’écart. Ryuuna ne pouvait pas encore s’occuper de tâches trop importantes, mais elle était tout de même heureuse lorsqu’on la félicitait pour son aide.

Au début, Kimiko n’aimait pas les voir s’entendre aussi bien. Jinya était censé être son précepteur, mais il passait tout son temps à s’occuper de Ryuuna à la place. Cependant, sa jalousie s’estompa à mesure qu’elle apprenait à connaître Ryuuna, et les deux devinrent rapidement amies. Comme Kimiko n’était pas autorisée à aller à l’école, Ryuuna fut la première amie qu’elle se fit. Grâce à cette nouvelle amitié, toutes deux souriaient plus souvent qu’auparavant.

Même si elles savaient que ce n’était que le calme avant la tempête, tout était paisible.

— Jiiya, est-ce que tu étais vraiment le serviteur de ma mère autrefois ?

Jinya examinait les pétales des hortensias à la recherche de dégâts lorsqu’il s’arrêta et se tourna vers Kimiko. Les deux filles, dont les traits se ressemblaient tant, donnaient l’impression d’être des sœurs assises côte à côte. Ryuuna parlait toujours peu, mais elle semblait bien s’entendre avec Kimiko à sa manière.

— Pas exactement, à strictement parler. Mais oui, j’étais traité comme tel.

— Alors tu as toujours été ici ?

— Non. Pas avant que votre père, Michitomo-sama, ne me trouve.

Ryuuna fronça les sourcils. Elle n’aimait pas beaucoup Michitomo. En fait, c’était la seule personne à qui elle ne s’était pas attachée au domaine Akase.

— Ne fais pas cette tête-là, Ryuuna. Il est peut-être un peu tordu, mais je lui dois beaucoup.

Jinya lui tapota la tête, ce qui fit disparaître sa moue. Il traitait parfois Kimiko de la même façon. Il voyait sans doute peu de différence entre elles. Kimiko et Ryuuna, et probablement même Shino et Michitomo, étaient tous des enfants à ses yeux.

— Si l’on doit quelque chose à quelqu’un, ce serait plutôt nous, intervint une nouvelle voix.

— En effet.

— Ma femme a toujours eu beaucoup d’affection pour Jinya, d’ailleurs. Au point de me rendre un peu jaloux, même.

Comme si le moment avait été choisi avec soin, Michitomo, le chef de la maison Akase, apparut accompagné de son épouse, Shino. Neuf années séparaient le couple. Leur différence d’âge était autrefois très visible, lorsque Shino était encore une enfant, mais elle l’était bien moins désormais.

— Oh. Mère, Père, les salua Kimiko.

Ryuuna s’approcha avec entrain de Shino, pour qui elle avait beaucoup d’affection. Mais elle fit un large détour pour éviter Michitomo, ce qui fit rire tout le monde.

— On dirait que je suis toujours détesté, dit-il avec amertume.

— C’est ce qui arrive quand on est aussi louche, répondit Jinya.

— Hé, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça, même de ta part ? se plaignit Michitomo.

Il semblait pourtant s’amuser. Les échanges avec Jinya témoignaient de leur longue relation.

— Vous êtes vraiment proches, hein ?

Aux yeux de Kimiko, leur lien ressemblait davantage à celui de deux amis qu’à celui d’un maître et de son serviteur. Michitomo était la seule personne du domaine Akase à qui Jinya parlait avec une telle franchise. C’était comme s’ils partageaient un lien particulier.

— J’imagine que ça fait longtemps qu’on se connaît, dit Michitomo. — Je lui ai rendu service, et il m’en a rendu en retour. Je suis sûr de lui avoir causé bien des ennuis au fil des ans, mais j’aimerais croire que je les ai largement compensés.

— Je ne me suis jamais senti importuné. Au contraire, j’ai été redevable un nombre incalculable de fois, répondit Jinya.

— Tant mieux. Je suis certain de t’avoir fait plus d’une demande exigeante, cela dit.

Jinya hocha la tête avec nostalgie.

— Je ne le nierai pas. Mais c’est loin d’égaler Shino-sama dans ce domaine.

— Allons, allons. Inutile d’aller plus loin sur ce sujet, Jiiya, intervint Shino d’un ton ferme.

Dans sa jeunesse, elle avait été un véritable garçon manqué et avait souvent mené Jinya et Michitomo par le bout du nez.

— Mère te causait des ennuis ? Vraiment ? demanda Kimiko.

