SotDH T8 - CHAPITRE 2 PARTIE 3
Jours d’Hortensias (3)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Jinya n’était pas assez arrogant pour croire qu’il pouvait protéger Kimiko et Ryuuna de tout et n’importe quoi, mais il les avait tout de même emmenées dehors, pour des raisons qui allaient au-delà du simple fait de leur offrir un moment de répit. Il voulait jauger l’approche qu’adopterait Eizen. Irait-il jusqu’à les attaquer en public, ou attendrait-il une occasion qui n’impliquerait pas des témoins ? Si le vieil homme ne faisait rien, cela lui convenait en soi, mais s’il les attaquait malgré la présence de regards indiscrets, Jinya obtiendrait des informations précieuses sur les limites qu’Eizen était prêt à franchir et sur ce qu’il pouvait attendre de lui à l’avenir. Cela dit, Jinya était presque certain qu’Eizen ne passerait pas à l’action ici. Si une attaque devait survenir, il était peu probable qu’elle ait été ordonnée par lui.
Le bras grotesque se tendit pour briser la nuque de Jinya.
Jinya commença à réfléchir. Si Eizen avait donné l’ordre de cette attaque, Izuchi serait apparu au préalable afin de prendre pour cible les personnes alentour avec sa mitrailleuse Gatling et de restreindre les mouvements de Jinya. L’absence d’Izuchi devait signifier qu’il s’agissait d’un subalterne agissant seul. La méthode d’attaque en elle-même était inattendue. Le démon ne s’était pas matérialisé entièrement, mais uniquement sous la forme d’un bras suspendu dans les airs.
Pourtant, l’expression de Jinya ne changea pas le moins du monde. Montrer sa surprise ne ferait que révéler des ouvertures, sans compter qu’il n’était pas du genre à se figer face à un adversaire. Il glissa son bras gauche en avant et posa la main contre la face interne du bras grotesque, puis le repoussa doucement sans en interrompre l’élan. Du moins, c’était ce qu’il comptait faire. Il n’avait touché le bras qu’une seconde environ lorsque celui-ci disparut.
Plusieurs instants s’écoulèrent avant qu’il ne sente soudain la douleur traverser son dos.
Gnh ?!
Il faillit s’effondrer, mais parvint à se rattraper in extremis avant de se retourner brusquement. Il n’y avait personne derrière lui, et pourtant il avait bel et bien été frappé. Le même bras désincarné que précédemment, donc.
Il s’agissait peut-être d’un pouvoir similaire au Jishibari, quelque chose capable de faire apparaître des bras dans l’air. Ou peut-être d’une capacité permettant de transporter une partie précise du corps. Jinya ne disposait pas encore de suffisamment d’informations pour en être certain, mais il resta sur ses gardes en prévision de la prochaine attaque.
— Jiiya ? Quelque chose ne va pas ?
En le voyant soudain se mettre sur ses gardes, Kimiko et Ryuuna le regardèrent avec étonnement.
Jinya avait envisagé la possibilité d’une attaque en plein jour, mais il ne pensait pas qu’elle passerait aussi inaperçue. Le bras ne s’était manifesté qu’un bref instant. Lorsqu’il avait visé sa nuque, il avait attendu le moment où il se redressait et était venu selon un angle que les jeunes filles ne pouvaient pas voir. Jinya avait pu réagir parce que cet angle faisait apparaître l’attaque juste devant lui, mais cette capacité deviendrait problématique si elle pouvait frapper depuis n’importe quelle direction.
— Tu te sens mal ? Tu peux rester assis encore un peu si tu le souhaites, dit Kimiko.
— Merci, mais j’ai simplement glissé un instant. Ce n’est rien.
Certains autres clients commençaient à s’agiter. Quelques-uns semblaient avoir aperçu le bras démoniaque. Il y aurait eu un problème si la moindre agitation supplémentaire survenait, aussi se comporta-t-il comme si rien ne s’était produit.
Il régla rapidement l’addition tout en surveillant les alentours. Puis il porta la paume droite à sa bouche et y mordit. Serrant le poing, il laissa le sang s’y accumuler.
