SotDH T8 - CHAPITRE 3 PARTIE 1
Le Festin de Furutsubaki (1)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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À Asakusa, à Tôkyô, légèrement à l’écart de la rue de la célèbre porte Kaminarimon, se trouvait une ruelle faiblement éclairée où donnait une boutique d’antiquités nommée Kogetsudou. Elle existait depuis le milieu de l’ère Meiji, mais rares étaient les clients qui s’y arrêtaient. Le bâtiment était ancien, ce qui donnait à la boutique un aspect plutôt délabré. Le soleil se couchait pour la journée, baignant toute chose des couleurs du crépuscule, et les antiquités du magasin semblaient ensorcelantes, baignées dans cette lueur orangée.
Le jeune homme qui veillait sur la boutique s’appelait Motoki Sôshi, âgé de dix-huit ans. Le magasin appartenait à son grand-père, mais la mauvaise santé de ce dernier faisait que Sôshi en avait souvent la charge. Son père travaillait ailleurs comme tout un chacun, si bien que Sôshi hériterait sans doute de l’affaire tôt ou tard. À supposer toutefois qu’elle parvienne à rester ouverte jusque-là.
— Pas beaucoup de clients, hein ? dit Akitsu Somegorou en parcourant les antiquités.
— Vous parlez du magasin ou de mon autre activité ? répondit Sôshi avec un sourire amer.
Il était plongé dans sa lecture, profitant de l’absence totale de clients. Le fait qu’il ait déjà terminé un volume entier sans être interrompu montrait à quel point les affaires étaient au point mort.
— Des deux, évidemment.
— Nous sommes une boutique d’antiquités un peu particulière, alors le peu de clients, c’est normal. Quant à mon travail de chasseur d’esprits… disons simplement qu’il ne suffit plus à payer les factures.
— On vit une époque difficile.
Il semblerait qu’autrefois, les chasseurs d’esprits pouvaient gagner leur vie en se contentant de chasser les démons. À l’époque, les démons et autres esprits représentaient une menace bien réelle, mais les temps avaient changé. À l’ère Taishô, la croyance en de telles choses s’était estompée. Peu de gens faisaient encore appel aux chasseurs pour régler leurs problèmes d’esprits, et il était déjà difficile pour les familles de chasseurs célèbres de subsister, sans parler des plus modestes.
Les Motoki étaient une famille de chasseurs d’esprits peu connue. Ils ne disposaient ni d’une longue et respectée lignée comme les Kukami du Magatama ou les Nagumo de l’Épée Démoniaque, ni de la maîtrise imposant le respect comme les Akitsu. C’était une famille relativement jeune et de petite taille. Ils n’affrontaient pas les puissants démons souvent associés aux chasseurs d’esprits, mais s’occupaient à la place de vieilles antiquités ayant développé une âme propre, ainsi que d’objets possédés. Les antiquités de Kogetsudou étaient de ce genre, vendues à des clients précisément à la recherche de tels objets. À cet égard, la boutique ressemblait beaucoup aux mystérieux magasins d’antiquités que l’on trouve dans de nombreuses histoires de fantômes. Bien entendu, les Motoki prenaient soin d’exorciser au préalable tout objet dangereux et s’entraînaient au combat par principe, mais ils n’avaient presque jamais eu affaire à des esprits véritablement violents.
C’était pour cette raison que Sôshi idolâtrait Akitsu Somegorou, le légendaire chasseur d’esprits. L’homme dépassait l’ordinaire. Il ressemblait aux héros des récits d’aventures publiés dans ces magazines de romans populaires.
— Alors, vous vouliez me demander quelque chose ? dit Sôshi.
— Ah, oui, oui. Eh bien, même si t’es pas très actif, t’es quand même un chasseur d’esprits, alors j’me suis dit que tu saurais peut-être s’il s’est passé quelque chose d’étrange à Asakusa ces derniers temps. Des disparitions, ou ce genre de choses ?
— Des disparitions ? Je n’ai rien vu de tel dans les journaux.
— Bah, j’aurais dû m’en douter. Ils me faciliteraient trop la tâche s’ils agissaient aussi ouvertement, marmonna Somegorou.
