sentenced t2 - Compte rendu de procÈs
Patausche Kivia
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Quelques jours s’étaient écoulés depuis que Patausche avait été jetée en prison. Elle n’avait aucun moyen de savoir combien exactement. Elle était enfermée sous terre, et cette cellule sombre, sans la moindre fenêtre, avait presque aussitôt brouillé sa perception du temps.
Elle ignorait également ce qu’il était advenu de ses chevaliers. Il n’y avait aucun moyen de le découvrir. Elle tenta d’imaginer ce qui se passait à l’extérieur pour garder l’esprit clair et le moral intact, mais son imagination la menait presque toujours vers des pensées sombres.
Personne n’était venu à son secours, ce qui signifiait probablement que sa famille l’avait abandonnée. Cela n’avait rien d’étonnant. Elle avait en quelque sorte fui son foyer. Son oncle était le seul à la comprendre, et elle l’avait tué. Ses chevaliers n’avaient sans doute aucun moyen de l’aider non plus. Elle ne voyait aucune autre possibilité. Les visages des héros condamnés traversèrent brièvement son esprit avant de disparaître aussitôt.
Pourquoi est-ce que je pense à eux maintenant ?
Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de se demander ce que faisait Xylo. Le tueur de déesses. L’un des criminels les plus notoires de l’histoire.
Je me demande comment il voit mes crimes.
Elle avait tué un grand prêtre, son propre oncle. Était-il surpris par ce qu’elle avait fait ? Pensait-il qu’elle avait perdu la raison ? Cela, elle pouvait l’accepter. Mais s’il en venait à la mépriser pour cela…
Il n’y aurait rien de pire.
Tout le monde devait désormais la considérer comme une Coexistante, une traîtresse à l’humanité. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, mais elle avait le sentiment que ce serait la chose la plus difficile à supporter.
Au moins, elle voulait avoir la possibilité de parler. Si ceux qui l’entouraient s’étaient trompés, elle voulait leur dire la vérité. À ses chevaliers, à ses amis, aux héros condamnés, et à Xylo Forbartz…
Je suis acculée…, pensa Patausche, tentant de se convaincre.
C’est pour ça que j’ai ce mental…
C’était la seule explication.
Patausche avait d’abord placé ses espoirs dans le procès, mais elle comprit que c’était inutile après les quelques visites de l’enquêteur dans sa cellule. C’était toujours le même homme, et il posait toujours la même question :
— Pourquoi avoir tué Marlen Kivia ?
C’était tout.
Patausche expliquait précisément ce qui s’était passé, mais à chaque fois, l’enquêteur concluait qu’elle mentait et exigeait qu’elle corrige sa version.
— Vous craignez le charisme du grand prêtre Marlen et sa capacité à unifier les forces du Temple, répétait l’enquêteur. — C’est pour ça que vous l’avez tué, ainsi que votre subordonné, et que vous avez trahi l’humanité.
L’enquêteur paraissait jeune, mais ses yeux brillaient d’un éclat étrange.
— Je peux vous libérer une fois que vous aurez reconnu ce fait avec exactitude.
Il cherchait à fabriquer une nouvelle version, et il attendait que Patausche la prononce de ses propres lèvres.
S’il continuait à l’user mentalement en répétant la réponse qu’il voulait, elle finirait par s’imposer comme une vérité dans son esprit.
Il ressemble presque à un enseignant.
Patausche se souvint de ses années d’école. À l’époque, ses professeurs attendaient souvent que leurs élèves disent la « vérité » sous forme d’excuses, même si, pour l’enfant, ce n’était qu’un moyen d’échapper à la situation.
Combien de temps pourra-t-elle tenir ainsi ? Elle ne dormait presque plus, et la brume mentale commençait à altérer son jugement. L’enquêteur comptait sans doute poursuivre ses interrogatoires aussi longtemps que nécessaire.
Patausche craignait de mourir en tant que membre méprisé des Coexistants, et le fait de s’habituer peu à peu à cette peur l’effrayait tout autant. Puis, une nuit, deux personnes apparurent devant sa cellule à la place de l’enquêteur qui lui rendait visite depuis si longtemps.
L’un d’eux, un homme, semblait enjoué, mais un éclat sadique se lisait dans son sourire. L’autre était une femme grande, vêtue d’une simple robe de prêtresse blanche. Elle donnait l’impression de pouvoir s’endormir à tout instant.
