SotDH T7 - CHAPITRE 3 PARTIE 5
Pensées Tournées Vers Toi (5)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Après que leur fin fut arrivée, un nouveau matin commença.
Heikichi attendait que Nomari se réveille au Au Soba du Démon. Sur la table se trouvait une coupe à saké qu’il ne reconnaissait pas. C’était une pièce de céramique de Nabeshima ornée de pétales de cerisier, quelque chose d’un peu trop somptueux pour le goût de cet homme porté sur l’alcool. Heikichi la fit tinter du bout du doigt, la faisant résonner avant qu’elle ne se renverse. La seule personne qui aurait bu dans cette coupe ne reviendrait jamais, et cette pensée l’attrista un peu.
Il avait plu toute la journée d’hier, mais aujourd’hui s’annonçait un ciel limpide et immaculé. Heikichi, pourtant, se sentait toujours couvert de nuages. Trop de choses s’étaient produites en trop peu de temps.
— Oh, tu es réveillée ?
Il se retourna en entendant une porte coulissante s’ouvrir. Il s’était inquiété de savoir si Nomari allait bien après être restée si longtemps sous la pluie, mais elle semblait aller parfaitement bien.
— Heikichi-san ?
Elle le regarda un instant avec confusion, réfléchit un peu, puis sourit.
— Tu t’es occupé de moi pendant que j’étais malade ? Merci.
— Hein ? Euh…
Il lui demanda ce qu’elle voulait dire. D’un signe de tête, elle expliqua qu’elle avait été clouée au lit par un rhume pendant deux jours. Elle n’avait pas de famille, et le couple de Mihashiya était pris par le travail, alors elle avait supposé qu’il fût venu veiller sur elle.
— Désolée pour le dérangement, dit-elle.
— Je vois. C’est donc comme ça que les choses ont tourné.
— Hm ?
La jeune fille ne voyait absolument rien d’étrange dans sa situation. Il ne savait pas vraiment quelle expression adopter, mais jugea qu’il ferait au moins semblant d’être de bonne humeur pour ne pas l’inquiéter.
— Oh, rien. Alors, tu te sens mieux ?
Elle sembla percevoir quelque chose d’anormal chez lui, sans doute parce qu’ils se connaissaient depuis si longtemps. Elle n’y fit toutefois aucune remarque. C’était une petite gentillesse de sa part.
— Oui. Je pète la forme.
— Tant mieux, tant mieux.
Ils sourirent tous les deux avec gêne, conscients d’éviter un sujet précis.
Il détourna le regard et aperçut quelque chose près de son oreiller. Il baissa la tête et dit d’une voix raide :
— Dis, ce ruban…
Le ruban qu’elle portait toujours avait été jeté négligemment de côté. Il s’était sali après être resté sans être lavé à la suite des événements d’hier.
— Oh, ça ? Je me disais justement qu’il était temps de le remplacer, dit-elle.
Pour elle, ce ruban n’était pas un cadeau de son père, mais un simple objet auquel elle n’attachait aucun souvenir particulier.
Grimaçant, Heikichi demanda avec appréhension :
— T’es sûre ? Je pensais que c’était quelque chose d’important pour toi.
— Pas vraiment. Je l’ai juste acheté moi-même il y a un moment.
Même sans aucun souvenir de Jinya, elle pouvait expliquer la présence de ce ruban. Sa mémoire avait été modifiée afin d’effacer tout ce qui était lié à son père et de combler les incohérences laissées derrière. Tel était le pouvoir d’Azumagiku. Jinya possédait désormais cette capacité et pouvait l’utiliser pour effacer des souvenirs, mais il était incapable d’accomplir des choses plus fines comme les altérer ou les reconstruire. Le pouvoir s’était altéré lors de sa transmission, le laissant incapable d’annuler les actions d’Azumagiku.
Il n’y aurait aucun miracle où les souvenirs de Nomari referaient soudain surface. Le nom de Kadono Jinya n’avait plus absolument aucune signification pour elle.
— …En fait, tu sais quoi ? Je crois que je vais le garder.
C’était pour cette raison que ce choix n’était qu’un simple caprice, rien de plus. Heikichi le comprenait, mais il n’en écarquilla pas moins les yeux.
— P…pourquoi ?!
