SotDH T7 - CHAPITRE 2 PARTIE 3

Visages Évanescents, Lueurs du Soir (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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L’air était chaud, mais Jinya ressentit un frisson. Suzune se redressa lentement et fixa sur lui son regard. Une lueur étrange, presque maniaque, brillait dans ses yeux. Était-ce de la colère, de la haine, ou tout autre chose encore ?

Il tenta de feindre le calme, mais des émotions sombres s’agitèrent en lui. Il avait cru avoir changé, ne serait-ce qu’un peu, ne serait-ce qu’un tout petit peu, mais il se trompait. Il se souvenait encore de cette lointaine nuit pluvieuse où il avait juré de rester son frère, pourtant la haine continuait de jaillir sans cesse en lui. Son corps de démon hurlait.

Fais-lui payer tout ce qu’elle t’a pris. Déchire sa chair, brise ses os, arrache ses entrailles. Réduis-la en poussière jusqu’à ce qu’il ne reste même plus l’âme.

— Je me suis dit que je pouvais bien passer, puisque tu t’es donné tant de mal pour préparer ta petite invitation, cracha-t-il.

Il avait l’impression qu’il se jetterait sur elle au moindre relâchement de son attention, mais il força malgré tout son expression à demeurer rigide comme l’acier.

Sa réaction fut terne. Elle le fixa d’un regard interrogateur tandis que le temps s’écoulait vainement, noyé dans le silence.

Qui saurait dire combien cet instant dura ? Finalement, elle ouvrit la bouche sans se départir de son air apathique. Ses premiers mots mêlaient mépris et dérision.

— Tu t’es bien amusé à jouer à la famille avec cette fille ?

— C’est une plaisanterie ?

La seule plaisanterie ici, c’est toi. Tu as abandonné les tiens, mais tu as recueilli une enfant humaine pour te fabriquer une fausse famille ? C’est hilarant.

Il n’était pas assez naïf pour tomber dans des provocations aussi grossières. Il contint la haine qui s’intensifiait en lui et durcit son regard sur elle.

Tu cherchais à te distraire de ta solitude ? Ou tu pensais qu’être avec une humaine te ferait oublier que tu étais un démon ? Comme tu es pathétique.

La petite sœur insouciante et candide qu’il avait connue avait disparu depuis longtemps, tout comme le frère qui l’avait aimée. C’était à cause de son erreur qu’elle était devenue le démon qu’elle était à présent, mais c’étaient ses actes à elle qui avaient fait de lui le démon qu’il était devenu. Ainsi, ils étaient tous deux responsables, et tous deux méritaient la haine de l’autre.

Et ils se haïssaient, l’un et l’autre.

— Pathétique, hein ? Je le suis peut-être, mais Nomari m’a donné quelque chose que personne d’autre n’aurait pu m’offrir. Le temps que j’ai passé avec elle n’a pas été perdu.

Oh, épargne-moi ça. Si tout ce que tu voulais, c’était une famille…

Elle grimaça, son expression reflétant celle d’un démon infernal tandis qu’elle le foudroyait du regard.

— J’ai répondu à ta question, à présent tu vas répondre à la mienne. Suzune, souhaites-tu toujours la ruine de ce monde ?

Qu’est-ce que tu en penses ? ricana-t-elle.

Ses yeux semblaient ajouter : À ton avis, qui m’a mise sur cette voie dès le départ ?

L’air se fit froid et rigide comme la glace. Un frisson lui parcourut l’échine. Chaque fois qu’il entendait sa voix, l’irritation flambait en lui. Il devait serrer les dents, tant l’amertume le rongeait rien qu’à l’écouter, mais il se força malgré tout à continuer.

— Tu pourrais vivre loin de la société humaine. Demeurer dans l’isolement et n’avoir aucun lien avec les hommes.

Il voulait trouver une issue qui n’impliquât pas de la tuer, si cela était possible.

Il en avait fait le serment au chef de son village lorsqu’il avait quitté Kadono, il y avait si longtemps, et il était trop faible pour ne pas s’accrocher à ce mince espoir.

