sentenced t2 - Compte rendu de procès
Tsav
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Les méthodes de cet homme n’étaient pas ce que Theodney aurait qualifié d’impressionnantes. Horribles serait bien plus approprié.
Après avoir consulté les dossiers disponibles, l’inspecteur royal Theodney Nantia en était certain. Cet homme, le jeune homme assis devant lui, était un tueur impitoyable, et les rumeurs selon lesquelles il dévorait ses victimes paraissaient de plus en plus crédibles.
On apprend aux inspecteurs à se débarrasser de leurs idées préconçues lors des interrogatoires, mais…
Theodney Nantia fixa l’homme en face de lui.
…c’est parfois plus facile à dire qu’à faire.
À première vue, l’homme avait l’air négligé, avec un sourire enjoué. Il semblait si détendu qu’il était difficile de ne pas baisser sa garde. Mais en y réfléchissant bien, être aussi décontracté dans une salle d’interrogatoire n’avait rien de normal.
Cet homme s’appelait Tsav, mais dans la rue, on le connaissait sous le nom de la Goule mangeuse d’hommes. Il n’avait pas de nom de famille, ni de famille tout court. Il avait été élevé comme assassin par le groupe connu sous le nom de Gwen Mohsa, et il était presque certainement responsable de la disparition de huit personnes. Et ces personnes n’avaient pas simplement disparu. Cet homme les avait tuées.
— Huit personnes, hein ?
Theodney lut à voix haute le nombre inscrit dans le rapport. Le nombre de victimes de cet homme.
— Environ une par mois. Tu as été plutôt occupé cette année.
— Attendez, attendez, attendez ! Désolé, Inspecteur, mais ce n’est pas vrai.
Tsav corrigea Theodney avec un sourire.
— Je suis quelqu’un d’honnête, alors je vais vous dire la vérité. J’ai en réalité tué douze personnes. Une augmentation de cinquante pour cent. Je veux dire… je suis quelqu’un de vraiment sincère quand on y pense. Et je suis gentil. J’ai de l’empathie.
Tsav soupira, comme si être une « personne gentille » avait été un fardeau pour lui toutes ces années.
— Quand je fais une erreur ou que j’ai des problèmes au travail, ça ternit la réputation de mon patron, et je me sens vraiment mal pour ça, poursuivit-il. — C’est ce genre de personne que je suis. Et à cause de ça, c’est toujours moi qui trinque. Être sérieux, ça m’a aussi desservi au final. Enfin… regardez-moi maintenant. Ils m’ont abandonné.
Theodney commença à avoir mal à la tête en écoutant Tsav divaguer. L’assassin ne semblait pas considérer le fait de tuer comme quelque chose d’important. C’était un monstre. Un monstre terrifiant était assis en face de lui.
— Vous n’éprouvez aucun remords ?
Les mots lui échappèrent presque malgré lui.
— Vous avez tué des gens. Vous ne vous sentez pas mal du tout ?
Theodney connaissait un homme qui avait été élevé par des dragons. En enquêtant, il avait appris que cet homme n’éprouvait aucun remords envers les humains. Peut-être que Tsav était comme lui.
— Oh, désolé ! On parle de bien et de mal, là ? De morale ? Je n’y connais pas grand-chose à ces trucs religieux… C’est pour ça que j’étais considéré comme un élément à problème, même dans l’ordre.
Tsav laissa échapper un léger rire.
— L’idée de tuer quelqu’un que j’aime me donne la nausée. Ça, je comprends. Mais le reste… ça n’a aucun sens pour moi.
Theodney avait l’impression de parler à une créature venue d’un autre monde. Sans raison précise, il se servit un verre d’eau depuis la carafe à côté de lui. Mais lorsqu’il but, le liquide ne laissa qu’un arrière-goût tiède et indistinct. Cet homme, Tsav, le mettait profondément mal à l’aise.
— La raison pour laquelle l’ordre n’a pas pu… Comment dire ?
Mais Tsav continua de parler. On aurait dit qu’il ne s’arrêterait jamais.
— Je suis trop stupide pour comprendre tout ça, vous voyez ? Et c’est sûrement pour ça que l’ordre n’a pas réussi à me laver le cerveau. Vous voyez ce que je veux dire ? Oh, attendez… Et si j’étais l’élu ? Ah mince… ce serait trop pour moi. J’ai un fort sens des responsabilités, ça me pèserait énormément. Et si le destin avait encore quelque chose de plus grand en réserve pour moi ? Qu’est-ce que je devrais faire ?
D’une certaine manière, Tsav avait peut-être raison. Theodney connaissait les méthodes de l’ordre d’assassins. Ils utilisaient d’innombrables techniques pour inculquer aux enfants une notion du bien et du mal. Tout y passait : drogues, douleur, plaisir.
Et pourtant, Tsav n’avait jamais assimilé leur morale. Il devait posséder une disposition mentale particulièrement singulière.
— …Vous n’avez pas peur ? demanda Theodney.
Il espérait faire ressortir une trace d’humanité chez Tsav. Il voulait croire qu’il était humain, lui aussi.
