SotDH T7 - CHAPITRE 1 PARTIE 2
Marcher Avec Toi – Suite (4)
—————————————-
Traduction : Calumi
Correction : Raitei
——————————————
Tu te tortilles sous l’effet de chatouilles,
réagissant à la chaleur de mon contact.
« Tu es vraiment une enfant », dis-je en riant.
Mon cœur se remplit de nostalgie,
mais à mesure que la fin approche,
le monde se brouille.
***
— Allez, circulez, circulez. Ouste. La jeune prêtresse est occupée, laissez-lui un peu d’air.
Il était déjà l’après-midi quand Heikichi et Azumagiku entreprirent leurs recherches. Afin qu’elle n’attire pas l’attention, il lui fit quitter ses habits de prêtresse du sanctuaire pour un kimono ordinaire. Cela suffit d’abord à passer inaperçue, mais un passant finit par reconnaître son visage, et, dès lors, ils se retrouvèrent submergés par des gens venus chercher des soins, comme la veille.
Heikichi chassa rudement la foule, sans chercher à dissimuler son dégoût. Leur quête égoïste de guérison l’irritait, tout comme la manière dont Azumagiku acceptait leurs demandes sans réfléchir. Les regards haineux qu’on lui lançait lui importaient peu, venant de gens qu’il jugeait si nettement au-dessous de lui.
— Merci.
— Pas du tout. Je faisais seulement mon travail.
Après avoir dispersé les gens, ils longèrent la rue Shijyou. Leur plan, pour l’instant, consistait à errer dans l’espoir qu’Azumagiku se souvienne de quelque chose. Ils n’avaient aucune meilleure piste, puisqu’elle ne se rappelait ni le nom ni l’apparence de la personne qu’elle cherchait.
Sans surprise, leur recherche au hasard ne donna rien. Ils marchèrent pendant un koku entier[1] sans autre résultat que des jambes fatiguées.
— Utsugi-san, permettez-vous que nous nous reposions un instant ? demanda Azumagiku.
Son épuisement était évident. Elle avait déjà perdu la grâce qu’elle affichait en prêtresse. Même si elle était un démon supérieur, elle manquait d’endurance.
— Vous êtes déjà fatiguée ? Vous n’êtes pas censée être un démon supérieur ? dit Heikichi.
— Et alors ? Je reste une dame, répondit-elle avec aplomb, ce qui le fit éclater de rire.
Ils avaient en effet parcouru une bonne distance. Lui n’était pas fatigué, mais il ne voyait aucun inconvénient à faire une petite pause. Ils marchèrent encore un peu pour trouver un endroit où se reposer quand, soudain, il s’arrêta. Un vieil homme au pas chancelant sortit d’un sanctuaire donnant sur la rue Shijyou et leur coupa le chemin.
— Qu’y a-t-il ? demanda Azumagiku.
Ce n’est qu’alors que Heikichi se rappela d’où il connaissait ce vieil homme. Il l’avait entendu se disputer avec quelqu’un. L’homme avait l’air assez quelconque, mais alors que tout le monde s’était attroupé autour d’Azumagiku la veille, lui seul s’était éloigné sans chercher ses pouvoirs de guérison.
— Tasuke, c’est bien ça ? murmura Heikichi sans y penser.
Le vieil homme leva les yeux. Il était trop tard. Il regarda Heikichi d’un air soupçonneux et demanda :
— On se connaît ?
Son regard était froid. Heikichi se sentit plus tendu qu’en face d’un démon. Il força un sourire et répondit d’un ton léger :
— Non, non. J’ai juste entendu votre dispute hier.
— Je vois. Désolé si on vous a dérangé.
L’expression du vieil homme s’adoucit en un sourire épuisé. Il tourna ensuite les yeux vers Azumagiku.
— J’imagine que c’est vous, la prêtresse ?
Le ton ne changea pas, mais il n’éprouvait manifestement aucune sympathie pour elle. Son regard était celui qu’on adresserait à un caillou posé sur le bord de la route, une indifférence totale.
— En effet, répondit-elle.
Elle reprenait sa prestance de prêtresse, mais le vieil homme, Tasuke, continua de la regarder sans aucun intérêt.
— Vous, alors… C’est étrange d’être aussi froid avec elle. C’est la jeune prêtresse de la Guérison, vous savez ? dit Heikichi.
