sentenced t2 - CHAPITRE 4 PARTIE 6
Châtiment : Évacuation et sauvetage des habitants du district Cheg d’Ioff (6)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Tui Jia était juste devant nous.
Je serrai Teoritta contre moi et m’élançai. Mais je ne passai pas par la porte principale, que l’ennemi avait ouverte comme une invitation. Je connaissais la portée du bâton de foudre dans les mains de Shiji Bau, alors je m’approchai autant que possible pour donner l’impression que j’allais foncer vers l’entrée, puis je bondis sur le côté, évitai son attaque et utilisai le mur entourant la tour comme couvert.
— Il me faut des escaliers.
— J’y suis !
Je pris appui sur le sol, puis me mis à courir le long de l’extérieur de la tour. C’était d’une facilité déconcertante, parce que Teoritta avait frotté l’air, faisant surgir des épées comme des marches le long du mur. Notre point d’entrée s’était considérablement écarté du plan, mais je l’avais anticipé. Après avoir franchi le mur d’un bond, j’eus une vue complète des forces ennemies à l’intérieur. Des féeries s’étendaient à perte de vue, et elles accoururent immédiatement vers l’endroit où j’allais atterrir.
— Regarde-nous, en train de nous inviter seuls dans la forteresse du Roi-Démon. On doit être fous. Sans la bénédiction divine d’une déesse, on serait déjà morts.
— Alors tu as de la chance, répondit-elle en se forçant à sourire. — Puisque tu as la mienne.
— Tu n’as pas tort.
J’atterris et jetai un regard vers les féeries qui approchaient.
La première horde était un groupe de kelpies, des bêtes couvertes d’algues. Elles avaient à peu près la taille d’un humain, des griffes acérées à chaque membre, et elles se jetaient sur leurs proies, s’enfonçant dans leur chair tout en sécrétant un mucus capable de la dissoudre. Elles étaient extrêmement pénibles à affronter à courte portée, alors les éliminer d’un seul coup aurait été idéal. Mais il était presque impossible de déterminer où se trouvaient leurs organes vitaux dans leur corps, ce qui compliquait tout.
Elles avaient sans doute été placées ici uniquement pour me ralentir.
Il n’y avait pas que Baleine d’acier sur les remparts de la forteresse dont je devais me méfier. Des gobelins équipés de bâtons de foudre s’y trouvaient aussi. Leurs cris stridents s’accompagnaient d’une pluie d’éclairs. Si je m’étais arrêté, ils nous auraient abattus sans hésitation. Alors je lançai rapidement un couteau sur un kelpie devant moi, le réduisis en morceaux, puis traversai les flammes qui en résultèrent.
Ma destination était la forteresse elle-même, désormais à un peu plus de cent pas. Je distinguais Baleine d’acier droit devant. Shiji Bau et Boojum étaient introuvables, mais je soupçonnais qu’ils se mêleraient à une prochaine vague de féeries pour tenter de me prendre par surprise.
Ils sont trop nombreux pour que je m’en charge seul. Mais je ne suis pas seul.
Teoritta était avec moi, et ils n’avaient aucune idée de la précision de son invocation.
— Teoritta, c’est le moment pour la première vague, comme prévu.
— Très bien.
Je lui avais déjà expliqué ce que nous devions faire. La stratégie n’avait rien de complexe. Elle utiliserait son pouvoir d’invocation trois fois, puis nous nous contenterions d’espérer que tout se passe bien.
— Je n’ai pas besoin de me retenir… face à des féeries !
Ses mèches dorées étincelantes dansèrent dans l’air. D’innombrables épées surgirent du vide, ciblant uniquement les kelpies et les clouant au sol. Ils n’avaient aucun moyen d’esquiver, et nos attaques n’avaient pas besoin d’être mortelles. Il suffisait de les immobiliser pour que je puisse courir librement sans rien pour m’entraver.
En conséquence, l’obus d’artillerie de Baleine d’acier nous manqua complètement. Il explosa en une gigantesque tempête de feu dans notre dos, ne faisant que réchauffer légèrement mon dos.
— Tsk.
Un claquement de langue, Shiji Bau.
Je fonçais en ligne droite vers la position de Baleine d’acier sur la forteresse, forçant Shiji Bau à tenter de me couper la route. L’ennemi ne pouvait pas me laisser atteindre leur artilleur au corps à corps, où il serait une cible facile. Les kelpies avaient tous été immobilisés, et je bondis dans les airs, survolant une mer désolée de cadavres.
