SotDH T7 - CHAPITRE 2 PARTIE 5
Visages Évanescents, Lueurs du Soir (5)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Heikichi comprit tout à l’instant même où la dague lui parvint. Il se remémora la conversation qu’il avait eue avec son maître plus tôt dans la soirée. Heikichi s’était équipé et reposé afin d’être prêt à affronter les démons de Magatsume. Jinya lui avait confié la protection de Nomari, et Heikichi avait accueilli cette mission avec fierté, y voyant la preuve que Jinya reconnaissait sa progression.
— Hé, Heikichi. Avant qu’on y aille, y a un truc que j’dois te dire.
Dans la main de Somegorou se trouvait la dague qui invoquait Shouki, l’esprit d’artefact qui l’avait accompagné pendant la majeure partie de sa vie. Il la serrait fermement, comme pour s’assurer qu’elle était bien là, et posa sur Heikichi un regard doux.
— Oui ?
— En fait, y a deux choses. D’abord…
La lumière vacillante de la lanterne de papier les baignait tous deux d’orange. L’atmosphère se tendit imperceptiblement. Somegorou hocha pensivement la tête, puis esquissa un sourire doux et apaisé.
— S’il m’arrive quelque chose, c’est toi qui deviendras le prochain Akitsu Somegorou.
Heikichi en resta figé. Il n’était plus un enfant. Il comprenait ce que son maître essayait de faire, et pourquoi il avait choisi ce moment précis pour le faire.
— M…Maître ?!
— Évidemment, j’compte pas passer l’arme à gauche aussi facilement. Mais Magatsume dirige une faction de démons, et elle est censée devenir un Dieu-Démon ou un truc ridicule du genre un jour. Tout peut arriver.
Somegorou savait que la mort était une possibilité, et il espérait malgré tout affronter Magatsume.
Heikichi n’arrivait pas à imaginer son maître perdre. Akitsu Somegorou le Troisième était un utilisateur d’artefacts sans égal. Comment un démon pourrait-il seulement espérer le vaincre ?
— Maître, voyons. J’ai vraiment du mal à croire qu’il existe un démon que vous ne puissiez pas battre, surtout en vous battant aux côtés de Jinya.
Heikichi pensait chaque mot. Jinya était tout aussi absurdement fort que son maître. Il n’y avait aucune chance que Magatsume puisse vaincre tous les deux, quelle que soit sa puissance.
— Hé, j’apprécie la confiance. Je compte bien me battre pour gagner là-bas, alors ne te fais pas trop de souci. Je me suis juste dit que je ferais mieux d’assurer mes arrières.
Les paroles de Somegorou étaient enjouées, mais son sourire n’atteignait pas ses yeux. Il se méfiait à ce point de Magatsume, et Heikichi n’aimait pas voir le maître qu’il vénérait agir avec une telle prudence.
— Juste assurer vos arrières, hein ? D’accord, si vous le dites.
— Quoi qu’il en soit, Magatsume mise à part, t’es le seul que je reconnaîtrai comme le quatrième Akitsu, compris ? Je suis fier de toi, Heikichi. J’pourrais même te transmettre le nom d’Akitsu Somegorou dès maintenant sans problème.
Somegorou paraissait parfaitement détendu, et Heikichi se demanda si son maître n’avait vraiment fait que prendre ses précautions.
— Non, j’suis bien trop inexpérimenté pour hériter du nom Akitsu.
— Ah ah ah, pas besoin d’être si modeste. Cela dit, j’aimerais bien garder le nom au moins jusqu’à la fin du combat de ce soir…
Le regard de Somegorou se posa sur la lanterne de papier. Il fixa sa flamme tremblante et indistincte, puis laissa échapper un rire amer.
— Jinya est un bon ami à moi. J’aimerais faire une dernière chose pour lui tant que je porte encore le nom d’Akitsu Somegorou.