Aussi étrange que cela puisse paraître, cette attaque était une bénédiction déguisée.
Elle avait éclairci de nombreux points importants pour Jinya. Premièrement, elle montrait qu’Eizen n’avait pas l’intention d’agir de sitôt. Deuxièmement, elle révélait que les subalternes démoniaques d’Eizen n’étaient pas entièrement obéissants. Et troisièmement, elle indiquait que les démons ne cherchaient pas à tuer Kimiko ou Ryuuna. Malgré tout, Jinya n’appréciait guère que son moment de détente ait été gâché. La discrétion des attaques de son adversaire jouait cependant en sa faveur. Il décida donc de s’en inspirer et de combattre, lui aussi, avec discrétion.
— Allons-y, alors. Dame Kimiko, pourriez-vous guider Ryuuna ?
— Hein ? Moi ?
— Si vous le voulez bien. Je suis sûr qu’elle aimerait échanger avec quelqu’un de son âge.
— Tu dis ça, mais elle ne m’a encore adressé la moindre parole, répondit Kimiko avant de sortir la première.
— Allez, viens toi aussi, Ryuuna.
— …Hmm.
Ryuuna ne dit toujours rien, mais elle obéit. Il était douloureux de penser que cette docilité était le résultat de l’éducation qu’elle avait reçue dans cette cellule.
Jinya se plaça volontairement derrière elles deux afin de se rendre vulnérable. Il marcha sans la moindre précaution, comme s’il provoquait presque une attaque.
Que ce soit parce qu’il avait incité quelqu’un à passer à l’action ou par simple coïncidence, il entendit l’air se tordre dans un écho difficile à décrire.
Le bras grotesque attaqua de nouveau.
***
— J’ai dit d’attendre !
Izuchi attrapa Yonabari par l’épaule et le força à se retourner.
— Quoi ? Tu viens aussi ? demanda Yonabari, qui ne semblait pas se soucier le moins du monde d’être malmené.
Ikyuu pouvait être assez libre d’esprit, mais Yonabari était d’un tout autre niveau. Les problèmes que sa personne causait n’avaient pas de fin.
— C’est clair et net. Faut bien que quelqu’un te surveille.
— Oh, allez. Tu ne me fais pas confiance ?
— Pas du tout, répondit Izuchi sans détour.
Il eut envie d’énumérer toutes les raisons pour lesquelles il ne lui faisait pas confiance, mais jugea que cela n’en valait pas la peine. Yonabari se serait probablement contenté de se moquer de ses récriminations.
— Et puis, hé, pourquoi c’est moi que tu empêches ? Ikyuu a dit qu’il allait rencontrer le Dévoreur de Démons. Ce ne serait pas plutôt lui que tu devrais arrêter ?
— Comme si je pouvais le rattraper, ricana Izuchi.
Ikyuu possédait une capacité proche du déplacement instantané. Le mieux qu’Izuchi pouvait faire était de prier pour qu’il ne cause pas d’ennuis.
— Il ferait mieux de ne rien faire de stupide, continua Izuchi.
— Je suis sûr que tout ira bien. C’est un abruti, mais il a plus de jugeote que toi. Le Dévoreur de Démons doit être en sortie avec Ryuuna-chan et Kimiko-chan en ce moment même, alors Izuchi ne lui adressera sans doute qu’un bref salut.
Le ton de Yonabari était indifférent, comme si le démon ne faisait que bavarder. Il fallut un instant de plus à Izuchi pour réaliser ce qui venait d’être dit.
— Attends, quoi ? Comment tu sais tout ça ?
— C’est évident si tu y réfléchis un peu. Eizen-san ne fera rien pour le moment après s’être fait écraser de façon aussi unilatérale. Sa priorité sera d’accumuler de la vitalité jusqu’à être sûr de pouvoir gagner, ce qui signifie qu’il va se concentrer sur le fait de se nourrir. Quant à notre Dévoreur de Démons, ça n’aurait aucun sens de chercher Eizen-san à l’aveuglette alors qu’il peut enquêter sur des disparitions anormales de personnes. C’est pour ça qu’il sortira régulièrement pour recueillir des informations.