Ayant lui-même été entraîné partiellement dans l’affaire, Sôshi avait une idée de la raison pour laquelle Somegorou posait ces questions. Il poursuivait discrètement Nagumo Eizen, le cannibale fou. Malheureusement, Eizen n’avait encore laissé aucune trace.
— Désolé. Il y a bien des rumeurs d’apparitions de fantômes, ceci dit. C’est Asakusa, après tout.
— Pas vraiment ce que je cherche, mais merci.
— De rien. Je regrette seulement de ne pas avoir pu vous aider davantage.
Somegorou était basé à Kyôtô, ce qui signifiait qu’il n’avait aucun contact ici, à Tôkyô. En venant à Kogetsudou, il devait sans doute s’accrocher à la moindre piste.
— Je pourrais vous aider à recueillir des informations, si vous le souhaitez, proposa Sôshi.
— Non, ça ira. Celui qu’je poursuis est du genre particulièrement dangereux. Rien de bon ne sortirait de ton implication. J’apprécie l’offre, cependant.
Somegorou lui adressa un clin d’œil. Le message était clair. S’il tenait à sa vie, il valait mieux rester à l’écart. Bien qu’il fût bien plus âgé, son attitude détachée lui conférait une aura empreinte de dignité.
Sôshi observa l’assurance de l’homme et le trouva admirable, tout simplement. Bien qu’ils exerçassent techniquement le même métier, ils évoluaient dans des mondes différents. Il admirait Akitsu Somegorou le Quatrième, peut-être le plus puissant de tous, du fond du cœur… même si, dernièrement, la présence du vieil homme lui semblait très légèrement pesante.
— Akitsu-sama, je vous ai apporté du thé.
— Oh, merci bien, jeune fille.
Une jeune femme au sourire radieux, Saegusa Sahiro, sortit de l’arrière-boutique et tendit à Somegorou une tasse de thé bien chaud. Elle avait seize ans cette année-là et travaillait à Kogetsudou, bien que sans être rémunérée. Il serait sans doute plus juste de dire qu’elle donnait simplement un coup de main. Le père de Sahiro était une connaissance du grand-père de Sôshi, et sa famille était elle aussi composée de chasseurs d’esprits. Elle logeait à Kogetsudou afin d’y apprendre le métier.
— Attends, et mon thé, alors ? demanda Sôshi.
— Comment ça ? Tu es un client, peut-être ?
Sa réponse impertinente irrita légèrement Sôshi. C’était pour ce genre de raison que la présence de Somegorou lui paraissait un peu gênante.
Sôshi avait rencontré Somegorou pour la première fois lors de la réception nocturne donnée par les Nagumo. Les antiquités coûtaient cher, si bien que les meilleurs clients étaient soit des amateurs passionnés, soit des nobles disposant de trop de temps libre. Les Nagumo étaient des nobles déchus, mais ils restaient vaniteux et continuaient de se rendre de temps à autre à Kogetsudou. C’était ainsi que le grand-père de Sôshi avait fait leur connaissance et pourquoi il avait reçu une invitation pour cette réception. Sôshi et Sahiro s’y étaient rendus à la place de son grand-père.
Bien sûr, il s’était finalement avéré qu’ils avaient été invités dans le cadre des manigances d’Eizen. Tous les convives étaient sur le point d’être sacrifiés pour un rituel sinistre ou quelque chose du genre, mais Somegorou était intervenu. Grâce à ses remarquables techniques d’esprits-artéfacts, il avait repoussé les démons et sauvé tout le monde.
— Oh, je ne suis pas vraiment un client. Je fais juste du lèche-vitrines. Je mérite pas de traitement spécial, dit Somegorou.
— Allons donc ! C’est un honneur de vous recevoir, Akitsu-sama ! s’exclama Sahiro.
— Ha ha, t’es trop gentille, petite fille. Dis donc, tant que j’y pense, je devrais te demander à toi aussi. T’as entendu des rumeurs étranges ces derniers temps ?
— Des rumeurs ? J’ai entendu dire que la fille du voisin avait fugué, mais ce n’est sans doute pas ce que vous cherchez, hein ?
Sôshi était reconnaissant à l’homme de lui avoir sauvé la vie, mais il n’arrivait pas à digérer la différence de traitement que Sahiro lui réservait. Elle était d’ordinaire une fille à forte tête. La voir ainsi cajoler quelqu’un d’autre lui donnait un sentiment étrange.