Mais il y avait une chose qu’il devait savoir avant de pouvoir l’épargner.

— Maintenant que je te rencontre à nouveau, je comprends que je ne peux vraiment pas m’empêcher de te haïr. Tout le bonheur que j’ai connu n’a rien fait pour apaiser ma haine à ton égard.

Même s’il ne pouvait se défaire de cette haine, le fait qu’il eût autrefois aimé sa sœur demeurait une vérité indéniable. Il pouvait au moins se résoudre à tolérer son existence.

— C’est pour cela que je mettrai volontiers fin à ta vie si tu comptes encore anéantir l’humanité. Mais si tu jures de ne faire de mal à personne, alors je te promets de ne pas te pourchasser. Nous pouvons en finir sans avoir à nous battre. Qu’en dis-tu ?

Il était prêt à vivre avec sa haine et à mourir sans accomplir son dessein, tant qu’elle renonçait à tous ses projets et disparaissait. Il savait que son offre n’était pas raisonnable, mais c’était la plus grande concession qu’il pût consentir.

Ouais, non. Ça, ce n’est tout simplement pas juste.

Son beau visage se crispa légèrement.

Durant le temps où j’ai été séparée de toi, j’ai compris une chose. Même aujourd’hui, tu es tout pour moi. Tant que tu m’aimais, je pouvais accepter ce monde, aussi insupportable qu’il devienne. C’est pour cela que je ferai en sorte que tout ne devienne que ruine… et ensuite…

Ses paroles amères débordaient sans porter de sens clairement défini.

En vérité, une part de lui savait qu’elle refuserait son offre. Elle avait créé Himawari et Jishibari, qui affirmaient être nés des parties rejetées, jugées inutiles, de son cœur. Si elle était une version épurée d’elle-même, libérée de tout excédent, alors il était logique que sa haine fût encore plus profonde que celle de Jinya.

— Je vois. C’est regrettable.

Toute discussion supplémentaire était inutile. Il n’y avait plus qu’une seule issue, le conflit. Jinya dégaina Yarai et Yatonomori Kaneomi, adopta une garde relâchée et fixa Suzune d’un regard farouche.

Tu n’as pas l’air si déçu que ça.

Il se rendit alors compte qu’il souriait. Incapable de contenir les émotions qui enflaient en lui, il afficha le visage d’une bête sauvage.

Au bout du compte, il n’était rien de plus qu’un homme pitoyable. Puisque son offre avait été refusée, il ne lui restait plus qu’à tuer… et cette idée lui plaisait. Désormais, il pouvait abattre son ennemi mortel en se disant qu’il n’avait pas d’autre choix.

— Ha. Tu as raison.

Pour lui, la haine était moins une émotion qu’une fonction naturelle du corps. Son corps de démon exultait, frémissant de joie à l’idée de tuer sa sœur cadette tant aimée et tant haïe.

— J’attends cette nuit depuis longtemps, Suzune. Je te ferai payer tout ce que tu m’as pris, Shirayuki, et tout le reste. Ça s’arrête ici.

Sans la moindre hésitation, il tuerait le démon qui lui avait arraché son bonheur.

Hmph.

Elle renifla avec dédain, puis plissa les yeux. Sa voix se chargea d’une malveillance froide, qui ne pouvait être pleinement qualifiée ni de haine ni de mépris.

Tu n’as pas changé d’un iota.

Ces mots marquèrent le début de leur combat. En un clin d’œil, tous deux réduisirent la distance qui les séparait.

Suzune se contenta de marcher. Son déplacement ne recelait ni technique ni grâce, et pourtant, elle demeurait bien plus rapide que Jinya, pourtant aguerri par d’innombrables combats.

L’air rugit lorsqu’elle leva le bras et l’abattit de toute sa force. Il para ses ongles, acérés comme des dagues, en remontant les plats de ses lames. Avançant la jambe droite, il abattit Yatonomori Kaneomi vers le cou de Suzune, mais elle esquiva sans peine.

