sentenced t3 - CHAPITRE 2 PARTIE 5

Châtiment : Défendre la fortification sur la ligne de front de Tujin Tuga (5)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei

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Des cris retentissaient de toutes parts.

Certains étaient des hurlements de terreur, d’autres des vociférations pleines de rage. Dans tous les cas, c’était à nous de régler cette situation misérable.

Le Neuvième Ordre combattait probablement encore plusieurs rois-démons à l’arrière, ce qui signifiait que nous n’avions pas d’autre choix que de gérer ça nous-mêmes ici. Je n’avais aucune envie de donner à qui que ce soit, surtout à Hord Clivios, une occasion de dire un truc comme : « Les héros condamnés ont détalé comme les criminels lâches qu’ils sont », ou : « Ce tueur de déesses manque sacrément de cran pour quelqu’un qui fait autant le malin. »

Peu importe. Approchez. Regardez bien.

La première chose que je devais faire était trouver Patausche et lui confier Teoritta.

Évidemment, cette idée ne plaisait pas à tout le monde.

— Attends, mon chevalier, protesta Teoritta.

Malgré son ton, sa voix était faible et son visage maladif.

— Je… peux encore… me battre. Comment comptes-tu gagner… sans ma bénédiction ?

— J’ai encore besoin de toi, alors tu vas te reposer. Gagner du temps et aider les autres à fuir ne suffira pas à mettre fin à cette bataille.

— Je vais rester avec toi… C’est mon devoir de déess…

— Patausche ! Garde-la en sécurité et ne la quitte pas des yeux.

Ne voyant aucune raison d’écouter davantage, je la tins dans mes bras avant de la passer à Patausche, qui accepta cette charge avec une grimace.

— …Tu restes ? demanda Patausche. — Tu peux gérer ça tout seul ?

— Je peux le faire, alors partez. N’essayez même pas de rester en arrière.

— Non…

Patausche essuya le sang sur sa joue comme pour cacher son expression.

— Tu as fait le bon choix. C’est quelque chose qu’un cavalier est le seul à pouvoir faire. Je conduirai la déesse Teoritta en lieu sûr. Tu as ma parole.

— Tu ferais mieux de ne pas faire demi-tour après l’avoir déposée.

— …Je ne le ferai pas !

— Alors pars vite.

Cette brève hésitation montra clairement qu’elle avait envisagé de faire exactement ça.

Quoi qu’il en soit, elles partirent aussitôt, me laissant derrière. J’étais convaincu qu’elle pourrait abattre toutes les féeries qui se dresseraient sur leur route et s’échapper de cet enfer.

Il ne me restait plus qu’à nettoyer ce bordel. Je pris une profonde inspiration et posai un doigt sur le Sceau sacré jugulaire à mon cou.

— Tsav ! Où est-ce que t’es ? T’avise pas de te barrer. Couvre-moi.

— Euh, t’inquiète, je sais. Si je me barre, je finirai juste exécuté plus tard. Je vais aider…

Même s’il ne semblait pas très motivé, il s’était déjà mis en position pour tirer.

— Au fait, j’ai chopé Dotta pendant qu’il essayait de fuir et je le maintiens au sol.

— Je, euh… je pense pas que je serai d’une grande aide, alors…

— Qu’est-ce que tu racontes ? Aide-moi au moins à viser. J’ai besoin de tes yeux pour repérer l’ennemi !

— D’accord, mais… tu vas vraiment essayer de tirer d’ici ?

— Pourquoi pas ? On peut utiliser ça comme bouclier. Sers-t’en aussi si tu veux, Dotta.

— J’ai la nausée…

Tsav et Dotta semblaient se disputer à propos de quelque chose, mais je n’avais pas le temps de découvrir quoi.

— Aidez les autres à battre en retraite et sauvez autant de monde que possible.

— Reçu. Je vais abattre les plus grosses féeries, alors tu pourrais t’occuper des soldats qui traînent derrière ? Sérieusement, qu’est-ce qu’ils foutent ?

C’était exactement comme Tsav l’avait dit : il restait encore des soldats sur le champ de bataille qui avaient mis trop de temps à fuir. Les féeries proches allaient probablement les massacrer avant même que le roi-démon osseux ne les atteigne. Il y avait des fuathans, des bogies et des dunnies, et ils étaient nombreux. Ils cherchaient clairement à encercler leur proie.

Il y avait environ deux cents de ces soldats, et sur leur étendard, je vis l’emblème d’un lion tenant une hache de guerre dans sa gueule. C’étaient les hommes de la maison Dasmitur. Je n’aimais pas leur seigneur, mais…

— On devrait peut-être les aider à évacuer ? suggéra Tsav. — Tu sais, vu que c’est eux qui traînent le plus derrière.