— Je m’y suis un peu attachée. E-euh, Heikichi-san ? Tu n’es pas un peu trop près ?
Elle rougit en donnant sa réponse.
Normalement, il se serait retiré avec gêne, mais pas cette fois. Il approcha encore davantage son visage, au point que leurs fronts furent presque en contact.
— Tu le penses vraiment ? Tu aimes vraiment ce ruban ?
— O…oui… enfin, je le porte depuis si longtemps. J’aurais l’impression que ce serait un peu étrange de m’en débarrasser.
Somegorou était mort, Nomari avait oublié son père, et Jinya avait disparu. En l’espace de quelques jours à peine, le Au Soba du Démon animé que Heikichi connaissait depuis l’enfance avait cessé d’exister. Même s’il ne l’avait jamais admis, cet endroit comptait pour lui. La pensée que ces jours pleins de joie aient disparu l’anéantissait.
Mais quelque chose subsistait, infime. Nomari ne se souvenait plus de son père, et pourtant elle avait choisi de garder son ruban. Pour elle, cette décision ne signifiait sans doute rien, mais Heikichi était heureux de voir qu’elle y était ne serait-ce qu’un peu attachée, comme si cela seul suffisait à prouver que Jinya et Somegorou n’avaient pas perdu face à Magatsume.
— Je… je vois. Je vois…
Il se força à sourire, retenant les larmes prêtes à couler.
Jinya ne reviendrait plus ici.
Lorsqu’il était revenu avec Nomari dans ses bras, il avait souri doucement et dit à Heikichi qu’il lui confiait sa fille, avant de repartir sans ajouter un mot. Heikichi n’avait pas eu la force de l’arrêter. Cet homme avait perdu sa place dans le monde, et lui n’avait rien fait pour l’aider. Que pouvait-il bien lui dire pour le retenir ?
Jinya avait toutes les raisons d’en vouloir à Heikichi pour ce qui s’était produit. Pourtant, il ne l’avait pas fait, et lui avait malgré tout confié la garde de sa fille. Cette fois-ci, Heikichi se jura de ne pas trahir cette confiance. Il protégerait la faible lueur qui brillait encore en Nomari. Utsugi Heikichi, en tant qu’Akitsu Somegorou le Quatrième, fit le serment de vivre dans ce but.
— E…euh… tout va bien ?
— Oui. Dis, Nomari-san ?
Il entoura ses mains des doigts fins de la jeune fille et baissa la tête comme en prière.
— Hein ?! H-Heikichi-san, tu es sûr que ça va ?
Nomari se troubla. Être touchée de cette manière, même par quelqu’un qu’elle connaissait depuis l’enfance, l’embarrassait.
— Ça va. C’est juste que… garde précieusement ce ruban pour moi, d’accord ? Laisse quelque chose de cette époque subsister…
Il resserra sa prise. Elle demeurait douce, mais suffisamment ferme pour la retenir. Il voulait devenir quelqu’un capable de chérir ce qu’il aimait, comme cet homme l’avait fait.
— D…d’accord… euh, tu pourrais lâcher mes mains, maintenant ?
Trouvant sa gêne amusante, Heikichi étira ses traits en un large sourire, tout en retenant ses larmes.
Ils n’étaient plus que tous les deux dans le restaurant, à présent. Il lui faudrait encore un peu de temps pour s’habituer au vide qui l’habitait, mais il pressentait que tout finirait par bien se passer.
Il souhaitait devenir un homme digne du nom d’Akitsu Somegorou et de Nomari, tous deux laissés entre ses mains par des hommes qu’il admirait.
Il avait versé toutes ses larmes en tant qu’Utsugi Heikichi lors de la mort de Somegorou, et il ne pleurerait plus maintenant. Ses yeux s’embuèrent, mais il retint obstinément ses larmes et sourit.
Au-delà de sa vision brouillée s’étendait un ciel bleu limpide à perte de vue. Le souffle d’une brise légère accueillait le nouveau jour.
***
Un peu plus tôt, dans la nuit où tout avait pris fin, Jinya avait déposé Nomari au Soba du Démon, puis était retourné vers le temple en ruine situé à quelque distance de la rue Shijyou.