— Oh oui, répondit Jinya. — Shino-sama débordait littéralement d’énergie à l’époque. Elle sortait de la maison en cachette avec Michitomo-sama à de nombreuses reprises et nous causait constamment des problèmes. Je me souviens encore de cette affaire avec l’ukiyo-e de Kudanzaka…

— Je crois que tu en as assez dit, Jiiya.

Shino éleva légèrement la voix, ne souhaitant pas que son passé honteux refasse surface. L’incident s’était conclu sans heurts, mais elle préférait que le sujet reste enfoui.

Réprimant tant bien que mal son rire, Michitomo ajouta d’un ton enjoué :

— Ah, oui, ça. Dire que Shino, de toutes les personnes…

— Oh, vous deux, arrêtez donc.

— Hé, je plaisante seulement. Inutile de faire cette tête-là.

Michitomo céda, mais il était déjà trop tard. La curiosité de Kimiko et de Ryuuna avait été éveillée.

— Jiiya, qu’est-ce qui s’est passé exactement ? demanda Kimiko, se rapprochant avec Ryuuna.

— Les filles, je vous en prie… supplia Shino, toute grâce habituelle envolée.

Elle se tourna vers son mari pour obtenir de l’aide, mais celui-ci, ne sachant s’il devait prendre le parti de sa femme ou celui de sa fille, se troubla.

De telles préoccupations insignifiantes étaient le signe de temps paisibles. Tout était si calme qu’un bâillement n’aurait pas semblé déplacé. Détendu, Jinya se replongea avec nostalgie dans ses souvenirs.

 

Vingt-deux ans plus tôt, Michitomo et Shino avaient été fiancés. Shino n’avait alors que onze ans, et leur mariage était donc manifestement un mariage de convenance. Seiichirô avait choisi Michitomo comme prétendant, le jugeant apte, et lui avait transmis sans difficulté la charge de chef de famille.

Dans un monde idéal, tout se serait arrêté là. Mais Eizen tenta Seiichirô avec la promesse de la vie éternelle, entraînant involontairement Jinya et Michitomo dans l’affaire.

Les deux hommes s’étaient rencontrés quatre ans auparavant, avant que les fiançailles ne soient décidées. C’était la vingt-neuvième année de l’ère Meiji (1896) lorsqu’ils firent pour la première fois la rencontre du cannibale.

 

***

 

Le père de Kimizuka Michitomo travaillait pour Nippon Yusen, une grande compagnie maritime. De ce fait, Michitomo reçut dès l’enfance une éducation soignée et mena une vie où rien ne lui manquait. Sa famille était issue de la nouvelle richesse et ne possédait aucun titre de noblesse, mais elle était bien plus fortunée que nombre de nobles déchus de l’époque. Il savait appartenir à la haute société, mais comprenait aussi qu’il existait une frontière entre lui et ceux de sang noble.

Ceux qui l’entouraient le voyaient comme un jeune homme sérieux, qui savait aussi se détendre. Bien qu’issu de la nouvelle richesse, il était doué, ce qui attisait l’envie de nombreux fils de familles plus respectables. Dans le même temps, il suscitait l’admiration des gens du peuple et était généralement apprécié de ses professeurs pour son assiduité. Mais il lui arrivait parfois de souhaiter échapper à toutes ces attentes et se laisser aller.

Une nuit, il sortit en ville avec des camarades de son lycée. Il ne s’agissait pas d’une escapade dans le quartier des plaisirs. Il voulait simplement marcher dans les rues faiblement éclairées aux côtés des adultes et avoir l’impression de faire partie de leur monde. Il se disait que l’alcool et les femmes pouvaient attendre qu’il soit en âge de s’en charger et d’assumer les conséquences de ses actes.

Lui et ses amis profitèrent de leur sortie, puis se séparèrent pour rentrer chez eux. Mais il y avait quelque chose du monde qu’ils ignoraient. Les vestiges de l’époque d’Edo subsistaient encore à l’ère Meiji, et la nuit appartenait toujours aux esprits.

Michitomo aperçut une silhouette indistincte dans l’obscurité nocturne. Une femme, seule. Il s’inquiéta de voir une femme isolée à une heure pareille, puis distingua mieux sa silhouette et se figea sur place. Elle portait des vêtements entièrement blancs, et son visage était recouvert de poudre blanche. Ses cheveux étaient ébouriffés de manière anarchique, et elle tenait une faucille à la main. Des traces de rouille et une lueur sombre, humide et rougeâtre le long de la lame indiquaient clairement à quoi elle avait servi.