Des gobelins équipés de bâtons de foudre faisaient pleuvoir des rayons de lumière sur nous depuis la forteresse, mais leur précision était lamentable. Je n’avais presque même pas besoin d’esquiver. Un éclair ou deux effleurèrent peut-être ma joue ou brûla le bout de mes bottes, mais ils étaient incapables de porter un coup direct.
— Teoritta ! Tu es à portée pour la deuxième vague, pas vrai ?
— Il n’y a pas lieu de douter. Aie simplement foi en mes miracles.
Des étincelles crépitèrent dans le vide tandis que tout le corps de Teoritta se mit à irradier de chaleur.
D’innombrables épées apparurent au-dessus de la forteresse, au-dessus des têtes des gobelins.
La distance gênait légèrement sa précision, mais cela suffisait. La légion de lames invoquées terrifia les gobelins. Parfois, tout ce qu’il faut pour neutraliser un ennemi, c’est la peur, pas une attaque ultime.
Ça te plaît ? Tu pensais que nous surpasser en nombre suffisait pour gagner ?
C’était la puissance d’une déesse et de son chevalier sacré. Ensemble, nous pouvions écraser des milliers d’ennemis sans effort. Une fois que nous avions décidé de nous battre, tout était terminé pour eux. Ils ne l’avaient tout simplement pas compris.
— Parfait, non ? Même moi, je m’impressionne parfois ! dit Teoritta avec fierté.
La situation s’était inversée, et l’ennemi était acculé. Baleine d’acier braqua rapidement le canon de son bras droit sur moi. Alors qu’il commençait à luire, je me dissimulai derrière le cadavre d’un kelpie, l’utilisant comme bouclier et abaissant ma posture pour que l’artilleur ne me repère pas. Mais à peine avais-je fait cela que le cadavre fut réduit en pièces, du sang noir sombre jaillissant dans les airs tandis que j’apercevais une corde d’acier s’étendre depuis un peu plus loin.
Quelqu’un avait tenté de me réduire en morceaux avec le kelpie.
Elle est là.
Shiji Bau se plaça entre Baleine d’acier et nous, puis réduisit aussitôt la distance. Nous étions désormais en un contre un. J’attendais ce moment. Shiji Bau adopta sa posture de combat particulière, la main droite tendue. La couche externe de ses gantelets se désagrégea en cordes d’acier et se déploya comme pour s’enrouler autour de Teoritta et moi.
Elle ne se retient pas sur la violence, hein ?
J’esquissai un sourire amer et fis face à l’assassin de front.
— Ne tire pas, Baleine d’acier ! cria-t-elle. — Tu es trop proche. Je m’en charge.
Les cordes d’acier de son gantelet droit commencèrent à s’entrelacer, prenant la forme d’un croc. C’était notre seule chance. Je donnai le signal à Teoritta.
— Teoritta, on en finit !
— Très bien, voici la troisième vague !
Ses cheveux brillèrent d’une lumière dorée tandis que d’innombrables épées apparaissaient dans les airs. Mais celles-ci n’étaient pas destinées à attaquer. Elles devaient entraver les cordes d’acier de Shiji Bau pendant qu’elles changeaient de forme.
— Tsk… !
Je compris qu’elle faisait la grimace. Le métal tinta et se brisa tandis que les cordes d’acier issues de sa main droite retombaient au sol, emmêlées et inutilisables. Elle tenta de se couvrir avec sa main gauche, qu’elle avait gardée en réserve, mais nous étions trop proches. Il n’y avait plus aucun autre ennemi autour de nous capable de bouger. Les kelpies étaient cloués au sol, et il faudrait encore quelques instants avant que les autres féeries n’atteignent notre position. Et de toute façon, Teoritta pouvait facilement se défendre contre des non-humains. J’étais assez proche maintenant, alors je tapotai l’épaule de Teoritta.
— Ça ira. Couvre-moi.
— Compris.
Teoritta me lâcha et bondit hors de mes bras.
— Laisse-moi m’en charger ! Contemple le pouvoir de la grande déesse Teoritta !
Elle frotta l’air, invoquant une épée qui transperça un gobelin désespéré se ruant sur elle.
