SotDH T7 - CHAPITRE 3 PARTIE 4
Pensées Tournées Vers Toi (4)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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La pluie ne faisait que redoubler.
On approchait du début de l’après-midi. L’odeur de la pluie avait effacé le relent de sang qui persistait dans le sanctuaire.
Même après avoir tué et dévoré Azumagiku, Jinya n’avait trouvé aucun apaisement. Un profond sentiment de désespoir et d’inquiétude l’habitait. Il souleva Heikichi et retourna vers le Au Soba du Démon.
— O-oh !
Toyoshige se tenait devant l’établissement, battu par la pluie. Il paraissait désemparé, regardant autour de lui avec inquiétude. Lorsqu’il croisa le regard de Jinya, il accourut aussitôt.
— Te voilà ! On a un problème !
— Laisse-moi d’abord poser Utsugi.
— D-d’accord.
Jinya porta Heikichi, toujours inconscient, à l’intérieur et l’allongea dans une chambre. Il ne prit même pas la peine d’installer un futon, laissant le jeune homme dormir à même le sol. Il comprendrait sûrement. Une fois cela fait, Toyoshige se mit à bredouiller.
— O…on a un problème ! Nomari-chan est partie pendant que je regardais pas !
La peau de Jinya se hérissa. Sans même attendre la fin de la phrase, il se précipita vers la chambre de Nomari et fit coulisser la porte fortement.
— Nomari !
Elle n’était pas là. Il ne restait qu’un futon en désordre, là où elle avait dormi.
— Je suis vraiment désolé. J’arrive pas à croire que j’ai fait une bourde alors que tu me faisais autant confiance.
La pièce ne semblait pas avoir été forcée, et les vêtements de nuit de Nomari étaient éparpillés. Il n’aperçut pas le ruban qu’elle portait habituellement. Elle avait manifestement eu le temps de s’habiller, ce qui signifiait qu’elle n’avait pas été enlevée. Elle était partie de son plein gré.
— Je suis vraiment, vraiment désolé. Vraiment.
Toyoshige s’inclina à plusieurs reprises, le visage plissé dans une grimace pleine de remords.
— Ce n’est rien. Je vais aller la chercher.
Jinya n’était pas le moins du monde en colère. Au contraire, il comprenait ce que ressentait l’homme, tant il se sentait coupable.
Toyoshige releva la tête, déconcerté. Il s’était préparé à essuyer quelques reproches.
— C’est étrange… je me sens terriblement calme, pour une raison quelconque, dit Jinya.
— Hein ?
— Je ne comprends pas vraiment pourquoi moi-même. Peut-être qu’au fond de moi, je savais que cela finirait ainsi.
À en juger par l’état en désordre de la chambre, Nomari était sans doute partie sur un coup de tête. Ses souvenirs avaient dû s’être tellement estompés qu’elle avait simplement paniqué. Il n’y avait évidemment rien à faire. La perte progressive de ses souvenirs ne pouvait être empêchée. Ayant dévoré pour lui-même le pouvoir d’Azumagiku, Jinya savait parfaitement comment tout cela se terminerait.
La mémoire de Nomari n’était pas simplement effacée. Elle était altérée de manière à combler toutes les lacunes et à rendre l’ensemble cohérent. Pire encore, Azumagiku avait apparemment utilisé son pouvoir sur d’autres personnes que Jinya connaissait. Des gens avec qui il était pourtant très proche allaient bientôt l’oublier eux aussi.
Il aurait peut-être pu reconstruire sa vie ici s’il avait été capable d’effacer, dans la mémoire des autres, les parties qui avaient été réécrites, mais il ne maîtrisait pas suffisamment ce pouvoir pour tenter une chose pareille.
Jinya était acculé. D’ici la fin de la journée, il deviendrait un parfait étranger en ces lieux.
— Mihashi-dono. Je te demande une fois encore de veiller sur Nomari à ma place. Si tu peux le faire, considère notre dette comme acquittée.
Les paroles de Jinya revêtaient cette fois un sens différent. Sans attendre de réponse, il se retourna et se mit à courir. Il ne pouvait pas sauver Nomari, mais il lui restait encore un dernier devoir à accomplir. Elle était quelque part dehors, seule et effrayée sous la pluie. Il devait aller à sa rencontre.