Pour Heikichi, qui avait perdu ses parents à cause d’un démon, Somegorou était un peu comme un père. Quand il était plus jeune, il se plaignait souvent de Jinya, mais en grandissant, il avait vu cette figure paternelle se lier d’amitié avec lui, jusqu’à les regarder se servir à boire l’un l’autre. Il en vint à respecter le lien qu’ils avaient forgé, capable de dépasser leurs différences d’homme et de démon. C’était précisément pour cette raison qu’il était, lui aussi, prêt à se battre de toutes ses forces aux côtés de ce démon entêté et maladroit.
— Voilà pour la première chose. Quant à la seconde, j’aimerais que tu transmettes un message pour moi.
— Un message… ?
Somegorou hocha la tête, le regard perdu au loin.
— Un de ces jours, dis ceci à Jinya de ma part…
Ainsi, Akitsu Somegorou le Troisième confia quelques brèves paroles à Heikichi. Celui-ci n’y vit rien de particulièrement important, mais Somegorou affirma qu’il aimait l’idée de voir cet homme éternellement impassible grimacer le moment venu. Il avait vraiment l’air d’un enfant préparant une farce.
Avec le recul, son maître avait sans doute déjà pressenti sa mort prochaine à cet instant-là.
Heikichi se pencha et ramassa la dague à ses pieds. L’odeur du sang frais lui serra le cœur. Il en saisit fermement la poignée et sentit une force affluer en lui.
— Maître… j’ai reçu votre volonté.
Shouki et la volonté contenue dans sa dague s’étaient transmis de génération en génération.
Une larme unique coula sur la joue de Heikichi. Un homme de son âge ne devrait pas pleurer, pensa-t-il, mais il ne fit aucun geste pour l’essuyer. À partir d’aujourd’hui, il serait Akitsu Somegorou.
C’était la dernière fois qu’il versait des larmes en tant que Heikichi, alors il s’autorisa à pleurer, à pleurer tant qu’il était encore ce même gamin effronté qui avait voulu marcher dans les pas de son maître.
Il ferma les yeux et laissa tomber les dernières larmes. Des souvenirs empreints de nostalgie lui revinrent à l’esprit. Il resta là, hébété, à se baigner dans les réminiscences de jours anciens et mouvementés.
Impossible de dire combien de temps il demeura ainsi.
— Utsugi-san.
Mais, finalement, une voix d’une limpidité rafraîchissante le fit lever la tête. Il ouvrit de grands yeux, surpris. Il vit un visage qui lui était devenu profondément familier au cours des deux dernières années.
— …Azumagiku ?
La femme démon aux longs cheveux noirs lui adressa un sourire las.
Il se demanda ce qu’elle faisait là. C’était trop soudain pour qu’il puisse réfléchir correctement. Elle s’approcha de lui. D’ordinaire, il se serait écarté avec gêne, mais cette fois, il ne bougea pas.
— Tes yeux sont rouges. Tu as pleuré ?
Le visage levé vers lui, elle laissa transparaître son inquiétude. Elle-même semblait au bord des larmes, et il ne pensa même pas à s’éloigner.
— Attends, pourquoi…?
Elle se comportait de façon beaucoup trop normale. Les traces de son combat contre le démon étaient visibles tout autour d’eux : l’entrée du Au Soba du Démon avait été détruite, et le cadavre du démon ne s’était pas encore complètement dissipé, mais elle ne réagit à rien de tout cela. Son attitude inexplicable l’amena à envisager une possibilité qu’il ne voulait pas admettre.
Non. Tu ne peux pas être…
Il se mit sur ses gardes, mais n’arriva ni à reculer ni à attaquer. Il en avait pourtant largement le temps, mais l’idée qu’elle puisse être une ennemie lui était insupportable.
Il se remémora ses actes en tant que prêtresse guérisseuse, leurs conversations lorsqu’ils marchaient côte à côte en ville, et il vacilla.
Mais ce qui l’acheva le plus, c’était le regard qu’elle posait sur lui, si attentif, si sincère.
C’était l’Azumagiku qu’il connaissait, douce et bienveillante.
Et ainsi, il hésita.
Profitant de cette ouverture, elle tendit ses doigts délicats.
— Pardonne-moi.
Elle posa doucement la main sur sa joue, et ses souvenirs s’arrêtèrent là.
