sentenced t2 - CHAPITRE 2 PARTIE 5

Châtiment : Enquête sous couverture dans le district coquille de Sodrick (5)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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— Prosternez-vous devant moi !

La voix du roi Norgalle porta à travers les rues, malgré le chaos.

— Je suis Norgalle Senridge Premier, roi du Royaume-Fédéré de Zef-Zeyal Meht Kioh.

Son ton était impressionnant de dignité et d’assurance, et c’est pourquoi chaque personne présente se tourna vers lui.

— On m’a informé que ce quartier était devenu un nid de criminels et de pécheurs menaçant mon autorité. Et dès mon arrivée ce soir, il est apparu clairement que c’était vrai !

Le roi leva la main. Il tenait un petit tube métallique, et j’en apercevais beaucoup d’autres dépassant du sac à dos qu’il portait. Je n’en étais pas certain, mais mon instinct me disait que ces tubes étaient une sorte d’arme puissante et extrêmement destructrice.

— Je vous donne le choix ! Soumettez-vous à la punition légiférée en tant que mes loyaux sujets ! Ou…

— La ferme ! Qu’est-ce que tu racontes, vieux cinglé ? Dégage !

— Crève !

— Pousse-toi, le vieux !

Le chef barbu de la Brigade des Chasseurs de Géants, accompagné de quelques aventuriers, exprima ses opinions parfaitement raisonnables en se précipitant pour quitter les bas-fonds, bousculant Norgalle et les autres sur leur passage. Le visage du roi Norgalle fut envahi par la douleur et la tristesse.

— Cela me peine de prendre cette décision. Rien n’est plus regrettable, dans un état de droit, que d’être contraint d’appliquer une punition extralégale. Mais puisqu’il le faut, j’endosserai ce rôle peu enviable.

Le roi Norgalle lança l’un des cylindres métalliques.

— Pour le crime de trahison, je vous condamne tous à mourir par explosion.

À l’instant où le cylindre toucha le sol, il explosa dans un éclair de lumière. Une onde de choc assourdissante déchira l’air et engloutit un, non, deux étals de rue qui avaient survécu aux combats précédents. Ils furent pulvérisés, ne laissant rien derrière eux. Des cris retentirent lorsque les aventuriers qui tentaient de fuir furent projetés dans les airs. Les murs fragiles des bâtiments alentour s’effondrèrent. Des fissures se propagèrent, et la destruction engendra encore plus de destruction. Le chaos et la panique s’intensifièrent, attirant même l’attention du troll.

C’était notre chance. J’échangeai un regard avec Patausche et lui tendis la main pour l’aider à se relever.

— Hé, tu peux bouger ? demandai-je.

— O-oui… J-je vais bien. Ce n’est qu’une égratignure…

Une expression troublée traversa son visage, mais elle parvint à se relever malgré la blessure fraîche à sa jambe.

— Ahem… Hum, ce troll… Il est extrêmement résistant. Nous devrions probablement viser sa tête.

— Je suis d’accord.

Une attaque bâclée ne ferait que chatouiller un troll de cette taille. Je me mis à chercher une idée, mais le temps manquait et nous devions arrêter ce monstre avant que la situation n’empire.

— Tatsuya, Jayce, en avant ! cria Norgalle en lançant un autre tube explosif. — Combattez et protégez notre déesse !

— Guh.

— D’accord…

Tatsuya grogna en avançant, tandis que Jayce parlait à travers un bâillement en prenant position avec sa lance. Tous deux se déplacèrent rapidement et sans pitié, chacun à sa manière.

En entendant cela, je criai aussitôt à la déesse :

— Teoritta, j’ai besoin de ton aide ! Notre ennemi est une féerie !

— Heh. Regrettes-tu de m’avoir laissée derrière, mon chevalier ? Je suis certaine que tu es maintenant douloureusement conscient de mon importance et de ma fiabilité.

— …Oui. Très conscient.

— Bien sûr que oui !

Teoritta courut joyeusement droit vers moi sans même jeter un regard autour d’elle. Et c’était une bonne chose. Elle n’avait pas à voir le chaos, la destruction ou la tragédie. Tatsuya et Jayce se tenaient de chaque côté d’elle, éliminant tout obstacle qui se présentait sur leur chemin.

