SotDH T8 - CHAPITRE 2 PARTIE 2

Jours d’Hortensias (2)

—————————————-
Traduction : Calumi
Correction : Raitei
——————————————

Izuchi était un démon. Né de deux démons et élevé comme tel, il ne savait pas mentir et vivait de manière égoïste. Il aimait boire, recourait à la violence pour résoudre ses problèmes et respectait les forts. À presque tous les égards, il correspondait au stéréotype du démon. Il avait le goût des arts martiaux et bénéficiait en outre d’un corps robuste. S’il était né à l’époque de Heian, il aurait peut-être acquis une notoriété suffisante pour devenir l’un de ces démons légendaires dépeints dans les rouleaux illustrés. Malheureusement, il était né vers le milieu de l’ère Meiji, à une époque où les policiers portaient déjà des armes à feu et où la modernisation avait depuis longtemps atténué la peur des esprits.

Minamoto no Raikô, Tada Mitsuyori, Watanabe no Tsuna : de nombreux grands guerriers ayant terrassé des démons ont vu leur histoire transmise à travers les âges. Les démons de l’Antiquité étaient tout simplement puissants. Mais depuis le début de l’ère Meiji, bien peu d’humains ont fait connaître leur nom en abattant des démons. À mesure que les armes à feu se répandaient, les sabres furent oubliés et les démons cessèrent d’être une menace réelle. La fin de l’ère du sabre marqua aussi la fin des démons.

Né en de telles circonstances, Izuchi ne voyait aucun sens à son existence. Il pouvait être plus fort que n’importe quel humain, mais il ne faisait pas le poids face aux armes à feu. Il n’avait pas encore cent ans, et ne possédait donc aucune capacité démoniaque défiant l’entendement humain. Il n’avait aucune importance pour le monde, et sa nature de démon ne lui permettait pas de supporter cet état de fait.

Il décida donc d’écraser le monde tel qu’il était.

Son désir était, en réalité, simple. Il ne cherchait pas à mettre fin à la civilisation ni à accomplir quoi que ce soit de spectaculaire. La modernisation avait apporté de nouveaux divertissements et de nombreuses améliorations du niveau de vie, et ces choses lui plaisaient.

La prospérité du pays était une bonne chose. Il voulait simplement que les démons restent la menace qu’ils avaient toujours été.

Il ne se souciait pas que des démons perdent la vie face aux chasseurs d’esprits. Ces humains risquaient leur vie pour affronter les démons, et cela lui paraissait juste. Mais l’idée de perdre contre un simple humain uniquement parce qu’il possédait une arme à feu le rendait malade. Il avait l’impression d’être tourné en dérision par ceux qui auraient dû lui être inférieurs. Comment pouvait-il vivre fièrement en tant que démon si presque n’importe qui pouvait l’abattre ?

Il chercha un moyen pour que les démons conservent leur identité, trouva Nagumo Eizen et décida de tenter sa chance à ses côtés. Le Kodoku no Kago du vieil homme, un fléau capable de conduire le monde des hommes à sa ruine, se rapprochait de l’idéal qu’Izuchi se faisait de ce que devait être un démon.

Il ravala donc son orgueil et fit équipe avec le chasseur d’esprits, allant jusqu’à utiliser les armes à feu mêmes qu’il exécrait. Il détourna le regard lorsqu’une jeune enfant fut enlevée et façonnée pour devenir une tentatrice venimeuse, et il inclina la tête devant un vieil homme qui lui inspirait le dégoût, tout cela dans l’espoir que l’humanité en vienne à craindre les démons comme autrefois.

— Mais tout ça a pris une tournure sacrément étrange…

Après avoir abandonné la demeure principale des Nagumo, Izuchi et les autres s’installèrent dans la résidence privée d’Eizen, en périphérie de Tôkyô. Le nouvel endroit était plus petit que la maison principale, mais restait une demeure de style japonais assez vaste. Izuchi était assis sur la véranda, buvant de l’alcool et maugréant contre la situation actuelle.

— Pourquoi cette tête, Izuchi ?

— Hmph. Je me disais juste que tout ça est devenu un sacré bordel.

