SotDH T8 - CHAPITRE 1 PARTIE 6

Kadoku no Kago (6)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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溜 — Ryû
Sens :

  1. Stocker ; s’accumuler ; stagner
  2. Couler goutte à goutte ; s’égoutter
  3. Laisser refroidir un liquide chauffé à la vapeur afin qu’il se stabilise
  4. Lieu de stockage, en particulier pour le fumier ; fosse d’aisances
  5. Concentrer de l’énergie en quelque chose

 

***

Le lendemain de la réception du soir, Kimiko prit son petit-déjeuner comme à l’accoutumée dans la grande salle du premier étage. La décoration de cette vaste pièce était moderne, agrémentée de chandeliers et d’éléments similaires, et une lumière chaude entrait par les hautes fenêtres de verre donnant sur la cour intérieure. En temps normal, un matin pareil aurait paru vif et rafraîchissant, mais Kimiko avait à peine dormi, car il était déjà trois heures lorsqu’elle avait enfin pu rentrer chez elle. Les doux rayons du soleil ne firent qu’accentuer sa somnolence. Elle mangea son petit-déjeuner en luttant à moitié contre l’assoupissement.

— Eh bien, nous sommes soulagés que tu sois rentrée saine et sauve, Kimiko.

— Hein ?!

En entendant son nom, elle sursauta et se réveilla brusquement. Son père, Michitomo, sourit à sa réaction. Né hors de la famille, il avait épousé une femme du clan Akase et avait été adopté à cette occasion, prenant leur nom.

Bien qu’il eût déjà reçu de Seiichirô, le grand-père de Kimiko, le titre de chef de famille, l’autorité de ce dernier demeurait plus forte. C’était lui qui avait façonné le clan tel qu’il était devenu.

En réalité, le statut de Michitomo restait inférieur à ce que son titre laissait supposer : aucune décision importante ne pouvait être prise sans l’aval préalable de Seiichirô. À vrai dire, il manquait un peu de fermeté.

Cependant, même s’il ne pouvait aller à l’encontre des ordres de Seiichirô, Michitomo faisait parfois sortir Kimiko en cachette lorsque le vieil homme n’était pas là. Autant que possible, il faisait passer sa fille avant les intérêts de la maisonnée. Kimiko savait qu’il était un bon père.

— N’est-ce pas, Shino ?

— Oh, absolument, répondit Shino, la mère de Kimiko, avec un sourire gracieux.

Les parents de Kimiko étaient ravis de la voir rentrer à la maison, mais elle-même avait passé la majeure partie des événements inconsciente et ne comprenait donc pas très bien ce qui les rendait si heureux.

— Euh… Il s’est passé quelque chose au domaine des Nagumo, père ?

— Hm ? Eh bien, l’endroit a été cambriolé, n’est-ce pas ? Ta mère et moi étions sur des charbons ardents, à nous demander si tu allais bien. Vraiment, nous avons été tellement soulagés de te voir rentrer saine et sauve, répondit Michitomo d’un trait, parlant à toute vitesse.

La veille, le domaine des Nagumo avait été cambriolé, et les invités s’étaient retrouvés mêlés à l’incident. Du moins, c’était apparemment ce que les parents de Kimiko avaient appris. Il était logique qu’ils s’inquiètent autant pour elle, mais ils n’avaient aucune idée des événements étranges qui s’étaient réellement produits la nuit précédente.

Kimiko laissa échapper un soupir de soulagement, puis repensa à ce qui s’était passé la veille.

 

Avec la fuite de Nagumo Eizen et des démons, la réception s’était achevée sans autre incident. Ce n’était pas comme s’il n’y avait jamais vraiment eu de réception à proprement parler. Tout cela n’avait été qu’un prétexte pour rassembler des gens.

Quoi qu’il en soit, personne n’avait de raison de s’attarder plus longtemps chez les Nagumo. Rester trop longtemps aurait même pu les faire prendre pour des cambrioleurs, et tous étaient donc partis à la hâte.

Après avoir marché quelque temps, ils découvrirent un carrosse arrêté sur le côté de la rue. Jinya s’en approcha sans la moindre hésitation. Il s’agissait sans doute de quelque chose qu’il avait préparé à l’avance. Les attendaient là une jeune fille nommée Himawari, ainsi qu’un homme et une femme, les deux seuls autres invités qui avaient réussi à rester conscients jusqu’au bout.