C’était à mon tour. Il ne me restait plus qu’à avoir le cran d’aller jusqu’au bout. Je fis un pas en avant tandis que Shiji Bau fonçait sur moi. Juste avant l’impact, je l’attrapai par le col et la tirai violemment vers moi, la déséquilibrant.
— Je vous envie.
Je me préparai à ce qui allait suivre. Je vis ses yeux s’écarquiller. Elle avait dû apercevoir le ciel, elle aussi.
— On dirait que vous avez des alliés qui s’arrêtent quand vous leur dites de s’arrêter.
Nous étions différents.
Des flammes s’abattirent du ciel. Un rugissement, des ailes azur, le regard de Neely, et Jayce. Tout se produisit en un instant. Shiji Bau tenta d’activer son gantelet gauche pour se protéger des flammes, mais elle était trop tard.
— Ah… !
Elle hurla en essayant de se pencher en arrière pour esquiver, mais je resserrai ma prise sur son col et m’abaissai en position accroupie, utilisant son corps comme bouclier tandis que ses cris devenaient plus désespérés. Moi aussi, j’avais envie de hurler, mais je parvins d’une manière ou d’une autre à me retenir.
— Alors, t’en dis quoi, Xylo ? demanda Jayce tandis que son dragon me brûlait avec l’ennemi. — On t’a sauvé la peau, alors tu ferais mieux de remercier Neely et moi.
Je décidai de garder mes reproches pour plus tard et envoyai le corps de Shiji Bau aussi loin que possible sur le côté, en veillant à exploiter pleinement mon sceau de vol. Je distinguais Baleine d’acier dans son armure noire de jais, mais il était encore trop loin pour que je l’attaque, à environ quatre-vingts pas. Il me faudrait me frayer un chemin à travers la horde de kelpies, esquiver les bâtons de foudre des gobelins et éviter l’artillerie de Baleine d’acier pour y parvenir, et ce serait difficile même avec mon sceau de vol, dans des circonstances normales, du moins.
« Impossible de combler la distance avec tous ces obstacles sur la route ». C’est sûrement ce qu’il pensait, que j’étais trop loin pour faire quoi que ce soit.
Baleine d’acier avait déjà pointé son canon de bras sur moi, son sceau sacré brillant. Il allait tirer d’une seconde à l’autre. Mais il était déjà trop tard.
— Rhyno, dis-je à travers mon sceau sacré jugulaire. — Tu es prêt, pas vrai ? Tu as largement eu le temps de viser.
— Évidemment.
Un rayon de lumière apparut au-dessus de ma tête, m’aveuglant presque lorsqu’il explosa. Baleine d’acier avait dû lever les yeux vers lui.
— J’ai terminé de calculer tous les facteurs nécessaires, et la cible a été distraite, dit Rhyno d’un ton agréablement irritant. — Il est temps de la détruire.
Les tirs suivants s’enchaînèrent sans interruption : deux, trois, quatre, et ainsi de suite. Plus de dix obus d’artillerie filèrent dans le ciel. Baleine d’acier abattit facilement le premier avec son canon. Il était évident qu’il était un artilleur d’un niveau absurde. Mais cela s’arrêta là.
— Qu’est-ce que… ? Qui tire ? Quel genre de type peut enchaîner autant de tirs… et avec une telle précision… ?!
Ces mots de Baleine d’acier marquèrent la fin. Chaque obus restant tiré par Rhyno frappa Tui Jia. Explosion après explosion secoua la tour. Je sentis que les fondations avaient commencé à céder tandis que la structure penchait d’un côté. La tour allait s’effondrer. La forteresse où se tenait Baleine d’acier s’écroula dans un épais nuage de poussière. Juste avant d’être englouti, je vis son armure noire de jais se plier et se fissurer sous la pression.
Une pluie de débris s’abattit sur les féeries en contrebas. Nous les observions à distance, suffisamment loin pour ne pas être pris dans l’effondrement des fondations, et avec assez d’espace pour esquiver les gravats.
— Il semble que j’aie atteint la cible, nota calmement Rhyno.
C’était impressionnant de le voir rester aussi calme après ce qu’il venait de faire. Son attaque à longue portée défiait le bon sens, mais Rhyno avait les compétences pour la réaliser. Je n’avais jamais douté qu’il puisse réussir ce tir depuis le toit de l’entrepôt.
Si on lui posait la question, Rhyno dirait que tout reposait sur les mathématiques.