Yonabari, le démon dont le genre demeurait encore un mystère, apparut de nulle part. Sans même lui demander son avis, il s’assit à côté d’Izuchi, se servit à boire dans sa bouteille et but avec lui, de sa propre initiative. Izuchi en avait de toute façon assez de boire seul, alors il laissa faire. L’audace de Yonabari l’exaspérait néanmoins.

— C’est vraiment si compliqué ? Eizen-san et le Dévoreur de Démons s’affrontent, nous travaillons avec Eizen-san, et une fille de Magatsume travaille avec le Dévoreur de Démons. C’est tout, non ? Rien de compliqué.

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Je parle plutôt du fait que personne ne dit ce qu’il pense vraiment. Ils agissent tous comme des putain de sournois.

Bien qu’Izuchi fût jeune, ses sensibilités étaient proches de celles d’un démon à l’ancienne. C’était pour cette raison qu’il acceptait, contre toute attente, la manière d’être d’Eizen.

Eizen était une ordure, mais il restait fidèle à lui-même. Il pratiquait le cannibalisme et tuait autrui pour atteindre son objectif. Il était prêt à tout sacrifier afin de rendre aux Nagumo leur gloire d’antan. Dépourvu de scrupules, il n’en était pas moins déterminé.

Izuchi avait également une haute opinion du Démon Dévoreur de Démons. C’était un démon issu de l’ancien monde, qui imposait sa volonté par la technique et la puissance. Izuchi éprouvait pour lui quelque chose qui s’apparentait à de l’admiration.

Cependant, il y avait une chose qu’Izuchi n’acceptait chez l’un comme chez l’autre. Eizen prétendait vouloir revitaliser les Nagumo, et le Démon Dévoreur affirmait vouloir les écraser. Aucun des deux ne mentait, mais Izuchi avait le sentiment que la vérité se trouvait ailleurs.

— …Je ne vaux guère mieux qu’eux.

Izuchi fronça les sourcils. Le fait d’utiliser Eizen pour provoquer un changement ne faisait pas de lui quelqu’un de différent. Izuchi était tout aussi sournois.

Quelle chose misérable que d’être faible. S’il avait été assez fort pour changer le monde de ses propres mains, il n’aurait pas eu besoin de compter sur l’aide des autres, ni de s’en remettre à une mitrailleuse Gatling pour se battre.

Il baissa les yeux vers ses mains et claqua la langue. Elles étaient grandes, et pourtant tellement inutiles.

— Mm. Je comprends pas vraiment, mais Eizen et le Démon Dévoreur ont chacun leurs propres objectifs, alors c’est logique qu’ils se servent de leur tête et essaient de les garder secrets. Je trouve pas ça sournois du tout. Peut-être que t’es juste idiot ?

Yonabari éclata de rire, mais quelque chose, dans ce rire, sonnait creux. Ils passaient souvent du temps ensemble, mais ne se connaissaient pas depuis longtemps, puisqu’ils ne s’étaient rencontrés qu’après être entrés au service d’Eizen. Ils n’étaient pas amis, quel que fût le sens donné au mot. Ils étaient des alliés partageant le même but, l’achèvement du Kodoku no Kago, mais bien des aspects de Yonabari demeuraient un mystère pour Izuchi.

— Être idiot, ça me va très bien. Pourquoi un démon devrait-il être intelligent ? Quand un démon n’aime pas quelque chose, il l’écrase, et s’il n’est pas assez fort pour ça, il meurt. C’est comme ça qu’un démon devrait être.

— Ah ah ah. T’es vraiment simpliste, hein ?

— …Tu veux te battre ?

Izuchi lui lança un regard acéré, mais Yonabari vida sa coupe sans la moindre réaction. Malgré son apparence élancée et androgyne, Yonabari faisait preuve d’une intrépidité sans égale. Laissant un soupir de satisfaction après avoir fini de boire, Yonabari jeta un coup d’œil à l’homme qui s’approchait d’eux par le côté.

— Oh, Ikyuu, salua Izuchi.

L’homme qui approchait était un autre de leurs compagnons. Eizen employait en tout quatre démons : Izuchi, Yonabari, Ikyuu et un autre encore. Ikyuu était un démon supérieur, avec bien plus d’années d’existence derrière lui qu’Izuchi.

— Ah, Izuchi. T’aurais pu me dire que t’avais de l’alcool.