— Merci infiniment !

— Nous ne vous remercierons jamais assez, Akitsu-sama !

Les deux étaient apparemment revenus uniquement pour exprimer leur gratitude. Bien que jeunes, ils étaient eux-mêmes chasseurs d’esprits. Ils connaissaient déjà Akitsu Somegorou le Quatrième et le respectaient profondément en tant que chasseur d’esprits légendaire, et à présent, après qu’il leur avait sauvé la vie, ils le voyaient presque comme un héros.

La femme semblait particulièrement impressionnée et alla jusqu’à ajouter le suffixe honorifique « sama » à son nom.

— Bah, n’en faites pas toute une histoire. J’ai rien fait de spécial.

Kimiko n’avait pas été présente pour voir ce qui s’était passé, mais à la manière dont le vieil homme minimisait son exploit, elle comprit qu’il devait être quelqu’un de tout à fait remarquable.

— Incroyable… Voilà bien une légende. Humble et digne, dit l’homme, ému.

— Pas vrai ? Ah, je vous prie de m’excuser de ne pas m’être présenté plus tôt ! J…je m’appelle Saegusa Sahiro !

— Holà, du calme. Moi, c’est Motoki Sôshi. Nous sommes encore des novices tous les deux, mais nous exerçons le même métier. N’hésitez pas à venir nous saluer si vous nous croisez un jour. Bref, c’est tout pour nous.

Le jeune duo plein d’entrain s’en alla ensuite. Le vieil homme sourit à leur jeunesse.

— Utsugi, dit Jinya.

— Je sais. Allons-y.

La petite fille nommée Himawari échangea encore quelques mots avec Jinya, puis s’en alla. Tous ceux qui restaient montèrent ensuite dans le carrosse en direction de Kôjimachi.

— Alors… que s’est-il passé exactement ? demanda Kimiko dans la voiture, incapable de donner un sens à tout ce qui s’était produit.

Les événements de la nuit dépassaient l’entendement de la plupart des gens, mais Kimiko était d’autant plus perdue qu’elle avait été inconsciente. De son point de vue, elle discutait avec Eizen lorsqu’elle avait soudain ressenti une douleur avant de perdre connaissance, puis s’était réveillée en découvrant Jinya tenant deux sabres, rien que ça. Rien de tout cela n’avait vraiment de sens.

— Pour être franc, je n’ai moi-même pas bien compris ce qui se passait, avoua le vieil homme que Kimiko avait rencontré pour la première fois ce jour-là, Akitsu Somegorou, en se grattant la tête tout en fronçant les sourcils.

Les événements de la nuit semblaient l’avoir laissé tout aussi perplexe.

Elle regarda vers le siège du cocher, aperçut Jinya et Ryuuna à ses côtés, puis soupira. Les maigres explications de Jinya n’avaient encore rien éclairci.

— Tu as mal quelque part ? demanda-t-il.

— … Mm-mm…, répondit Ryuuna d’un léger grognement en secouant la tête.

Elle ne parlait pas, mais semblait avoir accepté Jinya dans son cœur.

La question de ce qui se passait exactement avec Ryuuna laissait également Kimiko perplexe. Jinya avait enlevé cette jeune fille inconnue du domaine des Nagumo, ou peut-être valait-il mieux dire qu’il l’avait sauvée, puisqu’elle était retenue dans une cellule souterraine. Quoi qu’il en soit, il l’avait clairement emmenée de force.

Kimiko avait demandé des explications à plusieurs reprises en chemin, mais il s’était contenté de lui dire qu’il lui expliquerait plus tard, et l’étrange jeune fille, elle, n’avait jamais répondu à Kimiko.

— Qui est donc cette fille, au juste ?

— J’en sais rien. Il n’y a que Jinya qui semble le savoir, mais il garde la bouche bien fermée, répondit Somegorou.

Ils avaient trouvé Ryuuna dans la cellule souterraine des Nagumo ; on pouvait donc dire sans risque qu’elle y était retenue contre sa volonté, mais il était difficile pour Kimiko de croire que l’Eizen qu’elle respectait ait pu commettre une telle chose. Abattue, elle baissa la tête et ne dit plus rien.