— Sahiro, ne l’importune pas trop, la réprimanda Sôshi d’un ton plus sec qu’il ne l’aurait voulu.
— Je ne l’importune pas. C’est plutôt toi qui devrais te montrer plus respectueux envers lui ! répliqua-t-elle.
— Je le suis !
Les deux se chamaillaient avec une immaturité qui leur était habituelle. Sôshi fit une grimace. Ce n’était pas exactement ainsi qu’il avait espéré que les choses tournent.
— Vous êtes vraiment quelque chose, tous les deux.
Somegorou les observait avec un large sourire. Se sentant moqué, Sôshi lui lança un regard noir, ce qui ne fit qu’amener Somegorou à éclater de rire.
— …Quoi ?
— Désolé, désolé. Ça m’a juste rendu un peu nostalgique de vous voir comme ça. J’ai pas pu m’empêcher de rire en me souvenant que j’étais pareil, à l’époque.
Il sourit avec mélancolie.
— Vous étiez… comme moi ?
— Oh que oui. J’arrivais pas à dire ce que je pensais devant la jeune femme dont j’étais épris, mais j’étais toujours prêt à me faire son père…
Il semblait se remémorer avec affection sa propre immaturité. Pendant un instant, Sôshi crut que Somegorou se perdait dans ses souvenirs, mais celui-ci afficha soudain un sourire espiègle et passa un bras autour de l’épaule du jeune homme. À voix basse, de façon à ce que seul Sôshi puisse l’entendre, il murmura :
— J’dis ça comme ça, mais si elle te plaît, vaudrait mieux lui dire plus tôt que tard.
— Q…quoi ?!
Sôshi rougit vivement. Somegorou avait touché juste.
— C’est une jolie fille. Un peu énergique, mais le genre à faire une bonne épouse.
Sôshi tourna le regard vers Sahiro. Elle avait seize ans. Il ne serait donc pas étrange que l’on commence à parler de mariage pour elle. Ils venaient tous deux de familles de chasseurs d’esprits. Il existait une possibilité non négligeable qu’il soit choisi comme futur mari.
— J’sais que ça t’embarrasse, mais y a des choses qui passent pas si tu fais pas l’effort de les dire. Si tu traînes trop, quelqu’un d’autre lui fera tourner la tête.
— Mais nous ne sommes pas… Elle est… Je ne la vois pas comme ça.
— Prends pas l’habitude de te mentir à toi-même. Les gens qui se mentent sans arrêt sont incapables de choisir ce qui leur est cher quand ça compte vraiment, puis font semblant de n’avoir jamais tant tenu que ça une fois qu’il est trop tard. Tu veux pas devenir ce genre d’homme pathétique, pas vrai ?
— Ngh…
Sôshi savait que le vieil homme avait raison. Il se souvenait avoir déjà trouvé ce genre d’excuses minables lorsque les choses ne s’étaient pas déroulées comme il l’aurait voulu.
— Enfin, au bout du compte, c’est ta décision.
Après l’avoir poussé avec autant d’insistance, Somegorou céda avec une facilité aussi soudaine qu’inattendue. Puis il se dirigea vers la sortie.
— Vous partez déjà, Akitsu-sama ? demanda Sahiro avec déception.
— Ouais. Y a quelque chose que je veux aller vérifier.
Sans se retourner en partant, Somegorou ajouta :
— Bonne chance pour ton affaire, Sôshi-kun. À la prochaine, jeune fille.
Même la simple démarche de cet homme qui avait connu d’innombrables combats paraissait hors d’atteinte aux yeux de Sôshi.
— Pourquoi est-ce que je ne suis qu’une « jeune fille », alors qu’il t’appelle par ton nom ?
Sahiro bouda en faisant la moue, mais Sôshi n’était pas d’humeur à plaisanter avec elle.
Tandis qu’il ressassait encore les paroles de Somegorou, son regard se leva malgré lui pour croiser le sien.
— Quoi ?
— O…oh, euh, rien.
— Tu rougis. Ça va ?
Il n’arrivait pas à empêcher ses pensées de partir dans tous les sens.
Pendant un moment, il était encore trop troublé pour soutenir son regard.