Il était un peu déconcerté de voir quelqu’un lui accorder si peu d’attention, alors que tous les autres la vénéraient presque.
— Ce qu’elle offre ne m’intéresse pas. Je sais ce qui arrive à ceux qu’elle soigne, répondit Tasuke.
Le sourcil d’Azumagiku tressaillit. Elle semblait calme en apparence, mais sa remarque l’avait clairement troublée.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Il est arrivé quelque chose d’étrange à quelqu’un qu’elle a soigné ? Ils tombent malades ou ils meurent ? demanda Heikichi.
Il restait encore de nombreuses zones d’ombre autour de son pouvoir, et toute information lui paraissait utile.
— Non, rien de tout ça. Ceux que je connais et qu’elle a guéris mènent des vies paisibles et en bonne santé.
— On dirait qu’ils s’en sortent très bien, alors.
— Sans doute. Mais je ne peux pas pour autant voir cette jeune prêtresse de la Guérison d’un bon œil. Sans elle…
Le regard de Tasuke se mua en un éclat de colère.
— … La Ruelle Inversée ne serait pas revenue.
L’accusation inattendue sembla stupéfier Azumagiku. Heikichi ne s’attendait pas non plus à entendre cela ici. Il se pencha et dit :
— L… La Ruelle Inversée ? C’est ce truc qui tue tous ceux qui en entendent parler, pas vrai ?
— Je suis surpris qu’un homme aussi jeune que vous ait entendu parler de ça. D’ailleurs, un homme la cherchant est passé il n’y a pas longtemps.
Cela ne pouvait être que Jinya. Il avait dit qu’il enquêterait sur la Ruelle Inversée aujourd’hui. C’était une drôle de coïncidence que tout se regroupe ici.
— Vous savez quelque chose sur cette Ruelle ? demanda Heikichi, le ton légèrement raidi.
L’homme répondit avec la même indifférence.
— Oui. Je la connais depuis ma jeunesse, en vérité.
— Et vous êtes toujours vivant ?
— Bien sûr. Elle n’a jamais existé, pour commencer.
Heikichi fit la grimace. Tasuke affirmait que la Ruelle Inversée était revenue tout en disant qu’elle n’avait jamais existé. N’était-ce pas contradictoire ?
Les yeux froids et amers de Tasuke se baissèrent. Conservant son ton neutre, il demanda :
— Souhaitez-vous que je vous parle de la Ruelle Inversée ?
***
Motoharu était apparu de nulle part, prenant la place de Shirayuki. Jinya aurait dû se montrer méfiant : tromper était la seconde nature des esprits mauvais.
— Motoharu-san… Tu es vivant.
Mais la joie l’emporta sur la prudence. Motoharu avait été le gardien de la prêtresse avant Jinya, ainsi que son maître de sabre. Jinya le respectait profondément et le considérait comme un modèle.
— Euh, j’espère bien, plaisanta-t-il. — J’aurais une raison de ne pas l’être ?
Motoharu avait été un second père pour Jinya, même s’ils n’étaient pas liés par le sang. Jinya était heureux de l’avoir connu, mais le souvenir qu’il en gardait lui serrait le cœur. Motoharu était mort en protégeant le village. Il avait sacrifié sa vie en affrontant un démon puissant. Jinya respectait la manière dont son second père était mort, mais, au fond, il aurait préféré qu’il vive.
— Tu vas voir Shirayuki, n’est-ce pas ? Quand tu auras fini, rentre à la maison. Je te préparerai des isobe mochi.
Motoharu ne portait aucun sabre et n’affichait pas la moindre agressivité. Il bavardait simplement, exactement comme autrefois. Son sourire en coin était aussi tel que Jinya s’en souvenait. Il désigna la petite colline du doigt.
Jinya avança, décidé à s’y rendre, mais malgré ce qu’il venait de dire, Motoharu fit un pas pour lui barrer le chemin. Jinya se mordit la lèvre et lutta contre la nostalgie. Pour essayer de comprendre ce qui se passait, il demanda d’une voix froide :
— Pourquoi es-tu ici ?
— Parce que tu n’as pas envie d’y aller, j’imagine ? répondit Motoharu, un peu étrangement.