Il traversa les rues de Kyôto à toute vitesse, la pluie le fouettant tandis qu’il courait. Il s’étonna du calme qui régnait dans son cœur, mais il en comprenait aussi la raison. Rien n’est immuable. Au fond de lui, il avait toujours su que ses jours heureux finiraient par prendre fin.
— Oh ! Pardonnez-moi.
Il manqua de heurter une femme dans la rue. C’était Saku, l’épouse de Toyoshige. Elle paraissait désemparée, l’inquiétude clairement lisible sur son visage. Elle aidait apparemment elle aussi à chercher Nomari.
— E-excusez-moi… n’auriez-vous pas vu une jeune femme par ici ? Une vingtaine d’années, avec un ruban rose ?
La question ne le surprit guère. Il savait que ses connaissances commençaient déjà à l’oublier. Il ne releva toutefois pas son erreur. Il n’y avait aucune raison de faire culpabiliser Saku pour cela, surtout alors qu’elle cherchait à aider.
— Je suis désolé, mais non. Je resterai attentif.
Jinya s’inclina et s’éloigna. Il ressentit plus vivement encore qu’il ne reviendrait pas.
***
Toyoshige attendait devant l’entrée du Au Soba du Démon lorsqu’il vit sa femme revenir. Il était resté sur place au cas où Nomari rentrerait pendant que Saku fouillait les environs à sa place.
— Je n’ai pas réussi à la trouver. Est-ce qu’elle est revenue ? demanda-t-elle.
— Toujours rien. Échange avec moi, je vais chercher à mon tour. Cet homme m’a lui-même demandé de veiller sur sa fille.
Toyoshige s’inquiétait bien sûr pour Nomari, mais quelqu’un d’autre, quelque part dehors, se faisait encore plus de souci pour elle. Il voulait la retrouver au plus vite afin de rassurer cet homme.
— … Qui donc, chéri ? Notre… voisin ? demanda Saku, perplexe.
Nomari était la jeune femme qui habitait à côté. Le couple la connaissait depuis qu’elle était enfant. Comme ils n’avaient pas d’enfants, ils lui avaient beaucoup donné d’affection, puisqu’elle n’avait elle-même plus de parents… Était-ce bien cela ?
Toyoshige se rappelait vaguement qu’elle avait eu un père. C’était un homme strict, sans fioritures, mais qui devenait attentionné dès qu’il s’agissait d’elle. Toyoshige aurait juré que c’était lui qui lui avait demandé de veiller sur Nomari.
— C’est ça, lui… tu sais…
Ils se croisaient chaque matin lorsqu’ils nettoyaient leurs devantures. Les journées de Toyoshige commençaient par leurs brèves conversations. Bien que l’homme prît son travail très au sérieux, il n’hésitait pas à fermer son restaurant pour passer du temps avec sa fille. Il avait l’air peu avenant, mais se montrait étonnamment sociable. Toyoshige se souvenait qu’il l’avait aidé à goûter ses confiseries. L’homme parlait maladroitement, mais Toyoshige n’avait jamais douté qu’il aimait sa fille plus que tout. Pourtant, pour une raison quelconque, un voile semblait s’être abattu sur les souvenirs qu’il gardait de lui.
— Son nom ne me revient pas, pour une raison quelconque, mais ça n’a pas d’importance. Je vais aller chercher Nomari.
Toyoshige se gratta la tête et détourna son esprit de ces souvenirs embrumés. Il y réfléchirait plus tard.
Pour l’instant, il devait retrouver Nomari.
Il était certain que quelqu’un, quelque part, serait heureux de la revoir saine et sauve, même s’il ne se rappelait plus exactement de qui il s’agissait.
***
C’était un après-midi comme un autre. Je mangeais des soba à côté de mon père, au Kihee. Toutes les personnes autour de nous nous observaient avec des sourires bienveillants. J’étais heureuse chaque fois que le patron du restaurant nous appelait père et fille.
— Nomari, tu as quelque chose là.