— Gubba… Buh… Buh…

Tatsuya continuait de grogner par intermittence en maniant sa hache de guerre d’une seule main, la droite, contre un groupe d’aventuriers. Ils réagirent instinctivement, mais son arme ne faisait aucune différence entre un guerrier puissant et un enfant fragile. Tatsuya ressemblait à une machine à tuer autonome. Le défier revenait à plonger sa main dans des lames de scie en mouvement. C’était essentiellement de votre faute.

— Guuuh…

Tatsuya poussa un cri de combat incompréhensible venu du fond de sa gorge.

— Bujiiiruaaah !

Il balaya ensuite les flèches qui arrivaient en abattant sa hache. Un aventurier sembla perdre la tête et se précipita vers lui en hurlant quelque chose d’odieux, seulement pour que Tatsuya lui ouvre le crâne d’un coup. Pendant ce temps, un jeune assassin tenta de lui percer le ventre avec un couteau, mais rencontra la hache avant même d’entrer à portée. Tatsuya n’accorda pas un regard au cadavre. À la place, il tendit la main gauche, attrapa l’aventurier le plus proche par la jambe et se mit à le faire tournoyer pour l’utiliser comme bouclier.

— C’est qui ce type, bordel ?!

Quelqu’un tenta de le frapper avec un bâton de foudre, mais Tatsuya dévia le tir avec son arme. Ses réflexes étaient surhumains.

— Hiii ! Restez à distance !

— Ça devient mauvais ! Ce type est un monstre, lui aussi !

Tatsuya traversa le sol en courant, donnant presque l’impression de flotter. Cette charge était une arme en soi, et chaque pas qu’il faisait déchirait le pavage. Se faire percuter par lui maintenant reviendrait à être renversé par un char.

— Fff…, grogna Tatsuya d’une manière sinistre.

Plus personne ne pouvait l’arrêter, pas même Tatsuya lui-même.

Ceux qui tentaient de fuir étaient happés par son attaque et projetés contre les murs de la ruelle, qui se transformaient en gravats. Impressionnant, comme toujours.

J’avais entendu dire que Tatsuya était un héros depuis l’époque de l’Unité des Héros Condamnés 9001, si ancienne qu’il n’en restait plus aucune trace. L’Unité 9001 avait été créée pendant la Première Guerre de Subjugation, lorsque la guerre de l’humanité contre le Fléau démoniaque avait commencé… Mais cette rumeur venait de Venetim. Elle était donc probablement fausse.

— Oubliez le type avec le casque ! Visez plutôt le type à moustache et cette déesse insolente !

— Compris ! Pousse-toi, le nabot !

L’insulte était adressée à Jayce, qui haussa un sourcil.

— Merde…, dit-il. — …Je n’aurais jamais dû dire à la déesse où se trouvait Xylo.

Même en position de combat, Jayce semblait manquer de motivation. Il était toujours comme ça quand Neely n’était pas là. Cela dit, sa maîtrise de la lance restait utile, même lorsqu’il ne se battait pas dans les airs. Jayce participait autrefois souvent à des tournois d’arts martiaux sur tout le continent, et les remportait. Il ne le faisait que pour l’argent des prix, qu’il utilisait pour s’occuper des dragons.

J’avais entendu parler de lui bien avant de le rencontrer. On l’appelait Jayce le Vent Rugissant, parce qu’il passait de tournoi en tournoi en les balayant tous. Il était si fort qu’une certaine princesse issue d’une famille noble extrêmement riche lui avait un jour demandé sa main. Je n’avais jamais su ce qui s’était passé ensuite. Cela dit, je n’avais pas vraiment besoin de le savoir.

— Tsk. Bon, bande de connards. Fermez-la et mettez-vous en ligne, ou dégagez de ma vue, siffla-t-il, son irritation évidente. — Arrêtez de me faire perdre mon temps.

Pour Jayce, les humains n’étaient pas différents d’animaux sauvages. Il affirmait que les humains étaient des symbiotes importants pour les dragons, mais cela ne l’empêchait pas de les tuer sans beaucoup d’hésitation. Je ne connaissais pas grand-chose de son passé, mais le code moral de Jayce ne semblait pas accorder une place spéciale ou supérieure à sa propre espèce. Personnellement, cela n’avait aucun sens pour moi.