Tant que tu pouvais calculer les variables appropriées, tu pouvais savoir si un tir était possible. Et puisqu’il m’avait dit que celui-ci l’était, je lui avais demandé de le faire.
— Qu’est-ce que tu as fait, Xylo ?! La voix de Venetim me parvenait à travers une couche de parasites et de bruit. — La tour s’effondre !
— Ouais. J’ai demandé à Rhyno de la détruire.
— Pourquoi tu ferais ça ?! Comment je suis censé expliquer ça à nos supérieurs ?!
— Dis que c’est le Fléau démoniaque. Tu trouveras bien quelque chose.
— Je trouverai bien quelque chose ??? Xylo ! Aide-moi à trouver une excuse, alors…
— Je suis occupé. On en reparle plus tard.
Venetim avait l’air contrarié, mais je n’avais pas le temps pour ça, alors je coupai sa voix.
Ma stratégie pour cette mission était d’une simplicité abrutissante : créer au sol une diversion que l’ennemi ne pouvait pas ignorer, puis faire attaquer les autres depuis les airs afin de bloquer toutes leurs forces. La capacité de Rhyno à tirer à longue distance avec une précision extrême était la clé de la victoire. Le bâtiment risquait de devenir lui-même une féerie, donc quelle que soit son utilité, elle n’avait plus d’importance, le détruire était notre meilleure option.
Mais le combat n’était pas terminé. Il restait encore un ennemi : la source. Je vis quelque chose vaciller dans la poussière. Quelque chose se tortillait. Puis un éclair de lumière.
— Teoritta !
Une faucille cramoisie, ou peut-être une griffe, trancha le nuage de poussière, fonçant droit sur nous. Je dégainai un poignard dans chaque main et bloquai l’attaque entrante avec la gauche au tout dernier instant. L’acier hurla sous l’impact, et cela ne s’arrêta pas là. Une deuxième, puis une troisième attaque suivirent, que je parai rapidement avec mes lames.
…C’était peut-être un peu exagéré. Pour être honnête, les attaques étaient plus rapides et bien plus puissantes que je ne l’avais prévu. J’arrivais à peine à les dévier, et mes bras et mon épaule étaient lacérés. Mais les blessures restaient superficielles, et la douleur encore sourde.
— Merde !
Je saisis mes poignards en prise inversée et lançai une contre-attaque, mais elle ne toucha pas. La raison apparut aussitôt.
— Tes réflexes sont rapides. Très impressionnant, dit une voix familière. Son ton sombre appartenait à nul autre que Boojum. — Tu as dépassé mes attentes, et tu mérites le respect.
Je distinguais une ombre cramoisie colossale à l’intérieur du nuage de poussière, un géant revêtu d’une armure rouge sinistre. Au début, je crus qu’il s’agissait des restes de la tour, encore debout par miracle, mais je me trompais. Rhyno n’aurait jamais laissé autant de choses intactes. C’était une gigantesque armure qui me dominait, peut-être deux fois plus grande que Neely, un fantassin lourdement blindé de la taille d’une forteresse.
La surface de son armure était d’un rouge noirâtre, et elle bouillonnait, gonflant sous mes yeux.
La raison était juste sous mon nez. L’armure absorbait le sang des carcasses de féeries mortes. Intéressant. Donc ce corps massif est fait de sang ?
— Xylo Forbartz, si possible, je ne souhaite pas t’affronter, dit Boojum, sa voix étouffée derrière l’armure. — Je reconnais que tu es un adversaire extrêmement puissant. Serait-il possible que tu abandonnes la déesse et que tu te retires du combat ?
— Voilà une nouvelle façon de négocier.
Je sentis le corps de Teoritta se raidir derrière moi. Ses cheveux crépitaient par intermittence. Elle atteignait ses limites.
— Vous tenez tant que ça à tuer Teoritta ? demandai-je.
— Oui, énormément, répondit Boojum. — Elle, et elle seule, doit être tuée à tout prix, et je n’éprouve aucune pitié pour elle.
— Intéressant.
À tout prix ? Pourquoi étaient-ils aussi obsédés par sa mort ? En y repensant, Teoritta était au centre de tout ce qui s’était produit à Ioff. Quoi qu’il en soit, certaines forces voulaient sa mort, et elles étaient désespérées. Tous les rois-démons et leurs subordonnés semblaient à ses trousses.