Il poursuivit :
— Si tu vas plus loin, tu devras faire un choix. C’est pour ça que tu essaies de rester ici.
Ses mots le frappèrent plus durement que n’importe quelle lame. Motoharu avait raison. Au-delà de cet endroit, Jinya n’aurait que des regrets. Il perdrait la sœur avec qui il avait promis de rester, la femme qu’il aimait, le véritable père qu’il avait abandonné, la jeune fille qui aurait pu devenir sa sœur dans une autre vie.
Franchir ce point revenait à accepter une vie de douleur. Sur cette modeste colline se tapissait la fin inéluctable de son lien avec Shirayuki.
— Ou alors, ce que tu veux, c’est faire un choix différent cette fois ? Si tu avais décidé de prendre la main de Shirayuki à la place, alors peut-être que les choses seraient différentes aujourd’hui. Bien sûr, en tant que père de Shirayuki, je serais ravi de vous voir ensemble.
Jinya savait trop bien que tout cela était l’œuvre de forces contre nature, mais un passé auquel il avait depuis longtemps renoncé se tenait devant lui maintenant. La possibilité de l’atteindre et de le saisir était tentante. Ses lèvres tremblaient, et sa gorge était sèche.
— Oh, mais je suis ton père aussi, non ? Ha ha ha.
Quand il était jeune, Jinya s’entraînait au sabre avec Motoharu, le meilleur bretteur du village. Il n’avait jamais réussi à le toucher, mais Shirayuki était toujours là pour l’encourager après chaque défaite. Une fois l’entraînement terminé, sa petite sœur finissait généralement par se réveiller, et tous les trois partaient jouer sans se soucier de rien.
Il se rappelait combien la vie lui semblait parfaite à cette époque. Mais il se souvenait aussi du bruit d’un cou arraché à sa base et du poids du corps sans vie de Shirayuki dans ses bras.
— Suzune t’attend à la maison. On mangera tous ensemble quand tu rentreras.
S’il avait pris la main de Shirayuki sur cette colline et choisi de rester avec elle, Suzune n’aurait eu aucune raison de la tuer, et lui ne serait jamais devenu un démon. S’ils avaient simplement abandonné leurs devoirs, ils auraient pu vivre heureux comme mari et femme. Suzune et Motoharu auraient été là eux aussi. La tentation était grande, et les parts les plus tendres du cœur de Jinya se laissaient pleinement séduire.
— C’est toi qui es derrière tout ça ?
Motoharu sourit tristement.
— Non. Ce qu’il y a au-delà de cet endroit, c’est une de tes cicatrices, des souvenirs d’un moment que tu as fait semblant d’oublier. Je ne suis rien de plus qu’une croûte formée sur cette cicatrice.
Le Motoharu jovial et robuste que Jinya avait connu paraissait tout à coup si fragile. Jinya eut l’impression que l’homme disparaîtrait s’il le touchait.
— Tu as évité le souvenir de ce qui t’attend au-delà, n’est-ce pas ? Tu as pensé à tout recommencer, mais le souvenir qui se trouve après est la seule chose que tu t’efforces de ne pas regarder.
Il n’y avait aucun reproche dans la voix de Motoharu. Il exposait simplement la vérité pour apaiser Jinya.
— …Tu as peut-être raison, admit celui-ci.
La vérité lui échappa plus facilement qu’il ne l’aurait cru. Il avait envisagé de se laisser enfermer ici et d’y vivre une autre vie, mais il avait trop peur pour le faire, trop peur de l’endroit qui l’attendait pour avancer. Et ce n’était pas parce qu’il refusait de se séparer de Shirayuki.
— J’ai appris à faire des soba, dit-il d’une voix éteinte, comme s’il avouait une faute. — J’ai même un restaurant avec pas mal d’habitués. J’ai appris les noms des fleurs et je me suis habitué à des babioles comme les sculptures netsuke. Ça fait un moment, mais je sais même encore changer des couches. Ce que tu disais tout le temps s’est avéré. Un homme comme moi, bon qu’à manier une lame, a tellement changé.