Un lourd silence s’installa et dura longtemps. Finalement, l’habitacle de la voiture trembla brusquement lorsque le cheval s’arrêta net.

— Qu’y a-t-il ? demanda Somegorou.

Ils regardèrent dehors et constatèrent qu’ils se trouvaient à Kôjimachi, mais qu’ils étaient encore à une certaine distance du manoir des Hortensias. Intriguée, Kimiko passa la tête hors du véhicule et vit que Jinya était déjà descendu du siège du cocher, Ryuuna dans les bras. Il la tenait avec précaution, comme s’il s’agissait de son propre enfant.

— Désolé, Utsugi, mais pourrais-tu raccompagner Dame Kimiko chez elle pour moi ? Dis-leur qu’il y a eu des troubles chez les Nagumo, et que tu as aidé Kimiko avant de la ramener.

— Hein ? Et toi, alors ?

— Je vais effacer ma présence et rentrer séparément. Je doute que le vieux Akase aille jusqu’à surveiller les faits et gestes d’un serviteur, mais mieux vaut ne pas prendre de risques.

Celui qui avait envoyé Kimiko chez les Nagumo en premier lieu était son grand-père, Seiichirô.

Il était logique de penser qu’il avait un lien avec Eizen.

— Je comprends pas vraiment, mais d’accord. Et qu’est-ce que tu comptes faire de cette fille ?

— Je vais la cacher dans ma chambre. Heureusement, Eizen semblait vouloir garder son existence secrète. Peu de gens doivent savoir qu’elle existe, certainement pas le vieux Akase. Je pourrai sans doute trouver une excuse même si elle venait à être découverte.

— Bon, très bien. Mais tu ferais mieux de tout expliquer plus tard, compris ?

— Demain, je te le promets.

Il se tourna vers Kimiko.

— Je vous souhaite une bonne nuit, Dame Kimiko.

Kimiko n’eut pas le temps de placer un seul mot. Même lorsque Jinya s’adressa enfin à elle, elle trébucha sur ses paroles, et avant qu’elle ne s’en rende compte, il avait brusquement disparu, Ryuuna toujours dans ses bras.

— Qu… hein ?!

— Oh, ça, c’est sa capacité à devenir invisible… Même si je ne me souvenais pas qu’il pouvait rendre d’autres personnes invisibles aussi. J’imagine qu’il s’est entraîné au fil des années.

— Euh…

Kimiko pencha la tête. L’explication de Somegorou n’expliquait rien du tout.

Quoi qu’il en soit, il semblait que Jinya comptait cacher Ryuuna. À l’arrière du domaine des Akase se trouvaient des quartiers séparés utilisés par les serviteurs. Jinya, en tant que jardinier des Akase, y était logé lui aussi.

— Bien, allons-y alors, mademoiselle. Je suis peut-être vieux, mais je peux au moins te raccompagner chez toi en toute sécurité.

Il restait encore une courte distance à parcourir. Kimiko acquiesça et se mit en marche.  Ainsi s’acheva la nuit. Les réverbères éclairaient le chemin jusqu’au bout. Une telle chose aurait dû paraître normale à Kimiko, et pourtant quelque chose lui semblait étrange.

 

— Kimiko ! Kimiko !

La voix de son père la ramena à la réalité. Elle avait apparemment été absente un bon moment. Ses parents la regardaient avec inquiétude.

— J…je suis désolée. Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit.

— Oh là là… Tu devrais te reposer aujourd’hui. Je dirai à tes précepteurs que tu prends la journée, dit Shino d’une voix douce.

Kimiko laissa échapper un soupir de soulagement. Elle était réellement épuisée. Elle n’avait pas l’impression que la moindre chose puisse s’imprimer dans son esprit, même en étudiant.

Jinya avait promis d’expliquer toute l’affaire à Somegorou aujourd’hui, mais elle ne pensait pas qu’il lui dirait quoi que ce soit à elle. Même si ce qui se passait la concernait, il la laisserait dans l’ignorance si cela devait la protéger davantage.

Elle savait qu’il agissait par bonté, mais cela n’en était pas moins douloureux.