À l’époque, je ne savais pas encore bien me servir de baguettes, alors je m’en mettais plein le visage. Je ne m’essuyais pourtant pas, parce que je savais que mon père le ferait pour moi.
J’ai toujours aimé mon père de tout mon cœur, depuis que j’étais toute petite.
Kshhhhhhh.
Parti.
J’entendis un bruit dans ma tête et sentis mon cœur frémir. À chaque vague de douleur qui allait et venait, quelque chose me quittait.
Effrayée par ce qui m’arrivait, je m’enfuis de ma chambre. J’avais déjà tant perdu, mais je ne savais même pas ce que j’avais perdu. Les jambes vacillantes, je continuai d’avancer sous la pluie, à la recherche de quelque chose qui m’était cher. J’avais l’impression que c’était le seul moyen de retenir au moins une partie de ce qui me glissait entre les doigts.
Je me retrouvai devant une boutique de tissus pour kimonos. Ah, comme c’était nostalgique. Un souvenir que je croyais disparu refit alors surface dans mon esprit.
— Euh… un ruban. Je veux que tu m’achètes un ruban.
Mon père m’avait acheté le ruban que je portais à présent. Je ne voulais pas me montrer exigeante, mais je n’avais tout simplement pas pu m’en empêcher. C’était embarrassant que le commerçant nous prenne pour un couple, mais notre sortie avait été agréable. J’avais pu recevoir un cadeau de mon père.
Kshhhhhhh.
Mais cela aussi s’effaça.
— A-ah…
Je venais à peine de penser à quel point cet endroit m’était nostalgique, et pourtant je n’y ressentais plus aucune familiarité. Cette boutique avait compté pour moi autrefois, mais je ne parvenais plus à me rappeler pourquoi.
— Non…
Était-ce la pluie qui mouillait mon visage, ou autre chose ? Je laissai la boutique de tissus derrière moi comme si je prenais la fuite.
Même sous la pluie, la rue Sanjyou était bondée. De nombreux regards curieux se posèrent sur moi, trempée, mais je n’y prêtai aucune attention. Un autre souvenir nostalgique surgit. J’avais parcouru cette rue tant de fois avec mon père.
— Oh, je sais. Et si on allait se promener demain ? Puisque tu ne peux plus porter de sabre, tes mains seront libres, non ? On pourra marcher en se tenant la main.
Le décret d’abolition du port du sabre avait été promulgué à peu près à cette époque. Pour moi, mon père avait cessé de porter son sabre. Il avait l’air abattu, alors je lui pris la main comme si de rien n’était.
Kshhhhhhh.
Quelque chose de chaud s’évanouit.
Je compris vaguement ce qui se passait. Ce qui me quittait, c’étaient des souvenirs, des souvenirs de mon père. J’en avais déjà perdu tant, j’en étais certaine, et j’en perdrais encore davantage à mesure que je m’en souvenais.
— Non… je ne veux pas oublier…
J’avais peur. J’avais l’impression de me transformer en quelque chose d’autre que moi-même. Le temps passé avec mon père avait façonné celle que j’étais. Oublier ces souvenirs revenait à perdre mon identité. Si je l’oubliais, tout l’amour avec lequel il m’avait élevée deviendrait néant. Tous les souvenirs que nous avions pris la peine de construire en famille disparaîtraient. Sans eux, nous ne pourrions plus rester une famille.
Une possibilité que j’avais autrefois redoutée me revint. Le jour où j’oublierais tout, mon père ne serait plus qu’un étranger.
— Non. Non, je me souviens encore…
Je serrai les dents, refusant d’accepter cette éventualité. Je ne savais pas où j’allais, mais mes pieds ne s’arrêtaient pas. J’avais l’impression que je pourrais m’effondrer à tout instant, mais je me forçai à avancer, à la recherche de ce qui m’attendait devant moi.
— Nous avons mangé ensemble dans un restaurant de sukiyaki. Nous avons goûté ensemble des pains aux haricots rouges.
Dans un état quasi délirant, j’énumérais mes souvenirs…
Kshhhhhhh. Kshhhhhhh.
…Mais ils s’effaçaient eux aussi.