J’étais entièrement d’accord et me mis à courir sans un mot. Cette journée allait être vraiment longue.

***

La retraite stratégique était un chaos total. Malgré l’attaque surprise subie cette nuit-là, les soldats n’avaient pas d’autre choix que de continuer à avancer au milieu du désordre.

La douleur est insupportable, pensa Siffritt Zuar, de la quatrième escouade de Dasmitur.

Chaque partie du corps du soldat lui faisait mal : les orteils gelés par la marche dans la neige, les cuisses irritées à vif par le fourreau de son bâton, les épaules meurtries par le poids du sac à dos. Tout le corps de Siffritt était en agonie, et cette agonie se confondait avec le froid mordant. Siffritt ne voulait plus avancer, et pourtant continuer était le seul moyen de s’échapper. S’arrêter maintenant signifiait une mort certaine. Le Fléau démoniaque approchait rapidement par derrière, et cette peur, ce dégoût, continuait de faire avancer Siffritt.

Quand les humains dépassent leurs limites, ils abandonnent. Ils cessent de se soucier de ce qui leur arrive. Siffritt avait vu ce sort frapper d’innombrables camarades, et ils étaient tous morts sans exception.

Merde. Il faut que je ressente plus de haine… plus de dégoût.

Imaginer son propre corps dévoré par des féeries faisait l’affaire. Ce serait bien plus atroce que ça. C’était répugnant, et cette seule pensée poussa Siffritt à avancer encore, un pas de plus pour rattraper les autres.

C’est peut-être foutu… On est probablement trop loin derrière…

Ils étaient si éloignés des autres escouades de l’Alliance nobiliaire que Siffritt se demanda comment la leur avait pu finir aussi loin en arrière. Mais la réalité était simple. C’était à cause des ordres de leur seigneur. Il voulait s’assurer que les autres nobles lui soient redevables, alors il leur avait ordonné de rester en queue de colonne pendant la retraite stratégique. Au prix dérisoire de la vie de ses subordonnés, il obtiendrait davantage d’influence au sein de l’Alliance.

Non, non, non ! Je ne suis pas assez en colère. Il faut que ça me donne envie de vomir. À l’instant où j’accepte mon sort, je meurs.

Même si le Neuvième Ordre tenait sa position tout en battant en retraite, il n’était pas parvenu à immobiliser toute la force ennemie. Le Roi-Démon Charon et ses féeries poursuivaient toujours l’escouade de Siffritt. On entendait Charon approcher rapidement, mais Siffritt n’avait plus le courage de regarder derrière.

Non…

Le soldat courait désespérément, mais l’épuisement le rattrapait. Les sceaux sacrés gravés dans l’armure de Siffritt renforçaient la force physique et facilitaient les mouvements, mais la plus grande menace, maintenant, était de perdre la volonté de continuer. Et ces sceaux sacrés étaient presque à court d’énergie.

— Siffritt ! cria le chef de peloton plus loin devant. — Dépêche-toi ! L’ennemi va nous rattraper !

Je suis loin derrière tout le monde…

Siffritt prit soudain conscience de la gravité de la situation. Le reste de l’escouade paraissait si loin. À cet instant, le soldat trébucha et s’effondra face contre la neige. Le froid amer lui mordit les deux joues. Siffritt tenta de se relever, mais l’épuisement et le froid le rattrapaient, et même se remettre à genoux demandait du temps.

Non, non, non !

Siffritt jeta un regard derrière et fut saisi de terreur. Des féeries. Deux bogies bondirent en avant en bavant abondamment, l’extrémité de leurs cornes brillant d’une lumière sinistre.

Qu’est-ce que je vais faire ?

Le soldat se posa la question avec désespoir. Mais il n’y avait qu’une seule chose à faire : dégainer le bâton de foudre. La tâche était bien plus difficile quand les doigts étaient trop faibles et trop gelés pour même saisir la poignée.

Je vais mourir, pas vrai ?

Tout cela donnait l’impression d’arriver à quelqu’un d’autre. Tout paraissait irréel.

À cet instant, un éclair tomba du ciel et pulvérisa les deux bogies.

— …?!

La mâchoire de Siffritt se décrocha lorsqu’un grand homme tenant un couteau descendit du ciel comme un rapace. Mais les humains n’avaient pas d’ailes. Qu’est-ce qui se passait ?

— …Vous…

Siffritt fixa l’homme avec incrédulité, l’air sans doute complètement stupide, avant d’être attrapé par le col et remis debout.

— Qu’est-ce que vous foutez ?! Arrêtez de rester plantés là et courez ! Filez vers le nord !

L’homme hurla cela aux camarades d’escouade de Siffritt, qui s’étaient tous arrêtés.

