SotDH T8 - CHAPITRE 2 PARTIE 1

Jours d’Hortensias (1)

—————————————-
Traduction : Calumi
Correction : Raitei
——————————————

C’était une nuit éclairée par la douce lueur de la lune. Dans le cabinet de travail du manoir des Hortensias, un vieil homme, le grand-père de Kimiko, Akase Seiichirô, gémit.

— Pourquoi…?

Seiichirô éprouvait de l’admiration pour Nagumo Eizen, bien qu’il ne se souciât guère des exploits des chasseurs d’esprits. Son intérêt se portait uniquement sur la capacité d’Eizen, autrement dit, sa force vitale inépuisable.

Seiichirôavait amassé plus d’argent qu’il ne savait qu’en faire et avait déjà confié la gestion de la maison à son gendre, Michitomo. Il ne lui restait plus qu’à savourer une vie d’opulence, mais le temps qui lui demeurait était bien trop court. Comme beaucoup de vieillards, il craignait la mort et souhaitait vivre encore plus longtemps. Pour le meilleur ou pour le pire, il connaissait quelqu’un capable d’exaucer ce souhait. Il connaissait Eizen depuis longtemps et avait appris son aptitude à stocker la vie il y avait déjà bien des années.

— Convoitez-vous ce pouvoir pour vous-même ? avait dit Eizen en se relevant sous les yeux de Seiichirô.

De nombreuses figures puissantes à travers l’histoire avaient recherché la vie éternelle et, inutile de le préciser, Seiichirô avait saisi l’occasion.

— Alors préparez-moi un sacrifice. Hmm, oui. Si une fille naît chez les Akase, élevez-la convenablement et offrez-la-moi. Je partagerai alors mon pouvoir avec vous.

Cela s’était produit vingt et un ans plus tôt. Shino et Michitomo s’étaient mariés l’année précédente et n’avaient toujours pas d’enfants. Kimiko naquit cinq ans après la demande d’Eizen.

Shino avait onze ans lorsqu’elle fut fiancée. Son mariage avec Michitomo n’avait d’autre but que de stabiliser la famille Akase, rien de plus.

Seiichirô avait choisi pour gendre un homme nouveau riche, suffisamment fortuné et capable. Par un heureux hasard, le couple s’entendait assez bien pour concevoir un enfant avant qu’il n’ait besoin de les relancer et, de surcroît, une fille.

Tout semblait s’aligner parfaitement pour Seiichirô. Il en vint à croire que c’était la volonté même des cieux qu’on lui accorde la vie éternelle.

Il laissa à Eizen le soin de nommer sa petite-fille, et celui-ci choisit de l’appeler Kimiko. Le sens de ce nom était limpide : un sacrifice rare. Elle était une fille née pour être offerte.

Comme Eizen l’avait demandé, Seiichirô éleva Kimiko avec soin. Il la tenait éloignée de l’école afin de réduire tout risque potentiel, l’élevant au sein de la demeure familiale. Il fermait les yeux lorsqu’elle sortait parfois de la maison, tant qu’elle était surveillée par quelqu’un. Il la chérissait, non comme une personne, mais comme un objet destiné à être donné un jour. Elle n’était pas censée revenir de la réception nocturne des Nagumo.

— Pourquoi…?

Et pourtant, elle était revenue. Pendant ce temps, Eizen était resté injoignable pendant six jours entiers. Seiichirô grimaça, nerveux.

— Pardonnez-moi.

La porte s’ouvrit brusquement tandis que le père de Kimiko, Michitomo, entrait dans le cabinet.

Seiichirô n’était pas du genre à accorder une grande importance au rang et avait confié la direction de la famille à Michitomo dès son mariage. La seule chose qui lui importait était de savoir que c’était lui qui avait conduit les Akase à leur gloire actuelle. Cela le remplissait de fierté de se dire qu’il avait hissé les Akase au sommet pendant que les nobles dépérissaient. C’était pour cette raison qu’il n’avait aucun problème à rester dans l’ombre. Cela aurait posé problème si des rumeurs concernant un chef de famille immortel avaient terni la réputation des Akase. Il pouvait simplement manipuler le chef de famille en place depuis l’ombre, comme Eizen le faisait.