Ça veut dire qu’elle a quelque chose de spécial.
Serait-ce l’Épée sacrée ? Cette capacité unique que seule la déesse des épées possédait ?
On dirait que je n’ai pas vraiment le choix.
Quand je jetai un regard en arrière, Teoritta me fixait déjà. Elle avait l’air sûre d’elle. Des flammes vacillaient dans ses yeux, et ses mèches dorées crépitaient. D’aussi près, c’était évident pour moi qu’elle n’avait qu’un seul désir.
— Je n’ai aucun doute, commença-t-elle. — Nous allons gagner. Nous ne serons pas blessés. Et nous terminerons cela avant l’aube, n’est-ce pas ?
— Exactement. Je vais tuer le Roi-Démon. C’est mon travail en tant que héros condamné, après tout. Autrement dit…
Je fis tourner légèrement le couteau dans ma main, ajustai ma prise et pointai la lame vers Boojum.
— Dégage, connard.
— Quel dommage. Ce ne sera pas facile, mais je crains de devoir te tuer. Il leva son bras colossal dans les airs et poussa un lourd soupir. — S’il existe la moindre chance que je puisse tuer la déesse, alors je dois tenter ma chance.
Du sang jaillit du bout de son doigt, presque avec désinvolture, formant un arc semblable à une faux en fonçant vers nous.
Esquiver était la seule option. J’activai mon sceau de vol, attrapai Teoritta et me projetai dans les airs. Des lames jaillirent des doigts de Boojum en succession rapide, me forçant à continuer de bondir. Je ne pouvais pas encaisser autant de coups. J’avais atteint ma limite un peu plus tôt à deux ou trois.
J’avais eu de la chance que ce Boojum soit un parfait amateur et qu’il s’arrête pour me demander poliment de me rendre. Quel idiot. Mais si je devais continuer à esquiver comme ça, je n’arriverais jamais à m’approcher de lui.
Il connaît l’Épée sacrée de Teoritta.
L’Épée sacrée était une arme unique capable de détruire tout ce qu’elle touchait. Me laisser approcher signifierait une mort certaine. Même le Roi-Démon immortel Iblis avait été effacé de l’existence, donc il était naturel que Boojum cherche à me maintenir le plus loin possible.
— Jayce ! criai-je en touchant le sceau sacré jugulaire à l’arrière de mon cou. — J’ai besoin de renfort ! Tu peux le toucher depuis le ciel !
— Comment tu veux que je fasse, imbécile ?! Ces attaques montent jusqu’ici ! Et ce nuage de poussière rend la visibilité pourrie. Ou alors ça te va si je réduis toute la zone en cendres et que je vous emporte tous avec ?
— Évidemment que non ! Mais…
La situation était critique, les lames de sang semblaient aussi viser Jayce et Neely. Ce Roi-Démon disposait de techniques extrêmement puissantes.
— Rhyno ! Qu’est-ce que tu fais ?! Tire !
— Malheureusement, moi non plus, je ne vois pas très bien. J’ai calculé les variables plusieurs fois, mais je ne suis pas sûr de pouvoir toucher la cible.
— On s’en fiche ! Tire. Tu auras peut-être de la chance !
— Je pense que la probabilité est presque nulle…
— Je t’ai dit de tirer ! Fais-le !
Mes cris semblèrent porter leurs fruits, et j’entendis le bruit de son canon qui faisait feu. Mais pour être honnête, je ne m’attendais pas non plus à ce qu’un seul tir touche Boojum. Mon objectif était de créer une diversion, même si ce n’était qu’une seconde. Je fixai les yeux sur l’énorme silhouette de Boojum, visible par endroits à travers la poussière. Il était à au moins cinquante pas, une distance irritante. Mais j’allais le faire.
Ramène-toi.
Trois, non, quatre lames de sang fonçaient vers nous. Les fixant du regard, je lançai un couteau et activai Zatte Finde, les faisant exploser. J’exploitai l’ouverture pour foncer vers le roi-démon aussi vite que possible. Mais Teoritta m’arrêta.
— Xylo ! Derrière toi !
Elle frotta l’air. Des étincelles. Une épée surgit du vide et se ficha dans le sol, suivie d’un bruit métallique sec qui résonna dans l’air. C’était le son de quelque chose qui rebondissait contre la lame. Teoritta partagea ses sens avec moi, me faisant comprendre ce qui se passait. Une flèche faite de sang avait été tirée vers nous depuis le sol.