Il était difficile de croire qu’il s’agissait d’une prostituée. L’aura émanant d’elle était bien trop glaciale, lui parcourant l’échine de frissons. Il ne parvenait pas à détourner le regard, et eut le malheur de croiser son visage.

Il vit un sourire horrifié, démesurément large, qui s’étirait d’une oreille à l’autre.

— Qu-qu…?

Cette nuit-là marqua sa première rencontre avec la créature connue sous le nom d’esprit.

Son corps, paralysé par la terreur, se libéra enfin. Avant que le monstre n’ait pu se tourner complètement vers lui, il se mit à courir sans se retourner et se cacha derrière un bâtiment voisin. Il ne semblait pas avoir été repéré. Il retint son souffle et pria pour que la femme à la bouche fendue disparaisse.

L’esprit, un démon, regardait autour de lui comme s’il cherchait quelque chose. Il entendit son ricanement rauque gagner en intensité et comprit qu’il se rapprochait. Son cœur avait l’impression de vouloir jaillir hors de sa poitrine, tout en battant au ralenti. L’air se tendit sous l’effet de la peur, et il n’osa pas respirer. Il la supplia intérieurement de ne pas venir dans sa direction. Il se fit aussi petit que possible, mais entendit malgré tout sa respiration se rapprocher.

Puis il perçut le bruit de chairs déchirées. Du sang frais jaillit.

— …Hein ?

Peu importe le temps qu’il attendit, la femme à la bouche fendue ne vint pas. Déconcerté, Michitomo risqua un regard hors de sa cachette et vit quelque chose d’incroyable.

— Qu’est-ce que…?

Le bras encore levé pour abattre sa faucille, la femme avait été tranchée en deux au niveau du torse. Elle était morte. Son cadavre dégageait une vapeur blanche en se dissipant dans le néant, comme s’il n’avait jamais existé. Elle finit par se réduire à de la brume, et il ne resta même plus trace de ses vêtements ni de sa faucille.

C’était la vingt-neuvième année de l’ère Meiji. La modernisation avait entraîné le déclin du nombre d’esprits, et rares étaient ceux qui croyaient encore à leur existence. La raison de ce scepticisme était simple. La plupart des personnes ayant vécu à l’époque d’Edo étaient déjà décédées, et la majorité des adultes de l’époque étaient nés sous l’ère Meiji.

Les histoires d’esprits étaient tournées en dérision, considérées comme de simples racontars de vieillards.

Le lendemain, Michitomo raconta à ses camarades ce qui s’était produit la nuit précédente, mais leurs réactions furent d’une grande tiédeur.

— Allons, à notre époque ?

— Essaie au moins de rendre tes histoires plus intéressantes.

— Tu en parles encore, Kimizuka-kun ?

— Tu vois ? Juste un gamin de la nouvelle richesse.

Personne ne le crut, mais lui savait qu’il avait rencontré un esprit cette nuit-là et que quelque chose l’avait abattu. Pourtant, toute preuve de ce qui s’était produit avait disparu lorsque le cadavre de la femme à la bouche fendue s’était dissipé. Il ne lui restait que le souvenir des événements.

Peut-être valait-il mieux considérer toute cette affaire comme un rêve. Il tenta de reprendre une vie normale, se répétant que c’était préférable.

— Hé, Michitomo ! Tu es au courant ?

Mais l’un de ses camarades lui annonça quelque chose qui lui glaça le sang. L’un des amis avec qui il était sorti cette nuit-là n’était jamais rentré. Michitomo voulait croire qu’il s’agissait simplement d’une fugue, mais il savait que ce n’était pas si simple.

Dans le dos de son père, Michitomo retourna en ville cette nuit-là. Son camarade l’y avait entraîné de force afin qu’ils recherchent leur ami disparu.

Tôkyô comptait encore de nombreux bâtiments évoquant l’époque d’Edo. Il faudrait encore du temps avant que des constructions modernes ne bordent les rues.

— Qu’est-ce qu’on fait si quelque chose se montre encore ?

— Oh, ne fais pas ta poule mouillée. Allez, commençons à chercher.