***
Quelques instants plus tôt, Jinya combattait encore les démons dans le manoir. Il s’avança et, d’un coup horizontal, trancha une tête de son cou. Les cadavres des démons qu’il abattait se dissipaient, mais le sang qu’ils avaient versé demeurait. La pièce aux tatamis était teinte de rouge, et une épaisse odeur métallique flottait dans l’air. Le sang des démons était identique à celui des humains. Peut-être n’y avait-il finalement pas une si grande différence entre démon et humain.
Jinya chassa cette pensée sentimentale d’un mouvement de lame, puis transperça le cœur d’un démon et fendit le crâne d’un autre.
— Ça en fait combien ? demanda Kaneomi en en abattant encore un.
Son bras tendu bondit de façon contre nature, revenant à une vitesse impossible dans la direction d’où il était parti pour faucher un autre démon. C’était Esprit, la lame démoniaque, le pouvoir de Yatonomori Kaneomi qui lui permettait de manipuler la chair comme une marionnette. Jinya s’en servait pour supprimer les ouvertures qui se présentaient lorsqu’il combattait dans une telle infériorité numérique.
— Aucune idée.
Il avait cessé de compter une fois la vingtaine atteinte. Ces démons étaient probablement le résultat des manipulations de Suzune sur des cadavres. Ils étaient très nombreux et plus puissants que les démons ordinaires. Peu importe combien il en massacrait, ils ne montraient aucun signe de découragement et continuaient de lui barrer la route. Il savait qu’ils étaient là uniquement pour le retarder, mais il n’arrivait pas à s’en défaire. Il avait déjà tenté de s’échapper en utilisant Ruée et Invisibilité, sans succès. Parmi cette multitude, certains démons avaient une vitesse anormale, d’autres pouvaient le percevoir sans la vue. Il soupçonnait que ceux rassemblés ici avaient tous été créés en tenant compte de ses capacités, afin de mieux le retenir.
Il ne se concentra plus que sur le mouvement de sa lame et sur le nombre de vies qu’il pouvait faucher. Il brûlait d’impatience de se lancer à la poursuite de Suzune, mais il ne laissa pas cette hâte troubler son jugement.
Il était devenu plus fort, à plus d’un titre. Il avait certes affiné ses techniques et dévoré les capacités d’autres démons, mais il disposait de soutiens bien plus précieux encore. Il connaissait des personnes prêtes à lui tendre la main, à lui, l’idiot prisonnier de sa propre haine. Il croyait en ce duo maître-disciple, et cette foi lui permettait de se concentrer sur le dépassement de sa situation actuelle.
— Désolé de t’entraîner dans mon bazar, Kaneomi.
— Pas du tout. C’est le devoir d’une épouse de soutenir les frasques de son mari.
— Hé. Bien sûr.
Un sourire étira les commissures de ses lèvres.
Il se glissa au plus près d’un démon et lança tout le poids de son corps en écrasant son épaule gauche contre sa poitrine. Le démon grimaça, lui offrant une ouverture dans laquelle il enfonça Yatonomori Kaneomi par l’un de ses yeux. Sans perdre un instant, il retira la lame d’un geste ample et abattit un autre démon. Lorsqu’il se rendit compte que quelque chose clochait, même le jardin laissé à l’abandon était maculé de sang.
— Jinya-dono…
— Je sais.
Jusqu’alors, les démons s’étaient abattus sur lui comme une avalanche, mais à présent leurs mouvements étaient lourds, comme s’ils hésitaient à attaquer. Ils ripostaient s’il s’approchait, mais quelque chose avait indéniablement changé.
Il vit un démon prendre la fuite, puis un autre. Le groupe s’éclaircit rapidement, jusqu’à ce qu’ils aient tous disparu, le laissant seul dans le domaine. Il resta perplexe, mais n’avait pas de temps à perdre. Il quitta aussitôt les lieux et s’engagea sur un sentier sombre, jusqu’à ce qu’il tombe sur une petite silhouette.
— Bonjour, Mon Oncle. Je vous attendais.
— Himawari…
Elle inclina poliment la tête, puis lui adressa un sourire en agitant la main. Elle n’avait l’air que d’une jeune enfant. Même en sachant qu’elle était un démon, il lui serait difficile de se résoudre à l’affronter. Il la regarda, l’interrogeant silencieusement sur sa présence ici.
