SotDH T7 - CHAPITRE 3 PARTIE 1

Pensées Tournées Vers Toi (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Jinya se figea, la bouche grande ouverte. Les paroles de Nomari ne parvinrent pas à s’imprimer dans son esprit. Cependant, la légère appréhension qu’il lut dans son regard en disait plus long que mille mots. Jamais encore elle ne l’avait regardé ainsi, pas une seule fois.

— N…Nomari-san ? lança Heikichi, tandis que Jinya était encore trop abasourdi pour réagir.

Heikichi semblait tout aussi incrédule que lui face à ce qu’il venait d’entendre.

— Même avec ton propre père, tu ne trouves pas que c’est un peu excessif comme plaisanterie ?

— Mon… père ? dit-elle d’une voix absente, comme plongée dans un brouillard.

C’était comme si elle l’apprenait à l’instant même. Elle ne semblait pas jouer la comédie.

Jinya avait été témoin de phénomènes surnaturels bien trop nombreux pour les compter. Il savait de quoi les esprits étaient capables, et c’était précisément pour cette raison qu’une inquiétude soudaine s’embrasa en lui.

— Je… je ne…

Prise de vertige, elle chancela légèrement.

— Nomari !

Jinya s’avança aussitôt et la rattrapa juste avant qu’elle ne tombe. Il craignait qu’elle ne s’offusquât d’être touchée, mais il agit sans hésiter. Fort heureusement, cela ne sembla pas la déranger.

Elle leva vers lui des yeux sans netteté, les lèvres tremblantes.

— …Oh. Père.

La reconnaissance qui perçait dans sa voix lui arracha un soupir de soulagement, et la tension quitta ses muscles. Elle avait toujours l’air un peu souffrante, mais au moins, elle savait qui il était.

— J-Je suis désolée. J’ai juste été un peu confuse pendant un instant et…

— Ce n’est rien. Tu n’as pas besoin de te forcer à parler. Tu peux te reposer encore un peu si tu ne te sens pas bien.

— Je… je vais bien. Je vais nous préparer le petit déjeuner.

Elle esquissa un sourire maladroit et se dégagea de ses bras. Elle semblait désormais capable de marcher normalement, mais son visage restait pâle. À vrai dire, il aurait voulu qu’elle se repose, mais il savait combien elle pouvait se montrer obstinée lorsqu’elle l’avait décidé.

— D’accord. Mais préviens-moi s’il arrive quoi que ce soit.

— Ça ira, Père. Tu n’as pas besoin de t’inquiéter autant.

Jinya fut soulagé de la voir aller bien, mais il lui était difficile de balayer ce qui venait de se produire en se disant qu’elle était simplement à moitié endormie. Il tourna la tête et vit Heikichi fixer Nomari, une expression compliquée sur le visage.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Jinya.

— Hein ?

Heikichi sursauta légèrement, pris au dépourvu. Son regard erra avant de se tourner vers l’extérieur.

— Nan, rien du tout. Je me disais juste qu’il allait peut-être pleuvoir bientôt, dit-il avec un large sourire.

Il cherchait manifestement à éluder la question. Jinya estima que Heikichi ne lui cacherait rien par mauvaise intention, et il laissa tomber. N’ayant plus rien à ajouter, il se dirigea vers le salon.

Resté seul, Heikichi murmura pour lui-même.

— …Elle n’a pas oublié son nom, quand même… ? Non, impossible.

Lorsque le petit déjeuner fut prêt, la pluie avait commencé à tomber. Tous trois mangèrent autour de la table, laissant l’entrée endommagée pour plus tard. Ils se remplirent les joues de légumes marinés et de riz blanc, accompagnés d’une soupe miso au tofu et de quelques haricots cuisinés. C’était un repas simple, mais équilibré.

— Pfiou, c’était délicieux, dit Heikichi en reposant sa tasse de thé avec un soupir.