L’image de mon père se forçant à manger des sucreries malgré l’estomac déjà plein, et celle de nous deux partageant un déjeuner animé, toutes deux disparurent dans le bruit. Je crois que j’avais autrefois fait semblant de dormir pour qu’il vienne me réveiller le matin, mais à présent je n’en étais même plus sûre.
— Je dois étudier pour pouvoir aider au restaurant…
Je ne m’étais même pas rendu compte que je pleurais. Les larmes se déversaient en même temps que mes souvenirs. Je me sentais plus abattue qu’effrayée, mais je devais continuer malgré tout. Il y avait quelque chose que je devais faire.
— Je vais devenir sa mère, pour veiller sur lui comme il a veillé sur moi.
Depuis que j’étais petite, j’avais toujours souhaité rendre à mon père ce qu’il m’avait donné en me recueillant. C’était une idée naïve, digne d’une enfant, mais plus je grandissais, plus ma détermination à la mener à bien se renforçait.
Je me souvenais d’avoir un jour prononcé des paroles terribles à son égard. Il avait entendu des rumeurs à propos d’une procession nocturne de démons et s’apprêtait à partir affronter cette parade.
Il avait déjà dû s’en aller pour des raisons similaires à de nombreuses reprises, et je craignais toujours qu’il ne revienne pas.
— Nomari…
Il tendit la main pour tenter de me rassurer en me caressant la tête, mais je reculai par réflexe. Il avait l’air terriblement blessé par ce geste. Je l’avais toujours cru plus fort que quiconque, mais cette nuit-là, je découvris sa faiblesse cachée.
— Si nous avons pu… rester une famille… c’est parce que tu as travaillé dur pour que nous le devenions.
Je ne regrettais pas ce qui s’était passé. C’était précisément parce que je l’avais blessé que j’avais fini par comprendre. Mon père vainquait les démons avec facilité et avait surmonté bien des épreuves, alors je l’avais toujours cru fort. Quelle absurdité. La moi d’autrefois n’avait rien vu au-delà des apparences. Même s’il maniait bien le sabre, même s’il avait la volonté de défier le destin, cela ne signifiait pas qu’il ne ressentait pas la douleur. Il souffrait là où personne ne pouvait le voir, et malgré cela, il s’efforçait toujours d’être mon père. Je n’arrivais pas à croire que j’aie manqué quelque chose d’aussi évident.
Lorsque cette prise de conscience m’atteignit, je pris ma décision. Je deviendrais sa mère et celle qui le chérirait. Je transformerais le vœu enfantin que j’avais formulé en réalité. Je resterais sa famille, quelle que soit la forme que cela prendrait pour nous. C’était la meilleure manière de le remercier. Si je ne pouvais pas être sa fille, je serais sa sœur aînée, puis sa mère. Ma vie ne serait pour lui qu’un battement de cils, mais je la passerais à être sa famille jusqu’au bout.
— C’est pour ça que… c’est mon tour maintenant. Je serai celle qui travaillera dur… pour que nous restions une famille.
Mais malgré mes souhaits, j’entendis une fois encore ce bruit résonner dans mon esprit.
— Alors… alors…
Kshhhhhhh.
— S’il te plaît… non… ne m’abandonne pas !
Je fis de mon mieux pour m’y accrocher, mais même ma grande résolution s’évanouit, comme si elle n’avait jamais existé.
Mon esprit était embrumé, comme lorsque l’on attrape un rhume. Pourtant, je devais continuer d’avancer. Je ne me rappelais plus pourquoi je marchais au départ, mais mes pieds traînaient malgré tout. À travers la pluie, j’aperçus le sanctuaire d’Aragi Inari devant moi. Je n’en étais pas certaine, mais j’avais le sentiment que c’était l’endroit que je cherchais à atteindre.
Il semblait que le soir approchait. À cause de la pluie, il n’y avait pas un seul visiteur en vue et tout baignait dans une atmosphère sombre.
Ce lieu était censé avoir une importance particulière pour moi. Nous y avions profité d’un festival, et j’y avais mis mon cœur à nu devant… Non, rien de tel. Ce n’était qu’un sanctuaire. Je n’avais aucun souvenir, aucun sentiment profond lié à cet endroit.