Connard.
C’est là que je réalisai que le sol était pratiquement submergé sous une mare de sang.
Chaque fois que Boojum tirait une lame de sang sur nous et que je l’esquivais, cela laissait davantage de sang au sol, qui se mettait à bouillonner et à se tortiller, se rassemblant comme une sorte de moisissure visqueuse dotée d’une volonté propre. À partir de là, il se transformait en une autre arme de Boojum et m’attaquait.
Par moments, le sang prenait la forme d’une flèche, et à d’autres, celle d’une lance. Une fois, il prit même la forme d’un grand serpent aux crocs, se déplaçant à une vitesse incroyable. Le serpent me poursuivit sans relâche. Je ne pouvais pas l’esquiver complètement, et il finit par refermer ses mâchoires sur ma jambe. Je sentis une douleur sourde dans ma cuisse.
Le serpent de sang attaqua l’épée que Teoritta venait d’invoquer et la brisa presque aussitôt en deux. C’était rapide, trop rapide. Je parvins à peine à me retenir de basculer. Pour une raison inconnue, mes pieds semblaient collés au sol.
Je ne peux pas sauter. Sérieux ?
Le sang qui s’accumulait avait transformé toute la zone en marécage, et il s’était maintenant accroché à mes pieds.
— Tu as cessé de bouger, constata Boojum, énonçant l’évidence. — Je suppose qu’il est temps pour moi de te tuer, Teoritta.
Quelque chose ondula dans le marécage de sang. Il bouillonna et trembla. La pointe d’une lance cramoisie commença à émerger du liquide tandis que Boojum levait ses deux bras dans les airs. On aurait dit qu’il s’apprêtait à lancer son attaque ultime.
— Je dois t’achever, même si c’est la dernière chose que je fais.
Je pouvais sentir sa soif de sang brute. Elle écrasait tout le reste.
— Ugh… grommela Teoritta, à bout de souffle. — Xylo, je…
— Arrête de faire cette tête. Ne sois pas stupide.
Je souris, presque inconsciemment, pour l’encourager.
— Tu es une déesse, alors contente-toi de croire en ton chevalier et d’en avoir l’air. Personne ne peut me vaincre. Assure-toi simplement d’y croire. Et puis, ce type, Boojum, est un parfait amateur.
La raison pour laquelle j’avais failli perdre l’équilibre un instant plus tôt ne venait pas seulement de la mare de sang. Le sol avait aussi commencé à s’incliner. C’était ce que j’espérais. Toutes les pièces étaient désormais en place.
— Le temps est écoulé, Boojum.
J’entendis le bruit de l’eau, de l’eau de mer, pour être précis. Elle commença à envahir la zone. C’était logique. Non seulement Tui Jia s’était déjà effondrée, mais Rhyno continuait de tirer au hasard dans notre direction. Les piliers soutenant le sol sous la tour s’inclinaient, et une fois ces supports détruits, rien ne pourrait empêcher l’endroit d’être submergé. Peu après, mes pieds furent engloutis par l’eau, qui emporta le sang. La mare qui retenait mes pieds au sol fut elle aussi balayée sans résistance.
— Je vois, murmura Boojum.
Je ne percevais aucune inquiétude dans sa voix.
— Le temps est écoulé, dis-tu ? …Mais je n’en ai pas encore fini !
Il balaya l’air de ses bras, utilisant davantage de sang pour créer des lames encore plus grandes qu’auparavant. Elles fendirent l’eau à grande vitesse, avec assez de force pour trancher tout ce qui se trouvait sur leur passage. J’esquivai rapidement les gigantesques faux cramoisies, mais il y en avait une que je savais ne pas pouvoir éviter. J’infusai rapidement un couteau du pouvoir de Zatte Finde et le lançai sur la lame de sang restante.
Me projetant à travers la lumière et le fracas de l’explosion, je traçai un arc dans les airs et fondis sur Boojum.
— Sang perçant.
Boojum pointa vers moi et tira depuis le bout de son doigt un éclair rouge, ou du moins c’est ce que cela semblait être. En réalité, c’était probablement plus proche d’une flèche. Dans tous les cas, c’était rapide. Mais j’étais bien trop concentré pour qu’une attaque pareille me touche. Elle m’effleura, mais je n’y prêtai aucune attention et continuai ma charge. Je savais que je pouvais gagner si je parvenais simplement à m’approcher suffisamment. Après tout, j’avais Teoritta avec moi.