— Patausche Kivia, ancienne capitaine du Treizième Ordre des Chevaliers Sacrés, accepte mes excuses, dit l’homme. — Cela nous a pris un peu plus de temps que prévu.
Patausche pensa d’abord qu’il était sarcastique. Qu’il s’agissait d’un nouvel enquêteur, venu tenter une approche différente. Elle le fixa d’un regard froid, se préparant.
— Nous avons terminé l’enquête presque immédiatement, poursuivit-il, — Mais il nous fallait du temps pour décider de la manière de traiter ton cas.
L’homme ne semblait guère remarquer son regard.
— Après tout, nous n’avons de place que pour un seul héros supplémentaire au maximum, alors cela a nécessité de nombreuses discussions et réflexions… La décision fut difficile pour tout le monde, et pour être honnête, j’étais contre le fait de faire de toi un héros.
Patausche réagit légèrement au mot « héros », puis regretta aussitôt. Le sourire de l’homme s’élargit, sa façon de sourire lui était profondément désagréable.
— Oui, j’imagine que tu es proche des héros, n’est-ce pas ? …Nous recherchons principalement deux qualités lorsque nous sélectionnons de nouveaux candidats.
Toujours souriant, l’homme leva un doigt, puis un second en parlant.
— Premièrement, les compétences. Ensuite, l’état d’esprit. Du point de vue des compétences, tu es une commandante et soldat remarquables. Nous avons actuellement besoin de tes capacités de commandement. En revanche, c’est à peu près tout ce que tu sais faire. Cependant…
Il se montrait très insultant. Patausche n’aimait vraiment pas cet homme, et son sourire l’irritait.
— Ton état mental m’a quelque peu surpris. Je ne m’attendais pas à ce que tu sois capable de tuer un parent envers qui tu avais une telle dette. Tes actions n’avaient rien à voir avec un quelconque intérêt personnel. Tu as agi pour le bien de parfaits inconnus… ou peut-être pour une illusion que l’on pourrait appeler conviction.
L’homme feuilleta ce qui ressemblait à un livret dans sa main et hocha la tête.
— Comment dire… Il y a quelqu’un qui s’intéresse beaucoup à ce genre de choses, aux fonctionnements anormaux du cœur et de l’esprit. La question est la suivante : combien de personnes seraient capables de faire ce que tu as fait ? La réponse à cette question orientera ton choix.
— Comment…?
Patausche parla enfin. Cela lui donna l’impression que des siècles s’étaient écoulés depuis la dernière fois qu’elle avait ouvert la bouche. Sa voix était rauque, méconnaissable.
— Comment savez-vous tout cela ?
Aucun humain n’aurait pu savoir ce qui s’était passé, encore moins comprendre ce qu’elle avait ressenti et pensé.
— Oh, tu es curieuse ? Malheureusement, je ne peux pas entrer dans les détails, mais disons simplement que j’ai été béni.
L’homme referma son livret, puis le tendit à la femme derrière lui.
— On pourrait dire que ma déesse peut invoquer des livres, des informations.
Après avoir pris le livret, la femme en robe de prêtresse s’assit silencieusement sur place, levant vers l’homme un regard à demi clos.
— Oui, je sais… Merci, Enfié, dit l’homme. — Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.
La femme appelée Enfié prit doucement la main de l’homme et la posa sur sa tête, comme pour l’obliger à la caresser.
— …« Déesse » ? Êtes-vous un chevalier sacré ? demanda Patausche.
— Oui. Je suis le comamndant du Douzième Ordre, ce qui fait de moi ton ancien collègue, j’imagine. Mon nom… Je pourrais t’en donner un faux, mais ce serait inutile, n’est-ce pas ?
L’homme caressa la tête d’Enfié tout en observant l’expression de Patausche.
— Il est temps de te présenter les options. Tu as deux chemins devant toi.
Il leva de nouveau deux doigts, les abaissant un à un en énumérant chaque choix avec entrain.
— Premier choix : recevoir la peine de mort en tant qu’ancien chevalier sacré ayant rejoint les Coexistants… Si tu choisis cette voie, tu devras te dépêcher d’accepter la version des « faits » de cet enquêteur. J’ignore ce qui se passe après la mort, mais au moins, tes souffrances actuelles prendraient fin.