***
Asakusa était célèbre pour ses temples et pour le marché des plantes-lanternes, mais autrefois, le quartier était aussi connu pour avoir abrité des lieux d’exécution. À l’époque d’Edo, lorsqu’un criminel de la région devait être exécuté, cela se faisait le plus souvent à Asakusa ou à Shiba, plus au sud. Toutefois, à mesure que la population augmenta et que les habitations se multiplièrent, les lieux d’exécution furent déplacés vers un endroit plus isolé. Malgré tout, les gens s’en souvenaient.
C’était l’une des principales raisons pour lesquelles Asakusa comptait tant d’histoires de fantômes, héritage de cet aspect plus brutal de son passé.
Somegorou laissa Kogetsudou derrière lui et se dirigea vers Kozukahara. S’il s’était rendu dans la boutique d’antiquités, c’était simplement parce qu’elle se trouvait sur le chemin menant à sa véritable destination.
Il avait mis la main sur une rumeur étrange en suivant la piste d’Eizen. Apparemment, le fantôme d’une femme vêtue d’habits funéraires avait été aperçu la nuit à Asakusa. D’autres rumeurs circulaient également : l’une parlait d’un revenant malfaisant errant dans les rues à la nuit tombée, une autre racontait qu’une personne avait été enlevée sous les yeux d’un témoin. Ces rumeurs étaient pour le moins douteuses. Plus tôt, Sôshi et Sahiro avaient eux aussi mentionné des fantômes ainsi que la fugue d’une jeune fille. Impossible de savoir si tout cela était lié, mais la manière dont les rumeurs se concentraient autour d’Asakusa donnait à Somegorou le sentiment qu’il s’y tramait quelque chose.
Ses investigations le menèrent à Kozukahara, où se trouvaient les lieux d’exécution d’Asakusa à l’époque d’Edo. Il trouvait que ce serait un peu trop cliché que cet endroit renferme réellement les réponses qu’il cherchait, mais il décida malgré tout de s’y rendre.
Le soleil s’était déjà entièrement couché, et la nuit était tombée. La rue de Kozukahara était bordée çà et là de temples et de sanctuaires, ce qui conférait au chemin sombre une atmosphère inquiétante. Bien entendu, se remémorer les rumeurs de fantômes ne faisait qu’accentuer ce malaise.
— Alors, qu’est-ce que ce sera ? Un fantôme, ou peut-être un démon ? Personnellement, je préférerais encore voir apparaître un démon…
Somegorou poursuivit sa route le long du chemin obscur, faiblement éclairé par des réverbères. Par moments, il s’arrêtait pour examiner les alentours. Après un certain temps, il entendit le bruit de gravier crissant derrière lui. Il se retourna brusquement. Un instant, il crut avoir touché au but, mais il fut déçu en voyant de qui il s’agissait.
— Oh… ce n’est que toi…
Un démon aux cheveux châtain se tenait là, affichant un sourire déplacé dans cette nuit lugubre.
— Bonsoir, Akitsu-san. Est-ce bien raisonnable de sortir à une heure pareille ? J’imagine qu’un homme de votre âge préfère se coucher tôt.
— Ha. Mais t’as pas à peu près mon âge, toi aussi ?
— Oh là là.
Elle feignit un sursaut.
— Vous ne savez donc pas qu’il est malvenu de mentionner l’âge d’une dame comme ça ?
Somegorou eut l’impression d’être tourné en dérision par une enfant. Il ne savait jamais vraiment comment se comporter avec Himawari. Il ne la considérait pas comme une ennemie, mais il ne l’appréciait pas particulièrement non plus.
— Ne me dis pas que c’est toi, le fantôme féminin qu’on a aperçu dans le coin ? dit-il.
— Ah, alors vous enquêtiez aussi là-dessus.
— Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?
— Rien. Simplement que nous poursuivons la même chose.
Si la fille de Magatsume prenait la peine d’enquêter sur la même affaire, alors ces rumeurs avaient peut-être un fondement après tout.
— Tu ne devrais pas être en train de veiller sur Ryuuna-chan et Kimiko-chan ?
— Mon oncle s’occupe de Kimiko-san, et Ryuuna-san est avec une de ses connaissances.
Son expression s’assombrit légèrement. Elle tentait peut-être de dissimuler son mécontentement, mais cela restait parfaitement évident aux yeux de Somegorou.
— Qu’est-ce qui te rend si maussade ?