Plutôt que de tâtonner à la recherche d’Eizen, il était plus logique pour le Dévoreur de Démons de vérifier les rumeurs concernant des événements susceptibles d’y être liés, du moins selon Yonabari.
— D’accord, mais alors pourquoi serait-il dehors avec les filles ? demanda Izuchi.
— Eh bien, il reste une faible possibilité qu’Eizen-san attaque, alors il préfère les avoir près de lui que de les laisser ailleurs.
Yonabari ne ralentit pas le pas pendant qu’ils parlaient. Izuchi suivait derrière, le cœur partagé, en observant le paysage urbain.
Des bâtiments japonais classiques rappelant l’époque d’Edo se dressaient côte à côte avec des structures modernes. La ville était belle, mais dissonante, et la vision de Yonabari, un démon vêtu à l’occidentale, l’était tout autant. Ils travaillaient avec Eizen parce qu’ils rejetaient les valeurs de l’ère Taishô, mais ils n’en portaient pas moins un intérêt aux vêtements modernes et changeaient de tenue à chaque fois qu’Izuchi les voyait. Aujourd’hui, ils portaient une chemise habillée avec une cravate, ainsi que des lunettes rondes à monture épaisse. Ils incarnaient l’image même d’un élégant homme moderne et semblaient s’en réjouir.
— Hm ? Mais tu disais qu’Eizen-sama ne ferait rien, reprit Izuchi en poursuivant la discussion.
— Il ne fera rien, mais le Dévoreur de Démons n’a aucun moyen d’en être sûr. C’est pour ça qu’il se sert de lui-même comme appât pour voir ce que nous allons faire. Il sera sans doute ravi de se faire attaquer par Ikyuu.
Un certain entrain se glissa dans sa démarche. Avec un air espiègle, Yonabari déclara d’un ton indifférent :
— Peut-être qu’ils se promènent en ce moment même dans le Ginza à la mode, profitant de l’occasion pour se détendre tout en recueillant des informations et en guettant une réaction d’Eizen-san. Le Dévoreur de Démons sait que nous ne pouvons pas tuer les filles, seulement les enlever, alors il n’a qu’à se soucier de sa propre vie. C’est la situation idéale pour lui.
Izuchi était déconcerté. Yonabari donnait toujours l’impression d’agir au hasard. Il ne pensait pas que le démon était capable d’analyser la situation avec autant de justesse.
— Bon sang. Je n’avais aucune idée que tu réfléchissais vraiment à ce genre de choses.
— Aïe, venant de toi, c’est un peu dur à avaler. Pour que tu le saches, même Ikyuu est capable de comprendre autant de choses.
Dans ce cas, Izuchi était le seul à ne rien saisir. Apparemment, il n’allait pas pouvoir se défaire de cette réputation d’idiot de sitôt.
— Ikyuu y va juste pour tâter le terrain avec le Chasseur de Démons. Il reviendra sans doute après avoir pris un ou deux coups. Cela dit, il est un peu idiot. S’il voulait simplement jauger la force du Dévoreur de Démons, il aurait pu envoyer un démon de bas étage, ou même te provoquer pour que tu ailles le chercher. Il n’avait aucune raison d’aller jusqu’à révéler sa propre capacité.
— Hé…, grogna Izuchi.
Il n’aimait pas la manière qu’avait Yonabari de toujours plaisanter aux dépens des autres, mais il laissa tout de même échapper un léger soupir de soulagement. Certains aspects de la discussion l’avaient inquiété, mais au moins, il semblait qu’Ikyuu ne ferait rien de trop inconsidéré.
— D’accord. En gros, ce que tu essaies de dire, c’est qu’Ikyuu ne fera rien de trop stupide, c’est ça ?
— Ouais. Il me tape sur les nerfs, mais il n’est pas si idiot. Bien sûr, ça ne me dérangerait pas qu’il aille se faire tuer, tu vois ?