— Je suis venue prendre de vos nouvelles, dit-elle en souriant.
— Je vois. Désolée de te décevoir, mais je suis encore bien vivant.
— Je n’ai jamais dit que je vous voulais mort.
Elle fit la moue en boudant, prenant une expression qui rappelait vaguement un visage de son passé. Lui parler lui procurait un étrange réconfort, sans doute parce qu’elle ressemblait tant à la Suzune qu’il avait autrefois connue.
Elle se déplaça sur le côté et dégagea le passage. Il la regarda, mais elle conserva cette allure détendue et gracieuse.
— Je vous en prie, continuez.
Elle poussa un profond soupir, puis esquissa un doux sourire. Ce n’était pas le sourire éclatant d’une fleur d’été, mais quelque chose de plus contenu, aux teintes de l’automne.
Comme il s’était plus ou moins attendu à une embuscade, son comportement lui parut étrange. Redoublant de prudence, il l’interrogea.
— Que signifie tout cela ? C’est toi aussi qui a fait partir ces démons ?
Elle détourna le regard, l’air troublé. Son sourire était teinté d’une ombre. Il sentit qu’il se passait autre chose.
— Oui, parce qu’il n’y avait plus de raison de continuer.
Ses mots n’étaient guère plus qu’un murmure. Ils faillirent ne pas atteindre son esprit, mais lorsqu’ils le firent, tout son corps se tendit.
— Je m’appelle Himawari, et mon pouvoir s’appelle lui aussi Himawari. Il me permet d’observer à distance et de voir l’avenir.
Indépendamment de son véritable âge, Himawari n’avait l’apparence que d’une enfant de huit ans. Pourtant, à cet instant, son visage portait une gravité qui ne lui appartenait pas encore.
— C’est pour cela que, même d’ici, je sais que tout est terminé. Tout ce que ma mère avait prévu s’est déjà accompli.
Jinya avait compris que Suzune en avait après Nomari. C’était pour cette raison qu’il avait demandé à Somegorou et à Heikichi de la protéger. Mais si, malgré cela, Suzune avait tout de même réussi…
Son expression resta impassible, mais au fond de lui, il était loin d’être calme.
— J’aime ma mère, dit Himawari. — Je veux voir son souhait se réaliser, si je le peux. C’est pourquoi je ne présenterai pas d’excuses pour ce qui a été fait. Mais sachez-le, malgré tout, je vous adore.
Elle sourit, comme au bord des larmes. Il sentit son cœur se serrer. Il ne voyait pas quels étaient les véritables objectifs de Suzune, mais Himawari devait savoir que les projets de sa mère allaient à l’encontre de la paix qu’il cherchait. C’était pour cela qu’elle était si déchirée, le regard empli de chagrin.
— Nomari-san est saine et sauve. Sa vie n’a jamais été en danger. Mais je crains bien qu’il n’en aille pas de même pour Akitsu-san.
Elle força un sourire. Peut-être essayait-elle d’adoucir le choc, mais cela ne fonctionna pas.
— Ma mère s’est battue contre Akitsu-san un peu plus loin. Si vous partez maintenant, vous pourrez peut-être lui parler avant qu’il ne s’éteigne.
Jinya n’eut pas besoin d’en entendre davantage. Il oublia totalement le danger d’une embuscade démoniaque et se mit à courir de toutes ses forces.
***
La nuit était froide. Ou peut-être était-ce simplement la perte de sang qui lui donnait cette impression. Quoi qu’il en soit, Akitsu Somegorou sentait la mort approcher. Il s’adossait à un arbre massif, au cœur d’un bosquet dense. Aucun miracle ne se produirait. Il n’avait aucun doute sur le fait qu’il vivait ses derniers instants.
— Eh bien, je ne m’attendais pas non plus à partir sans difficulté.
La chasse aux démons n’était pas le seul moyen par lequel il gagnait sa vie, mais il s’y était adonné malgré tout, et quelqu’un qui ôtait la vie aux autres ne pouvait espérer une fin paisible. C’était pour cette raison qu’il ne s’était jamais marié. Il estimait qu’un homme comme lui devait vivre seul et mourir seul.