Peut-être à cause de sa fatigue, elle n’avait guère d’appétit pour le petit-déjeuner.

 

***

— Mais qu’est-ce que tu fabriques ?

Somegorou se rendit chez les Akase dans l’après-midi. Les événements de la veille semblaient déjà s’être ébruités, car il fut couvert d’éloges et accueilli chaleureusement par les domestiques. À leur instigation, il se dirigea vers la cour, où il trouva Jinya muni d’un pulvérisateur, soutenant un véritable duel du regard avec des hortensias. L’air mortellement sérieux, il vaporisa le contenu du flacon une fois, puis examina soigneusement une tige.

— J’élimine les parasites. Je travaille ici comme jardinier, maintenant. C’est plutôt amusant.

— … J’peux pas croire à quel point ça te va bien.

Jinya avait toujours été assez versé dans les noms de fleurs et les anecdotes qui s’y rapportaient. Il semblait qu’il s’était ensuite essayé à la culture et au taillage, ce qui lui convenait bien, mais l’idée de le voir, lui entre tous, exercer comme jardinier restait étrange. Aux yeux de Somegorou, il demeurait l’homme qui tenait le restaurant de soba.

— T’es doué dans tout c’que tu entreprends, hein ?

— Pas du tout. J’ai essayé autrefois d’apprendre la forge et le travail du fer, et je n’avais absolument aucun talent pour ça. Je me souviens même avoir envié ceux qui y excellaient.

— La forge ? Le travail du fer ? Vraiment.

— C’était il y a longtemps, répondit Jinya d’un ton sec.

Il soutint encore un moment son face-à-face avec les hortensias, puis se redressa et se tourna vers Somegorou.

— Bien. Désolé de t’avoir fait attendre. Comme promis, je vais tout t’expliquer. J’aimerais aussi m’occuper d’éliminer nos autres nuisibles…

Son expression passa de celle d’un jardinier doux à celle d’un démon.

Jinya conduisit Somegorou jusqu’à sa chambre, dans les quartiers des serviteurs. Ryuuna et Himawari s’y trouvaient déjà.

— Désolé de vous avoir fait attendre.

— Ce n’est rien. J’ai bien aimé pouvoir jeter un œil à ta chambre.

Himawari semblait avoir apprécié le temps passé à l’attendre. Ryuuna secoua la tête pour montrer qu’elle n’avait pas non plus été dérangée par l’attente. Elle n’avait toujours pas prononcé un mot. On ne savait pas si elle en était incapable ou si elle choisissait simplement de se taire.

Somegorou se laissa tomber sur une chaise. Il était d’une humeur un peu sombre à cause de la présence de Himawari. Chez les Akitsu, on évitait de faire d’un démon un ennemi sans raison valable, mais le fait qu’elle fût la fille de Magatsume le plaçait malgré tout dans une position inconfortable.

— C’est une sacrée tête que vous faîtes, dit Himawari.

— Hmph. Y a rien d’étonnant à ça. La seule chose surprenante, c’est comment Jinya peut garder son sérieux face à la fille de Magatsume.

Somegorou n’avait rien de personnel contre Himawari, mais sa mère, Magatsume, était celle qui avait tué son maître.

Il avait autrefois connu une autre fille de Magatsume, Azumagiku, une jeune fille un peu gourmande, obstinée et au grand cœur. Mais elle n’avait été qu’un pion destiné à effacer le souvenir de Nomari. Somegorou ne haïssait pas Azumagiku pour ce qui s’était produit, mais il regrettait son ignorance, d’avoir passé du temps avec elle sans se douter de quoi que ce soit. Les regrets ne faisaient que s’accumuler avec l’âge, et le souvenir d’Azumagiku demeurait encore en lui, semblable à une écharde douloureuse plantée dans son cœur.

— Mais soit. Tu travailles avec Jinya pour l’instant, c’est bien ça ? Je te supporterai jusqu’à ce que tout ça soit terminé.

— Merci, répondit Himawari avec un sourire.

Somegorou fronça les sourcils. Il trouvait étrange de voir un sourire aussi insouciant, si humain, sur le visage d’un démon. Ils avaient déjà vérifié qu’il n’y avait personne d’autre dans le bâtiment à ce moment-là. Les autres domestiques étaient tous occupés à travailler dans la demeure.