Siffritt connaissait cet homme. Tous les soldats de la ligne de front parlaient de lui. C’était Xylo Forbartz, le tueur de déesses, non… le Faucon de Tonnerre. C’était un héros condamné et une unité de choc. Il avait tué des rois-démons et d’innombrables féeries, et il avait enchaîné miracle après miracle. En tout cas, c’était ainsi que les soldats de l’escouade de Siffritt voyaient les choses.

Plus impressionnant encore, son unité recevait toujours les ordres les plus infernaux à chaque bataille, qu’il s’agisse de couvrir une retraite stratégique ou de percer les lignes ennemies, et cette bataille ne faisait pas exception. On leur demandait sans cesse de se jeter devant l’ennemi, les exposant au danger plus que quiconque.

Certains les appelaient même des sauveurs ou des champions. Siffritt n’y croyait pas, pourtant. Ce monde n’avait pas de champions. Si c’était le cas, ils combattraient des batailles bien loin d’ici, trop loin pour perdre leur temps à sauver quelques traînards. Et pourtant…

— Reprends-toi, putain.

Xylo poussa Siffritt en avant jusque dans les bras d’un autre soldat.

— Aidez ce gamin. Il est trop épuisé pour marcher tout seul.

— O…oui !

Le camarade d’escouade de Siffritt passa un bras autour de lui et recommença à avancer, ce dont Siffritt lui fut profondément reconnaissant. La force commençait à revenir dans ses jambes.

— Mais…

Siffritt regarda derrière lui vers Xylo. Celui-ci faisait déjà face à une autre direction, un nouveau couteau à la main tandis qu’il fixait une féerie qui approchait.

— Vous…

— Je vais gérer. Maintenant dégage. Je suis occupé. Cours.

Il y avait de l’agacement dans sa voix. Il était en colère, et Siffritt se ratatina aussitôt.

— O…Oui… Bordel. Je sais. Tu as ma parole ! hurla Xylo en posant un doigt sur sa nuque tout en levant les yeux vers le ciel.

À cet instant, quelque chose traversa l’esprit de Siffritt. Peut-être que Xylo n’était pas en colère contre sa personnne, mais contre lui-même. Ou peut-être contre toute cette situation. Mais cette pensée disparut aussitôt que deux ailes azur passèrent au-dessus de leurs têtes.

Le feu s’abattit du ciel, incinérant les féeries qui approchaient et ralentissant les autres. Au milieu des cris perçants des monstres, un rugissement étrange résonna dans le ciel et attira tous les regards. Le son venait d’un dragon aux écailles bleues si éclatantes qu’elles tirèrent Siffritt de sa torpeur. Le dragon battit ses immenses ailes, créant une bourrasque qui fouetta les joues des soldats.

— Bon sang… grogna Xylo en abaissant sa posture comme une bête sauvage.

Il ressemblait à un rapace sur le point de fondre sur sa proie.

— C’est vraiment le dernier connard à qui je voulais devoir une faveur. Je vais passer les trois prochains jours à nettoyer les écuries du dragon.

Les soldats de la maison Dasmitur étaient épuisés.

À l’exception du Neuvième Ordre, c’étaient les derniers soldats à battre en retraite, alors nous devions les couvrir pendant notre propre repli. Cela dit, avec Jayce et Tsav de notre côté, nous étions parvenus à le faire.

— Vous pouvez pas courir plus vite ? demanda Jayce d’un ton déraisonnable tandis qu’il planait au-dessus de nos têtes.

— Raah les humains vraiment… Vous faites rien d’autre que manger et dormir dans vos maisons de pierre. Pas étonnant que vos jambes se soient atrophiées au point de devenir inutiles.

C’était, disons-le franchement, une évaluation insultante.

Sérieux ? T’es humain aussi, pourtant.

Malgré ça, chaque fois que les flammes de Neely s’abattaient ou que les courtes lances de Jayce traversaient les airs, des féeries étaient massacrées par dizaines. L’ennemi ne pouvait même pas approcher, et je me chargeais aussitôt de toutes les féeries qui tentaient de traverser les flammes en courant.

— Putain, ça c’est bien Neely et Jayce. Quel spectacle… Hmpf !

Un éclair passa à côté de moi : un tir de bâton de foudre venait de pulvériser la tête d’un barghest en pleine charge.

— Dépêche-toi de courir, frérot ! J’ai monté un mur pour les ralentir. Ça devrait te faire gagner assez de temps. Et vu qu’on va bientôt avoir plein de cadavres, ça tombe plutôt bien.