Ikyuu portait des vêtements japonais de manière négligée lorsqu’il prenait forme humaine. Il était plus petit que Yonabari, assez mince mais musclé.

Sa tenue seule lui donnait l’air d’un pseudo-intellectuel, mais son regard était anormalement perçant. Associé à sa carrure et à son expression constamment irritée, cela lui conférait une aura dangereuse.

— Tiens.

— Mm-hm, merci. On dirait que le vieux croulant va pas bouger de sitôt. L’ennui me tue.

Au lieu d’une coupe, Izuchi tendit à Ikyuu une carafe entière, que ce dernier vida d’une traite. Il semblait passablement excédé et son irritation transparaissait clairement dans sa voix.

Eizen n’avait sans doute pas d’autre choix que de jouer la prudence. Le Démon Dévoreur de Démons l’avait sérieusement atteint. Eizen devait accumuler davantage de vie et attendre d’avoir un plan lui garantissant de pouvoir abattre le démon. Il avait ordonné à Izuchi et aux autres de ne rien tenter de flamboyant pour le moment.

— Je suis sûr qu’Eizen-san a quelque chose en tête. Pas que quelqu’un d’aussi simplet que toi puisse comprendre de quoi il s’agit, dit Yonabari.

— Oh, ferme-la. Les lâches trop trouillards pour tuer des humains devraient juste se taire.

— Pardon ? J’ai pas entendu, de là-bas en bas, le nabot.

Les provocations de Yonabari poussèrent Ikyuu à lui rendre un regard ouvertement meurtrier. Izuchi soupira. Il avait déjà vu cette situation bien trop souvent pour en être surpris. Yonabari et Ikyuu s’entendaient comme l’huile et l’eau, et se querellaient chaque fois qu’ils se retrouvaient face à face. Pris séparément, ils restaient gérables, mais les réunir était une recette assurée pour le désastre.

— Calmez-vous, tous les deux.

Izuchi se leva et s’interposa entre eux. Ils claquèrent la langue et répliquèrent à l’unisson

— C’est de sa faute, pas de la mienne, Izuchi !

En tant que médiateur malgré lui, Izuchi ne put s’empêcher d’être agacé par le fait qu’ils soient aussi parfaitement synchronisés sur ce point.

— Écoutez, je sais que vous ne vous supportez pas, mais calmez-vous. Vous êtes ici pour accomplir quelque chose, non ? Alors laissez tomber ces querelles.

Il savait qu’il n’y avait aucun moyen de les réconcilier, alors Izuchi tenta simplement de les convaincre de se calmer. Ikyuu enfonça brusquement sa carafe dans les mains d’Izuchi et se détourna sèchement.

— Merde. Je peux pas encadrer Yonabari, mais je vais me retirer par respect pour toi, Izuchi.

Si Ikyuu ne s’entendait pas du tout avec Yonabari, il n’en allait pas de même avec Izuchi. Tous deux servaient Eizen pour les mêmes raisons. Ils n’étaient pas amis, et il n’y avait guère de camaraderie entre eux, mais Ikyuu appréciait suffisamment Izuchi pour céder.

— Désolé, mec.

— T’inquiète pas. De toute façon, j’allais sortir. J’ai envie de voir à quoi ressemble la tronche du Dévoreur de Démons.

— Hm ? Attends, qu’est-ce que ça veut dire ?

Sans accorder le moindre regard à Yonabari, Ikyuu se mit en marche. L’espace autour de lui sembla se distordre l’espace d’un instant, puis il disparut. Ikyuu était un démon supérieur ayant vécu plus de cent ans. Autrement dit, c’était là sa capacité démoniaque.

— C’était quoi, ce bordel ? Un déplacement instantané ? Non, c’est l’espace autour de lui qui s’est distordu, alors c’est peut-être autre chose. Merde, ça doit être agréable…

Izuchi n’était encore qu’un démon inférieur, dont la capacité ne s’était pas éveillée. Il éprouvait une certaine envie envers Ikyuu et son pouvoir.

Yonabari ricana et se mit à maugréer comme un enfant.

— Je peux pas le supporter.

— Yonabari, toi aussi… soupira Izuchi, exaspéré. — Tu n’es pas irréprochable, tu sais.