— Arrêtez tant que vous le pouvez, dit-il. — Je suis sérieux. C’est un avertissement.

Mais les aventuriers n’écoutèrent pas le conseil de Jayce. Après tout, ils n’étaient que des voyous surexcités par l’adrénaline.

— Ferme-la ! Cavalerie, chargez !

Un hennissement retentit, et une troupe d’hommes en armure chargea aussitôt Jayce à cheval. Je n’avais aucune idée de ce qu’ils avaient en tête, mais il semblait y avoir d’anciens cavaliers parmi les aventuriers. Cela me surprit, mais Jayce soupira simplement, comme s’il trouvait tout cela terriblement fastidieux.

— De la cavalerie ? Vous savez quoi ?

Sa lance courte rebondit contre le sol dans un mouvement en arc tandis qu’il récupérait l’un des cylindres infusés de sceau sacré du roi Norgalle.

— …Je suis de très mauvaise humeur aujourd’hui.

Le cylindre s’envola dans les airs et explosa dans un éclair aveuglant au-dessus des têtes des anciens cavaliers. Les chevaux se cabrèrent, arrêtant net les hommes, tandis que Jayce se précipitait en avant en brandissant sa lance.

— Vous l’avez cherché.

La pointe de sa lance traça un seul mouvement à travers la première ligne d’ennemis. Cela suffit. Le petit corps de Jayce bondit dans les airs et transperça la tête d’un homme. Je vis l’arme traverser le casque d’acier de l’ennemi avant de lui fracasser le crâne. Ce n’était pas une démonstration de la seule force de Jayce. Sa courte lance portait un sceau sacré gravé pour les combats menés depuis le dos d’un dragon. Normalement, son arme servait à être lancée, et le sceau sacré était destiné à abattre des féeries volantes pendant qu’il traversait le ciel. Même lorsqu’il tenait encore la lance, un coup porté avec elle revenait à recevoir un bloc de fer lancé avec assez de force pour percer le corps.

— Hyaaah !

Un autre cavalier chargea en hurlant tout en faisant tournoyer sa longue lance, mais une attaque de ce genre ne pouvait pas toucher Jayce. Il l’esquiva sans effort avant de balayer de nouveau avec sa propre lance, ouvrant un trou dans la cuirasse de l’homme.

— Je vous ai prévenus. Arrêtez ça. Vous allez vraiment entraîner vos chevaux dans cette mission suicide avec vous ?

Jayce tapota l’arrière-train du cheval.

— Allez. Tu es libre maintenant. Dégage d’ici.

L’animal obéit aussitôt.

Il semblait éprouver de la sympathie pour les chevaux et veillait habilement à ne tuer que les cavaliers. À ce rythme, la cavalerie ne tiendrait plus longtemps.

— Vous avez sûrement compris que vous ne faites pas le poids face à nous ! Rendez-vous ! cria Norgalle. — Si vous vous soumettez aux lois de mon royaume et payez pour vos crimes, vous serez pardonnés !

La scène terrible devenait de plus en plus sombre. Les bas-fonds allaient bientôt être réduits en ruines. Un homme se rendit au roi Norgalle, jetant son arme au sol et levant les mains au-dessus de sa tête. C’était un spectacle déprimant.

— Mais qui êtes-vous, bordel ?! Même le barbu de la Brigade des Chasseurs de Géants était tombé à genoux, les larmes aux yeux. — C’est de la folie. De la pure folie… !

La seule présence de Norgalle semblait déjà mettre fin au combat de ce côté du champ de bataille. Et de notre côté, les choses étaient presque réglées aussi. Après tout, l’arrivée de Teoritta avait pratiquement résolu notre problème de troll.

— Xylo, il arrive, avertit Patausche. — Et il est furieux. Ne le laisse pas s’approcher de la déesse Teoritta.

— Je ne le laisserai pas.

Du sang s’écoulait de la bouche entrouverte du troll et des blessures que nous lui avions infligées. Il hurlait, pulvérisant le sol et les murs comme s’il souffrait atrocement. Des pierres furent projetées dans les airs et frappèrent quelques aventuriers.