— Avec un peu de chance, on vous enfermera à vie. Et si vous êtes moins chanceux, ce sera la peine de mort. Ça ne vous terrifie pas ?
— Si.
Tsav répondit immédiatement.
— C’est vraiment effrayant. Mais avoir peur ne changera rien, alors…
Il afficha un sourire niais.
— Autant en profiter tant que je le peux. Sinon, je gaspillerais le peu de temps qu’il me reste. De toute façon, le paradis et l’enfer n’existent pas, et quand on meurt, c’est fini, non ? Alors pourquoi passer ce temps à trembler de peur ?
Theodney en était désormais certain. Tsav était un monstre.
— La plupart des gens peuvent le comprendre avec leur tête, mais leurs émotions et leurs instincts prennent le dessus. Peut-être que la situation ne vous paraît pas réelle ? Vous manquez d’imagination ?
— Aïe ! J’ai une très bonne imagination ! Je réfléchis souvent à la vie des autres. Mais même comme ça, il y a des choses que je ne comprends pas.
Le sourire de Tsav disparut. Il fixa Theodney avec sérieux.
— Pourquoi devrais-je me soucier de quelqu’un d’autre que moi-même et les gens que j’aime ? …Tout est une question de gains et de pertes. On ferait n’importe quoi si ça nous avantage, nous ou ceux qu’on aime, non ? Et quand on y pense, craindre la peine de mort, c’est un énorme désavantage. Vous pensez que je prends ça trop au sérieux ?
Theodney resta sans voix. Il avait l’impression d’être confronté à quelque chose de profondément répugnant. Il eut presque envie de vomir.
— Tsav, vous êtes…
— …quelqu’un d’intéressant, coupa une voix sur le côté.
L’homme qui venait de parler était assis à la même table qu’eux. Il avait l’air jovial, mais son sourire avait quelque chose de sinistre.
Theodney ne connaissait pas son nom. On lui avait seulement dit qu’il s’agissait lui aussi d’un inspecteur, mais d’un rang bien plus élevé.
— Tsav, mon ami, tu as tué douze personnes, mais je me demandais…
L’homme se pencha par-dessus le bureau pour mieux l’observer.
— Comment les as-tu choisies ? Quels étaient tes critères ?
— Je ne sais pas, répondit Tsav. — J’imagine qu’elles avaient l’air faciles à tuer.
— Faciles à tuer. Intéressant. Et cet homme… Taldy ?
L’inconnu prit un document composé d’une seule feuille.
— Il a disparu non pas de chez lui, mais du bureau administratif où il travaillait, en plein jour. La fenêtre de temps pendant laquelle il a disparu n’était que de soixante-dix secondes. Tu l’as tué et tu as ramené le corps chez toi, c’est bien ça ? Tu dis qu’il était facile à tuer ?
— Attendez, attendez, attendez. Je ne parle pas de la méthode.
Tsav éclata de rire.
— Je parle de ressenti. Je suis un prodige, vous voyez ? Peu importe ce que font ces gens sans défense dans la ville, ou où ils le font, ça ne change rien. En termes de difficulté, ils sont tous pareils. Donc…
Tsav baissa la voix, comme s’il lui confiait un secret.
— J’ai juste choisi des gens dont la mort ne me rendrait pas triste.
— Et comment décides-tu ça ? demanda l’homme.
— Aucune idée. Un pressentiment, je suppose ?
Tsav sembla y réfléchir un instant, puis abandonna.
— Une fois que je m’attache, je ne peux plus les tuer. Désolé, mais je suis trop gentil. Je suis né comme ça. Vous voyez ?
— Oui, tu l’as déjà dit. Maintenant, concernant ces douze personnes que tu as tuées…
L’homme sans nom jeta une pile de documents sur le bureau.
— Tu dis ne t’être attaché à aucune d’entre elles ?
— Exactement.
Tsav hocha la tête, parfaitement détendu.
— C’est pour ça qu’elles étaient faciles à tuer.
— Je vois.
Le rictus de l’inconnu devint plus sadique.
— Parfait, murmura-t-il.
Theodney n’avait aucune idée de ce qu’il voulait dire par là, mais l’homme hocha plusieurs fois la tête en feuilletant les documents avant de relever les yeux vers Tsav. On aurait dit qu’il s’amusait.
— Tsav. Je pense que la peine de mort serait trop clémente pour toi.
— Quoi ? Vous voulez dire que je vais avoir une punition pire encore que la mort ?
— Oui.
L’homme marqua une pause, comme pour faire monter la tension.
— Je te condamne à la Sentence du Héros.
— Attendez.
C’était la première fois que Tsav montrait un signe de panique.
— Non, non, non ! Attendez ! Ça n’a rien à voir ! Craindre la peine de mort ou de n’importe quoi d’autre, c’est une perte de temps, mais devenir un héros… C’est…
— Oui. C’est exactement ce que tu imagines.
Le sourire de l’homme s’élargit.
— Même mourir ne te sera pas permis.