Ses mouvements restaient aussi frustes qu’auparavant, mais sa vitesse n’en était pas moins stupéfiante. Elle se replia, sortant de sa portée. Cette fois cependant, il n’était plus le même. Grâce à Ruée, il combla la distance en une seule impulsion.

— Sache que je suis devenu plus fort avec les années.

Ses gestes étaient plus tranchants que lors de leur précédent affrontement. Son élan se prolongea sans rupture en une taillade horizontale, mais elle demeurait plus rapide. Elle bondit par-dessus Yarai et abattit ses ongles vers sa tête. Son attaque sembla devoir s’écraser sur son crâne sans défense, mais il durcit son corps avec l’Inébranlable juste à temps.

Son assaut lancé de toutes ses forces ayant été bloqué, elle se retrouva momentanément figée. Il saisit l’ouverture pour dissiper l’Inébranlable s’engouffrer sur son flanc et porter une taillade oblique à sa poitrine. Elle esquiva encore, mais son expression se crispa. Sa force dépassait ce qu’elle avait anticipé.

L’inverse était vrai également. Sa puissance à elle dépassait ce qu’il avait prévu. Cette nuit-là, autrefois, il n’avait réussi à la toucher qu’en risquant sa vie, en la laissant d’abord le frapper. Depuis, il s’était entraîné sans relâche et avait dévoré les pouvoirs de nombreux démons. Il demeurait peut-être inférieur en tant que démon, mais en tant que combattant, il se jugeait plus que capable.

Mais elle aussi avait passé ces années à gagner en puissance. Elle laissait encore de nombreuses ouvertures, signe de son manque d’expérience au combat, mais elle demeurait plus forte que lui. C’était précisément pour cela qu’il continuait d’attaquer sans relâche, tandis qu’elle le fixait de ses yeux glacés.

Il émit une coupe en diagonale, porta une estocade, pivota pour frapper en remontant obliquement, puis s’engouffra pour viser son flanc, et elle évita chacune de ses attaques sans la moindre égratignure.

En termes de capacités pures, elle lui était très largement supérieure. Il ne pouvait se permettre de relâcher sa garde ne serait-ce qu’un instant.

Alors qu’elle esquivait l’un de ses coups, elle leva le bras au-dessus de sa tête. Trois démons surgirent du néant, comme s’ils répondaient à son appel. C’étaient des créatures hideuses, à la chair et aux muscles à nu, sans doute façonnées à partir de cadavres. Ils s’interposèrent entre Suzune et Jinya, mais trois démons de ce genre ne représentaient guère un obstacle pour lui.

Il se déporta sur le côté lorsqu’un d’eux l’attaqua, lui tranchant les bras au passage. Puis il se rapprocha de son torse et le découpa de l’épaule à la taille.

— Disparais.

À peine le premier démon abattu, l’une des créatures restantes lança aussitôt son poing vers Jinya. Reculer pour devoir se rapprocher à nouveau aurait demandé trop d’efforts. Il choisit donc d’affronter l’attaque de front.

Le sabre d’Okada Kiichi lui revint à l’esprit, sans force superflue ni mouvement inutile. Jinya apaisa son cœur tandis que le démon approchait et avança l’une de ses lames, laissant son corps flotter sans poids. Il posa le plat de son sabre contre le bras du démon et en ajusta juste assez la trajectoire pour pouvoir avancer le pied droit, abattre sa lame et trancher le corps de la créature.

En conservant une posture basse, il se tourna vers le dernier démon. Il était trop lent pour seulement réagir. Jinya glissa largement son pied droit vers l’avant et trancha son coude, le faisant chuter. Son pied gauche suivit aussitôt, et il utilisa l’élan de l’effondrement pour frapper le cou dénudé du démon et en faire rouler la tête.

Sans avoir eu besoin d’un grand effort, il s’était débarrassé des trois démons, mais cela avait suffi à Suzune pour créer de la distance entre eux. Elle avait déjà bondi dans le jardin, Himawari dans les bras, qui observait leur combat.

— Merde.