— Écoute, je ne te demande pas d’être copain avec lui, mais au moins, mets un frein aux querelles internes. Qu’est-ce que tu penses du Dévoreur de Démons ? Il est fort comment ?
— Je ne l’ai vu que brièvement cette nuit-là, mais…
Le sourire de Yonabari s’élargit plus que de coutume.
— Je pense qu’on va voir Ikyuu faire une sacrée tête plus tard.
***
Jinya affûta ses sens à l’extrême. Il n’avait pas de sabre sur lui. On avait encore vu des samouraïs déchus porter des sabres jusqu’au début de l’ère Meiji, mais même eux avaient disparu vers le milieu de la période. Il était désormais au service de la famille Akase, et il ne pouvait pas se permettre de porter une épée en public au risque de causer des ennuis à Michitomo et à Shino. Mais en tant qu’homme qui avait vécu par la lame, il ne parvenait pas non plus à se résoudre à dissimuler un pistolet sur lui. Cela dit, il était loin d’être sans défense.
— Ryuuna-san, allons-y, dit Kimiko.
— …Hmm.
Ryuuna acquiesça d’un signe de tête.
L’expression de Kimiko s’adoucit légèrement lorsqu’elle sortit du café. Ryuuna la suivit, et Jinya leur emboîta le pas, avançant d’un seul pas. Les autres clients comme les jeunes filles ne le regardaient pas lorsqu’il franchit l’entrée. Avant que son pied droit ne touche le sol pour son second pas, il entendit l’air commencer à se distordre.
Le bruit était infime. Il l’aurait manqué s’il n’avait pas été attentif. Il provenait de sa gauche, derrière lui, l’attaque visant l’arrière de son crâne.
D’après la pression concentrée vers ce seul point, il pouvait aisément imaginer son crâne broyé et son contenu se répandre, mais cette pression violente rendait l’attaque d’autant plus perceptible.
Jinya glissa en diagonale vers l’avant sur le pied qu’il posait, puis ramena sa jambe gauche et effectua une demi-rotation.
Le bras grotesque effleura sa joue. Il n’avait pas totalement esquivé le coup, mais cela importait peu. Il était déjà en mouvement pour contre-attaquer, et il en avait eu le temps parce qu’il avait lu l’attaque.
Il fit pivoter son corps et lança son bras droit sans briser son élan. Il n’avait ni Yarai ni Yatonomori Kaneomi avec lui, mais il tenait néanmoins une épée en main.
Être juste et courageux, connaître la bienveillance et le respect, jurer fidélité aux Tokugawa et être prêt à combattre au nom du shogun. Tels étaient les principes qu’un samouraï suivait, et vivre selon eux était une source de fierté. C’était pour ces valeurs que les samouraïs acceptaient de se battre en guerriers jusqu’à la dernière goutte de leur sang.
Il fut un temps où un homme voulait se battre jusqu’à la dernière goutte de son sang. L’épée que Jinya tenait maintenant avait été confiée à ses soins par cet ami.
On entendit le son de l’air fendu. Le coup fut si rapide que personne ne vit la lame.
— Jiiya, où allons-nous ensuite ?
— Bonne question. Que diriez-vous d’une boutique de vêtements et d’accessoires occidentaux ? Ryuuna pourrait en avoir besoin.
— Ça me paraît parfait. Est-ce que ça te dirait si je choisissais quelques tenues pour Ryuuna-san ?
Kimiko se retourna vers Jinya en bavardant joyeusement. Les deux jeunes filles étaient encore un peu raides, mais elles semblaient clairement moins tendues qu’auparavant.
Après avoir porté son coup, Jinya avait désactivé sa capacité, puis avait suivi les filles comme si de rien n’était. Elles ne semblaient rien avoir remarqué. Il décida de considérer cela comme une réussite.
— Hi hi. Tu ne trouves pas que Jiiya chérirait forcément son enfant s’il en avait un jour ? dit Kimiko en regardant Ryuuna.
— Je me le demande, répondit Jiiya.
— …Hmm
— Ryuuna-san a hoché la tête ! Elle le pense aussi.