— Je n’apprécie pas vraiment cette connaissance de mon oncle, même si je comprends que nous ayons besoin de son aide.
Cette connaissance devait être la personne que Jinya connaissait depuis l’époque où il vivait à Fukagawa. Somegorou l’avait déjà entendu en parler. Il fallait qu’il s’agisse de quelqu’un d’assez détestable pour que Himawari en ait une opinion aussi négative. Ses plaintes la faisaient paraître plus enfantine que d’ordinaire, ce qui laissa Somegorou quelque peu partagé.
Jusqu’ici, Somegorou avait eu peu d’interactions avec Himawari, et cela lui convenait plutôt bien. Elle était la fille de l’assassin de son maître, ainsi que la sœur aînée d’Azumagiku. La voir lui rappelait à quel point il avait autrefois été impuissant. Il comprenait rationnellement que lui faire porter la responsabilité de ce qui s’était passé reviendrait à déplacer sa colère, mais une partie de son cœur se raidissait toujours en sa présence.
— Je vois. Eh bien, je n’ai jamais rencontré cette connaissance.
Il feignit l’indifférence pour masquer ses sentiments. Il n’était plus le gamin effronté qu’il avait été autrefois. Désormais, il savait dissimuler ses pensées sans effort. L’âge lui avait donné l’expérience nécessaire pour cela.
…Ou bien l’âge l’avait-il simplement rendu blasé ? Comment son lui plus jeune aurait-il interagi avec Himawari ? C’était une question vaine, sans réponse possible, mais elle lui traversa l’esprit malgré tout.
— Je vous envie. Il y a des personnes qu’il vaut mieux ne pas connaître. Oh, c’est par là ensuite.
Himawari le guida sur un sentier sombre, en direction de la supposée source des rumeurs. Il la suivit, sur ses gardes, conscient que tout cela pouvait être un piège.
— D’accord. Mais un fantôme féminin, hein… Tu penses qu’Eizen est impliqué ?
— Il l’est. Sans aucun doute.
Le ton assuré de sa voix lui parut étrange, mais ils furent interrompus avant qu’il puisse l’interroger. Une brise tiède passa près d’eux, et pourtant un frisson lui remonta l’échine.
— Quand on parle du loup… C’est gentil à eux de se montrer pile au bon moment.
— Ils ont un sens du tact qui vous fait défaut.
— Oh, tais-toi.
Près de plusieurs temples et sanctuaires, dans une ruelle coupée de la lumière des réverbères, une silhouette solitaire se détachait nettement dans l’obscurité.
La rumeur dont Somegorou avait entendu parler évoquait le fantôme d’une femme vêtue d’habits funéraires, mais certains détails ne concordaient pas. La petite taille de la silhouette rappelait bien celle d’une femme, mais rien, absolument rien, n’évoquait un fantôme. Elle n’avait ni yeux, ni nez, ni bouche, ni oreilles, ni cheveux, aucun trait distinctif, quel qu’il soit.
— C’est… un démon ? murmura-t-il.
Même lui, qui avait affronté d’innombrables esprits, restait déconcerté par cette vision. Himawari, en revanche, ne montrait aucune surprise face à l’apparence de l’esprit. Elle serrait seulement les dents avec une amertume insupportable.
— Oui. Je m’y attendais un peu, compte tenu de Ryuuna-san et de toute la vie qu’Eizen a accumulée…
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Faîtes attention. Nous ne sommes pas seuls.
Plusieurs personnes commencèrent à s’approcher d’eux en même temps. Leurs regards étaient vides. Elles ressemblaient bien davantage à des fantômes que le démon sans visage.
— Dis…
— Oui, Akitsu-san ?
— Tu crois qu’on est tombés dans un piège ?
— Je dirais que oui. Après tout, suivre des rumeurs en poursuivant Eizen nous a menés exactement ici.
Elle répondit d’un ton factuel, sans la moindre émotion.
Somegorou prit une position de combat. Lentement, ils furent encerclés, sans aucune issue possible.
— Le pouvoir de ce démon lui permet de posséder l’esprit des humains au cœur faible.
Himawari révéla ce dont le démon était capable, et Somegorou ne lui demanda pas comment elle le savait.
L’expression amère de son visage rendait évidents à la fois ses pensées et son lien avec ce démon.
— Son nom est Furutsubaki… ma sœur cadette.