— T’es sûr que c’est prudent de garder Ryuuna-chan ici ?

— Ça devrait aller, répondit Jinya. — Eizen ne peut rien tenter d’extrême tant que j’ai Ryuuna. Bien sûr, je ne peux rien tenter d’extrême non plus.

La façon dont il s’exprimait laissait entendre qu’il y avait davantage derrière tout cela, mais Somegorou laissa passer afin d’aller droit au but.

— Si tu le dis. Très bien, arrêtons de tourner autour du pot. Qu’est-ce qui se passe ?

Somegorou se pencha en avant et plissa le regard.

L’expression de Jinya changea à son tour. L’atmosphère dans la pièce se tendit. D’une voix toujours aussi calme, il déclara :

— Comme je l’ai mentionné hier soir, j’ai l’intention d’écraser les Nagumo, et par là, j’entends tuer Nagumo Eizen pour de bon. Pour expliquer pourquoi, je dois d’abord parler de ce qu’il projette.

Il marqua une pause et observa les visages autour de lui.

— Pour faire court, Eizen prévoit de faire renaître la famille Nagumo.

Famille de chasseurs d’esprits maniant l’épée, les Nagumo avaient plongé dans le déclin après la restauration de Meiji. Opposés à l’ère Taishô, ils cherchaient à reprendre l’autorité qu’ils avaient autrefois exercée. Voilà pourquoi Jinya devait les écraser.

— Avec la modernisation de l’ère Taishô, le nombre d’esprits représentant une menace réelle a diminué. Il y a de nombreuses raisons à cela, mais parmi les principales figurent l’installation des lampadaires, le recul général de la peur des esprits et le développement des armes à feu.

Les armes à feu étaient emblématiques des ères Meiji et Taishô. Des technologies venues de l’étranger, armes automatiques bon marché et faciles d’utilisation, pistolets à faible recul, et ainsi de suite avaient grandement fait progresser l’armement japonais. Les armes à feu actuelles surpassaient de très loin celles de l’époque d’Edo. Parallèlement, le décret d’interdiction du port du sabre promulgué à l’ère Meiji avait fait chuter la demande en épées. De nombreux forgerons s’étaient reconvertis dans d’autres travaux du métal ou avaient abandonné le métier.

Il était naturellement impossible d’attendre le moindre progrès dans la forge des sabres dans un tel contexte, et ceux-ci devinrent obsolètes.

— Tu l’as vécu toi-même, Utsugi. Une mitrailleuse Gatling est un exemple un peu extrême, mais aujourd’hui, il est facile pour une personne ordinaire d’acheter quelque chose capable de tuer même des démons.

— Ouais. Je vois ce que tu veux dire.

Les chasseurs d’esprits comme les Nagumo ou les Akitsu devaient tous suivre un entraînement intensif pour maîtriser leurs techniques. Pour pouvoir abattre un démon, il fallait à la fois du talent et de la pratique.

Mais désormais, n’importe qui pouvait acheter une arme à feu et infliger des dégâts mortels à un démon. Bien sûr, un certain entraînement restait nécessaire pour atteindre sa cible, et les démons supérieurs possédaient des capacités dépassant l’entendement humain, de sorte que les balles n’étaient pas universellement efficaces, mais pour tous les démons inférieurs, un tir bien ajusté constituait une menace bien réelle. C’était pour cette raison que tant de démons avaient cessé d’agir au grand jour.

— C’est vraiment dommage. Un truc qu’on peut acheter avec de l’argent peut maintenant rivaliser avec mon Squelette Démentiel.

— Tu t’en sors encore mieux que la plupart. En laissant les démons de côté, même la majorité des chasseurs d’esprits sont facilement vaincus par les armes à feu. La situation est particulièrement rude pour les Nagumo, puisqu’ils n’utilisaient que l’épée.

Le décret d’interdiction du port du sabre avait interdit les lames, et le progrès des armes à feu avait rendu vains la technique et l’entraînement. Les démons qui hantaient autrefois la nuit s’étaient eux aussi faits rares. Il n’y avait rien d’étonnant à ce que les Nagumo aient amorcé leur déclin. Pourtant, même avec le changement d’époque, ils n’avaient pas cherché à s’adapter comme les Akase l’avaient fait. Ils s’accrochaient à leur fierté de famille de chasseurs d’esprits qui perdurait depuis l’époque Heian.