Il pouvait maintenant regarder tout cela avec un sourire, mais à l’époque, rien de tout cela n’avait été simple. Retenir les noms des fleurs lui avait donné du fil à retordre. Il avait cassé d’innombrables assiettes et raté bien des plats. Il avait dû supplier la femme de son ami de lui apprendre à changer les couches. C’étaient des compétences inutiles, de simples fioritures sans rapport avec son véritable objectif, mais elles avaient contribué à faire de lui ce qu’il était.
— J’ai choisi cette voie de haine pour de mauvaises raisons, mais je peux dire avec fierté qu’il en est tout de même sorti du bon.
Ces mots venaient du fond du cœur. Mais…
— Je ne peux pas m’empêcher de penser… Si ce que je vis aujourd’hui n’existe que parce que j’ai fait un choix aussi mauvais, alors peut-être que mon souhait d’autrefois n’a plus aucun sens.
Il savait qu’il n’oublierait jamais la passion qu’il avait ressentie pour Shirayuki, pas même s’il venait, au fil des décennies, à perdre le souvenir de sa voix et de son visage. Il ne faisait aucun doute qu’il n’aimerait plus jamais avec une telle intensité. Mais les jours qu’il avait vécus depuis qu’il avait quitté Kadono n’avaient pas été que de la souffrance.
Ofuu lui avait appris le nom des fleurs. Sadanaga l’avait gentiment réprimandé sur sa manière de vivre. Naotsugu et Somegorou étaient devenus ses amis. Yuunagi lui avait laissé Nomari. Même son affrontement de volontés contre Tsuchiura restait inoubliable. Jinya avait tissé plus de liens qu’il ne pouvait en compter et, en échange, il se tournait de moins en moins vers le passé.
Un tel changement n’avait rien d’étonnant, mais la différence l’effrayait malgré tout. Plus le présent lui devenait précieux, plus il avait l’impression d’amoindrir l’avenir qu’il avait un jour rêvé de construire avec Shirayuki.
— J’ai perdu quelque chose en chemin, au milieu du bonheur que j’ai trouvé.
Il déplorait de ne pouvoir s’empêcher de comparer le passé et le présent. C’était peut-être là que l’ombre noire avait trouvé une faille.
— Alors il ne te reste qu’à le retrouver. Ce qui est perdu peut toujours être retrouvé, dit Motoharu.
Il s’écarta et dévoila le chemin devant lui.
— Shira… yuki ?
Elle se tenait là, revenue devant lui. À distance, elle tendait une main vers Jinya.
— Viens, dit-elle.
Ce visage impassible ne correspondait pas au souvenir qu’il gardait d’elle, mais il savait que c’était bien Shirayuki.
Il lui suffisait de prendre sa main pour échapper à un futur cruel. Bien sûr, cela ne pouvait pas être vrai, mais il avait depuis longtemps dépassé le stade où il pouvait penser lucidement.
— Je…
S’il prenait sa main, il pourrait revenir au temps où il croyait sans hésiter qu’elle était tout pour lui. Motoharu lui-même n’avait-il pas dit que c’était quelque chose qu’il désirait ? Jinya, non, Jinta, tendit la main vers la sienne.
Mais avant qu’il ne puisse la saisir, l’éclat du calme du soir emplit son regard.
— … Mais est-ce que tu resteras quand même ma famille ?
— … Qu’y a-t-il ? demanda Shirayuki, les yeux soudain dénués d’expression, sa main s’arrêtant net.
Le froid de son regard lui rappela ses derniers instants. Elle était encore en vie ici. S’il prenait simplement sa main, un avenir heureux l’attendait sans doute, différent, mais pas si éloigné de la vie paisible qu’il connaissait désormais.
— Peu importe le choix que je fais. J’ai perdu au moment où tu es apparue devant moi.
Jinya entrevoyait vaguement ce que tout cela signifiait. Shirayuki et Motoharu étaient, au fond, la même chose : non pas des spectres venus l’égarer, mais des figures surgies parce qu’il s’était déjà égaré. Les parts fragiles de son cœur, celles qui chérissaient le passé tout en détournant les yeux du fait qu’il perdait de sa valeur à ses yeux, s’étaient laissé prendre au piège de l’ombre noire.
— Tu as profité de mes hésitations, mais désolé de te dire que la vieillesse ne m’a rendu que plus prudent.