Jinya se lança aussitôt à sa poursuite et sortit dans le jardin, mais d’autres démons apparurent. Ils n’étaient que du menu fretin, toutefois ils étaient plus d’une douzaine. Suzune l’observait à distance, derrière eux.

Tu n’as vraiment pas changé d’un iota.

Pour une raison obscure, elle semblait retenir ses larmes. La manière dont elle s’efforçait d’avoir l’air si faible le mit en rage.

Tu étais déjà comme ça cette nuit-là. Tu es parti affronter un démon dans la forêt, sans te soucier de ce qui m’arriverait.

Le regard qu’elle posa sur lui se rapprochait davantage de la tristesse que de la déception ou du mépris.

Elle devait vouloir le fusiller des yeux, mais elle semblait surtout se forcer à sourire à travers ses larmes.

Tu ne prends jamais le temps de penser à ceux que tu laisses derrière toi.

— Qu’est-ce que tu essaies de dire ? lâcha-t-il sèchement.

Avec un sourire glacé, elle répondit :

Que tu as mordu à l’hameçon aussi facilement que cette nuit-là, il y a si longtemps.

Son corps se figea dans un froid brutal. À l’époque, Jinya, Jinta, avait cru que les démons en voulaient à Byakuya, ou peut-être au trésor du village, Yarai. Mais non. Leur véritable objectif avait été de trouver Suzune et de préparer la naissance du Dieu-Démon. Le démon doté d’une force surhumaine n’avait servi qu’à attirer Jinta dans la forêt d’Irazu, afin que l’autre démon puisse atteindre Suzune.

Et cette même Suzune affirmait qu’il répétait aujourd’hui encore la même erreur.

— …Nomari.

Il t’a fallu du temps. C’est bien pour ça que je dis que tu n’as pas changé. Même après tout ce temps, tu commets encore la même erreur.

Supposons un instant que Jinya ne l’avait pas laissée seule ce jour-là, autrefois. Serait-elle quand même allée au sanctuaire et aurait-elle tué Shirayuki ? Il l’ignorait. Il ne pouvait imaginer ce qui aurait pu changer pour eux, mais Suzune, elle, croyait manifestement que tout serait différent aujourd’hui s’il était simplement resté ce jour-là.

C’était peut-être pour cela qu’elle s’en prenait à Nomari, afin de lui faire comprendre que c’était lui qui avait engendré cette réalité où ils se haïssaient.

Tu as encore fait le mauvais choix, déclara-t-elle avec arrogance, bien que sa voix fût empreinte de douleur.

De plus en plus de démons apparurent, comme s’ils jaillissaient du sol. Leur objectif était évident, le ralentir.

— Tu me sous-estimes.

Jinya ne ressentit aucune panique.

Suzune sembla surprise par sa réaction indifférente, comme si elle s’était à moitié attendue à ce qu’il se jette furieusement sur les démons.

— Quand j’ai dit que je suis devenu plus fort, ce n’était pas seulement dans un sens.

Elle parut réfléchir un instant. Puis elle bondit sur le toit avec Himawari, se retourna et s’en alla brusquement.

— Tu prends la fuite ?

Amuse-toi donc à jouer avec ces démons autant que tu veux. Tout sera bientôt terminé.

On aurait dit que Nomari était attaquée par des démons à cet instant même. Jinya serra les dents, une colère débridée montant en lui.

— Pourquoi agir de façon si détournée ? Si c’est moi que tu hais, pourquoi ne pas m’affronter directement ? lança-t-il avec provocation.

Bien sûr, il savait qu’elle s’en prenait à sa fille précisément parce qu’elle voulait le faire souffrir.

Suzune tourna la tête et le regarda par-dessus son épaule.

Je veux juste savoir une chose. Quand le moment viendra, que choisiras-tu ?

Il allait exiger qu’elle s’explique, mais Himawari prit la parole avec un sourire.

— Adieu, Mon Oncle. Nous discuterons autour d’un thé la prochaine fois.

Tais-toi, Himawari.