— J’imagine qu’ils n’ont jamais vraiment pu se résoudre à abandonner leur métier, hein ? Vu la renommée qu’ils avaient autrefois, dit Somegorou.

— Non, ils n’y sont pas parvenus. En réalité, ils cherchent à se faire à nouveau un nom en tant que chasseurs d’esprits.

Les Nagumo avaient choisi de rester fidèles à ce qu’ils étaient, s’agrippant à leur fierté même lorsque le monde rejetait l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes. Cela avait du sens, mais quelque chose d’autre troublait Somegorou.

Les Nagumo avaient choisi de rester fidèles à ce qu’ils étaient, s’accrochant à leur fierté alors même que le monde rejetait l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes. Cela se tenait, mais quelque chose d’autre dérangeait Somegorou.

— Mais si c’est tout, alors c’est toi le méchant dans l’histoire, non ? Faire équipe avec Magatsume pour s’en prendre à un humain et tout le reste.

Que les Nagumo cherchent à retrouver leur gloire passée n’avait rien de choquant, mais celui qui les dirigeait était Eizen, un cannibale. Même s’il comptait très probablement parvenir à leurs fins par des moyens douteux, il n’en restait pas moins que Jinya s’opposait à un humain. Somegorou devait clarifier les choses avant de décider où il se plaçait.

— Pourquoi tu travailles avec Magatsume ? Elle est pas censée être ton ennemie jurée ?

Avant que Jinya ne puisse répondre, Himawari intervint avec un sourire.

— Parce que les Nagumo posent problème pour nous deux. Comme on dit, l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

Son expression ne trahissait aucune malveillance, mais Somegorou ne se laissa pas convaincre. Ses yeux étaient d’un rouge rubis, et elle était la fille de celle qui devait un jour devenir un fléau pour l’humanité.

— C’est ça ? J’imagine que je peux comprendre pourquoi les Nagumo et Magatsume seraient ennemis, vu que ce sont des chasseurs d’esprits et qu’elle est un démon, dit Somegorou.

— Oh, ce n’est pas tout à fait ça. Nous ne nous opposons pas aux Nagumo parce que nous sommes des démons. Notre ennemi, c’est Nagumo Eizen, lui seul, précisa-t-elle.

Eizen était assurément le genre d’homme dont le monde se porterait mieux sans l’existence, mais ce ne pouvait pas être la seule raison de leur alliance. Et s’ils visaient réellement Eizen, alors certaines choses ne s’emboîtaient pas complètement.

— C’est étrange. Je peux comprendre que Jinya ait un problème avec Eizen parce que c’est une ordure qui mange de la chair humaine, mais Magatsume ? J’aurais pensé qu’elle serait plutôt du côté d’Eizen, d’un point de vue moral, aussi bizarre que ça puisse paraître. Ils se ressemblent un peu, non ?

Himawari fit la moue en signe de protestation.

— Quelle grossièreté. Je vous prie de ne pas nous mettre dans le même sac que cet homme inhumain.

— Inhumain, tu dis…

Somegorou eut envie d’ajouter « c’est un comble venant d’un démon », mais il se retint. Il pensait que son maître aurait eu la maturité nécessaire pour laisser la jeune fille exprimer ce qu’elle avait à dire.

— Ma mère n’est impliquée en rien dans tout cela, de toute façon. J’agis dans son intérêt, certes, mais la décision de travailler avec Mon Oncle m’appartient entièrement.

Himawari collaborait avec Jinya de son plein gré, et non sur ordre de Magatsume. Ce qu’Eizen préparait était suffisamment grave pour qu’ils jugent nécessaire d’unir leurs forces. Il était donc raisonnable de penser que son plan ne se limitait pas au simple retour en grâce de sa famille, mais impliquait quelque chose de bien plus sinistre.

— Très bien, alors explique-moi tout en détail. Qu’est-ce qui se passe exactement pour que vous deux, non, pour que vous n’ayez eu d’autre choix que de travailler ensemble ?