Jinya était heureux d’avoir enfin quelque chose dans l’estomac, lui qui était resté sur les nerfs depuis la veille au soir. Rien n’était encore terminé, mais pouvoir souffler un instant en sachant que Nomari était saine et sauve lui apportait un grand réconfort.

— Peut-être que si c’était si bon, c’est à cause de l’entraînement d’hier soir. M…mais enfin, ta cuisine est toujours délicieuse, Nomari-san !

Heikichi rougit jusqu’aux oreilles, le simple fait de complimenter Nomari le mettait profondément mal à l’aise. Jinya trouva attendrissant de constater que cet aspect du garçon qu’il avait connu plus jeune n’avait pas changé. En revanche, la pensée que Somegorou ne fût pas là pour partager ce moment avec eux lui serra un peu le cœur.

— Je suis contente que ça t’ait plu. Tiens, reprends un peu de thé, dit Nomari.

— Oh, merci.

L’absence de Somegorou expliquait sans doute aussi pourquoi Heikichi s’efforçait d’avoir l’air si enjoué. Ils avaient dit à Nomari que Somegorou était parti pour affaires afin de ne pas l’inquiéter, et Heikichi faisait comme si de rien n’était pour maintenir ce mensonge.

— Et toi aussi, Père.

— Merci.

Jinya perçut sans peine la comédie maladroite de Heikichi, mais il ne dit rien. Il n’était pas du genre à faire la morale à quelqu’un qui cachait ses véritables sentiments.

— Mais dis donc, tu es vraiment devenue douée en cuisine, Nomari-san.

— Hihi. Merci. Je me suis beaucoup entraînée.

Elle tira la langue et sourit avec gêne. Bien qu’elle eût déjà vingt ans, elle conservait encore une part de candeur enfantine.

— Bien sûr, j’ai tout appris de…

Avant qu’elle ne puisse terminer, elle chancela dangereusement. Jinya tendit la main pour la rattraper une nouvelle fois, mais cette fois, il ne put s’y résoudre. Le bref regard de peur qu’elle posa sur lui l’arrêta net.

— Je… j’ai appris de quelqu’un. J’en suis sûre. Je…

Elle marmonnait pour elle-même, à terre, l’air plus épuisé qu’il ne l’avait jamais vue.

— Je crois que tu as vraiment besoin de te reposer.

Peu lui importait qu’elle eût peur de lui. Il la souleva et se dirigea vers sa chambre. Elle se laissa porter, plus par épuisement que par autre chose. Elle abandonna tout son poids entre ses bras, mais ne cessa de trembler durant tout le trajet.

— P…Père…

Son visage était livide, ses yeux emplis de peur, et sa voix faible. Il eut l’impression qu’elle pouvait lui glisser entre les doigts comme du sable à tout instant. Elle tendit ses doigts fins et pâles, mais frissonna en ne saisissant que le vide.

— Tu… Tu es bien mon père, n’est-ce pas ? Celui avec qui j’ai vécu tout ce temps ? Celui qui m’a appris à cuisiner et tant d’autres choses ?

Bien qu’elle fût là, dans ses bras, elle lui semblait terriblement lointaine.

Dans l’espoir de la rassurer, il adoucit sa voix autant qu’il le put.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Je ne sais pas. J’ai vécu avec vous tout ce temps, mais je… je n’arrive même plus à me souvenir de ton nom !

Ses émotions débordèrent comme un barrage qui cède, et il ne répondit rien. Il avait espéré que les choses finiraient par se calmer, mais elle allait encore plus mal qu’au moment de son réveil.

— Qu’est-ce qui m’arrive ? J’ai peur, Père.

— Essayons déjà de nous calmer.

— Mais…

Il la serra étroitement contre sa poitrine pour l’empêcher de protester. Bien sûr, lui aussi était effrayé et désorienté. Il n’y avait aucune chance qu’il puisse réellement rester calme alors que sa fille bien-aimée traversait une telle épreuve, mais il se força malgré tout à l’être autant que possible.