Mais qu’est-ce qui tourne pas rond chez Lideo Sodrick pour garder une féerie pareille comme animal de compagnie ?

Je partis en sprint sur la droite tandis que Patausche allait sur la gauche afin que nous ne soyons pas pris dans la frénésie du troll. C’était simple, mais efficace. J’atteignis Teoritta qui courait vers moi, la saisis et la pris dans mes bras.

— Désolé de t’avoir laissée derrière, dis-je. — Je l’ai fait au cas où une urgence comme celle-ci surviendrait.

— Je n’ai pas besoin de tes excuses, mon chevalier, répondit-elle.

— Oui, je m’en doutais.

Je pris appui au sol et bondis au-dessus de la tête de la féerie tandis que Patausche restait au sol pour maintenir l’ennemi occupé. Lorsque la pointe de sa lame toucha le sol jonché de morceaux de pavé brisés, elle murmura :

— Niskeph Rada.

Son sceau sacré s’activa. Une barrière bleue apparut, projetant quelques pierres des décombres lorsqu’elle vacilla. La barrière heurta ensuite la tête du troll avec une précision parfaite. Ce n’était guère une attaque et cela ne causa aucune douleur au troll, mais cela détourna efficacement son attention. Le regard du monstre se fixa aussitôt sur Patausche. Cela ne dura pas longtemps, mais c’était largement suffisant. Avec Teoritta à mes côtés, une simple féerie, même pas un roi-démon, n’était pas un défi. Contre un ennemi non humain, elle pouvait frapper de toute sa puissance.

— Finis-en rapidement, mon chevalier.

Elle caressa l’air devant elle, et plus d’une douzaine d’épées surgirent aussitôt du vide, s’abattant sur le troll en contrebas. J’en attrapai une, pivotai le corps, puis lançai l’arme en y injectant une grande quantité d’énergie de mon sceau sacré.

La pluie d’épées cloua le corps massif du troll au sol. Il hurla un instant, puis l’épée que j’avais lancée explosa.

Tout le quartier trembla sous l’explosion. La lumière était si aveuglante qu’elle pouvait brûler les yeux rien qu’en la regardant. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi puissant ni aussi bruyant… et c’était apparemment la faute du roi Norgalle. Certains de ses tubes avaient dû être pris dans l’explosion.

Quoi qu’il en soit, la déflagration engloutit rapidement le quartier. Lorsque l’air se dissipa enfin, le haut du corps du troll et la majeure partie de son bas avaient disparu. Les restes de sa chair tombèrent au sol, laissant s’écouler un liquide noir, épais et bouillonnant dans les canalisations de drainage de la ville.

— Je te dois une fière chandelle, Teoritta. Tu nous as sauvés, dis-je.

— Est-ce tout ce que tu as à dire ? répondit-elle. — Es-tu sûr de ne rien oublier de bien plus important ? Comme me louer, par exemple ?

— …Je suis vraiment obligé ?

— Oui.

Teoritta émit un reniflement de fierté.

— J’exige des louanges de mon chevalier, et de mon chevalier seul, Xylo, et ce chevalier, c’est toi. Je veux que tu me dises à quel point je suis incroyable. Dis-moi que je suis une déesse sublime, surtout que je suis encore en colère que tu m’aies laissée derrière ! Maintenant parle ! Couvre-moi d’éloges !

— Oui, ma chère dame ! Euh… Tu es une déesse sublime.

Je ne pouvais pas lui refuser un compliment après tout ça. C’était différent des désirs innés dont ces armes vivantes étaient affublées par les humains répugnants qui les avaient créées. Ce que Teoritta voulait, c’était l’honneur d’un soldat. Elle voulait être félicitée par quelqu’un qu’elle jugeait fort. C’était ce genre de louange qu’elle recherchait, et même moi je pouvais le comprendre. Du moins, j’espère vraiment que ce n’est que ça.

Avec cette simple pensée en tête, je posai une main sur sa tête. Des étincelles jaillirent à chaque caresse.

— Tu es incroyable, Teoritta. Avec toi à mes côtés, je ne peux pas perdre. Tu es vraiment une déesse sublime.