Mais Michitomo était vif et compétent, et il se révélait difficile à manipuler. Si Seiichirô avait reçu l’offre d’Eizen plus tôt, il aurait choisi un homme moins remarquable.

— Ne t’ai-je pas dit de rester à l’écart d’ici ?

La voix de Seiichirô était glaciale.

Sans se laisser démonter, Michitomo sourit et répondit :

— Oh, si. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de vouloir prendre de vos nouvelles.

— Je vais bien. Maintenant, sors d’ici.

— Ne soyez pas ainsi, Père. Je m’inquiète, sincèrement. Vous avez été si irritable ces derniers temps. Depuis… voyons… peut-être depuis que Kimiko est revenue de cette réception.

La bienveillance forcée dans la voix de Michitomo fit plisser les yeux de Seiichirô.

— On dirait presque que son retour vous pose problème.

Michitomo afficha un sourire méprisant. Ses paroles étaient une provocation manifeste, il était venu chercher l’affrontement.

— Toi… gronda Seiichirô.

— Quel visage vous faites là. Y a-t-il quelque chose qui ne va pas ?

Instinctivement, Seiichirô comprit que cet homme était, d’une manière ou d’une autre, la cause de ses ennuis. Il lui avait accordé un statut et lui avait donné sa propre fille, Shino, et pourtant il osait encore se dresser sur son chemin. Seiichirô ne chercha même pas à dissimuler sa colère envers cet homme insolent.

— Pars ! Sur-le-champ !

— Quitter le cabinet ? Ou quitter la maison Akase ? L’un comme l’autre me convient.

Ayant terminé ce qu’il avait à faire, Michitomo se tourna pour partir.

— Mais je pense que vous serez le premier à partir.

Ses derniers mots étaient empreints d’une hostilité sans équivoque.

Comparé au combat entre le cannibale et le démon qui dévorait les siens, ce qui s’était joué ici était insignifiant.

Néanmoins, une bataille avait bel et bien eu lieu.

 

***

 

— Hé, merci d’avoir attendu.

Michitomo retourna dans sa chambre, où Jinya l’attendait.

La chambre de Michitomo était meublée à l’occidentale et baignait dans une faible lueur vacillante de lampe. Elle disposait aussi d’un éclairage électrique, mais celui-ci était éteint. Michitomo avait insisté pour dire que cela créerait une meilleure atmosphère pour une discussion clandestine.

Jinya était suffisamment proche de Shino pour que des rumeurs circulent à leur sujet, mais Michitomo ne l’avait jamais réprimandé pour cela. En réalité, Jinya connaissait Michitomo depuis plus longtemps qu’il ne connaissait Shino. Il bénéficiait de sa confiance.

— Je suppose que tout s’est bien passé ?

— Pas du tout. Je n’ai pas réussi à tuer Eizen.

— « Tuer », hein ? C’est plutôt effrayant.

Ils vivaient dans des mondes différents. Le monde de Michitomo était dépourvu d’une telle violence, mais cela semblait malgré tout l’amuser.

— Je ne suis pas sans scrupules quant au fait d’avoir utilisé Kimiko comme appât, mais puisqu’elle est saine et sauve, c’est l’essentiel. Maintenant, qui est cette jeune fille ?

— Elle s’appelle Ryuuna.

Une semaine s’était écoulée depuis la réception du soir. Jinya avait gardé Ryuuna à l’abri dans sa chambre, mais il estima qu’il devait au moins la présenter à Michitomo et l’amena donc avec lui.