— Repose-toi pour l’instant. Ensuite, nous en reparlerons.

— …D’accord.

Malgré une réticence évidente, elle céda. Il lui serait sans doute difficile de se rendormir, puisqu’elle venait à peine de se réveiller, mais elle se glissa tout de même dans le lit et tira la couverture sur sa tête, comme pour fuir la réalité.

— Y a-t-il autre chose dont tu ne te souviens pas ? demanda-t-il.

Il n’obtint aucune réponse. Elle n’était pas en état de réfléchir calmement. La question n’avait d’ailleurs guère de sens, puisqu’elle ne pouvait se rappeler ce qu’elle avait oublié. La seule certitude était qu’il ne s’agissait pas d’une simple confusion passagère. Ses souvenirs étaient réellement en train de lui échapper.

Il lui posa encore plusieurs questions par la suite, mais elle ne répondit que par des murmures dénués de sens ou par le silence. Constatant qu’il n’en tirerait rien, il cessa d’interroger et se mit à lui caresser doucement la tête.

— Vas-y, repose-toi.

Elle hocha la tête et défit le ruban qui retenait ses cheveux. Lorsqu’elle le prit en main, elle s’arrêta net.

— Ce ruban… murmura-t-elle avec nostalgie, la peur quittant son visage. — C’est toi qui me l’as acheté… n’est-ce pas ?

Le regard désespéré qu’elle posa sur lui était douloureux. Il serra les dents, frustré par sa propre impuissance. Toutefois, les longues années qu’il avait passées à réprimer ses émotions l’empêchèrent d’en laisser transparaître quoi que ce soit sur son visage, ce dont il se montra reconnaissant à cet instant. Il valait mieux qu’il paraisse calme afin de la rassurer.

— Oui, c’est moi.

— Dieu merci. Je me souviens… je me souviens maintenant…

Elle contempla avec tendresse ce mince fragment de souvenir qu’elle tenait entre ses mains. Elle avait l’air si heureuse que ses paroles suivantes le blessèrent d’autant plus.

— Tu me l’avais acheté quand Asagao-san était encore là, quand nous étions allés acheter un yukata.

Non. Le ruban qu’elle avait à présent était celui qu’ils avaient acheté après le départ d’Asagao, pour remplacer l’ancien. Nomari perdait d’abord ses souvenirs les plus récents, et il semblait qu’il disposait de bien moins de temps qu’il ne l’avait pensé.

Incapable de prononcer le moindre mot, Jinya attendit qu’elle s’endorme puis quitta la pièce.

La pluie s’était intensifiée. Son bruit parvenait jusqu’à Jinya, mais son clapotis régulier n’apaisait en rien son cœur.

Jinya retourna au restaurant et trouva Heikichi assis, la jambe secouée par une agitation nerveuse. Lorsqu’il aperçut Jinya, il se précipita vers lui.

— C…Comment va Nomari-san ?

Le jeune homme était manifestement très inquiet. Jinya ressentit une légère satisfaction de père, mais il n’avait malheureusement aucune bonne nouvelle à annoncer.

— Elle a oublié bien plus que mon nom. D’autres fragments de souvenirs ont disparu.

— J…Je vois… Oh ! O…On devrait appeler un médecin ! Peut-être qu’il pourrait…

La voix de Heikichi s’éteignit, et une grimace amère se dessina sur son visage lorsqu’il comprit lui-même, en plein milieu de sa phrase, à quel point cela serait inutile. Il avait beaucoup grandi, mais il restait encore bien naïf. La simple idée que quelqu’un de cher à son cœur était en danger le faisait paniquer.

— Ça ne servirait à rien, dit Jinya.

— Ouais… je m’en doutais.

Un médecin humain ne pouvait rien faire contre ce genre de chose.

L’image de sa sœur cadette tant aimée et tant haïe s’imposa à l’esprit de Jinya. Suzune avait dit qu’elle visait Nomari. Il n’était pas impensable que l’un de ses subordonnés, ou l’une de ses filles, possédât une capacité d’effacement de la mémoire.