— Évidemment que je le suis !

Ses lèvres s’étirèrent en un sourire jusqu’aux oreilles.

— Je suis la déesse des épées, et je promets d’éliminer chaque roi-démon et d’apporter la paix et la liberté à vous tous.

 

***

— …Qu’est-ce qui se passe ?

Lideo Sodrick regardait la scène avec un étonnement total. Il s’était dissimulé parmi les autres aventuriers et tentait de fuir lorsque, soudain, il réalisa que toutes ses voies de fuite avaient été bloquées. Il se retrouvait désormais au milieu d’une tempête de violence et de destruction. Explosion après explosion. C’était barbare. L’ensemble du district coquille de Sodrick avait été réduit à un vortex de cris.

N’importe quel bâtiment pouvait s’effondrer d’un instant à l’autre. Ce quartier était comme un château pour la famille Sodrick, et Lideo l’avait hérité de son prédécesseur.

Comment les choses avaient-elles pu tourner ainsi ?

Il avait disséminé dans tout le quartier des pièges et des mécanismes gravés de sceaux sacrés, au cas où des intrus ou des traîtres apparaîtraient un jour. Autrefois, il pensait être toujours en sécurité ici, mais maintenant il avait l’impression que le meilleur plan était de se fondre dans la foule et de fuir.

Et il ne comprenait toujours pas ce que les intrus avaient en tête. Une fois qu’ils s’étaient attiré l’hostilité de tous les habitants du district coquille de Sodrick et qu’ils étaient encerclés, ils auraient dû immédiatement donner la priorité à la fuite. Jamais, même dans ses imaginations les plus folles, Lideo n’avait envisagé qu’ils se mettraient à détruire la ville avec autant d’agressivité, repoussant tous ceux qui se dressaient contre eux. Peut-être avait-il sous-estimé les héros condamnés. Il ne pouvait pas croire que tous ses dispositifs de sécurité avaient été détruits par les actes de violence aléatoires d’une bande de sauvages irréparables et stupides.

— …Mon frère !

La voix d’Iri ramena Lideo à la réalité et lui fit comprendre qu’il avait été séparé d’elle dans la foule en fuite. Il regarda autour de lui pour la retrouver, mais quelqu’un d’autre le trouva en premier.

— Hé… euh. Désolé…

La voix venait de derrière lui. Elle semblait sincèrement contrite. Quelqu’un se tenait derrière lui. Un bras passa bientôt autour du cou de Lideo, et un petit morceau de métal semblable à une lame se pressa contre sa gorge.

— Je suis vraiment désolé pour ça, mais un type vraiment méchant m’a demandé de t’enlever, et il m’a même menacé. Franchement, je n’ai plus envie de faire ça, mais je n’avais pas le choix.

Il semblait plus embarrassé qu’effrayé.

Ils se trouvaient certes au milieu d’une foule d’aventuriers paniqués, mais Lideo restait stupéfait de ne pas avoir remarqué quelqu’un s’approcher de lui en douce. Il fronça les sourcils.

— J’ai besoin que tu viennes avec moi, supplia l’homme. — S’il te plaît ? Je n’ai pas envie d’avoir à te tuer…

Il avait un petit corps presque enfantin. C’était Dotta Luzulas.

— Tout ira bien. Fais-moi confiance.

Ridicule…

Lideo avait lui-même prononcé ces mêmes paroles d’innombrables fois, et il savait qu’elles n’avaient aucun sens. Du coin de l’œil, il aperçut le visage désespéré d’Iri.

Je suis désolé.

Il ferma doucement les yeux. C’était tout ce qu’il pouvait faire.

…Tiens encore un peu.

Il devait simplement attendre de voir si son dernier atout arriverait à temps.

 

***

 

Sous le voile de la nuit, la ville était étrangement chaotique, et au centre de toute cette agitation se trouvait le district coquille de Sodrick. Les incendies se propageaient et montaient vers le ciel, tandis que des explosions retentissaient au loin, alors que des aventuriers couraient dans les ruelles pour tenter de s’échapper.

Shiji Bau se tenait dans une ruelle sous la lune cramoisie pâle et observait.