Il tenta de la poursuivre, mais la multitude de démons lui barra la route. Contenant la chaleur qui montait dans ses émotions, il appela Suzune une dernière fois.

— Suzune, pourquoi agir seulement maintenant ?

Lorsqu’elle avait créé assez de démons pour former une parade nocturne, Himawari lui avait dit que c’était pour apprendre à fabriquer un cœur. Mais alors, à quoi rimait tout cela ? Pourquoi s’être donné la peine d’attirer Jinya ici et d’attaquer Nomari ?

Suzune s’arrêta et baissa la tête.

— N’est-ce pas évident ? C’est parce que les choses ne sont tout simplement pas justes telles qu’elles sont.

Laissant derrière elle cette réponse incompréhensible, elle s’en alla.

La frustration d’avoir trouvé son ennemi mortel sans pouvoir l’arrêter fit monter une chaleur brûlante dans la tête de Jinya. Son cœur battait à tout rompre, et sa vision se troubla sous l’effet de la rage.

— Kadono-dono, avertit Kaneomi.

— Je sais.

Il inspira profondément, puis expira lentement. S’emporter ici ne ferait que le ralentir. S’il se souciait de Nomari, il devait rester calme. Il ignorait ce que Suzune cherchait à accomplir, mais pour l’instant, sa priorité devait être d’éliminer les démons qui l’entouraient.

— Désolé, mais il va falloir que vous me laissiez passer.

Il affûta sa concentration comme une lame, adopta une posture, puis se jeta sur les démons.

 

 

***

 

Avec la tombée de la nuit, le silence était revenu sur la rue Sanjyou. Une silhouette suspecte s’y avançait, un homme aux épaules larges qui semblait plutôt aisé. C’était le marchand d’alcool du quartier, celui qui avait présenté Heikichi à la Prêtresse de la Guérison.

L’homme progressait dans la rue sombre, chaque pas lourd et appuyé.

Son visage était d’une pâleur cadavérique, mais ses yeux arboraient un rouge froid et saisissant. En y repensant, il avait été suspect dès le départ. Il connaissait l’emplacement de la Prêtresse de la Guérison et, au vu de sa véritable identité, il n’était pas difficile de deviner sous quelle influence il agissait.

Devant lui se trouvait le restaurant de soba. Le noren d’entrée était bien entendu tiré, signe que l’établissement était fermé pour la journée. L’homme esquissa un sourire inquiétant.

Maga… tsume…

Sa capacité à penser lui avait été arrachée. La seule idée qui subsistait en lui était d’attaquer les habitants du Au Soba du Démon. Ses muscles grinçaient tandis que son corps se tordait pour prendre une forme hideuse. Lorsqu’il atteignit le restaurant, il avait entièrement revêtu une apparence démoniaque. Dans un gémissement inhumain, il tendit une main rouge sombre vers la porte.

Crânes.

Une pluie de crânes s’abattit sur le démon comme une avalanche. Le cliquetis de leurs mâchoires couvrit ses cris.

— Désolé, mais le restaurant est fermé. Je ne peux pas te laisser entrer.

Un jeune homme, trois tours de perles de prière autour du poignet gauche, sortit de l’établissement. Il ne semblait nullement surpris par la présence du démon, comme s’il l’avait attendu.

Le démon le fixa avec une haine aiguë, mais le jeune homme conserva une attitude détachée et sourit en ajoutant :

— Baisse d’un ton, tu veux bien ? Nomari-san essaie de dormir, et j’aimerais éviter de la réveiller.

L’homme se nommait Utsugi Heikichi. Il était le principal disciple d’Akitsu Somegorou le Troisième et destiné à succéder à son maître. Les paroles que Jinya avait adressées à Magatsume n’étaient pas un simple bluff. Certes, cette nuit encore, il avait mordu à l’hameçon comme autrefois, mais il ne combattait plus seul. Il avait trouvé, auprès d’autres, de nouvelles sources de force.