Ils se rendirent à l’endroit où ils se trouvaient la veille, mais n’y trouvèrent aucun indice, puis quittèrent le centre-ville pour s’engager dans une rue plus sombre. Ils étaient entourés de maisons japonaises traditionnelles, et une lune pâle flottait dans le ciel. Une étrangeté s’en dégageait, introuvable en plein jour. Michitomo avançait avec appréhension, les événements de la veille occupant tout son esprit.

Michitomo n’avait nullement un sens aigu de la justice.

Il possédait la même morale que la plupart des gens, mais lorsqu’un malheur arrivait à autrui, il se contentait de penser : « C’est regrettable, mais tant pis », avant de reprendre rapidement le cours de sa vie. Sa famille était issue de la nouvelle richesse et dépourvue de titre, si bien qu’il avait l’habitude de se sentir impuissant. S’il cherchait son ami disparu ce soir-là, ce n’était pas par désir de faire ce qui était juste.

— Hé, allez. Rentrons déjà. On ne devrait pas être dehors aussi tard.

Les événements terrifiants de la veille restaient gravés en lui, mais il ne parvenait pas à empêcher son camarade de poursuivre les recherches et ne voulait pas le laisser faire seul. Il se contenta donc de l’accompagner. Il voulait partir sur-le-champ, mais sa conscience l’en empêchait.

— Tais-toi, trouillard ! Je le chercherai tout seul s’il le faut, lança son camarade.

Son allure s’accéléra, bien qu’il n’eût aucune destination précise en tête. Finalement, il disparut du champ de vision de Michitomo. Incapable de l’abandonner, Michitomo se lança à sa poursuite… et tomba sur le désastre.

— Tu ne devrais pas traîner dehors à jouer à une heure pareille, mon enfant.

Ce fut par un pur hasard qu’il rencontra le cannibale, Eizen. Cette nuit-là, Eizen s’en prenait à quiconque croisait sa route, sans se soucier de la nature de sa proie. Michitomo ne s’enfuit pas, cependant : le vieil homme tenait son camarade par la nuque.

— Je pensais en avoir fini pour ce soir. Mais puisque tu m’as déjà vu, il va me falloir te dévorer toi aussi.

Le bras droit d’Eizen se mit à palpiter, et le corps du camarade de Michitomo commença à se flétrir comme un légume vidé de toute son eau. Peu à peu, il fut absorbé par la paume droite d’Eizen.

Michitomo comprit que le même sort l’attendait. Il était si terrifié que ses jambes refusèrent de bouger. Il ne resta pas la moindre parcelle de chair, de peau ou d’os. Après avoir terminé son repas, le vieil homme posa les yeux sur Michitomo, comme s’il en voulait encore.

— La fortune me sourit. Je vais dévorer ta vie également.

Eizen se déplaça avec une vitesse impensable pour son corps âgé et combla la distance qui les séparait.

Michitomo ne savait pas comment se défendre. Il avait toujours su qu’il existait, dans la nuit, des choses qu’il n’était pas censé croiser, et pourtant il était sorti et avait eu le malheur d’en rencontrer une. Le sort qui l’attendait était évident.

Il entendit tout près un bruit écœurant de craquement, mais ne ressentit aucune douleur. Le bras d’Eizen, à un instant de lui ôter la vie, avait été tranché. Avec un temps de retard, une gerbe de sang jaillit.

— Ngh ?!

Eizen réagit avec sang-froid à cet imprévu, se rétablissant aussitôt et battant en retraite sans la moindre hésitation.

— Joli. Je vois que tu n’es pas qu’un simple démon, vieil homme.

Mais il était trop lent. Michitomo entendit un son semblable à celui de l’air fendu, puis aperçut deux sabres reflétant une faible lueur stellaire. En une seule frappe, la tête du vieil homme fut nettement tranchée.

Tout s’était produit si vite que Michitomo n’eut même pas le temps d’être surpris.

Un homme se tenait calmement devant lui, comme s’il était apparu de nulle part.

Il portait des vêtements occidentaux à l’allure négligée et tenait deux sabres sans ornements.

Peu à peu, Michitomo comprit que cet homme devait être celui qui avait abattu le vieillard.

— Euh… Hein ?

Michitomo fixa ce chasseur d’esprits, le sang s’écoulant le long de sa lame, incapable de croire à la nature irréelle de ce qu’il voyait.

— D’abord cette femme hier soir, et maintenant ça. On dirait que tu attires les esprits, jeune homme.

Ce fut par un pur hasard que Kimizuka Michitomo rencontra l’homme connu sous le nom de Kadono Jinya.

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