Michitomo la considéra avec un certain désarroi. Elle ne ressemblait en rien à celle qui deviendrait le Kodoku no Kago, la tentatrice venimeuse qui donna naissance aux démons.

— Je suis Akase Michitomo, le maître de cette Maison… même si ma position n’est pas si élevée que ça.

— … Mm.

Comme toujours, Ryuuna ne parla pas. Elle se contenta d’incliner légèrement la tête et de grogner, ce qui semblait être le maximum qu’elle ferait.

Michitomo dissimula son malaise et se tourna aussitôt vers Jinya.

— Bon, cela fait la moitié de nos objectifs remplis. Et pour l’autre ?

Jinya secoua la tête. Mettre un terme au plan d’Eizen était leur objectif principal, mais récupérer la lame Yatonomori Kaneomi d’Eizen en était un autre. Jinya devait reconnaître que cette partie relevait de raisons plus égoïstes.

— Il y aura toujours une prochaine fois. Alors, que penses-tu que ce sale vieux filou va faire de notre vieil imbécile sénile ?

Michitomo changea rapidement de sujet, allant jusqu’à tenter d’alléger l’atmosphère. Il n’hésitait pas à se moquer des vieillards, pas après ce qu’ils avaient tenté de faire à sa fille.

— Seiichirô a perdu toute utilité dès l’instant où il a fini d’élever Kimiko. Ce n’est rien de plus qu’un petit poisson attiré par la promesse de la vie éternelle. Au mieux, il sera tué ou dévoré par Eizen.

— Je m’en doutais, mais ne pas savoir quand cela arrivera pose problème. Il y a beaucoup de domestiques, sans parler des partenaires commerciaux, qui le placent encore au-dessus de moi. S’il venait à disparaître soudainement, cela causerait des difficultés pour la famille.

Michitomo partait déjà du principe que Seiichirô serait réduit au silence par Eizen, mais si cela devait arriver, l’équilibre des pouvoirs au sein de la maison, ainsi que leurs relations avec les partenaires commerciaux, risqueraient de changer. Ils avaient des problèmes qui allaient au-delà du simple affrontement avec Eizen.

— Je dois penser à l’avenir de Kimiko. Il faut s’attendre au pire, dit Michitomo.

— Pourquoi ne pas prendre Shino et elle, et aller vous cacher quelque part ? proposa Jinya.

— Ce serait agréable, mais je doute que cela se passe aussi bien.

Même s’il en avait fait la suggestion, Jinya ne pensait pas non plus que cela fonctionnerait. Eizen voulait Kimiko pour une raison précise et il irait très probablement à sa recherche s’ils prenaient la fuite. Aussi étrange que cela puisse paraître, le fait que leur ennemi connaisse leur emplacement exact était l’option la plus sûre.

— Et si j’allais tuer Seiichirô tout de suite ? proposa Jinya.

— Non, non, non. Cela ne ferait que m’attirer des ennuis.

Le meurtre soudain de l’ancien chef attirerait les soupçons sur l’actuel, surtout si jamais il venait à être révélé que Jinya était impliqué. Le fait que Michitomo était un noble, et non un roturier, n’arrangeait rien. Les journaux s’en donneraient à cœur joie.

— Je serais arrêté par l’opinion publique à moi seul. Je suis peut-être un noble, mais la plupart des gens me considèrent comme un parvenu. Je serais déclaré coupable sans la moindre enquête digne de ce nom, et Shino et Kimiko se retrouveraient seules. Les choses ne sont plus comme à l’époque d’Edo. On ne peut pas simplement tuer quelqu’un et en rester là.

Même si Jinya ne laissait aucune preuve derrière lui, le simple soupçon suffirait à faire perdre la face aux Akase, et à partir de là, tout ne ferait qu’empirer.

Jinya soupira. Les apparences comptaient pour une famille comme les Akase. Devoir se soucier de ce genre de choses tout en livrant, en parallèle, des combats où la vie et la mort étaient en jeu était franchement irritant.