Somegorou se reprit, car il avait été témoin de l’anormalité d’Eizen de ses propres yeux. Qu’il fût un cannibale était une chose, mais c’était surtout son mépris absolu pour la vie qui faisait penser à Somegorou qu’il s’agissait d’un monstre. Eizen consommait la vie des autres comme si cela lui revenait de droit. Il considérait les êtres humains comme de simples cailloux sous ses pieds. C’était le genre d’homme qui ne causerait que des malheurs tant qu’on le laisserait en vie.

— Le but d’Eizen est, en fin de compte, simplement la résurrection de sa famille, mais c’est la méthode qu’il a choisie qui pose problème, dit Jinya en grimaçant.

Il jeta un regard furtif à Ryuuna, puis Himawari reprit là où il s’était arrêté.

— Eizen compte utiliser le Kodoku no Kago, c’est-à-dire Ryuuna-san, pour rendre leur gloire aux Nagumo.

Même lorsque son nom fut soudainement prononcé, la principale intéressée ne dit pas un mot. Son regard errait simplement dans le vide.

— Kodoku peut vouloir dire bien des choses…, dit Somegorou, — mais je crois qu’il existait un rituel de ce nom impliquant des poisons.

Le kodoku consistait à remplir un récipient de nombreux insectes, puis à le sceller afin qu’ils s’entre-dévorent. L’insecte survivant pouvait ensuite servir de catalyseur pour des malédictions.

— Rassemblez cent espèces d’insectes le cinquième jour du cinquième mois et enfermez-les toutes ensemble, grands serpents comme minuscules poux, afin qu’ils se livrent au cannibalisme et que leur essence se concentre en une seule. Si un serpent survit, vous obtiendrez un poison de serpent. Si c’est un pou, un poison de pou. Avec cela, vous pouvez tuer.

Le résultat final de ce cannibalisme mutuel était une rancœur pure, distillée.

— Le kodoku de Kodoku no Kago fait bien référence au rituel du kodoku, dit Jinya, — mais en même temps, il désigne aussi le poison de renard kodoku.

— Le poison de renard kodoku… Comme la Pierre Tueuse ?

Autrefois, un grand prêtre du nom de Genno traversait les plaines de Nasuno, dans la province de Shimotsuke, lorsqu’il vit un oiseau s’effondrer, mort, après avoir survolé une pierre.

Intrigué, il s’en approchait lorsqu’une femme apparut et lui adressa la parole.

— Cette pierre est connue sous le nom de Pierre Tueuse. Éloignez-vous-en, car tout être qui s’en approche verra sa vie arrachée.

Elle poursuivit en expliquant son origine.

Il y a bien longtemps, sous le règne de l’empereur d’alors, Toba, vivait à la cour une dame nommée Tamamo-no-Mae. Sa beauté et son intelligence lui valurent la faveur de l’empereur, mais elle fut démasquée comme étant un renard à neuf queues par l’onmyôji Abe no Yasunari, puis pourchassée jusqu’aux plaines de Nasuno, où elle fut finalement capturée et mise à mort.

À l’instant de sa mort, son âme posséda un énorme rocher, qui devint la Pierre Tueuse.

Il existait de nombreux récits mettant en scène des animaux, mais l’histoire du renard à neuf queues était sans doute la représentation la plus célèbre des renards.

La Pierre Tueuse, manifestation du ressentiment du renard à neuf queues, figurait également parmi les récits les plus connus liés aux objets toxiques.

— Ouais, c’est bien celle-là, répondit Jinya.

— Je vois. Et alors, quel est le lien avec cette fille ? demanda Somegorou.

Jinya hésita avant de répondre. Il baissa les yeux, l’expression indécise.

Après un long moment, il finit par dire :

— Eizen cherche à rendre à la famille Nagumo sa gloire d’antan en tant que chasseurs de démons. Si je me suis mêlé à tout ça, c’est uniquement parce que je ne pouvais pas supporter ses méthodes.

Il s’efforçait de rester calme en apparence, mais le dégoût profond qu’il ressentait transparaissait nettement.

— Il a compris que le moyen le plus rapide de gagner le respect en tant que chasseur d’esprits était d’abattre des esprits qui nuisent aux gens. Plus ces esprits sont puissants et plus les dégâts qu’ils causent sont importants, mieux c’est.