Je déambulai sans but dans l’enceinte du sanctuaire pendant un moment, puis finis par m’effondrer d’épuisement. Je tendis la main et me retins juste avant de toucher le sol, évitant de tomber face contre terre. Je me retrouvai dans une posture qui donnait l’impression que je demandais pardon à même le sol.
Je n’avais plus la force de me relever. Je me sentais misérable, et étrangement coupable aussi. Peut-être qu’une telle position m’allait parfaitement.
— Aaaaaah !
Je criai et me mis à sangloter. Mon esprit embrumé ne parvenait à saisir qu’une seule chose : ce que j’avais perdu ne reviendrait pas. Transie de froid, battue par la pluie, je restai incapable de bouger du sol et continuai de pleurer à chaudes larmes.
Je ne sais pas combien de temps passa. Cela aurait pu être une éternité. Cela aurait pu n’être qu’un instant.
— J’avais le pressentiment que tu viendrais ici.
De nulle part, j’entendis une voix inconnue se mêler au bruit de la pluie. Je levai les yeux et vis un homme gigantesque, d’une taille proche de six shaku. Mon cœur bondit, et je le fixai sans un mot.
Il ne prêta aucune attention à mon expression et dit doucement :
— Nous sommes venus plusieurs fois à ces festivals quand tu étais enfant. C’est peut-être pour cela que tu as choisi cet endroit, ou peut-être parce que tu avais juré de rester ici avec ma famille. Je ne sais pas.
L’homme plongea son regard droit dans le mien. Je ne savais pas qui il était, mais je me sentais terrifiée. Non pas de lui, mais du fait d’être vue par lui, dans cet état.
— A…ah…
— La seule chose dont j’étais certain, c’est que tu viendrais ici.
Mon esprit n’arrivait plus à comprendre ce qui se passait, mais pour une raison quelconque, j’avais envie de pleurer. Même si la pluie redoublait, son bruit me paraissait lointain.
— J’ai moi aussi beaucoup de souvenirs de cet endroit. Somegorou est venu au festival avec nous, tout comme Kaneomi et Utsugi. Chitose nous regardait avec le sourire tandis que nous faisions le tour des étals, main dans la main. Je ne pouvais pas le dire à l’époque, mais je me suis amusé. J’ai même réussi, pendant un temps, à oublier la haine qui habitait mon cœur.
L’homme avança lentement. Peu à peu, il réduisit la distance qui nous séparait.
— Je me souviens aussi du calme du soir que nous avons vu ici. Tu avais dit que tu serais celle qui travaillerait dur ensuite, pour que nous restions une famille. Cela m’a rendu plus heureux que tu ne peux l’imaginer. Tu m’as donné tant de choses que personne d’autre n’aurait pu m’offrir.
L’homme parlait avec un regard froid, chargé de souvenirs que je ne possédais pas. L’absence totale de mouvement dans son expression me rappela l’acier.
— Et pourtant, je n’ai pas pu te protéger. Je suis désolé.
— Restez… restez loin de moi…
— Tu étais plus précieuse pour moi que tout le reste. Je ne voulais jamais te voir pleurer. Mais au final, on dirait que c’est moi qui te fais pleurer, hein ?
Je pleurai et je le suppliai, mais il ne s’arrêta pas. Il ne donnait pas l’impression de vouloir me faire du mal, pourtant, plus il se rapprochait, plus la peur m’envahissait.
— Il n’y a aucun moyen de ramener tes souvenirs, mais je peux effacer ta peur. Tout se terminera un peu plus tôt que prévu, mais tu seras libérée.
J’entendis ses paroles, mais mon esprit ne les assimilait pas. Intuitivement, cependant, je compris. Il allait me prendre tout ce qui m’était cher.
— Laisse-moi simplement faire cette dernière chose pour toi. Je ne veux pas te voir pleurer ainsi.
J’aperçus une lueur de tristesse dans ses yeux, assez brève pour me faire douter qu’elle ait réellement existé. Bien vite, il redevint impassible, inflexible comme l’acier.