— Le monde est devenu un endroit bien compliqué.

— Hé, c’est toujours mieux qu’un monde où l’on peut tuer sans craindre de sanction.

— Attends un peu. Les choses n’ont jamais été aussi permissives.

Michitomo eut un léger rire, puis se fit sérieux et posa son regard sur Jinya. Son ton enjoué s’était évanoui.

Il ne restait plus qu’un homme soucieux de ceux qui lui étaient chers, en tant que père et mari.

— Je t’en prie, protège Kimiko. Je ferai de mon mieux pour occuper le vieillard.

— Ne t’inquiète pas. Je tiendrai ma promesse.

Ils se cognèrent le poing. Jinya se souvenait encore de leur ancienne promesse. Il soutint le regard de Michitomo, chargé de détermination, tandis que la lumière de la lampe vacillait doucement dans la pièce.

 

***

 

Parmi les nombreux films de l’ère Taishô, Chant des nuages d’été, un court-métrage sorti durant la troisième année de l’ère Taishô (1914), figurait parmi les plus populaires. Le film comportait une chanson du même nom, qui devint un succès pendant une grande partie du début de l’ère Taishô. Les paroles avaient été écrites par Honda Fuugetsu, et la composition confiée à Nitta Shinpei. Elle était interprétée par la célèbre chanteuse Kinjyou Saori et fut mise en vente durant la quatrième année de l’ère Taishô, se vendant à plus de seize mille exemplaires, un chiffre remarquable.

Huit années s’étaient écoulées depuis, mais nombreux étaient ceux qui demeuraient attachés à ce film. Le gérant du Koyomiza en faisait partie. Il projetait Chant des nuages d’été chaque fois que l’envie lui en prenait.

Bien que le film avait connu un grand succès, il avait déjà huit ans à cette époque. Nombre de ses procédés paraissaient datés, et son intrigue, une romance douce-amère entre un garçon et une fille, était loin d’être originale. Malgré cela, le film restait très apprécié pour son récit classique, sa magnifique musique d’accompagnement et, bien sûr, sa chanson principale éponyme.

— Kimiko-san, le film est déjà terminé.

Le lendemain de la discussion secrète de Michitomo avec Jinya, Kimiko se rendit au Koyomiza. Jinya l’y accompagna comme toujours, mais elle lui demanda d’attendre à l’extérieur. D’ordinaire, elle agissait ainsi pour pouvoir se concentrer sur le film, mais ce jour-là, c’était parce qu’elle se sentait trop mal à l’aise pour rester avec lui.

Elle avait enfin pu regarder Chant des nuages d’été comme elle le souhaitait, mais elle eut bien du mal à se concentrer sur ce qui se déroulait à l’écran. Elle s’attarda après la projection, non pour savourer l’émotion laissée par le film, mais simplement parce qu’elle était perdue dans ses pensées. Elle portait un chemisier blanc et une longue jupe, ayant opté pour une tenue de style occidental afin de changer d’humeur. Cela ne fonctionna pas.

— Quelque chose ne va pas ? C’est ta première visite depuis un moment, mais tu n’as pas l’air très enthousiaste, fit remarquer Yoshihiko lorsqu’elle ne répondit toujours pas.

— Yoshihiko-san…

Elle s’en rendit enfin compte et se tourna vers lui.

Les autres clients étaient déjà partis, et elle ne l’avait même pas remarqué.

— Qu’est-ce qui te tracasse ?

— Oh… par où commencer ?

 Elle hésita, incapable de trouver une réponse. Elle ne comprenait pas vraiment elle-même ce qui lui était arrivé.

— Il m’est arrivé des choses plutôt étranges, presque comme dans un film…

— Hein ? Tu veux dire quelque chose de romantique ?

Ah, si seulement… pensa-t-elle. Elle baissa les yeux et dit :

— Non, pas du tout. Ce qui s’est produit ressemble plutôt à ce qu’on voit dans ces films d’aventure pour garçons… Ou peut-être que rien d’important ne s’est réellement passé ?