Des gouttes violentes continuaient de marteler le sol, emplissant le temple de l’odeur de la pluie. Par pure intuition, il revint à l’endroit où il avait dévoré Azumagiku. Il avait simplement le pressentiment qu’elle viendrait s’il attendait ici.
— Bien joué, murmura-t-il en percevant une présence derrière lui.
Malgré l’humidité de l’air, ses paroles étaient sèches. Sans entrain, il se retourna et vit un magnifique démon aux longs cheveux d’or ruisselants.
— J’ai tout perdu. Tu as remporté une victoire totale.
Les sons environnants s’estompèrent. Il n’avait aucune attention à accorder au vacarme qui l’entourait. Toute sa concentration était tournée vers Suzune. Dans son cœur ne se trouvait pas la haine devenue si naturelle à son corps, mais quelque chose de plus pur, une émotion réservée uniquement à ceux qui dépouillaient les autres de ce qu’ils chérissaient.
Jinya repensa une nouvelle fois à ses choix et conclut qu’il avait dû se tromper. Il avait hésité à emprunter la voie qui l’aurait conduit à tuer Suzune par haine. Il avait espéré trouver une issue qui n’impliquait pas de tuer, dans l’espoir de pouvoir un jour se pardonner à lui-même.
Voilà où cela l’avait mené.
Si ce qui était arrivé à Shirayuki résultait de leurs choix, alors son destin d’aujourd’hui était le fruit de son indécision. Rien de tout cela ne se serait produit s’il avait quitté Kadono avec la ferme résolution de tuer Suzune.
— Je ne pensais pas en termes de victoire ou de défaite.
Elle était semblable à la mer nocturne, des eaux sombres qui paraissaient calmes mais s’agitaient parfois. Paisible en surface, mais prête à tout engloutir en un instant.
— Je voulais simplement voir ce que tu choisirais une fois qu’Azumagiku aurait accompli son rôle.
Sa voix était d’une clarté glaciale. Un frisson lui parcourut l’échine.
— Non, ce n’est pas ça. En vérité, je voulais y croire. Je voulais croire que tu choisirais Azumagiku… que tu choisirais notre princesse.
C’était peut-être la dernière part authentique qu’il restait en Suzune. Elle avait rejeté bien des choses, comblant les vides ainsi créés par des cœurs factices. Mais il y avait une part d’elle qu’elle n’avait pu abandonner : les jours heureux passés autrefois aux côtés de Jinta. Bien qu’elle en fût déchirée, le temps qu’elle avait passé à Kadono avait dû lui apporter une profonde satisfaction.
— Je te hais, et tu me hais. C’est la voie que nous avons choisie. Nous n’avons d’autre choix que de nous entretuer. Mais malgré tout…
Même si elle avait été la première à fauter, lui aussi avait eu tort envers elle. Chacun avait détruit ce qu’il voulait chérir.
— Je pensais qu’au moins tu garderais encore en estime les jours que nous avons passés ensemble.
Il se demanda ce qui traversait son esprit au moment où elle prononçait ces mots. Seul le bruit de la pluie leur succéda. Après avoir attendu quelques instants, il s’adressa à celle qu’il avait autrefois appelée sa sœur.
— Suzune…
— Non, dit-elle doucement.
Sa voix était plate, comme si elle se parlait à elle-même.
— Tu m’as reconnue sous l’appellation de Magatsume. C’est donc mon nom à présent. Je serai le Dieu-Démon qui apportera la ruine à ce monde, car tel est le but pour lequel je suis née.
— Oui. J’avais oublié.
À ces mots, sa décision se raffermit. Peut-être n’était-ce qu’une question de temps avant que les choses n’aboutissent ainsi.
— Magatsume…, commença-t-il.
Il prit soin d’employer ce nom, car il sentait que sa détermination flancherait s’il ne le faisait pas. Les choix importants dans la vie surgissaient toujours sans prévenir. En cet instant, Jinya décida qu’elle serait Magatsume, et non Suzune.
— J’ai rejeté une grande partie de ce que j’avais chéri jusqu’à présent, mais il semble que je n’aie pas eu la résolution d’en rejeter assez.
Un bruit écœurant emplit l’air tandis qu’il commençait à se transformer en un démon grotesque et asymétrique. Il tira Yarai de son fourreau et abaissa les hanches, adoptant une posture légèrement penchée vers l’avant.