— Nomari a oublié davantage de choses que ce matin. Elle finira par tout oublier… tout ce qui me concerne, du moins. Celui à qui nous avons affaire est d’un sadisme certain.

— Alors c’est bien ça, hein ?

À en juger par son ton, Heikichi était parvenu à cette conclusion de lui-même.

Elle parvenait encore à identifier Jinya comme son père, ce qui signifiait qu’il lui restait des souvenirs de lui, mais elle était incapable de se rappeler son nom. Elle avait mentionné Asagao plus tôt et n’avait pas semblé surprise de voir Heikichi, ce qui rendait plausible l’idée qu’elle ne perdait que ses souvenirs liés à Jinya. Dans ce cas, Magatsume ne cherchait pas tant à détruire Nomari qu’à acculer Jinya. Il se mordit involontairement la lèvre avec force. Il semblait que la sœur cadette qu’il avait autrefois connue avait réellement disparu pour de bon.

— Comment pouvez-vous rester aussi calme ? demanda Heikichi.

— Je le dois, pour elle. C’est quelque chose que ton maître m’a appris.

Il ne pouvait pas se permettre de paniquer et de commettre une erreur par sa faute. Il s’efforça d’aplatir son expression, inspira profondément, puis énonça sans la moindre hésitation ce qu’ils devaient faire.

— La marche à suivre est claire. Nous devons trouver le démon capable d’effacer les souvenirs.

Il sentait bien que son ton devenait froid, mais il devait sauver sa fille à tout prix. Et puis, le démon responsable avait très probablement des liens avec Magatsume.

— Q…Qu’est-ce que vous ferez quand vous le trouverez ? Enfin, j…je sais pas s’il pourra guérir Nomari, mais peut-être qu’en lui parlant, il accepterait de…

Heikichi frissonna et buta sur ses mots. Le changement de ton de Jinya semblait l’avoir quelque peu effrayé.

La voix de Jinya resta plate et glaciale. Il avait déjà pris sa décision. Il ne lui restait plus qu’à agir.

— Inutile. Je n’ai qu’à le dévorer.

— …Hein ?

Heikichi parut déconcerté, comme si cette option sortait complètement de nulle part. Ce n’était pas qu’il ne comprît pas ce que Jinya voulait dire. Il ne voulait tout simplement pas le comprendre. La bouche entrouverte, il le fixa d’un air vide.

Heikichi avait sans doute pensé que vaincre le démon à l’origine de tout cela et le convaincre d’annuler son pouvoir sur Nomari était la seule façon de la sauver, mais Jinya n’avait nul besoin de s’embarrasser de ce genre de démarche.

— Je peux m’approprier la capacité de n’importe quel démon, tant que je le tue et que je dévore ensuite son cadavre. C’est l’option la plus rapide dont nous disposons.

S’il dévorait le corps d’un démon avec son bras grotesque, ses souvenirs et sa capacité deviendraient siens. La seule chose à craindre était que ce pouvoir s’affaiblît s’il s’agissait d’une fille de Magatsume. Mais tenter de la convaincre de les aider serait à coup sûr vain. La dévorer était donc le seul choix possible.

À l’expression de Heikichi, Jinya comprit qu’il voulait protester, mais le jeune homme détourna le regard. Il savait que ses méthodes étaient discutables, mais il salirait ses mains autant qu’il le faudrait si cela pouvait aider Nomari.

Après un moment, dans une atmosphère tendue, Heikichi ouvrit la bouche pour dire quelque chose.

Mais un cri soudain balaya toute l’angoisse.

— Hé, c’est quoi ce bordel ici ?!

La voix appartenait à Mihashi Toyoshige, qui semblait être tombé par hasard sur l’entrée dévastée du Au Soba du Démon.

— Oh. Eh bien, si ce n’est pas l’un de mes habitués.