— Ouais, ouais, répondit Yonabari d’un ton désinvolte avant de se mettre lui aussi en route. — Je vais sortir également.

— Hein ? Où ça ?

— Juste au théâtre. J’y ai trouvé un gamin qui avait l’air amusant.

— Attends, Eizen-sama a dit de ne rien faire pour l’instant.

— Pluuus tard. Yonabari lui fit un signe de la main et partit en riant.

Ikyuu pouvait être brutal et violent, mais Yonabari était peut-être encore plus pénible à gérer. Izuchi n’osait même pas imaginer ce que Yonabari pourrait bien manigancer.

— Ugh… l’estomac… marmonna-t-il, sentant son ventre se nouer.

Toute envie de boire l’avait quitté.

 

***

— J’ai eu cent ans cette année, commença Jinya.

Il poursuivit avec d’autres explications, toutes aussi difficiles à accepter pour Kimiko.  Il lui parla des plans d’Eizen, de la véritable identité de Ryuuna et du genre de personnes qu’ils étaient tous, et évoqua brièvement son passé, chose qu’il n’avait encore jamais faite avec elle.

— C’est votre père, Michitomo-sama, qui m’a recueilli. Je suis un vieux démon, né à l’époque où Tôkyô s’appelait encore Edo.

— Un démon…

— Je peux vous montrer ma forme démoniaque si vous avez du mal à croire tout cela.

Kimiko secoua doucement la tête.

— Non, ce n’est pas nécessaire. Je te crois. Tu me caches parfois des choses, mais tu n’as jamais essayé de me mentir.

Elle ne ressentit ni peur ni dégoût en apprenant qu’il était un démon. Elle fut un peu surprise, mais d’une certaine manière, cela faisait sens. Il avait toujours été quelque peu différent des autres serviteurs. Il était censé s’être occupé de la mère de Kimiko, mais il paraissait bien trop jeune pour cela. Aucun des autres serviteurs ne commentait jamais son âge. Sa situation devait donc être un secret de Polichinelle.

— Euh, Jiiya ?

— Oui ?

— Ça ne va pas finir comme l’histoire de la « Grue reconnaissante », n’est-ce pas ?

Dans les contes populaires, il est fréquent que les esprits disparaissent une fois leur identité révélée, mais les craintes de Kimiko n’étaient pas fondées.

Avec un sourire, Jinya répondit

— Pas d’inquiétude. Je n’ai aucune intention de partir de sitôt. Pas alors que votre père m’a ordonné de vous protéger.

Elle se sentit soulagée, mais aussi quelque peu contrariée d’entendre son père invoqué comme raison de son choix. Jinya faisait toujours passer ses parents avant elle, disant qu’il agissait parce que Shino était son employeuse ou parce que Michitomo le lui avait demandé.

— J’aimerais que tu dises que tu restes pour moi, et non pour mon père.

Elle bouda et fit la moue, recevant une légère excuse, ce qui suffit à dissiper son humeur. Elle poursuivit.

— Mais si mon père t’a ordonné de me protéger, cela signifie qu’il est au courant lui aussi ?

— Oui. Votre père est en grande partie au fait de ce qui se passe, répondit Jinya.

Cependant, ses mots suivants la firent légèrement frissonner.

— Pour être franc, je ne connais pas entièrement les projets de Nagumo Eizen, mais il ne fait aucun doute qu’il vous vise. Le but principal de sa réception du soir était de vous attirer là-bas.

Kimiko n’avait jamais reçu la moindre affection de la part de son grand-père, si bien que plus rien de ce que Seiichirô pouvait faire ne pouvait la décevoir. Mais apprendre qu’Eizen l’avait trompée tout ce temps-là fut un choc. Lorsqu’ils se rencontraient, il lui demandait toujours si elle se portait bien, mais elle comprenait désormais que ce n’était que parce qu’il voulait qu’elle reste en bonne santé pour ses propres manigances. Toute la bienveillance qu’il lui avait jamais montrée était factice. Une part d’elle refusait de croire qu’Eizen puisse être aussi malveillant, mais après avoir vu Ryuuna enfermée sous terre dans cette cage, quel autre choix avait-elle ?

— Dame Kimiko ?

— Je suis désolée. Je… je ne sais pas quoi dire. Tout cela fait beaucoup.