— Hum… ?

Il afficha un air perplexe. Pour être honnête, Kimiko était tout aussi perdue.

— Qu’entends-tu par là ?

— Je n’en sais rien moi-même. Jiiya ne me dit absolument rien.

Une semaine entière s’était écoulée depuis la réception du soir, et presque rien n’avait changé. Peut-être que son grand-père paraissait un peu plus sévère que d’ordinaire, mais c’était tout. Kimiko passait l’essentiel de son temps confinée chez elle comme auparavant, et tout était calme, même s’il s’était clairement passé quelque chose. Peut-être était-ce ingrat de sa part, mais la paix dont ils jouissaient à présent ne lui semblait qu’étouffante.

— Je suis certaine qu’il sait ce qui se passe mieux que quiconque.

— Vraiment ? Tu as essayé de lui demander directement ce qui s’est passé ?

Le conseil de Yoshihiko était sensé. Il valait mieux demander que perdre du temps à se tourmenter pour rien. C’était du simple bon sens pour n’importe qui, mais une telle démarche était difficile pour Kimiko.

— …Non, je ne l’ai pas fait.

Elle essaya de lui sourire en retour, sans vraiment y parvenir.

— Mais je suis sûre que ce serait inutile. Je sais qu’il ne me dirait rien, même si je lui posais la question.

— Pourquoi donc ?

— Parce qu’il me cache toujours des choses, en disant que c’est pour mon bien.

Jinya avait décidé qu’il valait mieux qu’elle ne sache rien. Elle se doutait qu’il y avait sans doute une raison à cela, mais cela la troublait malgré tout. Il avait raconté ce qui s’était passé à Akitsu Somegorou et à la jeune fille nommée Ryuuna sans la moindre hésitation, mais à elle, qu’il connaissait depuis bien plus longtemps, il ne disait pas un mot, et cela la faisait se sentir insignifiante.

— Alors demande-lui simplement de te dire ce que tu peux entendre, dit Yoshihiko avec désinvolture.

Il n’y avait pourtant rien d’étrange dans ce qu’il venait de dire, mais Kimiko en resta stupéfaite. Presque par réflexe, elle demanda :

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? Que veux-tu dire par pourquoi ? Il te dirait au moins quelque chose, non ? D’après ce que j’ai entendu de te propre bouche, il semble beaucoup tenir à toi.

Bien sûr, Yoshihiko ne pouvait dire cela que parce qu’il n’avait aucune idée de ce qui se passait réellement. S’il avait su quoi que ce soit de l’agitation survenue lors de la réception du soir, il aurait sans aucun doute répondu autrement. Mais sa réponse légère était précisément ce dont elle avait besoin à cet instant.

— Tu… le penses vraiment ?

— Oui ? Enfin, ce n’est pas comme s’il te cachait des choses parce qu’il te déteste, n’est-ce pas ?

— Non… Non, jamais.

Jinya avait toujours le visage impassible, mais il lui arrivait parfois de lui offrir une expression d’une grande douceur. Elle était peut-être pour lui une sorte de petite-fille encombrante, mais elle n’avait jamais ressenti la moindre aversion de sa part.

— Voilà. Donc, même s’il ne te dit rien, ce ne sera pas parce qu’il te déteste, conclut Yoshihiko.

Une fois tous les détails superflus écartés, il devint douloureusement évident qu’il n’y avait, depuis le début, rien qui méritait tant d’inquiétude. Elle eut l’impression d’être tirée hors du bourbier dans lequel elle s’enlisait.

— Merci, Yoshihiko-san. Je devrais y aller maintenant.

Son corps était de nouveau plein d’énergie, comme si la morosité de tout à l’heure n’avait jamais existé.

— Bien sûr. Reviens quand tu veux.