Il jeta un coup d’œil à l’intérieur du restaurant, esquissa un salut de la main et s’approcha. Jinya pensa d’abord qu’il s’adressait à lui, mais il devint vite évident qu’il parlait à Heikichi.

— Mihashi-dono.

— Hm ? Pardon, est-ce que je… O-oh, Kadono-san. Dites donc, qu’est-ce qui s’est passé avec l’entrée ? Un client un peu trop violent ou quoi ?

— Tu te souviens de qui je suis ?

— Hein ? Ben oui, bien sûr. On est voisins, non ? Dites, c’est moi ou tu as l’air un peu plus jeune ?

Jinya comprit alors qu’il n’utilisait pas Simulacre pour se déguiser, mais il y avait plus inquiétant que cela. Même si quelques rides de son front avaient disparu, son apparence n’aurait pas dû être si différente. Si Toyoshige ne l’avait pas reconnu tout de suite, c’était parce qu’il ne se souvenait plus de lui. Il commençait lui aussi à oublier Jinya.

— H-Hé, c’est pas un peu grave, là ? dit Heikichi.

— On dirait que j’ai encore moins de temps que je ne le pensais, répondit Jinya.

Certaines choses restaient toutefois obscures.

Si tous ceux que Jinya connaissait perdaient la mémoire de son existence, il ne pourrait plus continuer la vie qu’il menait. Il était donc raisonnable de penser que Magatsume cherchait à dépouiller son frère de la place qui était la sienne. Dans ce cas, pourquoi Heikichi n’était-il pas affecté ?

Nomari était sans conteste la personne la plus proche de Jinya. La viser était le meilleur moyen de l’atteindre. Mais la deuxième personne la plus proche était Heikichi. Il était peu probable que Magatsume l’ignorât, puisqu’elle s’était donné la peine de tuer Somegorou. Alors pourquoi Heikichi ne présentait-il aucune anomalie ?

— Hein ? Tout va bien ? demanda Toyoshige, qui n’avait aucune idée de ce dont ils parlaient, en se grattant la tête avant de les regarder.

Ils ne répondirent pas, incapables de lui expliquer quoi que ce soit.

— Je ferais mieux d’y aller, dit Heikichi, rompant le silence.

Il feignait le calme, mais il n’arrivait tout simplement pas à dissimuler ce qu’il ressentait.

— On ne devrait pas perdre de temps à discuter alors que Nomari-san est dans cet état. Je vais passer par quelques endroits où je pourrais trouver quelque chose.

Il esquissa ce qui devait être un sourire, puis s’élança sous la pluie sans se retourner. Son anxiété était évidente. Jinya ne dit rien pour l’arrêter.

— Il s’est passé quelque chose ? demanda Toyoshige une fois Heikichi hors de vue.

Il n’avait aucune idée de la situation, mais il percevait bien que Heikichi n’était pas dans son état normal.

— …Pas particulièrement.

Jinya fixa la direction dans laquelle Heikichi avait disparu.

— Écoute, je vais pas te forcer à parler, mais si t’as besoin d’aide, tu peux compter sur moi. Et je te jure que je râlerai pas tout du long comme d’habitude.

L’homme afficha un sourire un peu niais.

Il faisait exprès de présenter son offre avec désinvolture, et la raison n’échappa pas à Jinya. Toyoshige était simplement quelqu’un de profondément sincère.

— T’en fais pas, il m’en faudrait beaucoup pour me surprendre. Même apprendre ce que tu es vraiment ne me ferait plus grand-chose à ce stade.

Il était difficile de dire qu’ils étaient des amis proches, et Toyoshige ignorait tout de la situation de Jinya. Pourtant, même après avoir vu son vrai visage, sans aucun artifice, il ne s’était pas laissé démonter. Jinya le connaissait assez pour lui faire confiance, bien qu’il ne fût qu’un homme ordinaire. Après un bref instant de réflexion, Jinya le regarda droit dans les yeux.