— Il est normal de se sentir dépassée. Je suis désolé de vous déverser tout cela d’un seul coup.

— Pas du tout. Je comprends que tu fasses seulement ce qui est le mieux pour moi. Vraiment, je le comprends, mais…

Si Eizen préparait quelque chose de malveillant, alors Kimiko devait se préparer au pire. Elle le comprenait intellectuellement, mais, sur le plan émotionnel, quelque chose la retenait encore.

— Ça ira. Je suis juste un peu surprise.

Défendre Eizen ici ne ferait qu’insulter Jinya, alors elle se força à sourire à la place.

Il la regarda quelques instants, puis déclara

— Je comprends. Dans ce cas, si nous sortions un peu ?

La proposition était si inattendue qu’elle ne put s’empêcher de lâcher :  

— Quoi ?

Ainsi, pour une fois à l’initiative de Jinya, tous deux quittèrent la maison.

Ils se dirigèrent vers le quartier en vogue de Ginza, louant un pousse-pousse en chemin. En route, ils récupérèrent Ryuuna, qui observait la ville défiler avec des yeux dénués d’émotion. Une fois arrivés à Ginza, ils trouvèrent un café élégant et y dégustèrent du café. C’était un bel après-midi, plus agréable qu’il n’aurait dû l’être compte tenu des circonstances.

— Euh, Jiiya ? Je t’en suis reconnaissante, mais est-ce vraiment raisonnable de sortir ainsi ?

Kimiko peinait à en profiter après avoir appris si récemment le danger qui la menaçait. Elle était si nerveuse que le moindre bruit venant de derrière la faisait sursauter.

— Pourquoi pas ? Vous sortez en cachette tout le temps, fit-il remarquer.

— C’est vrai, mais, euh…

Elle jeta un coup d’œil à Ryuuna.

Les cheveux noirs de Ryuuna étaient attachés, mais ils lui arrivaient tout de même jusqu’aux mollets, ce qui faisait qu’elle attirait l’attention. Elle grimaça face à l’amertume de son café.

— …Mmgh…

La situation de Ryuuna était encore plus précaire que celle de Kimiko. N’était-ce pas l’occasion idéale pour qu’Eizen passe à l’attaque ?

— Ryuuna aussi a besoin de se changer les idées de temps en temps, dit Jinya.

Sans paraître particulièrement sur ses gardes, il porta lentement sa tasse à ses lèvres. Bien qu’il fût celui qui devrait réellement se battre si les choses dégénéraient, il était le plus détendu de tous.

— Mets-y un peu de lait si c’est trop amer.

— … Mm…

Ryuuna était maladroite parce qu’elle n’avait pas l’habitude d’utiliser ses mains, alors Jinya s’occupait consciencieusement de tout pour elle. Le voir verser du lait pour la jeune fille avait quelque chose de réconfortant, mais l’inquiétude l’emportait encore chez Kimiko. Jinya sembla le percevoir et tourna son regard vers elle.

— On ne peut pas rester sur le qui-vive indéfiniment. Nous ne savons peut-être pas ce qu’Eizen prépare, mais c’est justement le moment de vous accorder un peu de répit.

Kimiko resta sans voix. Il la rassurait sans minimiser ses craintes. Elle commença à réfléchir à sa manière de voir les choses, à se dire qu’il n’y avait peut-être réellement aucun intérêt à se tourmenter à ce point.

— Un esprit tendu ne réfléchit pas correctement, dit-il. — Se détendre autour d’un café est ce que nous pouvons faire de mieux pour l’instant.

Elle comprit alors que son attitude détendue n’était sans doute qu’une façade destinée à la calmer, mais elle se sentit heureuse qu’il aille jusque-là pour elle. Elle était toutefois un peu agacée qu’il pense pouvoir la gérer comme une enfant.

— Tu es injuste, Jiiya.

— Injuste ? En quoi donc ?

— Tu vois à travers moi comme si j’étais un livre ouvert. C’est parce que tu as vécu cent ans ?

— Pas du tout. Si le simple fait de vivre cent ans suffisait à comprendre le cœur des autres, alors le monde serait bien plus clément qu’il ne l’est. Je vous connais depuis votre naissance, et ce sont les années que nous avons passées ensemble, pas la durée de ma vie, qui me permettent de vous comprendre.