— Malgré tout… c’est un peu solitaire.
Un filet de sang s’écoula du coin de sa bouche. Ses entrailles n’étaient plus qu’un amas broyé. Sa bouche n’avait plus que le goût du fer, à force d’avoir tant craché de sang.
Mais il n’avait pas à se plaindre. Il avait déjà tué des démons de manières bien plus cruelles. Il se montrait reconnaissant de pouvoir au moins laisser un corps derrière lui. Depuis longtemps déjà, il avait accepté sa mort. La seule chose qui l’inquiétait désormais concernait les autres, et plus précisément son disciple, Heikichi. Était-il sain et sauf ? L’esprit-canin l’avait-il atteint ? La volonté de Somegorou lui était-elle parvenue ? Si tel était le cas, alors cette mort solitaire n’était pas vaine. Même s’il lui restait quelques regrets persistants, il pouvait s’éteindre en paix.
Ah… Lentement, son corps s’alourdissait. Ses paupières s’abaissaient peu à peu, mais il s’efforçait de les maintenir ouvertes. Il savait que s’il les fermait maintenant, il ne les rouvrirait jamais. Il voulait encore contempler le monde un peu plus longtemps.
Aucune étoile ne ponctuait le ciel nocturne. Les nuages se séparèrent imperceptiblement, laissant apparaître une lune voilée qui le regardait d’en haut. Le murmure des feuilles froissées ne faisait qu’accentuer le silence.
À travers une vision brouillée, il fixait vaguement le vide. Il était à bout. Toute sensation avait quitté son corps.
Eh bien, voilà qui est fait, pensa-t-il. Tout bien considéré, il avait mené une vie plutôt satisfaisante. Pas parfaite, certes, mais convenable. Fonder une famille n’avait jamais été envisageable, mais il avait pu élever un adorable disciple comme s’il s’agissait de son propre fils. Il s’était même fait un ami proche avec qui pester autour d’un verre. Sa vie n’avait assurément rien eu de décevant.
Sa double existence d’artisan et de chasseur de démons l’avait tenu constamment occupé. Ne méritait-il pas un peu de repos ? Lentement, il laissa ses paupières se fermer.
— Somegorou…
En entendant cette voix, il se ravisa. Peut-être que son repos pouvait encore attendre un peu.
En fin de compte, Magatsume ne lui avait pas porté le coup de grâce. Peut-être jugeait-elle cela inutile alors qu’il était déjà au seuil de la mort, peut-être avait-elle un autre dessein, ou peut-être s’agissait-il d’un simple caprice de sa part. Quoi qu’il en soit, Somegorou lui en était reconnaissant à présent. Grâce à cette clémence, il pouvait voir le visage de son ami tandis que tout touchait à sa fin.
— Oh, Jinya. Ah ah ah… désolé. J’ai un peu merdé.
Jinya resta là, sans dire un mot. Son visage était figé dans une légère grimace coupable. À voir son expression, on aurait cru qu’il avait lui-même tué Somegorou.
— Elle manquait d’expérience au combat, mais elle était forte. Son pouvoir tourne autour de la guérison, et… j’sais pas trop comment dire, mais elle avait ce bras d’insecte. À ce stade, on peut plus vraiment l’appeler humaine ou démon. Elle essaie sérieusement de devenir un Dieu-Démon.
Jinya ne tenta pas de le relever, ni d’appeler à l’aide, ni quoi que ce soit d’autre. D’un seul regard, il avait compris que Somegorou était au-delà de tout secours, et cette certitude le paralysait. Il ne parvenait pas à bouger d’un pas.
— Je suis désolé, Somegorou.
Sa voix était empreinte de douleur. Il serra les dents avec force, cherchant à contenir l’émotion qui montait en lui. Ses mots n’avaient plus la fermeté qui les caractérisait d’ordinaire.
— Je… je t’ai entraîné dans mon merdier.