— Mihashi-dono, tu as dit un jour que tu nous rendrais la pareille, n’est-ce pas ?

Toyoshige était autrefois venu au Au Soba du Démon pour demander de l’aide afin de préparer des pains aux haricots rouges. Se sentant redevable, il avait déclaré qu’il rendrait ce service un jour.

Toyoshige hocha fermement la tête, sans la moindre hésitation, montrant qu’il se souvenait parfaitement de sa promesse.

— Oui.

— Alors, je t’en prie, veillez sur Nomari pour moi. Elle ne se sent pas très bien, et je dois m’absenter.

Les yeux de Toyoshige s’écarquillèrent. Jinya était connu pour son dévouement envers sa fille. Lui confier sa sécurité à quelqu’un d’autre en disait long.

— T’es sûr ? Enfin, ça me dérange pas, mais ça te va vraiment que ce soit moi qui veille sur elle ?

— J’ai suffisamment confiance en toi.

— Héhé, « suffisamment », hein ?

Jinya savait que Toyoshige était bien plus sincère qu’il n’en avait l’air au premier abord.  Il l’avait aidé autrefois lors de l’incident de l’enfant de Sai-no-kami, mais même sans cela, Toyoshige aurait sans doute été un voisin tout aussi fiable pour lui et Nomari.

Il se souvenait même de la minuscule promesse de rendre un service qu’il avait faite il y a bien longtemps. Jinya pouvait lui faire confiance.

— Bah, d’accord, je m’en charge. Mihashiya sera fermé pour la journée, même si je suis sûr que la patronne va me passer un savon après ! plaisanta Toyoshige.

Jinya s’inclina profondément devant lui et déclara d’une voix ferme :

— Merci. Je te confie Nomari.

Une pensée de mauvais augure traversa l’esprit de Jinya.

Pourvu qu’ils ne soient pas devenus des étrangers la prochaine fois qu’ils se reverraient.

 

***

 

Heikichi courait droit devant lui sous la pluie battante. La femme qu’il aimait perdait ses souvenirs à cause d’une force contre nature, et cela le plongeait dans la panique. Jinya semblait penser qu’il ne s’agissait là que de l’œuvre d’un subordonné de Magatsume, mais Heikichi avait une idée bien plus précise de l’identité du responsable, même s’il n’en percevait pas encore l’ensemble des enjeux. Il connaissait personnellement un démon dont la capacité permettait d’effacer et d’altérer les souvenirs.

— S’il vous plaît, faites que je me trompe. Je suis sûr qu’elle ne ferait jamais une chose pareille…

Malgré la gravité de la situation, Heikichi s’était abstenu de dire quoi que ce soit à Jinya dans l’espoir de se tromper. Si Azumagiku était réellement derrière tout cela, Jinya la tuerait très probablement à vue, sans poser de questions ni réfléchir à ses motivations. Elle serait simplement tuée et dévorée, et Heikichi serait incapable de l’arrêter. Il serait contraint de faire passer la vie de Nomari avant tout le reste.

C’est pour cette raison qu’il courait. Il devait atteindre Azumagiku avant Jinya et, si elle était effectivement à l’origine de tout cela, tenter de la convaincre de sauver Nomari. C’était la seule façon pour qu’Azumagiku vive assez longtemps pour voir le lendemain, et Heikichi s’était trop attaché à elle pour se résoudre à la laisser mourir.

Sa destination se trouvait à l’est de la rue Shijyou. Là, légèrement à l’écart de l’artère principale, se dressait un sanctuaire abandonné qu’il connaissait désormais intimement.

Chaque fois qu’il apportait à Nomari des pains aux haricots rouges pour le goûter, Azumagiku se réjouissait comme une enfant. Son étrangeté l’avait d’abord un peu effrayé, mais il avait fini par lui parler comme à une personne ordinaire. Ils avaient arpenté la ville et discuté de choses parfaitement insignifiantes à tant de reprises qu’ils en avaient presque oublié le travail pour lequel elle l’avait engagé. Ils avaient sans doute même déjà bavardé dans cette même rue qu’il dévalait à présent.

