sentenced t2 - CHAPITRE 2 PARTIE 4

Châtiment : Enquête sous couverture dans le district coquille de Sodrick (4)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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Il était difficile pour Lideo Sodrick de croire ce rapport. Il n’avait jamais imaginé que ses adversaires prendraient des mesures aussi agressives.

— Mon frère…, dit Iri d’une voix anxieuse. — Nous devrions probablement commencer à nous diriger vers la route d’évasion souterraine. Je me suis renseignée sur ces gens. L’homme est le tueur de déesse, le héros condamné Xylo Forbartz, et la femme est la capitaine du Treizième Ordre des Chevaliers sacrés, Patausche Kivia. Les trois autres n’ont pas pu être identifiés, mais je pense qu’ils appartiennent aux Noctambules du Sud.

À l’instant où Lideo entendit ces noms, un lourd sentiment d’inquiétude commença à peser sur son cœur. Il les connaissait, et celui du héros condamné lui était particulièrement familier.

Le tueur de déesse, Xylo Forbartz…

Les hommes de Lideo avaient mené quelques recherches sur les héros condamnés, et celui-là était le pire de tous. L’ennemi de l’humanité. Normalement, quelqu’un comme lui aurait dû être enfermé au plus bas niveau de la prison de Taga Jaffa, là où l’on gardait les roi-démons capturés. Tuer une déesse était impensable, quelle qu’en fût la raison.

Lideo connaissait des gens qui tuaient pour le plaisir ou simplement pour ressentir quelque chose, mais le crime de Xylo Forbartz dépassait son entendement.

C’est la dernière personne qu’il avait envie de croiser. Mais…

Xylo avait choisi de venir ici de son propre chef, et il avait même déclenché une bagarre dans le district coquille de Sodrick. Ses actes dépassaient les mots « audacieux » et « intrépide ». C’était de la violence irréfléchie. Et pour Lideo, c’était à la fois la situation la plus dangereuse et l’occasion d’une vie.

Si je peux tuer l’homme qui a conclu un pacte avec cette déesse…

Cela pourrait bien lui valoir de sérieux avantages auprès des coexistants. Dans ce cas, il allait utiliser chaque arme secrète en sa possession pour éliminer les intrus.

— Iri, tu as mobilisé toutes nos forces, n’est-ce pas ?

— Oui, mon frère. J’ai déjà fait en sorte que tout le monde soit ici. On m’a dit que Shiji Bau avait aussi recruté la Baleine d’acier.

Ce nom ne lui était pas inconnu.

La Baleine d’acier ? Peu probable qu’il arrive ici à temps.

La Baleine d’acier était un artilleur. Quelqu’un à cheval entre un mercenaire et un aventurier. Le concept d’artilleur était apparu quelques années plus tôt seulement, et ils formaient une nouvelle branche de l’armée, tout comme les troupes de choc. Les artilleurs suivaient un entraînement spécial, et l’on disait qu’ils pouvaient même affronter des chevaliers-dragons en duel.

— Très bien. Alors…

Lideo s’interrompit. Il hésitait.

Une chose le dérangeait encore. Pourquoi Xylo Forbartz ferait-il quelque chose d’aussi insensé ? Toute la ville était comme une arme dans l’arsenal de Lideo. Les aventuriers et sa famille adoptive pouvaient éliminer n’importe quel intrus sur leur chemin… Xylo pensait-il vraiment avoir une chance de gagner ? Son objectif ne pouvait pas être simplement de provoquer du désordre. Il tenterait probablement de quitter la ville très bientôt.

Pensait-il que Lideo se lancerait à sa poursuite, aveuglé par le désir de capturer l’homme qui avait conclu un pacte avec la déesse ?

C’est ce qu’il cherche ? Quel genre de piège m’as-tu tendu, Xylo Forbartz ?