S’il avait accepté le piège de Magatsume en toute connaissance de cause, c’était parce qu’il pouvait compter sur eux. Il était peut-être plus faible qu’à l’époque où il pouvait se consacrer entièrement à son objectif et à rien d’autre, mais ce qu’il avait découvert au cours de son voyage était loin d’être vain.

— Huh. T’es plus solide que t’en as l’air.

L’esprit d’artéfact des crânes était le plus puissant de Heikichi, mais le démon était resté debout après en avoir encaissé l’essentiel. Heikichi ne s’en laissa pas troubler. Il se souvenait de la demande de Jinya. Il lui avait dit qu’il ne savait pas ce que Magatsume pourrait tenter, et qu’il voulait qu’il veille sur Nomari pour lui, au cas où.

Jinya aimait sa fille plus que tout, et pourtant il avait été prêt à la confier à quelqu’un d’autre. La confiance immense qu’il plaçait en lui n’échappa pas à Heikichi. Il se jura intérieurement de prouver que Jinya avait fait le bon choix.

— Mais au fond, ça change pas grand-chose. T’es sans doute qu’une vermine de plus.

Le bras gauche tendu devant lui, Heikichi afficha un sourire provocateur. À cet instant, il avait l’impression de pouvoir affronter n’importe quel démon qui se présenterait à lui.

 

 

***

 

Magatsume descendait la pente du district de Higashiyama après avoir quitté le manoir. Elle tenait Himawari dans ses bras, et la fillette fit la moue.

— Je voulais encore parler avec Mon Oncle.

Magatsume ne répondit pas, mais l’étreinte qu’elle resserrait autour de Himawari était douce.

La pente descendait doucement sous des nuages sombres et feutrés.

Ni la faible lueur des étoiles ni celle de la lune n’atteignaient l’allée bordée d’arbres qu’elle empruntait. Le chemin devant elle était plongé dans une obscurité totale, même pour les yeux d’un démon.

Magatsume avait atteint son objectif. Elle avait répandu des rumeurs au sujet du Souvenir de Neige uniquement pour attirer Jinya hors de sa base et le maintenir occupé. Himawari s’était réjouie de le voir agir exactement comme sa mère l’avait prévu, mais Magatsume allait bien au-delà d’un simple sentiment de satisfaction. Ses retrouvailles tant attendues avec son frère avaient fait naître en elle la haine et le désir, l’exaltation et la tristesse. Plus d’émotions qu’elle ne pouvait en dénombrer s’étaient entremêlées en un chaos sauvage au fond de son cœur.

Pour Magatsume, Jinya était tout. Même après être devenue un démon et avoir renoncé au monde des hommes, c’était la seule chose qui n’avait jamais changé. Et en tant que fille aînée de Magatsume, Himawari était capable de comprendre les sentiments de sa mère. Étant la part du cœur que Suzune avait d’abord rejetée afin de devenir Magatsume et de se dresser contre son frère, l’essence même de Himawari était très proche du véritable être de Magatsume.

— Mère, est-ce que nous allons là où se trouve Nomari-san en ce moment ?

Magatsume ne répondit pas. Elle se contenta de passer doucement les doigts dans les cheveux de Himawari et de fixer l’obscurité. Elle sembla réfléchir un moment, puis son regard devint soudain farouche.

— Belle nuit que voilà, lança une voix d’un ton désinvolte.

Magatsume s’arrêta net.

— Les nuages cachent juste ce qu’il faut la lune et les étoiles. Ça crée une sacrée ambiance.

Un vieil homme à l’allure débonnaire se tenait devant elles, leur barrant le passage, un sourire forcé aux lèvres. Magatsume se mit aussitôt sur ses gardes.

 

— Ça faisait longtemps, Himawari-chan. J’imagine que c’est ta mère, Magatsume ? Elle est fort jolie. Difficile de croire qu’elle ait déjà des enfants.

Le vieil homme conserva son ton nonchalant, jouant l’imbécile alors même qu’il connaissait la véritable identité de Magatsume.

Mais Magatsume, elle aussi, savait qui il était.

…Akitsu Somegorou.