Pour un démon, les seize années de vie de Kimiko n’étaient qu’un battement de cils. Mais les avoir passées ensemble suffisait à lui faire saisir son humeur avec tant de justesse, même s’il ne pouvait pas lire dans le cœur des gens.

Ne comprenant pas vraiment ce qu’il voulait dire, elle pencha la tête.

— Euh… et donc ?

— Je ne vois peut-être pas clair dans le cœur des autres, mais je veux quand même réconforter ceux qui me sont chers lorsqu’ils vont mal.

— Oh… d’accord, je comprends… Mais c’est un peu gênant à entendre.

Elle sourit timidement. Jinya avait toujours été strict, mais attentionné, et d’une bonté constante comme celle-ci.

— Merci, Jiiya.

Elle exprima sa gratitude de la manière la plus simple possible. Il lui avait lui-même appris que parer les remerciements de mots superflus ne faisait qu’en diluer la sincérité.

Il lui rendit un doux sourire en sentant pleinement ses sentiments lui parvenir.

— Je vous en prie. J’espère seulement que vous avez pu vous détendre un peu.

— Oui… mais, pour être honnête, je me sens encore un peu inquiète.

Ne sachant toujours pas quoi penser, elle n’arrivait pas à prononcer le nom d’Eizen.

— Je ne pense pas qu’Eizen passera à l’action de sitôt.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Il a subi une défaite nette lors de notre dernier combat. Il ne cherchera pas à m’affronter de nouveau tant qu’il n’aura pas préparé un atout solide.

— Je ne suis pas sûre de bien comprendre, mais puis-je vraiment penser que nous sommes en sécurité pour le moment ?

— Oui. De plus, Eizen n’a jamais montré l’intention de vous faire du mal en premier lieu, du moins, pas jusqu’à présent.

Connaissant son caractère, Jinya avait sans doute déjà prévu des contre-mesures au cas où une attaque surviendrait.

— C’est donc ça… Eh bien, si tu me donnes ton feu vert comme ça, alors autant en profiter.

Kimiko relâcha enfin sa tension et laissa retomber ses épaules. Elle n’était pas habituée à être aussi tendue. Même sa respiration semblait désormais plus calme.  Dans un soupir heureux, le sourire aux lèvres, elle déclara :

— Passer un après-midi à boire du café dans un café… C’est merveilleux, Jiiya. On dirait une scène tout droit sortie d’un film.

— Je suis heureux que vous passiez un bon moment, même si je suis certain que vous préfériez boire avec un homme plus jeune que moi.

— Oh, si seulement.

Jinya s’occupait de Kimiko depuis sa naissance.

Elle lui savait gré de son affection, mais certainement pas dans un sens romantique. Tous deux étaient pratiquement comme une petite-fille et son grand-père.

Sa morosité précédente oubliée, Kimiko profita pleinement de ce court répit.

 

***

Le sourire détendu de Kimiko apaisa Jinya. Choisir un café avait été une bonne idée. Elle avait toujours été curieuse et attirée par les choses venues de l’étranger. Il espérait que la situation avec Eizen se réglerait rapidement afin de libérer Kimiko de ses inquiétudes au plus vite.

Ils discutèrent encore un moment, jusqu’à ce que Ryuuna tire sur sa manche. Ayant terminé son café et s’ennuyant à simplement les regarder parler, elle le fixa.

— Oh, pardon. Nous y allons, alors ?

— …Hmm, grogna-t-elle en retour, le visage impassible.

Hormis cette unique occasion, elle ne parlait toujours pas.

Kimiko se leva elle aussi, ne réalisant qu’à cet instant depuis combien de temps ils étaient restés là. Jinya s’éloigna pour régler l’addition, lorsque soudain l’espace devant lui commença à se déformer.

— Quoi…?

Jinya n’avait rien dit à Kimiko, mais il s’attendait plus ou moins à ce qu’une attaque survienne tôt ou tard. Simplement pas de cette manière.

L’espace se tordit sur lui-même, et un bras désincarné apparut de nulle part. Le bras avait des ongles acérés, une musculature développée et une peau terne, semblable au bronze, le bras d’un démon.

Animé d’une intention claire, il se tendit vers la gorge de Jinya.

 

error: Pas touche !!