Peut-être comptait-il utiliser ce tumulte comme diversion pour capturer Lideo pendant qu’il les poursuivrait. Le maître de guilde s’arrêta et prit plusieurs longues inspirations jusqu’à être assez calme pour se tenir debout.

La chose la plus importante, pour l’instant, était de garder sa position secrète.

Être un lâche était sa meilleure chance de survivre. C’était ce qu’il avait appris après des années passées à diriger la Guilde des Aventuriers. Il le sentait dans ses tripes, et ses tripes lui disaient qu’il était en danger. Xylo Forbartz n’était pas quelqu’un qu’il fallait attendre pour l’affronter de face. Il avait eu raison de convoquer tous les combattants qu’il pouvait, mais il comptait s’en servir pour fuir les lieux.

— …Laissez les aventuriers s’occuper d’eux pendant que nous nous échappons.

À ses yeux, c’était la meilleure décision possible.

Oui… Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est semer le chaos et quitter la ville. Et si je les poursuis, je tomberai droit dans leur piège. Je ne vais pas jouer à leur jeu.

Lideo commença à rassembler les documents les plus importants dans ses tiroirs et sur ses étagères. Des choses qu’il ne pouvait pas abandonner. Parmi elles, toute preuve de son implication avec les coexistants.

— Iri, ne me quitte pas.

— Oui, mon frère.

Elle était visiblement nerveuse. Ses joues déjà pâles blanchissaient encore davantage.

— Je te protégerai, même si cela doit me coûter la vie.

— Bien.

Les membres d’une famille risquaient leur vie les uns pour les autres. C’était ainsi que Lideo pensait que les familles devaient fonctionner.

— Garde les ordres simples. Tuons le héros condamné et le chevalier sacré… En fait, tuons quiconque se met sur notre chemin. Nous n’avons pas besoin de prisonniers.

Cela n’était pas négociable. La Guilde des Aventuriers ne pouvait pas se permettre de paraître faible, surtout quand la violence constituait une grande part de leurs affaires. De plus, s’ils tuaient le héros condamné, ils pourraient au moins le neutraliser pendant un certain temps. C’était déjà un exploit en soi.

Même si nous affrontons l’armée…

Il devait le faire comprendre, surtout dans cette ville. Si quelqu’un venait les attaquer avec une violence aussi anarchique, la Guilde des Aventuriers l’écraserait avec deux fois plus de force.

***

Il ne fallut pas longtemps pour que le district coquille de Sodrick s’illumine comme un festival. Et elle était tout aussi bruyante.

Des gens commencèrent à sortir en courant des bâtiments autour de la Guilde, tandis que les marchands installés à leurs étals en plein air attrapaient tout ce qu’ils pouvaient avant de s’enfuir, sans même avoir le temps de fermer boutique.

J’atterris sur un auvent fait de planches de bois et de toile sale suspendu au-dessus de la rue.

— Hiii !

Un marchand hurla et s’enfuit en panique. Je me sentis coupable, mais c’était une situation d’urgence. J’activai aussitôt mon sceau de vol pour augmenter ma vitesse, soufflai l’auvent et courus le long du mur du bâtiment voisin.

Il semblait abriter un bordel. Pendant une seconde, j’aperçus une scène à l’intérieur. Une femme en pleine action et un homme paniqué qui essayait de remettre ses vêtements. Bien sûr, je n’avais pas le temps de regarder. Ce qui m’importait, c’était le sol en contrebas. Tandis que mon corps pivotait dans les airs, la première chose que je vis fut Patausche, sautant directement hors du bâtiment de la Guilde pour atterrir au sol. Son maniement de l’épée et ses capacités physiques étaient remarquables.

— Hé, reculez ! Éloignez-vous de cette femme ! C’est celle que cherche le maître de guilde !

— Encerclez-la, mais n’engagez pas le combat !