Somegorou rit, pleinement conscient pourtant de la gravité de la situation. Il se sentait à la fois désolé et reconnaissant de voir son ami dans un tel état. Il avait quelqu’un qui le regretterait, un ami si réticent à le voir partir qu’il en restait figé sur place.
— Pourquoi… pourquoi je n’arrive jamais à protéger les gens qui comptent pour moi ? dit Jinya.
— Ne dis pas d’âneries. J’ai choisi de me battre de mon propre chef, et j’ai perdu. En quoi ça serait de ta faute ?
— Mais… je… Somegorou, je suis vraim…
— Non. N’ose même pas t’excuser.
Somegorou utilisa ce qui lui restait de force pour l’interrompre. Le ton ferme de sa voix obligea enfin Jinya à lever les yeux et à lui faire face.
— Écoute, j’ai peut-être échoué au bout du compte, mais j’ai fait ce que j’ai fait pour un ami, et j’en suis fier. Ne me retire pas ça.
Il lui adressa un sourire doux, comme pour lui dire qu’il n’avait pas à porter le poids de la mort d’un vieil homme.
— Allez, va-t’en maintenant. T’as pas le temps de traîner ici, pas vrai ?
Même si Nomari pouvait être en danger, Jinya ne fit aucun geste pour partir. Son visage était ravagé par le chagrin.
— Ha ha… alors même les démons peuvent pleurer, hein ?
Somegorou tenta de rire, mais les muscles de son visage répondaient à peine à présent. Parler lui demandait un effort considérable, et ce qui sortait de sa bouche était faible et éraillé.
— Je ne pleure pas.
— Comme si tu ne pleurais pas. Tu pleures comme un gosse. T’as si peur que ça de te retrouver seul ?
Les épaules de Jinya frémirent légèrement. Lui qui avait abattu d’innombrables monstruosités à coups de sabre restait figé par la peur. La mort d’un seul homme l’épouvantait.
Mais c’était précisément pour cela qu’il devait essuyer ses larmes maintenant.
— Hé, Jinya… Les humains sont plus forts que tu ne le penses.
Malgré son corps défaillant, Somegorou se donna un air bravache.
— Je me retire peut-être ici, mais je laisse quand même des choses derrière moi. J’ai fait ma part. Je suis satisfait.
Il se demanda à quoi pouvaient ressembler ses derniers instants aux yeux d’un démon. Ce serait bien si sa mort était belle, si elle restait longtemps gravée dans la mémoire de son ami.
— Alors épargne-moi tes sanglots. À la place, va faire ce que t’as à faire. J’ai pas besoin que quelqu’un m’accompagne dans mes derniers moments ou quoi que ce soit.
Il s’efforça de bouger ses joues raidies. Il n’arriva pas à sourire comme il l’aurait voulu, mais il eut le sentiment que son intention était passée.
La tête baissée, Jinya se tourna et fit face au chemin, dos à Somegorou. Puis il releva les yeux et fixa fermement la voie devant lui.
— Hé, Somegorou.
Sa voix ferme, dure comme le fer, parvint pourtant doucement aux oreilles de Somegorou. Même sans voir son visage, celui-ci pouvait sentir la détermination que Jinya s’efforçait de lui montrer.
Somegorou lutta pour s’accrocher aux lambeaux de sa conscience vacillante et répondit d’un ton léger.
— Qu’y a-t-il, mon ami ?
— Merci. Ces moments passés à boire ensemble n’étaient pas si mal.
— Hé. Je pense pareil.
Même Jinya ne savait pas exactement pour quoi il le remerciait. Peut-être avait-il toujours voulu remercier son ami, sans jamais y parvenir à cause de son attitude de dur à cuire. Il ressentit une légère fierté d’avoir enfin réussi à exprimer ce qu’il avait sur le cœur.
Après un bref silence, Jinya fit un pas en avant.
— Adieu. J’ai été heureux de te connaître.
— Idiot. Dans ces moments, on est censé dire « on se reverra un jour ».
Sans se faire face, ils échangèrent un léger rire.
Le sol craqua sous les pas de Jinya qui s’éloignait d’un pas rapide. Dans ses foulées, on ne percevait déjà plus la moindre trace de chagrin liée à leur séparation.