La pluie était une maigre bénédiction. Sous elle, personne ne pouvait voir ses larmes.

Heikichi traversa en courant l’enceinte du sanctuaire envahie par les mauvaises herbes, fonçant droit vers le bâtiment principal. Il courut sur le plancher de bois sans ôter ses chaussures, y laissant des empreintes humides. Il n’avait pas le temps pour les convenances. Il haletait, le regard fixé droit devant lui.

Dans une pièce couverte de tatamis se trouvait la prêtresse de la Guérison. Il ne ressentit rien de la proximité qu’ils avaient tissée au fil des années. Elle était telle qu’elle l’avait été le jour de leur première rencontre.

— Hé, Azumagiku.

Elle portait le hakama rouge des prêtresses miko, accompagné d’un haori blanc, et des ornements dorés ornaient son corps. Le fait qu’elle fût ainsi parfaitement apprêtée lui indiqua qu’elle attendait quelqu’un.

— Désolé, je n’ai pas apporté de goûter cette fois-ci.

Il lui adressa un signe de la main enjoué, s’efforçant d’avoir l’air aussi naturel que possible. Il voulait qu’elle lui réponde comme elle le faisait toujours.

Alors il pourrait s’asseoir, et ils échangeraient des plaisanteries comme d’habitude. Il ne demandait pas grand-chose, seulement qu’elle soit l’Azumagiku qu’il connaissait.

— Utsugi-san…

Mais, en vérité, il savait déjà qu’il était trop tard pour revenir à ce qu’ils avaient été.

— Ainsi, c’est toi qui es arrivé le premier. Je suis un peu jalouse. Vous aimez tous les deux tellement cette fille.

Il n’y avait plus rien à nier. L’immobilité de ses paroles lui donna envie de pleurer.

— J’ai trouvé celle que je cherchais, Utsugi-san. Je suis née pour retrouver la fille nommée Nomari.

Il ne voulait plus entendre un seul mot, et pourtant il ne se boucha pas les oreilles.

Sa vision se brouilla sans qu’il sût pourquoi. Il distinguait mal son visage.

— Effacer sa mémoire était le devoir que Suzu-chan, ma mère, m’a confié.

— Pourquoi… Pourquoi faire ça ?

— Parce que cette fille est tout pour Jinta, et cela a amené ma mère à s’interroger.

Même après avoir entendu sa question, elle conserva ce ton indifférent et sec. Il avait l’impression d’être peu à peu acculé.

— Mais… je crois qu’une part d’elle ne voulait pas connaître la vérité. C’est pour cela qu’elle a fait en sorte que mes souvenirs ne reviennent que si je la retrouvais. Elle a laissé le hasard faire les choses. Ma mère s’en serait satisfaite même si je ne l’avais jamais trouvée.

— Je m’en fiche complètement ! Pourquoi toi ? Tu… tu n’es pas comme eux !

Il mit toute l’émotion qu’il put dans sa voix, mais rien ne l’atteignit.

Elle laissa échapper un soupir las et reprit.

— Je suis l’une des leurs. Oui, mon corps est façonné à partir des émotions de ma mère, mais plus que tout, je voulais savoir par moi-même. J’ai suivi les ordres de ma mère de mon plein gré.

Le regard d’Azumagiku se perdit au loin. Heikichi ne parvint pas à prononcer un mot. Après avoir effacé la mémoire de Nomari, elle était indéniablement un démon qui nuisait aux humains. Pourtant, elle paraissait si désolée, si fragile, qu’un seul mot de travers aurait suffi à la briser.

— Nous… nous voulons savoir. Quel choix fera-t-il ?

Le sourire d’Azumagiku était aussi éphémère que la neige au printemps. Sa voix claire se perdit dans le bruit de la pluie.

 

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