Mais lorsque je courus dans leur direction, ce que je vis me coupa la parole. Même les soldats de Dasmitur restèrent bouche bée de stupeur. Tsav et Dotta avaient pris position sur une petite colline et avaient empilé les cadavres de leurs alliés pour former un mur défensif. Le bâton de foudre de Tsav reposait contre un autre corps.

— Tu dis qu’il va y avoir plein de cadavres, mais, euh…

J’entendis la voix tremblante et terrifiée de Dotta.

— C’est moi ou c’est un peu de ta faute ? Enfin… tu viens juste de tuer un gars qui tenait encore à peine debout, là-bas.

— Je l’ai libéré de ses souffrances. Il allait pas survivre de toute façon.

Tsav préparait clairement un sale coup, mais je n’étais pas vraiment en position de le lui reprocher maintenant. Ce luxe attendrait la fin de la bataille.

— Arrêtez de rester plantés là et bougez.

Les autres soldats continuaient de fixer la scène, alors je claquai des mains et hurlai pour attirer leur attention.

— Dépêchez-vous ! Si vous voulez pas mourir, courez ! Courez avant que je vous tue moi-même !

— O…Oui, monsieur !

Ce ne fut qu’après avoir remis les idées en place à l’un d’eux d’un coup de pied qu’ils commencèrent enfin à accélérer. Les féeries étaient désormais occupées à gérer les flammes de Neely et les tirs de précision de Tsav. Le seul problème restant, c’était… Crac… Crac, crac… Crac…

J’entendais l’immense créature squelettique se rapprocher, se traînant maladroitement à travers la plaine à l’aide de ses huit pattes. Le Roi-Démon était clairement conscient de notre présence lui aussi. Je jugeai qu’il était temps de tester notre plan, alors je posai un doigt sur mon sceau sacré jugulaire.

— Rhyno ! C’est le moment. Tu peux commencer. T’as déjà pris ta visée, pas vrai ?

— Je suis prêt, mais t’es sûr ? Je vais vider toutes mes munitions.

— C’est bon. Balance tout ce que t’as.

Je savais qu’il serait inutile de se retenir. De nombreux soldats avaient déjà tenté de sniper la créature avec leurs bâtons de foudre, mais les éclairs rebondissaient simplement sur ses os sans sembler lui faire le moindre effet. C’était la seule chose qui me venait à l’esprit qui pouvait peut-être l’endommager.

— Rhyno, feu !

— Reçu.

Immédiatement, une sphère lumineuse étincelante traça un arc dans les airs, suivie d’une deuxième puis d’une troisième, jusqu’à ce qu’il en ait tiré plus d’une douzaine, toutes venant s’écraser sur la même patte avant. Il n’aurait pas pu être plus précis, pas un seul tir ne manqua sa cible. Le Roi-Démon s’affaissa vers l’avant au moment de l’impact, comme s’il essayait d’adopter une sorte de position défensive. Un autre rugissement suivit, accompagné d’une onde de choc, d’un nuage de poussière et de grondements.

— Maintenant… Voyons voir ce que ça a donné, marmonna Rhyno, comme s’il s’apprêtait à observer les résultats d’une expérience scientifique.

Le Roi-Démon bougeait encore dans le nuage de poussière, mais je remarquai que trois de ses pattes avant étaient brisées. Il s’était effondré vers l’avant et essayait actuellement de se redresser à l’aide de ses pattes arrière. Les attaques de Rhyno étaient bien plus efficaces que je ne l’avais imaginé. L’ennemi était blessé.

Si je fais recharger Rhyno et tirer jusqu’à sa dernière balle… Non, attends…

J’avais été bien trop optimiste. L’ennemi ne luttait pas. Il ne se tordait pas de douleur non plus. De longs tentacules mous commencèrent à sortir de ses os brisés et saisirent les fragments de ce qui avait autrefois été ses pattes. Ces fragments se mirent bientôt à bouillonner, comme si la créature était en train de ressouder son propre corps.

— Il se régénère. Hmm…

Rhyno avait le ton d’un chirurgien annonçant froidement son diagnostic.

— Nous devons essayer autre chose si nous voulons le tuer. Nous devrions probablement battre en retraite pour le moment.

— …Ouais.

— Notre position est devenue assez difficile, hein ? Il y a eu beaucoup de développements imprévus.

— Oui, je suis au courant !

Je n’avais pas besoin que Rhyno m’énonce l’évidence. Entre notre force principale qui battait en retraite, les multiples nouveaux rois-démons et une déesse qui avait déjà utilisé son Épée Sacrée, il ne nous restait plus aucune arme secrète. Ça n’avait été qu’une succession de mauvaises surprises, et ça commençait sérieusement à me faire chier.

C’est absurde.

Encore une demi-heure et notre fortification serait submergée par les féeries puis réduite en miettes.

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