— Tout ce que j’ai acquis a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Je ne regrette pas la manière dont j’ai vécu mes jours, même si j’ai perdu ce que j’avais. Mais il est une chose dont je me porterai mieux sans elle.
Même avec la haine qui enflait en lui, il maintenait son cœur sous contrôle et la fixa calmement. Il transféra son poids sur son pied avant et relâcha tous ses muscles. Il ne pouvait pas se permettre de se raidir ici. Il devait rester souple pour se mouvoir avec fluidité. Il affûta ses sens. Une seule pensée demeurait dans son esprit.
— J’aurais dû abandonner dès le début tout espoir de te pardonner !
Il n’avait besoin d’aucune émotion pour le gêner. Il devait se concentrer uniquement sur le fait d’abattre le démon devant lui. Tel un ressort, il se projeta en avant.
Ce qui suivit ne pouvait même pas être qualifié de combat.
— Argh…
Jinya était assis, le dos contre le mur, peinant à rester conscient. Il était couvert de sang et de blessures. Il aurait été difficile de trouver une seule partie de son corps qui ne fût pas atteinte. Il avait combattu de toutes ses forces, allant jusqu’à revêtir sa forme démoniaque, mais cela n’avait pas suffi à ébranler Magatsume.
Il ne s’était pas laissé emporter par la rage ni par quoi que ce soit de semblable. Il avait refoulé sa haine et combattu avec une attention et une prudence totale. Son épée et ses poings l’avaient même frappée à de nombreuses reprises, déchirant chair et os, mais ses blessures se refermaient toujours en l’espace de quelques secondes. Comme Jinya ne disposait pas de l’endurance nécessaire pour rivaliser avec elle et n’avait aucun moyen de porter une attaque décisive, ce n’était qu’une question de temps avant que le même bras insectoïde qui avait tué Somegorou ne l’abatte à son tour.
Son ami avait été tué, sa famille perdue, ses souvenirs profanés, et les capacités qu’il avait acquis au prix de tant d’efforts s’étaient révélés inutiles. En cet instant, l’objectif de Magatsume atteignit son plein accomplissement. Tout ce en quoi Jinya avait cru avait disparu.
— Merde…, gémit-il.
Il avait à peine la force de parler.
Magatsume paraissait ravie.
— J’ai été peinée de te voir choisir le présent plutôt que notre passé, mais je suis si heureuse à présent. Enfin, tu me regardes. Je suis la seule chose qui te reste. Tu me hais, n’est-ce pas ? Tu veux me tuer ? Alors oublie tout le reste. Toi et moi, nous n’avons besoin que l’un de l’autre.
Lentement, ses lèvres se retroussèrent en un rictus de folie. Il en éprouva du dégoût. Il ne subsistait pas la moindre trace du sourire insouciant de sa jeune sœur. Trop tardivement, il comprit qu’elle était devenue un monstre au-delà de toute compréhension.
— Attends…
— Non. J’en ai fini ici. Mais ne t’inquiète pas, je t’attendrai dans un avenir lointain.
Un démon avait autrefois prédit qu’ils se retrouveraient à Kadono cent soixante-dix ans plus tard. Il s’en souvenait, bien sûr, et il semblait qu’elle aussi. Le moment venu, ils se battraient jusqu’à la mort, et de là naîtrait un fléau destiné à mener toute l’humanité à sa ruine, le Dieu Démon.
— Retrouvons-nous dans notre ancien foyer. Je t’attendrai aussi longtemps qu’il le faudra.
Son sourire éphémère contrastait avec l’atmosphère.
— Je suis certaine que mon souhait s’exaucera alors.
Elle se détourna, puis disparut dans la nuit pluvieuse.
Sa conscience était embrumée, mais il comprit au moins qu’elle était partie. Il n’y aurait aucune poursuite. Il ne pouvait même pas bouger un doigt, encore moins se relever. C’était pour lui une défaite totale et absolue. Son ennemie mortelle s’était jouée de lui, puis l’avait épargné par pitié.
— Merde…
Quelle misère. Une rage glaciale monta en lui face à sa propre faiblesse, mais elle ne dura pas.
Il avait perdu trop de sang et commençait à sombrer.
Lentement, ses paupières se fermèrent, et sa conscience s’évanouit.
Merde…