Patausche resta silencieuse et s’efforça de garder un visage impassible. Elle ignorait pourquoi, mais son instinct lui disait de ne montrer aucune émotion à ce chevalier déplaisant.
— Second choix : devenir un héros condamné et continuer à combattre le Fléau démoniaque.
Sa voix était d’une douceur cruelle lorsqu’il prononça ces mots.
— Tu seras ressuscitée chaque fois que tu mourras, et à chaque fois, ta personnalité et tes souvenirs s’éroderont jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Tu n’auras ni liberté ni honneur. Et tu donneras tout ce que tu as pour des inconnus que tu n’as jamais rencontrés et dont tu ignores les noms.
L’expression de l’homme se troubla pour la première fois, bien que son sourire demeurât.
— Si c’était moi, je choisirais probablement la mort, et je ne te recommanderai pas la voie héroïque, car je ne pense pas que tu en aies l’aptitude.
— …Qu’est-ce que cela signifie, devenir un héros ?
Patausche tenta de parler, sa voix faible et rauque.
— Que voulez-vous dire quand vous dites qu’il n’y a de place que pour un certain nombre ? …Je ne comprends pas vraiment non plus ce concept de résurrection après la mort… même si j’ai entendu dire que les héros perdaient leurs souvenirs dans le processus.
— Tu poses beaucoup de questions. Il y a des choses que tu ferais mieux d’ignorer, mais je vais répondre dans la mesure du possible. Pas un mot de tout ça à qui que ce soit, d’accord ?
L’homme hocha la tête pour lui-même.
— J’imagine que tu es comme nous, avec des sensibilités relativement normales… Je comprends donc ta curiosité. Il est sans doute difficile pour toi de prendre une décision dans votre état actuel.
Patausche eut l’impression d’être tournée en dérision. Le moindre geste de cet homme l’irritait.
— Tu as sûrement entendu des rumeurs sur la capacité de la première déesse à invoquer des guerriers valeureux, n’est-ce pas ? Au début de la première guerre, elle invoquait des champions venus d’autres mondes… Mais c’était très inefficace.
Patausche sentit que c’était important. Un secret capital. Les informations concernant les déesses étaient classées au plus haut niveau, même au sein de l’armée.
— Certains ne pouvaient pas communiquer avec nous, et d’autres possédaient une psychologie que nous étions incapables de comprendre. Dans les pires cas, ceux que nous invoquions se retournaient contre nous et devenaient des ennemis de l’humanité.
Même Patausche avait entendu parler de la capacité de la première déesse à invoquer des champions venus d’autres mondes… Et en effet, si cela était vrai, il devait bien y avoir une raison pour laquelle elle n’en invoquait pas un nombre illimité. Sinon, l’armée aurait constitué une armée entière de champions venus d’ailleurs.
— C’est pour cela que les gens de l’époque ont changé de politique. Ils ont décidé d’invoquer des humains issus de notre propre monde. Ainsi, il n’y aurait plus de problème de communication… Et c’est à ce moment-là qu’ils ont découvert que les pouvoirs de la déesse lui permettaient même d’invoquer les morts.
— Alors c’est…
Patausche comprit enfin.
— C’est ça… les héros ?
— Oui. Ce sont des champions ressuscités d’entre les morts. Enfin, c’est ce qu’ils étaient au départ… Aujourd’hui, nous utilisons le système des héros condamnés pour, disons, diverses raisons.
Les héros d’autrefois étaient-ils honorés ? Patausche pensa aux héros qu’elle connaissait, mais aucun ne lui semblait digne d’honneur.
…À quoi est-ce que je pense ? Bien sûr que non.
Patausche chassa cette pensée de son esprit.
— Mais l’invocation de la déesse n’est pas parfaite. Les humains possèdent apparemment quelque chose qui s’apparente à une âme, et cette chose s’érode peu à peu chaque fois qu’ils sont ramenés à la vie. Reproduire une personne devient de plus en plus difficile à chaque résurrection. Et c’est pour cela que…
L’homme pointa sa tête.