Quant à Somegorou, il ressentit un infime regret. Son ami maladroit avait encore un long chemin à parcourir, mais il ne pourrait plus marcher à ses côtés. Même s’il avait survécu ici, leurs espérances de vie d’homme et de démon seraient restées différentes. Quoi qu’il en soit, Somegorou n’aurait jamais pu demeurer éternellement auprès de Jinya. Malgré tout, la pensée de ne plus pouvoir être là lorsque les choses deviendraient difficiles pour son ami lui faisait mal.
— Les humains sont plus coriaces que tu ne le crois, alors… ce n’est pas un adieu…
Il adressa à son ami qui s’éloignait un serment silencieux, une promesse à sens unique de se retrouver dans un avenir lointain, très lointain. Jinya ne pouvait pas voir où le mènerait son chemin, tout comme Akitsu Somegorou ne pouvait imaginer ce qui l’attendait. Malgré cela, il pria pour que l’avenir leur permette de rire ensemble à nouveau.
Celui qui se tiendrait alors aux côtés de son ami ne serait peut-être pas lui, du moins pas exactement. Mais cela aurait aussi son charme.
Il imagina Jinya arriver au terme de son périple et tomber par hasard sur quelqu’un se présentant sous le nom d’Akitsu Somegorou. Quelle expression ferait-il alors ? De la stupeur ? Du doute ? Ou peut-être de la joie ? Il pourrait même en être submergé jusqu’aux larmes.
Somegorou sourit en silence en imaginant ce petit miracle.
Sa tête oscilla. Il était fatigué. Il s’était trop dépensé. Rassemblant ce qui lui restait de forces, il leva le visage.
Il ne voyait déjà plus le dos de son ami. Jinya avait continué sa route sans jamais s’arrêter. Pourtant, ils se retrouveraient à coup sûr. Tant que Jinya poursuivrait son chemin et que la lignée des Akitsu Somegorou ne serait pas rompue, leurs routes étaient destinées à se croiser de nouveau. Dans l’attente de ce jour, Somegorou laissa doucement ses paupières se refermer.
Le vent soufflait en un murmure léger. Sous un ciel nocturne d’un noir profond, Somegorou était adossé au tronc d’un arbre. Il avait l’air paisible, comme s’il faisait une sieste pour profiter de la brise agréable. À ceci près qu’il s’agissait d’un sommeil dont il ne se réveillerait jamais.
Akitsu Somegorou rendit son dernier souffle en rêvant de cet avenir lointain et inconnu. Derrière ses paupières closes, il voyait le jour de leurs retrouvailles. Son visage, sans parvenir tout à fait à sourire, n’en exprimait pas moins la joie.
***
Aux alentours du moment où le ciel commença à s’éclaircir, Jinya parvint enfin devant le Au Soba du Démon. De loin, il aperçut l’entrée du restaurant détruite et s’y précipita, pris de panique, avant de rester stupéfait devant ce qui s’offrait à lui.
— Oh, vousvoilà.
Heikichi était assis devant l’entrée détruite. Il se leva en bâillant de fatigue, puis étira ses membres raidis.
— Au final, y a eu qu’un seul démon. Nomari-san dort encore à l’intérieur.
Jinya avait redouté le pire, mais Nomari était apparemment saine et sauve. Il s’apprêtait à remercier Heikichi, mais se figea en voyant son visage. Heikichi essayait de sourire, pourtant ses yeux étaient légèrement rouges, et sa main droite serrait fermement la dague de Shouki. Il savait pour la mort de son maître et faisait de son mieux pour agir comme si de rien n’était.
— J’voulais juste dire que je vous en veux pas ou quoi que ce soit, dit Heikichi en détournant le regard. — Mon maître a choisi de se battre en sachant ce qui pouvait arriver. Ce serait idiot de vous rendre responsable de ça.
La perte de son maître devait lui faire terriblement mal, mais il ne rejetait pas la faute sur Jinya. Malgré tout, il n’arrivait pas à soutenir son regard.
— Cela dit, j’suis pas encore complètement remis, alors… laissez-moi un peu de temps.