Jinya n’avait pas ressenti la sensation de l’os tranché, mais il savait qu’il avait entamé la chair. Aucune attaque de suivi ne venait, ce qui signifiait que sa contre-attaque avait infligé des dégâts.
Ce qu’il avait tranché était sans aucun doute un véritable bras. Autrement dit, la capacité du démon lui permettait d’envoyer des parties de son corps à distance. Il y avait de fortes chances que ce pouvoir soit proche du déplacement instantané. Ne pas savoir quand ni d’où viendrait une attaque était problématique, mais cela rendait d’autant plus favorable l’issue de leur échange tout juste achevé. Amener son adversaire à penser qu’il pouvait même réagir à des attaques surprises le pousserait à hésiter avant de frapper.
Jinya écarta cette réflexion. Pour l’instant, se concentrer sur le bonheur de Kimiko était plus important.
— Allons-y ! Je vais choisir la robe parfaite pour Ryuuna-san, dit Kimiko.
— Dame Kimiko, je pensais plutôt à quelque chose de plus décontracté pour elle.
— Dans ce cas… une jupe ! Je suis sûre qu’un kimono lui irait bien, mais une jupe serait parfaite aussi !
— Oh… une jupe…
Tôkyô n’était plus ce qu’elle était à l’époque où elle s’appelait Edo. L’ère Taishô pouvait parfois sembler étouffante. Les sabres étaient interdits, les esprits n’avaient plus leur place en ce monde, et de nombreux modes de vie avaient été balayés par le cours du temps.
Mais tous les changements n’étaient pas négatifs. Les paysages urbains avaient changé, les cœurs des hommes ne cessaient d’évoluer, mais certains spectacles resteraient toujours chers aux yeux des gens.
Les jeunes filles se promenaient dans les rues de Tôkyô, regardant toutes sortes de choses.
Jinya marchait à leurs côtés, savourant cette scène de bonheur ordinaire et pourtant si rare.
***
Après être rentrés à la résidence privée d’Eizen, en périphérie de Tôkyô, Yonabari et Izuchi burent du thé dans la chambre de ce dernier.
— On a vraiment fait que regarder un film, hein ? dit Izuchi.
— Tu t’attendais à quoi ? Mais franchement, Chant des nuages d’été est tellement bien. J’adoooore ce côté doux-amer.
— J’ai l’impression que tu l’aimes pour de mauvaises raisons…
Izuchi avait accompagné Yonabari pour éviter tout débordement, mais rien de notable ne s’était produit. Il n’espérait pas qu’il se passe quoi que ce soit, bien sûr, mais le calme de la situation le laissait un peu perplexe.
— Tu vas souvent dans ce cinéma, ou quoi ? demanda-t-il. — Ce garçon aux tickets, comment il s’appelait déjà…
— Yoshihiko-kun ?
— Ouais, lui. Il avait l’air plutôt familier avec toi.
Tous deux semblaient se connaître assez bien, allant jusqu’à plaisanter ensemble. Yonabari donnait l’impression d’être un client régulier.
— Ah bon ? Tu ne te fais pas des idées ? Oh, attends… ne me dis pas que tu es jaaaaloux ?
— Arrête un peu.
Izuchi n’éprouvait aucun intérêt particulier pour Yonabari, platoniquement ou autrement. Il ne se souciait même pas de savoir si le démon était féminin ou masculin. Il se demandait simplement pourquoi Yonabari se montrait amical avec un humain.
— Hmm, ça ne devrait plus tarder.
— Hm ? Qu’est-ce qui ne devrait plus tarder ?
Yonabari esquissa un sourire entendu.
Ikyuu apparut soudainement dans la pièce, claquant la langue d’agacement.
— Super. T’es là…
— Oh, bon retour, Ikyuu. Et si tu utilisais la porte pour entrer, la prochaine fois ? demanda Izuchi.
Il n’était pas rare qu’Ikyuu revienne en utilisant son pouvoir, aussi Izuchi et Yonabari ne furent-ils pas surpris par son apparition soudaine. En revanche, ils le furent en voyant son bras droit enveloppé d’un bandage. Il n’en avait pas lorsqu’il était parti.