— Je le ferai. Peut-être que je t’inviterai même chez moi la prochaine fois.

— Ha ha. Je suis presque certain que ça ne passerait pas très bien.

Il avait raison. Une famille aussi stricte que la sienne ne l’aurait pas permis. De toute façon, il n’aurait rien à gagner à lui rendre visite. Elle se surprit à en être déçue, mais chassa rapidement cette pensée et quitta le cinéma.

Jinya l’attendait dehors, comme toujours lorsqu’elle sortait de chez elle. Maintenant qu’elle y pensait, c’était sans doute pour la protéger. Même lorsqu’il s’éloignait d’elle, c’était généralement après s’être assuré de l’endroit exact où elle se rendait.

— Jiiya, il y a quelque chose dont j’aimerais te parler une fois que nous serons rentrés.

— Très bien, Dame Kimiko.

Son calme le rendait impossible à déchiffrer, mais il valait peut-être mieux qu’elle exprime d’abord ses propres sentiments avant d’essayer de comprendre ceux des autres.

À leur retour, il la conduisit dans sa chambre. Elle était un peu nerveuse, car elle ne se rendait pas souvent dans les quartiers des domestiques. Ne voyant pas Ryuuna, elle demanda où se trouvait la jeune fille. Jinya répondit qu’il l’avait confiée à une connaissance. Pour être honnête, l’absence de la jeune fille rendait les choses plus simples.

— Je veux que tu me dises ce qui s’est passé cette nuit-là. Qu’en est-il des Nagumo ?

Elle choisit une chaise au hasard et s’assit face à Jinya. En y repensant, ils n’avaient que rarement eu l’occasion de discuter ainsi, directement.

— Je pense avoir le droit de savoir. Tu peux laisser de côté ce que tu ne veux pas que je sache. Je te fais confiance pour décider de ce qui est le mieux pour moi.

Elle était prête à reculer si Jinya refusait. Elle éprouvait bien une certaine jalousie envers Somegorou et Ryuuna, mais s’il ne souhaitait pas lui parler, alors il en serait ainsi. Le visage raide, elle se promit de rester calme, quelle que fût sa réponse. Sa réponse immédiate relâcha toute sa tension d’un coup.

— D’accord.

— Hein ? Vraiment ? demanda-t-elle avec hésitation.

— Bien sûr. J’aurais dû vous en parler plus tôt de moi-même. Il est indéniable que vous êtes impliquée dans cette affaire, et il me serait plus commode que vous connaissiez au moins un peu la situation.

Il semblait n’avoir jamais eu l’intention de lui cacher quoi que ce soit. La seule raison pour laquelle il ne l’avait pas appelée lorsqu’il avait expliqué les choses à Somegorou tenait à son souci pour elle et pour Ryuuna.

— Il y a certaines informations concernant Ryuuna dont je ne pouvais pas parler en votre présence. Comme je ne pouvais pas expliquer pleinement les manigances d’Eizen sans les aborder, j’ai différé mes explications à votre intention. Je vous prie de m’excuser.

— C…Ce n’est rien ! Si quoi que ce soit, c’est moi qui ai tort de ne pas avoir demandé plus tôt ce qui se passait.

Kimiko se sentit gênée en réalisant qu’elle s’était tant tourmentée pour un simple malentendu. Elle tenta de garder une expression posée, mais son agitation transparaissait. Pour faire avancer les choses, elle ajouta :

— A-Alors, tu vas me dire ce qui se passe ?

Jinya redressa sa posture sur son siège, l’incitant à se concentrer elle aussi.

— Je le ferai. Mais d’abord, il y a quelque chose que vous devez savoir.

— Oui ?

Il inspira profondément et déclara d’un ton grave :

— J’ai eu cent ans cette année.

Une telle chose ne pouvait être comprise que comme une plaisanterie.

Inutile de le dire, Kimiko en resta stupéfaite.

error: Pas touche !!