À l’instant où Patausche atterrit, aventuriers et voyous ordinaires poussèrent et frappèrent marchands et clients pour les écarter, puis commencèrent à l’encercler. Ils se ruèrent sur elle avec des hachettes et des épées courtes, mais aucun ne parvenait à l’approcher.

— Tsk. Xylo… Tout ça faisait vraiment partie de son plan ?

La chaussure de Patausche racla le sol.

— Quel imbécile imprudent !

Elle dévia la lame d’un poursuivant, puis perça le sol pour activer son bouclier avant de bloquer une autre attaque et d’enfoncer sa lame dans l’épaule de l’assaillant. Toute flèche tirée depuis une arbalète serait simplement déviée par la barrière de son sceau sacré. La défense de Patausche était le véritable cœur de son escrime. Ou peut-être était-ce son jeu de jambes.

Quoi qu’il en soit, elle affrontait le groupe seule. Tandis qu’elle combattait l’ennemi au corps à corps, elle devait attaquer et défendre tout en limitant les occasions de l’adversaire de la viser de loin. Moi, en revanche, j’avais une tâche relativement facile. J’avais tout le temps d’ajuster mon tir tout en infusant mon arme du pouvoir de mon sceau sacré. Après avoir dégainé mon couteau en plein vol, je le lançai droit vers le sol. L’explosion projeta dans les airs de nombreux renforts et tireurs embusqués qui visaient Patausche depuis l’ombre, et emporta avec eux les étals de la rue, le pavage et les bâtiments alentours. Les stands explosèrent en morceaux, des blocs de pierre jaillirent dans le ciel et des murs s’effondrèrent.

Cela pouvait donner l’impression que je ne faisais que détruire la ville, mais en réalité je bloquais l’accès aux renforts. C’était le moyen le plus simple de provoquer la panique tout en réduisant les effectifs ennemis.

Le travail était facile avec une escrimeuse aussi compétente que Patausche à mes côtés. Quand j’atterris, j’avais le dos contre un mur et une dizaine d’ennemis gisaient au sol autour de moi.

Le seul problème, maintenant, c’est…

— Xylo ! cria Patausche. — Il y a un enfant assassin. Qu-qu’est ce que je dois faire ?

Un enfant armé d’une petite lame fonçait droit sur elle. Combattre des aventuriers adultes était bien moins gênant. La détermination propre aux enfants leur donnait une grande vitesse, et le jeu de jambes de la petite assassine montrait clairement qu’elle était prête à se sacrifier pour abattre son adversaire. Pour aggraver les choses, Patausche semblait mal à l’aise à l’idée d’affronter des enfants. Je comprenais pourquoi. L’armée ne vous prépare pas à ce genre d’ennemi. Mais pour Frenci et moi, c’était différent.

— Il n’y a aucune raison de craindre l’énergie et l’agilité d’un enfant. Ils n’ont pas la masse musculaire d’un adulte.

Frenci abattit son épée courbe sur le bras de l’enfant.

— Il suffit de se concentrer sur la parade de leurs attaques venant d’un angle plus bas.

Elle avait porté un coup contondant, pas une entaille. En réalité, la lame de son épée n’était pas une lame, mais une épaisse masse d’acier. Ce type d’arme convenait parfaitement lorsqu’on utilisait un sceau sacré. Un éclair de lumière fit convulser le corps de l’enfant armée du couteau. Elle bondit plusieurs fois avant de s’effondrer au sol.

Le sceau de Frenci s’appelait Gwemel, un sceau d’éclair violet. Son arme était structurellement similaire à un bâton de foudre, ce qui lui permettait d’immobiliser son adversaire par une décharge électrique depuis ce que l’on appelait la lame. Cette conception était destinée à combattre des guerriers lourdement cuirassés et des féeries à la peau semblable à une armure.

C’était l’une des nombreuses technologies de sceau sacré développées par Noctambules du Sud.

— Vous voyez ce que je veux dire, chevalier sacré ?