— C’est quoi, ce bandage ? demanda Izuchi.
— Le Dévoreur de Démons m’a eu. Ce salaud a pigé mon timing au troisième mouvement.
Une rougeur avait déjà traversé le bandage, révélant la profondeur de la blessure. Ikyuu fixa son bras droit. Il ne semblait pas le moins du monde affecté. Au contraire, il paraissait s’en réjouir.
— Je suppose que tu ne plaisantes pas.
— J’ai l’air du genre à plaisanter ?
— J’imagine que non.
Izuchi était troublé. Il connaissait la force d’Ikyuu, et le fait qu’un démon puisse l’affronter aussi aisément lui donna des frissons.
— Pas étonnant que le vieux con se méfie autant de lui. On dirait que je peux m’attendre à quelque chose d’amusant, dit Ikyuu.
Son pouvoir avait été neutralisé sans difficulté par le Dévoreur de Démons, mais leur échange n’avait été qu’une prise de mesure mutuelle. Aucun des deux ne connaissait l’étendue des capacités de l’autre, et Ikyuu ne ressentait ni humiliation ni défaite. La seule chose que l’on pouvait lire dans ses yeux était une admiration pure.
— On dirait que quelqu’un est content, lâcha Yonabari d’un ton sec, en soupirant d’exaspération.
Leur regard froid se moquait du sourire assoiffé de sang d’Ikyuu.
— Je suis content. Si on doit le tuer de toute façon, autant que ce soit quelqu’un qui en vaille la peine.
— Ouais, je comprends pas. Je n’ai pas l’obsession du meurtre comme toi. Mon pouvoir fait littéralement l’inverse, bon sang. Je ne crois pas que je comprendrai un jour ce qui te motive.
— On est deux. Je doute que je comprenne un jour pourquoi des ordures comme toi existent.
Les deux se fixèrent avec une hostilité à nu. Izuchi s’apprêta à s’interposer, comme pour la énième fois, mais Yonabari recula avant qu’il n’en ait le temps.
— Ce n’est vraiment pas le moment de se disputer, hein ? J’ai horreur de l’admettre, mais je ne serais pas capable d’égaler le pouvoir d’Ikyuu en quelques échanges. Et toi, Izuchi ?
— Impossible. Si je pouvais l’enchainer avec ma Gatling, j’arriverais peut-être à faire quelque chose, mais ce serait difficile.
— Voilà. Dans ce cas, à deux, on aurait encore moins de chances dans un affrontement direct contre le Dévoreur de Démons.
Sans sa Gatling, Izuchi n’était qu’un démon inférieur doté d’une force physique et de compétences martiales légèrement au-dessus de la moyenne. Ikyuu le surpassait de loin en termes de puissance brute. Il était donc logique qu’Izuchi ne fasse pas le poids face à quelqu’un capable de tenir tête à Ikyuu.
— Bien sûr, ça ne veut pas dire qu’on doit simplement lever les bras et se rendre, dit Yonabari.
— Quoi, t’as un plan ? demanda Izuchi.
— Évidemment. Si on perd dans un combat équitable, il suffit de se battre de façon déloyale !
Yonabari dit cela non sans fierté. Aucune honte ne fut affichée, le démon était au contraire ravi.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
À vrai dire, Yonabari n’était pas si puissant. Le démon pouvait se battre dans une certaine mesure, bien sûr, et il avait suffisamment de technique pour se retirer d’un affrontement avec le Dévoreur de Démons, comme la dernière fois avec le petit pistolet.
Mais il manquait à Yonabari quelque chose capable de mettre fin à un combat d’un seul coup, comme la capacité démoniaque d’Ikyuu ou la Gatling d’Izuchi. Izuchi ne comprenait pas d’où venait cette assurance de sa part.
— Je ne le dirai pas, répondit Yonabari. Un plan n’a de valeur que s’il reste secret, crétin.
— Ah bon… ?