Il semblait que la situation avait quelque peu dégénéré. Elle voulait comprendre ce qui se passait, mais elle savait aussi que dans des moments comme celui-ci, la première chose à faire était d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

— Quelle agitation, murmura Boojum d’un ton apathique.

Il était assis sur une pile de caisses en bois et lisait encore. Le comportement de cet homme irritait particulièrement Shiji Bau.

— Tu sais, poursuivit-il, — Selon moi, c’est beaucoup trop dangereux. Tu devrais garder tes distances.

— Je ne t’ai jamais demandé ton avis… mais tu as raison. Lideo est probablement déjà mort, et si c’est le cas, nous ne serons pas payés.

— Merde… C’est mauvais signe. Qu’est-ce qui se passe ici ? se plaignit une autre voix étrangement étouffée derrière eux. — Je me suis déplacé jusqu’ici, et le client est déjà mort ?

Cet homme s’appelait la Baleine d’acier, et il avait l’air excédé. Il travaillait comme mercenaire et était connu comme artilleur, une spécialité rare dans leur métier. Entrer en contact avec lui n’avait pas été facile, et maintenant tout cela semblait avoir servi à rien.

— Je ne travaille pas gratuitement, dit-il. — Je me retire. Ça vous va ?

— J’imagine que c’est inévitable… Nous devrions probablement nous retirer.

Shiji Bau se mit à réfléchir rapidement. Lideo était une personne très prudente, mais il était impossible de prévoir ce que feraient les héros condamnés. Ils étaient complètement fous. Personne ne s’attendait à ce qu’ils commencent à détruire la ville aussi rapidement.

— La Guilde semble elle aussi plongée dans la confusion, alors je pense que nous devrions entrer, récupérer notre récompense et quitter la ville. Et toi, Boojum ?

— Hmm… Je vais sauver Lideo Sodrick. Ce serait la chose la plus logique à faire, je pense.

— Sérieusement ? Pourquoi es-tu aussi loyal envers lui ? Il est probablement déjà mort, et je ne vais pas t’aider.

— Je ne peux pas sauver un cadavre ? Je lui dois quelque chose, et je me sentirais mal pour lui si personne ne venait à son secours, qu’il soit vivant ou non.

— Tu te sentirais mal pour lui ? Toi…

Shiji Bau ne sut pas quoi répondre. Il y avait quelque chose qui clochait chez cet homme. Comme s’il n’était pas humain.

— Je ne comptais pas vous demander de venir avec moi. C’est juste… Attendez.

Boojum leva soudain la main et arrêta Shiji Bau. Il releva la tête de son livre, révélant une expression encore plus sombre que d’habitude. Il soupira même.

— …Je vois. Quelle malchance. Il semble que je doive aller aussi loin.

— Quoi ?

C’était la première fois que Shiji Bau le voyait montrer quelque chose ressemblant à une émotion.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu as remarqué quelque chose ?

— Non… On m’a contacté. C’est tout. Je me sens désolé pour Lideo Sodrick, mais j’ai reçu un ordre.

Il agita de nouveau la main près de son oreille. Il semblait y avoir un petit insecte, une créature semblable à une mouche, qui bourdonnait entre ses doigts. Boojum se leva, puis regarda Shiji Bau.

— Je peux vous proposer un nouveau travail à tous les deux, Shiji Bau et la Baleine d’acier. Qu’en dites-vous ?

— Quoi ?

— Vous deux, vous travaillez pour l’argent, n’est-ce pas ? poursuivit Boojum. — On m’a dit que cela pouvait être fourni.

Shiji Bau étudia son expression. Au début, elle pensa qu’il s’agissait d’une plaisanterie, mais Boojum ne faisait jamais de blagues, donc cela ne pouvait pas être ça.

— Malheureusement, nous coupons les ponts avec Lideo Sodrick, dit-il. — Quel dommage. Je me sens vraiment désolé pour lui.

— Attends. Où est le client ? Qui nous engage ?

— Nous.

Plusieurs ombres émergèrent de l’obscurité de la ruelle au moment où Boojum referma son livre avec un bruit sec. Shiji Bau comprit aussitôt qu’elles n’étaient pas humaines, ni même des créatures ordinaires. C’étaient des féeries, et relativement petites de surcroît : un cir sith, un fuath et un kelpie.