— Oh, tu me connais ? Eh bien, dis donc, on dirait que je suis devenu une vraie célébrité.

Son attitude railleuse et détachée le faisait paraître légèrement en décalage avec la réalité, presque comme si c’était lui, et non Magatsume, qui appartenait à l’autre monde. Son sourire avait quelque chose de factice, semblable à du papier mâché, sincère en apparence mais creux à l’intérieur. Une hostilité profonde se dissimulait derrière cette façade aimable.

— Jinya a compris que toutes ces rumeurs autour du Souvenir de Neige n’étaient rien d’autre qu’une invitation à venir chez toi, mais il n’est pas allé jusqu’à se demander pourquoi cette invitation avait été lancée. J’imagine qu’il te détestait trop pour y réfléchir correctement.

Somegorou glissa la main dans ses vêtements et en sortit une dague. Même en parlant, il ne laissait aucune ouverture, demeurant prudent et ajustant sans cesse, par de subtils mouvements, la distance qui les séparait.

Magatsume posa Himawari à terre et la dissimula derrière les arbres. Son expression s’adoucit un bref instant, avant de redevenir dure.

— Jinya est d’ordinaire quelqu’un de posé, mais il lui arrive de s’emporter. Dès l’instant où il a compris que tu étais dans les parages, plus rien d’autre n’a compté pour lui. Cela dit, il a quand même pensé à nous prévenir, alors j’imagine qu’il a un peu grandi.

Magatsume grimaça, mécontente. Elle abaissa son centre de gravité, prête à se mouvoir à tout instant.

— Les choses ne se passeront pas comme tu l’as prévu. Nomari-chan est sous la protection de Heikichi, et moi, je suis ici pour t’arrêter. Désolé de te le dire, mais c’est ici que ton chemin s’arrête, déclara-t-il.

Sans la moindre peur, l’homme nommé Akitsu Somegorou pointa sa dague vers elle.

 

***

 

Les arbres geignirent dans une plainte funèbre lorsqu’une bourrasque les traversa. Somegorou faisait face à Magatsume sous un ciel nocturne voilé de nuages fins. Il avait rencontré plus d’esprits qu’il ne pouvait en compter au cours de sa carrière, mais le démon qui se tenait devant lui était d’une nature qu’il n’avait jamais vue auparavant. Son visage était aussi impassible qu’un masque de nô mais elle dégageait une aura dense et écœurante. Les démons n’étant rien de plus que des pensées prenant forme, l’intensité de leurs émotions était directement liée à leur puissance. Jusqu’où allait la sienne ?

Pourquoi te dresses-tu sur mon chemin ? demanda-t-elle en le fixant d’un regard glacé.

Elle semblait sous-entendre qu’il n’avait rien à faire dans leurs affaires. La plupart des gens se seraient figés sous un tel regard, mais Somegorou l’encaissa sans broncher.

— Tu demandes vraiment pourquoi ? Ha ha, t’as pas l’air d’avoir beaucoup d’amis.

Sa question était absurde. Somegorou connaissait Jinya depuis de longues années. Ils avaient râlé ensemble autour d’un verre, vieilli ensemble, et même élevé, côte à côte, une fille et un disciple. Le combat de Jinya était aussi le sien.

— Jinya est mon ami. Pourquoi je me battrais pas quand il a besoin de moi ?

Somegorou connaissait mieux que quiconque le lien qui unissait Jinya et Nomari.

Même sans lien de sang, et sans être tous deux humains, ils avaient prouvé qu’ils formaient une véritable famille. Il ne laisserait pas Magatsume se dresser entre eux. S’il n’essayait pas de l’arrêter, il n’aurait plus le droit de se dire son ami.

La résolution de Somegorou était prise. Il tuerait Magatsume. Il voulait non seulement protéger le lien entre Jinya et sa fille, mais aussi empêcher, si possible, Jinya d’avoir à tuer sa propre sœur cadette.

Ce péché n’avait besoin d’être porté que par une seule personne. Le moment venu, il comptait dire à Jinya que Magatsume avait fui parce qu’elle ne pouvait pas le vaincre et qu’elle ne viendrait sans doute plus jamais nuire à personne.