— Booooon, d’accord. Je vais quand même te laisser entrevoir un petit truc. Ces derniers temps, je vais au cinéma, et aussi dans cette boutique d’antiquités que j’ai trouvée l’autre jour, pour préparer quelque chose…
— Ouais, bien sûr. Tu faisais juste l’imbécile, pas vrai ?
Yonabari se ratatina en feignant la lâcheté. Un démon d’une bêtise affligeante, ni plus ni moins.
— …Ouais, en fait, je te déteste vraiment, lâcha Ikyuu en lançant à Yonabari un regard glacé, lassé de ses pitreries.
— Je ne peux pas te supporter non plus, tu sais. T’es vraiment coincé. Un type qui tue pour le plaisir n’a pas à donner des leçons, répliqua Yonabari en lui rendant un sourire factice.
L’atmosphère dans la pièce se tendit. On avait l’impression qu’un combat pouvait éclater d’un instant à l’autre. Les deux se fixèrent quelques secondes, jusqu’à ce qu’Ikyuu claque la langue, dissipant de nouveau la tension.
— Tu me dégoûtes, cracha-t-il, avant d’utiliser son pouvoir pour quitter la chambre d’Izuchi.
Izuchi poussa un soupir de soulagement, reconnaissant que rien ne se soit produit. Yonabari ne sembla guère satisfait.
— Non, c’est toi qui me dégoûtes ! Ah, bon sang. Pourquoi est-il aussi imbu de lui-même alors qu’il tue des gens comme si de rien n’était ?
Izuchi fut un peu surpris d’entendre une opinion aussi humaine sortir de la bouche de Yonabari.
— Sérieusement, laisse tomber les querelles internes. Et tu ne trouves pas que c’est un peu étrange à dire pour un démon ?
— Vraiment ? Je veux dire, ce n’est pas comme si j’essayais de dire que tuer, c’est mal ou quoi que ce soit. Je pense juste que la vie mérite d’être chérie, au moins un peu. Tuer sans raison, ce n’est pas bien. Je n’aime pas non plus les meurtres par vengeance ou ce genre d’embrouilles.
— Waouh. Il vient vraiment de sortir quelque chose de sensé de ta bouche.
Même si la vision de Yonabari était un peu naïve, Izuchi ne la détestait pas. Il comprenait pourquoi le démon ne pouvait pas bien s’entendre avec Ikyuu, qui n’était venu servir Eizen que pour permettre aux démons de redevenir la menace qu’ils avaient autrefois été.
— Hmm… mais oui, c’est pour ça que je n’aime pas vraiment Ikyuu ni le Dévoreur de Démons. Oh, mais toi, tu es différent, Izuchi. Tu es juste un idiot attachant avec qui c’est amusant de jouer.
— Je vais faire comme si tu avais dit « traîner avec ».
Yonabari éclata de rire, retrouvant son habituel sourire artificiel.
— Mais je me demande quand même, pourquoi es-tu venu servir Eizen si tu penses comme ça ? demanda Izuchi.
Izuchi et Ikyuu servaient Eizen parce qu’ils voulaient que les démons retrouvent la puissance qu’ils avaient autrefois, mais il n’avait encore jamais entendu les raisons de Yonabari pour travailler avec eux.
— Hein ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Pourquoi tu te bats à nos côtés ? Tu as clairement des motivations différentes.
— Ah…
Yonabari posa un doigt sur ses lèvres et hocha la tête plusieurs fois, comme pour réfléchir. Puis, avec un sourire, le démon répondit :
— J’imagine que j’ai juste envie d’évacuer. En tant qu’être n’ayant pu changer, je m’oppose à tout changement.
— C’est quoi ce délire ? Ce n’est pas exactement comme la vengeance que tu disais détester ?
— Sans doute. Il n’y a ni juste ni faux dans ce que je fais. Je pique juste une crise. Ma personne n’est pas assez impliquée pour appeler ça de la vengeance, alors « évacuer » décrit très bien ce que je fais.
Yonabari affirmait avoir un problème avec le changement.
Malheureusement, avec son esprit simple, Izuchi ne parvenait pas à lire quoi que ce soit de plus profond derrière ces mots.