— Ce sont des…, commença-t-elle.

Le cir sith montra les crocs et grogna, ayant peut-être perçu le dégoût dans son regard. Boojum se mit à lui caresser doucement le cou.

— Arrête. Tu es impoli, dit-il à la créature.

Aux yeux de Shiji Bau, quelque chose semblait pousser au bout des doigts de Boojum. Des lames cramoisies… ou peut-être des griffes.

Riiip.

Elle entendit le bruit étouffé de la gorge du cir sith qui se déchirait avant que la créature ne s’effondre au sol et ne se mette à convulser. C’était silencieux, mais il était évident que ce n’était pas une mort rapide ni indolore. Les autres féeries reculèrent d’un pas, effrayées. Boojum les regarda et hocha la tête.

— Bien. Nous leur demandons de l’aide, alors soyez polis. Maintenant… qu’étais-je censé dire déjà ? Ah, oui… Nous pouvons vous payer plus que Lideo Sodrick ne l’aurait fait.

Boojum fixa Shiji Bau avec ses yeux noirs et insondables. À cet instant précis, ses soupçons devinrent certitude. Cet homme était un roi-démon, le cœur d’une éruption du Fléau démoniaque. Contrairement à Lideo, il n’était pas simplement un traître à la race humaine.

— Vous serez récompensés, dit-il. — Les humains feraient n’importe quoi pour de l’argent. J’ai appris cela.

Shiji Bau ferma brièvement les yeux, non pas parce que l’abîme noir du regard de Boojum l’avait submergée.

Je n’ai probablement pas vraiment le choix, pensa-t-elle.

Cet homme était bien plus étrange qu’elle ne l’avait imaginé, et il était très probablement un roi-démon. J’ai été naïve, pensa-t-elle. Où ai-je commis une erreur ? De toute façon, il est trop tard. Je suis entourée de féeries. La menace était claire, et elle n’avait d’autre choix que d’accepter la mission qui lui était proposée, obéir aux ordres.

— Ça me va, lança la Baleine d’acier avec une pointe de cynisme avant que Shiji Bau ne puisse répondre. — Je me fiche que tu sois un aventurier ou une féerie, tant que je suis payé. Pour moi, tu n’es qu’un client.

La Baleine d’acier se déplaça lentement, accompagné du grincement de l’acier. Shiji Bau le regarda dans son armure noire. Il ressemblait à un cavalier sans cheval, mais il était plus petit et plus trapu qu’un cavalier, plus lent, et son corps était couvert de sceaux sacrés.

L’armure qu’il portait était la marque d’un artilleur, et l’armure elle-même formait un unique canon. Elle recouvrait même son visage, dissimulant son expression.

— Alors, en tant que notre nouveau client, que veux-tu que nous fassions ?

— Techniquement, je ne suis pas votre client… mais j’ai reçu l’ordre de détruire les preuves.

Boojum pointa devant lui en hochant la tête.

— Nous devons effacer toute trace de notre lien avec Lideo Sodrick. La Guilde des Aventuriers, je crois que c’est ainsi qu’elle s’appelait ? Je veux que ce bâtiment soit détruit sans laisser la moindre trace.

— Très bien. C’est ma spécialité, répondit la Baleine d’acier.

À vrai dire, c’était la seule chose qu’il pouvait faire. Le travail d’un artilleur.

— J’apprécie ta coopération, dit Boojum. — Et toi, Shiji Bau ? Je te dois beaucoup pour tout ce que tu m’as appris, alors je préférerais ne pas te tuer.

— Tu sais que tu me demandes de me retourner contre la race humaine.

— Est-ce un problème ?

Boojum pencha la tête sur le côté comme si la question était parfaitement raisonnable.

— J’ai appris quelque chose d’important de Lideo Sodrick. Rien n’est plus important pour les humains que leur propre sécurité et celle de leur famille. C’est bien plus pressant que le destin de votre race dans son ensemble. Ai-je tort ?

Hm. Difficile de contester ça. Dans mon cas, tout ce qui m’importe, c’est moi-même.

Sur ce point, peut-être que Lideo avait été une meilleure personne qu’elle ne l’avait pensé.

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