— Nomari… dit-il.
Je n’eus même pas le temps de me demander comment il connaissait mon nom. Il tomba à genoux et me serra fortement contre lui.
— Ah…
Je me laissai aller contre lui. J’aurais peut-être pu me dégager, mais je n’en avais pas envie. Quelque chose, au fond de moi, hésitait à le faire. Mon cœur se mit à trembler sous l’effet d’une émotion qui montait en moi, non pas de la peur, mais quelque chose de chaud qui se répandait jusqu’au plus profond de mon être.
— Ah… Vous… vous…
Vous savez quelque chose de ce que j’ai perdu ? hésitai-je à demander, mais les mots se dissipèrent au milieu de mes sanglots. Sa main rude et maladroite me caressa la tête. Bien que je sois enlacée par un inconnu, je ne ressentais aucun malaise. Au contraire, cela me semblait naturel. L’émotion que je n’arrivais pas à identifier engourdissait mon corps. Ah… je sentis les larmes couler. Nos cœurs se superposèrent et battirent à l’unisson. Je ne voyais pas son visage, mais à la façon dont l’air s’adoucit, je compris qu’il avait un sourire serein.
***
Ainsi s’acheva l’histoire de ce père et de sa fille.
Jinya passa doucement les doigts dans les cheveux de Nomari. Il ne savait pas si son corps tremblait de dégoût ou de peur, mais il ne retira pas la main. Si c’était sa dernière occasion de s’abandonner à sa chaleur, alors il voulait en profiter encore un peu.
— Tu as grandi. J’ai du mal à croire qu’il fut un temps où je pouvais te porter d’un seul bras.
Il compara le souvenir qu’il gardait d’elle bébé à celle qu’elle était devenue à présent, et sourit. Les battements de cœur qu’il sentait contre sa poitrine lui confirmaient qu’elle était bien réelle. Même si ses souvenirs avaient disparu, il croyait qu’au moins l’instant qu’ils partageaient à présent était réel.
— Apprendre à te changer les couches a été une épreuve, et tu as eu du mal à parler pendant un bon moment. À l’époque, c’était difficile, mais aujourd’hui, même ces souvenirs-là me paraissent heureux. J’imagine qu’eux aussi finiront par s’effacer.
Une fois cet instant passé, elle deviendrait une étrangère pour lui. Il aurait voulu rester à ses côtés pour toujours. En tant que père, en tant que famille, il voulait voir son cheminement aller jusqu’à son terme. Son souhait n’avait jamais été le sien seul. C’était un vœu qu’ils partageaient tous les deux.
Mais ce vœu resterait inaccompli. Ils avaient travaillé si dur pour bâtir ce qu’ils possédaient, si dur qu’il était difficile de croire que tout puisse s’effondrer aussi vite. Et pourtant, cela s’effondrerait bel et bien, marquant l’heure de leur séparation.
— Non… murmura-t-elle faiblement.
Le son de sa voix, presque noyé par la pluie, lui serra le cœur. Elle enfouit son visage contre sa poitrine, comme si elle était redevenue une enfant.
— Je… je ne veux pas oublier !
Il ne lui restait presque aucun souvenir de lui. Elle ne comprenait probablement même pas ce qu’elle était en train de dire.
La tristesse s’embrasa en lui, mais il ressentit aussi de la joie. Ses paroles lui donnèrent l’impression qu’elle avait chéri le temps passé ensemble autant que lui. Même s’il ne s’agissait que d’un malentendu, cela lui suffit. À présent, il ne lui restait plus qu’à regretter ce qui allait suivre.
— Je suis désolé. Tout ce que j’ai jamais fait, c’est te faire du mal.
Il n’avait aucun moyen de restaurer les souvenirs qu’elle avait perdus, ni aucun moyen de rester dans sa vie. Ou plutôt, il n’avait plus de raison d’y rester. Nomari était désormais adulte. Elle pouvait se tenir sur ses propres jambes. Non, elle devait se tenir sur ses propres jambes. Peu importait que Magatsume se soit mêlée de tout cela. Nomari devait de toute façon vivre le reste de sa vie par elle-même. Être père était une chose difficile. Il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter pour sa fille, même si elle était depuis longtemps devenue indépendante. Penser qu’il ne pourrait plus être là pour elle lorsqu’elle aurait besoin de quelqu’un lui faisait mal.