— Je suppose que je peux bien te poser la question… Qu’est-ce que tu cherches, Magatsume ?

Je cherche à plonger le monde dans la ruine.

L’aura sinistre qu’elle dégageait s’intensifia. C’était une déclaration audacieuse, mais Somegorou sentait qu’elle en avait la puissance.

— La ruine, hein ? Et dire que je pensais que les démons ne savaient pas mentir. Ce que tu fais me semble être exactement l’inverse. Tu transformes des humains en démons, tu crées des capacités, tu fabriques des cœurs. Alors dis-moi, à quoi tout cela peut bien servir ?

Somegorou nourrissait un fort soupçon. Il croyait que Magatsume expérimentait le cœur afin d’apprendre quelque chose, quelque chose qui pourrait lui permettre, à elle et à son frère, de se retrouver un jour.

D’un ton provocateur, il reprit :

— Reformulons. Qu’est-ce que tu te donnes tant de mal à créer, au point de te salir les mains de sang ?

Magatsume ne répondit pas, ne bougea même pas d’un pouce, mais Somegorou n’en fut pas déçu. Il ne s’attendait pas à une réponse. À partir de là, le dialogue n’avait plus lieu d’être. Il ne restait qu’une chose à faire.

— Très bien. On commence ?

La dague qu’Akitsu Somegorou tenait en main était son atout maître. Cette fois, il comptait attaquer sans retenue dès le départ. Il ignorait la véritable étendue de la puissance de son adversaire et n’avait aucune raison de jouer franc jeu. Son objectif était de tuer dès le premier coup, avant qu’elle n’ait le temps de déployer toute sa force.

Magatsume demeura immobile, sans adopter la moindre posture, les bras relâchés le long du corps. Pourtant, l’hostilité qui brûlait dans ses yeux ne laissait aucun doute sur son intention de combattre.

Tout à l’heure, tu as dit que je m’en prenais à Nomari. Mais non. Cette petite chose répugnante n’est pas ma cible. Ma cible, c’est toi.

— Hein ? Moi ?

Tu veux savoir ce que je cherche ? Alors je vais te le dire, pour que toi aussi tu comprennes à quel point tout cela est injuste.

Les commissures de ses lèvres se relevèrent en un sourire tordu, empreint de mépris.

Jinta est tout pour moi, mais je ne suis pas tout pour lui. Autrefois, il était prêt à sacrifier absolument tout pour me tuer, mais à présent, il est entouré d’entraves.

Ce qu’elle lui révélait n’était pas la vision d’ensemble, ni la raison profonde de ses manigances, ni ce que Somegorou soupçonnait qu’elle était en train de créer. Non, elle se contentait d’expliquer pourquoi elle agissait contre eux maintenant.

En un instant, l’impression glaciale qu’elle lui inspirait se dissipa. Elle était une fanatique. Une fanatique délirante, en proie à une fièvre brûlante. Toute trace de raison l’avait quittée depuis longtemps.

— Hein ? Mais… tu essaies pas de le tuer ?

Seulement parce que je ne peux pas continuer autrement. Mon rêve ne peut se réaliser sans plonger le monde dans la ruine.

Le décalage entre ses paroles et l’ardent désir qui vibrait dans sa voix fit courir un frisson le long de l’échine de Somegorou.

Être haïe par lui m’apporte du réconfort. Le voir souffrir dans sa quête de puissance me procure une joie plus douce que n’importe quel miel. Il est tout pour moi, alors il est juste que je sois tout pour lui. Mais… ce n’est plus le cas, n’est-ce pas ? C’est pour cela que je dois rétablir l’équilibre. Le faire me haïr de nouveau. Lui infliger une douleur si profonde que tout le reste perdra son sens, afin qu’il ne voie plus que moi, encore une fois.

Son visage se déforma sous l’effet d’un ravissement sincère.

Et ainsi, cette nuit, je lui prendrai absolument tout.

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