C’était la plus grande concession qu’il pouvait faire. Sans ajouter un mot, il tourna le dos à Jinya.
Jinya comprit que Heikichi ne lui en voulait pas. Il n’avait simplement aucun endroit où déverser sa colère. Il laissa donc les choses en l’état, en partie parce qu’il se sentait lui-même responsable de ce qui s’était produit. Aucun des deux n’était encore parvenu à accepter pleinement la mort de Somegorou.
— Je comprends.
Sans un mot de plus, ils entrèrent dans le restaurant. Seule l’entrée avait été détruite. L’intérieur, lui, était intact. Jinya vérifia les lieux en se dirigeant vers le fond, puis ouvrit silencieusement une porte coulissante en papier.
Nomari dormait profondément, inconsciente de l’agitation qui avait eu lieu dehors. Jinya aurait voulu contempler son visage endormi un moment, mais il se serait senti mal de la réveiller. Il referma donc doucement la porte et revint dans la salle. Sans la moindre hésitation, il inclina la tête devant Heikichi.
— Merci d’avoir protégé Nomari.
— Q…quoi ? Hé, arrêtez ça. J’ai pas besoin d’être remercié ou quoi que ce soit. Ça me met mal à l’aise. Et puis, c’est pas comme si j’avais pas mes propres raisons de monter la garde.
Une grande partie de la raison pour laquelle Heikichi avait accepté d’aider venait du fait que c’était pour Nomari. Il ne pouvait pas rester sans rien faire alors que la femme dont il était tombé amoureux se trouvait en danger.
Mais en tant que père, Jinya se moquait bien des raisons qui avaient poussé Heikichi à aider. Il éprouvait simplement une profonde gratitude envers ce jeune homme qui avait risqué sa vie pour protéger sa fille.
— …Quoi ? dit Heikichi.
— Rien, juste… je me disais que j’étais vraiment content d’avoir décidé de compter sur toi et sur ton maître, finalement.
— Q…quoi ? Pff, comment vous pouvez dire un truc aussi gênant avec un tel sérieux ?!
En voyant Heikichi répliquer comme à son habitude, Jinya relâcha enfin la tension qui pesait sur ses épaules. Ils échangèrent un regard, puis un sourire un peu maladroit. Il subsistait encore une certaine retenue entre eux, mais elle n’était plus aussi marquée qu’auparavant.
Un bruit se fit entendre plus loin à l’intérieur. Il semblait que Nomari se soit réveillée.
— Oh, la voilà, dit Heikichi, soudain tout enjoué.
L’affection qu’il lui portait était douloureusement évidente, et pourtant, il n’avait toujours pas réussi à lui avouer directement ce qu’il ressentait. C’était d’autant plus regrettable que Jinya était parfaitement disposé à leur donner sa bénédiction.
Nomari fit glisser sa porte et passa la tête dehors, se serrant les épaules à cause de la fraîcheur du matin.
— Bonjour.
Heikichi lui adressa un signe de la main, essayant de paraître aussi naturel que possible. Jinya soupira, après avoir vu l’enthousiasme du jeune homme quelques instants plus tôt.
— Oh, Heikichi-san ?
Nomari ne s’était pas encore changée, toujours vêtue de sa tenue de nuit. Elle semblait très mal à l’aise, sans doute consciente de la légèreté de ses vêtements. Jinya lui avait dit qu’il ne rentrerait pas la nuit précédente et que Heikichi surveillerait les lieux pendant son absence. En somme, la nuit aurait dû être tout à fait ordinaire pour elle. Elle ignorait probablement même qu’un démon était apparu.
— Désolé, on parlait trop fort ? Mais regarde qui est revenu.
Heikichi désigna Jinya du doigt.
— Hein ?
Les yeux de Nomari s’écarquillèrent, arrachant un léger sourire à Jinya. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait pas vue manifester une joie aussi franche à son retour. Rassuré de constater que sa fille allait bien, il poussa un soupir de soulagement et dit :
— Bonjour. Je suis rentré, Nomari.
— Hum… et vous êtes… ?
Lorsque le crépuscule du soir s’évanouit, la nuit retomba une fois encore.