— …Mais je prierai pour toi. Je doute que les dieux ou Bouddha veuillent répondre aux prières d’un démon, cela dit… Oh, je sais. Je prierai Mahiru-sama. C’est une déesse généreuse, prête à accorder un miracle même à quelqu’un comme moi. Je suis sûr qu’elle acceptera au moins d’entendre mes vœux.
Il ne pourrait pas être auprès de Nomari, mais il la garderait au moins dans ses pensées.
Tous deux avaient mené ensemble une vie faite de hauts et de bas. Ils s’étaient rencontrés par pur hasard, mais pouvaient affirmer avec fierté qu’ils étaient devenus une véritable famille. Cela étant, en tant que père, il prononça les mots suivants en y mettant la prière la plus sincère dont il était capable.
— Tu as comblé ma vie, alors je prie pour que la tienne le soit aussi. Puisses-tu mener la vie que tu souhaites. Puisses-tu vieillir en paix. Ces deux choses m’étaient hors de portée, mais je les souhaite pour toi malgré tout.
Peu lui importait qu’elle l’oublie bientôt. Lui dire maintenant combien le temps passé ensemble avait compté pour lui avait un sens.
— Et une dernière chose. Puisses-tu être heureuse jusqu’à la fin de tes jours.
Il était certain qu’elle mènerait une vie emplie de chaleur et de lumière. Après tout, il n’y avait aucune raison qu’une fille assez douce pour promettre de devenir sa mère ne connaisse pas une belle vie.
— Merci d’avoir été ma famille. Je t’aimais.
Il espérait qu’elle pourrait vivre une vie pleine de rires, même après l’avoir complètement oublié.
— Adieu, Nomari.
Malgré toute sa réticence, l’heure était venue.
Le visage d’un jeune homme qu’il connaissait depuis qu’il n’était encore qu’un enfant lui vint à l’esprit.
Même avec le départ de Jinya, sa fille aurait encore quelqu’un qui la chérirait. Ce jeune homme était loin d’être parfait, mais il était digne de sa confiance. Jinya pouvait la lui confier.
Pour ce qui serait la dernière fois, Jinya posa doucement la main sur la tête de Nomari.
— Azumagiku.
Et ce fut la fin. Tous deux s’étaient trouvés au fil des hasards et étaient devenus une famille au terme de longues années.
Mais la pluie emporta tout, les laissant redevenir des étrangers.
***
Mon cœur flottait entre le néant et la réalité. J’avais l’impression de rêver dans les profondeurs d’un sommeil léger. La dernière vision nostalgique de mon cœur s’étendit devant moi.
Je me souviens encore des jours que j’ai passés avec toi.
— Dis, père ?
— …
Un ciel clair le matin, des après-midis bien remplis, puis le calme du soir.
Le soleil se couche pour un temps, mais lève les yeux et tu verras, les étoiles prennent sa place.
— Tu as dit que tu n’avais pas de mère toi non plus ?
— C’est exact.
Comme toujours, nous marchons main dans la main sur le chemin du retour. Tu te tortilles, chatouillé par la chaleur de mon contact.
— Tu es vraiment comme un enfant, ris-je. — Dans ce cas, je deviendrai ta mère !
— Comment ? Qu’entends-tu par là ?
Mon cœur se remplit de nostalgie, mais à mesure que la fin approche, le monde se brouille.
— Tu es devenu mon père, alors je deviendrai ta mère quand je serai plus grande et je te dorloterai autant que tu voudras.
En poursuivant le souvenir de ces jours éphémères, je pense à toi.
— Je vois. Alors j’attendrai ce jour-là avec impatience.
C’était un souvenir nostalgique. Un instant qui marquait, pour moi, le commencement de tant de choses. Mais je ne pouvais plus m’en souvenir.
… Qui étais-tu ?
Comme une neige qui fond, quelque chose de précieux en moi s’effaça.