— Xylo ! Tu es blessé…
— Ne t’en fais pas.
Grâce à Teoritta, je sentis que le sang se rassemblait depuis l’eau de mer pour former une sorte d’arme exactement là où j’allais atterrir, alors je lançai un couteau et la réduisis en morceaux avant qu’elle ne soit complètement formée.
Je dois continuer comme ça.
J’avais déjà combattu dans une bataille comme celle-ci, et j’avais l’impression que quelque chose que j’avais perdu revenait à moi. Autrefois, j’avais affronté le Fléau démoniaque comme un véritable chevalier, et je n’avais jamais perdu. Il me suffisait de reproduire cela. Je pouvais le faire.
— Je suis vraiment impressionné, Xylo Forbartz.
Boojum ouvrit grand les bras, comme pour m’accueillir.
— Tu seras un jour célébré dans des poèmes comme un grand guerrier, et j’aimerais beaucoup les lire.
Il leva son bras cramoisi bien haut, créant un tourbillon de sang qui entraîna également de l’eau de mer.
— Sang tourbillonnant.
Un cyclone de matière rouge balaya la zone comme une tornade. Je n’avais pas besoin de m’en approcher pour savoir que le toucher serait fatal.
Je vais avoir du mal à l’affronter en un contre un.
Mais il ne représentait plus une menace pour moi maintenant, parce que j’avais la déesse des épées, Teoritta, à mes côtés.
— Avance, murmura-t-elle tandis que des étincelles jaillissaient violemment dans le vide. — Mettons-y fin.
— Il me suffit de porter le coup final. Tu peux le faire ?
— Bien sûr. Je réussirai, tout comme toi. Peu importe le prix !
— Heh.
Je fis un rictus et bondis une nouvelle fois, plongeant dans le cyclone que Boojum avait créé.
— Il n’existe rien que mon Épée sacrée ne puisse détruire, s’écria Teoritta.
Une épée à une main, à double tranchant, surgit du vide. Sa lame argentée brillait d’une lumière propre. Le reste de l’arme était simple, le genre qu’on pourrait trouver n’importe où.
J’en saisis la garde et frappai droit devant moi, fendant en deux le cyclone de sang. Je vis ce qui ressemblait à des particules de lumière éclater sous mes yeux.
Le timing était parfait. C’était mon seul souci, puisque Teoritta ne pouvait invoquer cette épée que pendant quelques secondes. Cela suffit, au final. La Lame sacrée effaça de l’existence le cyclone de sang de Boojum.
Cette épée pouvait vraiment tout détruire, même ce qui n’avait pas de forme. Après tout, l’Épée sacrée ne permettrait pas à quelque chose qu’elle ne peut pas détruire d’exister.
— C’est… ! s’écria Boojum alors que je fondais sur lui. — C’est l’Épée sacrée qui mettra fin à ce monde !
Il transforma sa main gauche en une lame colossale, mais il me suffisait de contrer. Un seul geste suffit. Je levai l’épée et touchai son arme du bout de ma lame.
Cela suffit.
Une lumière scintillante brûla mes yeux, une lumière si intense que je commençai à vaciller. Elle embrasa l’air nocturne, effaçant mon ennemi en un instant. Boojum ne cria même pas. Le vent hurla tandis que des traits de lumière jaillissaient vers le ciel, formant brièvement un tourbillon de poussière. C’était fini. Je clignai plusieurs fois des yeux, et mes jambes commencèrent à trembler comme si j’étais ivre.
Puis l’épée dans ma main se dissipa dans le néant, ne laissant que de pâles étincelles blanches dans ma paume.
L’armure géante faite de sang ne laissa aucune trace, et le seul bruit restant était celui de l’eau de mer qui envahissait les lieux.
— Teoritta.
Je parvins tant bien que mal à rester debout. Je ne pouvais pas m’effondrer maintenant. Il était temps de partager cette victoire avec la grande déesse à mes côtés et de la couvrir d’éloges.
— On a réussi.
— …Évidemment, répondit-elle avec un sourire malicieux sur son visage pâle.
D’une manière ou d’une autre, nous avions réussi à terminer avant l’aube.