— …la première déesse a besoin des souvenirs des héros, ainsi que de la capacité de les rappeler avec précision, ou, comment dire ? Elle doit compenser avec quelque chose comme son imagination. C’est étonnamment rudimentaire, n’est-ce pas ? Mais c’est tout ce que nous avons.
L’expression de l’homme prit une teinte de pitié. On aurait dit qu’il regardait quelqu’un souffrant d’une blessure mortelle, arrivé trop tard pour le sauver. Pourtant, il y avait toujours quelque chose de moqueur dans ce regard. Peut-être était-ce simplement son expression naturelle.
— Bien sûr, Enfié peut préparer des archives pour compléter la capacité de la première déesse, mais la qualité de l’invocation elle-même dépend uniquement de la mémoire et de l’imagination de la première déesse.
La déesse à ses côtés, dont les yeux étaient presque entièrement clos, releva légèrement la tête. Peut-être était-ce parce que l’homme avait prononcé son nom. Quoi qu’il en soit, ses réactions étaient lentes. Elle semblait très différente de Teoritta.
— Et elle ne dispose que d’assez d’espace, assez de place dans sa mémoire, si tu préfères, pour une seule personne supplémentaire, au maximum. La première déesse passe la majeure partie de son temps à répéter les informations sur les héros et à se les remémorer… À ton avis, pourquoi ?
— Parce que…
Patausche laissa échapper un souffle.
— Les héros sont une sorte d’atout ultime pour l’humanité ?
— C’est ce que j’espère, en tout cas, car il semble que la plupart des gens dotés d’un esprit sain soient naturellement attirés par les Coexistants.
L’homme baissa la voix, comme pour confier un secret.
— Un héros doit être quelqu’un capable de tuer sans hésiter sa famille, ses amis et ceux qu’il respecte, au nom de la justice et d’un monde composé d’inconnus qu’il ne connaîtra jamais.
Patausche ne pouvait pas contester. Il avait raison. Il décrivait exactement ce qu’elle avait fait.
— Voilà tous les secrets que je peux te révéler aujourd’hui. Peut-être qu’une autre fois, je pourrai te parler des sceaux piloris et de la réparation… Alors, que décides-tu, Patausche Kivia ?
— Si je vous dis que je deviendrai un héros, vous me ferez sortir d’ici ?
— J’aimerais bien, mais s’évader est impossible. Il faut d’abord que tu meurs une fois.
Il dit cela comme si de rien n’était. Patausche avait déjà une vague idée de la direction que cela prenait.
— Je dois te tuer et te démembrer pour sortir d’ici… Il n’y a pas vraiment d’autre moyen.
L’homme recommença à caresser la tête de sa déesse.
— Enfié pourra invoquer toutes tes informations sous forme de livre. Quant à la reproduction de ta personnalité et de tes souvenirs… eh bien, il te faudra simplement croire en la première déesse et mourir ou bien être exécutée en la rejetant.
Patausche perçut une forme de cynisme dans sa voix.
Elle était née dans une famille de prêtres et avait fui son foyer pour devenir chevalière sacrée. Et au final, ce dont elle avait besoin, c’était de foi, croire en une déesse.
Croire et mourir, ou la rejeter et mourir…
C’étaient les deux seules options qui lui restaient. L’homme, toujours souriant, avait terminé de parler et attendait, les bras ouverts, comme s’il n’y avait plus rien à dire.
— Alors ? J’avais raison, n’est-ce pas ? Tu n’es pas…
— J’accepte.
Elle voulait au moins surprendre cet homme à l’expression déplaisante.
Patausche prit sa décision sans hésiter, puis déclara d’une voix claire :
— Je deviendrai un héros. Et si l’on m’accorde de combattre à nouveau, une dernière fois, alors je jure de me battre pour l’humanité, pour tous ceux que je ne rencontrerai jamais et dont j’ignorerai le nom.
— Très bien.
Le sourire de l’homme disparut, remplacé par une expression sombre.
— Il n’y a pas de retour possible. M’est avis que tu ne devrais pas faire cela. Je reste fermement opposé à ce que tu deviennes un héros. Mais je dois respecter le serment que tu as prononcé.
L’homme dégaina une épée à large lame, semblable à une machette. La lumière se refléta sur sa surface tandis que Patausche l’accueillait dans la chair de sa gorge.
— Patausche Kivia, je te condamne à la Sentence du Héros.