— J’imagine que c’est logique. Ça ne me paraît pas si étrange.

— C’est là que les choses basculent.

Les yeux de Jinya étaient chargés d’un mépris évident.

Sa voix s’abaissa lorsqu’il cessa toute tentative de dissimuler son dégoût.

— Pour atteindre ses objectifs par cette méthode, Eizen a besoin que certaines conditions soient réunies. Il lui faut des démons trop puissants pour être vaincus par des armes à feu, mais encore suffisamment faibles pour que les Nagumo puissent les abattre, et il en faut en quantité. Ils doivent semer le chaos sans se soucier d’être vus, chercher activement à nuire aux humains, et continuer à apparaître régulièrement dans un avenir prévisible.

— Eh bien, ça n’arrivera pas. Il en demande beaucoup trop.

— Évidemment. Eizen en est arrivé à la même conclusion, alors il a décidé de préparer lui-même tous ces démons.

Jinya prononça ces mots avec un tel naturel qu’ils ne frappèrent pas immédiatement Somegorou. Un instant plus tard, il se raidit et lâcha :

— Attends. Non… Quoi ?

— Sais-tu en quoi consiste le rituel du kodoku ? demanda Jinya.

— C’est pas ce truc de malédiction où on entasse des bestioles pour les faire s’entre-dévorer ? Et n’essaie pas de changer de sujet.

— Je ne le fais pas. Au contraire, j’en viens au cœur du problème.

Son maître l’aurait sans doute repris plus sévèrement, mais Somegorou en était incapable.

L’éclat démoniaque qui brillait dans les yeux de Jinya l’intimidait.

— Ta compréhension du rituel du kodoku est correcte, mais il en existe un autre aspect. L’art du kodoku se transmet au sein de familles de praticiens, dont beaucoup sont des femmes. Comme ces foyers ont souvent du mal à marier leurs filles, ils pratiquaient aussi ce qu’on appelait la « médecine conjugale ». Autrement dit, le rituel du kodoku est directement lié aux aphrodisiaques.

Eizen avait besoin d’un grand nombre de démons, et une jeune fille appelée le Kodoku no Kago était enfermée dans sa cage. Somegorou ne put s’empêcher de ricaner.

— J’aime pas la tournure que ça prend…

Il posa les yeux sur Ryuuna. Sa peau était anormalement pâle, sans doute parce qu’elle avait été privée de lumière du soleil pendant trop longtemps. Ses cheveux lui descendaient jusqu’aux mollets, mais ils semblaient entretenus. Elle devait avoir quatorze ans à peine, pourtant ses bras et ses jambes étaient fins, et son corps présentait des courbes harmonieuses. Son visage conservait encore quelque chose d’enfantin, mais beaucoup l’auraient jugée déjà mûre. Les pièces s’imbriquaient bien trop parfaitement.

— Kodoku no Kago peut avoir plusieurs sens, reprit Jinya. — La « bénédiction du kodoku » en est un, le terme kodoku désignant ici des aphrodisiaques. En d’autres termes, elle est « bénie » pour tenter les hommes et être souillée par eux.

Les paroles de Jinya confirmèrent les craintes de Somegorou.

— Son utérus a déjà été altéré. Si elle est violée par un homme ou par un esprit, elle donnera naissance à un démon qui haïra le monde. Je soupçonne qu’Eizen comptait aussi modifier son esprit, afin qu’elle engendre d’elle-même des démons.

— Arrête… Arrête. J’en ai la nausée, lâcha Somegorou en claquant la langue, écœuré.

Ryuuna ne réagit guère à ce qui se disait. Elle n’avait peut-être même pas compris.

— Ryuuna a été élevée pour devenir un outil commode destiné à enfanter des démons, poursuivit Jinya. — D’où le nom de Kodoku no Kago, le Berceau du Poison de Renard. À l’image du renard à neuf queues ensorceleur, elle est censée tenter les hommes et répandre le « poison », servant de berceau pour élever des démons.

Jinya conclut le sujet d’un ton grave.

— Nagumo Eizen tente de recréer la tristement célèbre Tamamo-no-Mae elle-même.

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