Même si l’ombre noire était à l’origine de tout cela, le Kadono que Jinya voyait et toutes les personnes qu’il y rencontrait venaient de lui-même. Au lieu de détourner le regard, il devait tout accepter.
— Mais tu sais… Je ne pense pas que j’aurais pris cette main, même si je n’avais pas compris ce qui se passait.
Peut-être que la nostalgie qu’il avait ressentie finirait par s’atténuer, mais elle ne disparaîtrait jamais complètement. Tant qu’il se rappelait avoir déjà pu offrir son cœur à quelqu’un, il pouvait encore connaître le bonheur.
— Une part de moi veut vraiment retourner à ces jours-là. Le temps que j’ai passé avec tous les autres, toi, Motoharu-san, Yokaze-san, et même Suzune, m’est encore si précieux.
Mais s’il prenait la main de Shirayuki maintenant, tout deviendrait un mensonge. Cela reviendrait à dire que toutes les nouvelles choses précieuses qu’il avait découvertes au fil de son chemin difficile n’avaient aucune valeur.
Il était vrai que s’attacher au présent rendait Shirayuki plus lointaine encore. Le fait que la passion d’autrefois ne soit plus qu’un souvenir l’attristait profondément. Cela l’effrayait, même.
— Mais j’ai fini par gagner bien plus de choses, des choses qui ont obscurci mon véritable but, mais qui comptent malgré tout pour moi. Ce qui m’était cher autrefois n’est plus si proche de mon cœur, mais… c’est simplement ainsi. Je ne peux plus être Jinta.
S’il tenait à cœur le Jinta et la Shirayuki qui avaient autrefois défendu ce en quoi ils croyaient, alors il devait défendre aujourd’hui ce en quoi il croyait maintenant. Avoir vécu si longtemps avait rendu difficile le fait de rester dévoué à une seule chose, mais son cœur ressentait encore la douleur de la perte de Shirayuki. Pour donner un sens à cette douleur, Jinya devait vivre pour les gens qui étaient à ses côtés aujourd’hui.
— Je suis désolé, mais je ne veux pas tendre la main vers le passé si cela signifie abandonner ce que j’ai aujourd’hui.
L’esprit clair, il rejeta la femme qu’il avait aimée. Il se trouva pitoyable d’être devenu capable d’un tel choix, mais une part de lui en ressentit de la fierté.
Shirayuki ne dit rien. Jinya ignorait ce qu’elle pensait de sa réponse, et il n’eut pas le temps d’y réfléchir.
Le monde autour d’eux perdit ses couleurs à toute vitesse. Les contours se brouillèrent, les formes ne tinrent plus. Seule Shirayuki demeurait encore nette au milieu de tout cela, puis elle aussi perdit sa forme et s’effaça peu à peu.
Jinya sentit une main sur son épaule.
Motoharu hocha la tête sans un mot. Le poids de sa main disparut lentement, et sa présence s’évanouit.
Jinya continuerait d’hésiter entre passé et présent, cela ne changerait jamais. Mais il pouvait décider lequel privilégier, et ce simple choix suffisait à chasser ce qui l’avait piégé. Le village né de ses souvenirs remontés des profondeurs commença à s’effondrer avec la perte de son noyau.
Il s’était retrouvé à la merci d’un phénomène étrange, mais il comprenait ce qui se cachait derrière tout cela.
— Mes regrets persistants, hein… ?
Tout cela n’était rien d’autre que son attachement au chemin qu’il n’avait pas pris. Il n’avait pas rencontré des esprits portant les visages de Shirayuki et Motoharu, mais des manifestations nées de sa nostalgie. Après avoir obtenu tant de choses, il avait désespéré de ne plus regarder le passé comme autrefois, et c’était cela qui avait façonné ce monde.
Il restait aussi pitoyable qu’il l’avait toujours été, mais il était heureux d’avoir pu revoir tout le monde. Même si sa vie actuelle l’épanouissait, il se réjouissait de savoir qu’une part de lui chérissait encore ses jours d’antan.
La fin approchait. Des fissures se formèrent dans ce monde délavé.
Jinya murmura quelques mots, tout en sachant pertinemment que personne ne les entendrait.
Lentement, il ferma les yeux et accueillit la fin.
Dans un léger « pop », ces jours éphémères éclatèrent comme des bulles à la surface de l’eau.
[1] Environ 2h.