Frenci donna un coup de pied à l’enfant au sol sans la moindre hésitation, puis se retourna vers Patausche.

— Mmgh…

Comme on pouvait s’y attendre, Patausche fronçait les sourcils. Frenci, en revanche, n’exprima aucune inquiétude. Maintenant que la menace était neutralisée, elle se mit plutôt à me réprimander.

— Xylo, et maintenant ? Tu as sûrement un plan. J’espère qu’il y a autre chose que des cailloux dans ta petite tête. Comment est-ce qu’on sort d’ici ?

— Qui a dit qu’on s’enfuyait ? répliquai-je. — On va se battre. Il faut provoquer encore plus de chaos.

— Et ensuite ? Tu comptes éliminer chaque personne vivant dans les bas-fonds ?

— Yep. On va continuer à se battre jusqu’à ce que Lideo Sodrick ne puisse plus se permettre de nous ignorer.

— Je t’ai accordé beaucoup trop de crédit en disant que ta tête était pleine de cailloux. Je n’ai jamais entendu un plan aussi mal réfléchi.

Frenci n’était peut-être pas d’accord, mais nous avions de bonnes chances de gagner cette bataille. Pour l’instant, je devais me concentrer sur la création du plus de chaos possible tout en bloquant chaque rue que je pouvais afin d’empêcher l’arrivée de renforts. Les marchands et les clients se bousculaient déjà dans une fuite paniquée, soulevant d’épais nuages de poussière.

À ce moment-là, un cri furieux s’éleva quelque part dans la foule.

— Ça s’arrête ici, héros condamné !

Celui qui parlait était un homme barbu qui pointait la pointe de son épée courte vers moi. C’était probablement un aventurier. Il toussa en trébuchant sur un petit tas de décombres.

— Nous, la Brigade des Chasseurs de Géants, allons te faire payer pour avoir troublé la paix de la ville ! Allez, les gars ! Attrapez-les !

Il cria en faisant signe derrière lui.

Un groupe d’hommes sortit en rampant d’un bâtiment que j’avais partiellement détruit. Ils étaient couverts de blessures, mais ils n’avaient pas perdu la volonté de se battre. Chacun tenait un bâton de foudre.

— Qui sont-ils ? dit Patausche avec dégoût. — Ce sont eux qu’on charge de protéger la paix du quartier ?

— On dirait bien. Et celui-là semble être leur chef. Hé, chef. Ne fais pas ça. Je n’ai pas envie de me battre contre toi.

J’essayai de les prévenir. Je ne voulais pas les tuer si je n’y étais pas obligé.

— Tu veux vraiment te faire aussi mal ?

— Heh ! C’est plutôt moi qui devrais te poser la question.

L’homme barbu m’adressa un sourire suffisant.

— On dirait que vous autres criminels ne savez pas à qui vous avez affaire. Nous sommes les aventuriers chevronnés qui ont nettoyé le Cimetière de Cristal du Shenvoo occidental. La Brigade des Chasseurs de Géants ! Et devine quoi ? Ma réputation m’a même valu une invitation à rejoindre le célèbre Corps d’Expédition du Nord de Molchet !

— Aucune idée de qui c’est.

Ma remarque suffit à déformer le visage de l’homme barbu sous l’effet de la rage.

— Ne vous avisez pas de nous sous-estimer… Feu ! Vous avez vu mes talents, les gars ? Je l’ai arrêté net grâce à l’art de la conversation, et maintenant il est complètement à découvert ! Une grosse prime à celui qui le touche !

Les hommes derrière lui tirèrent avec leurs bâtons de foudre, mais leur visée était mauvaise et leur cadence irrégulière. Patausche et Frenci se contentèrent de se décaler et évitèrent facilement les tirs. Ce combat allait être d’une simplicité enfantine.

— Ne vous arrêtez pas ! Feu, feu, feu ! cria le chef barbu. Balancez tout ce que vous avez ! Même des feux d’artifice si ça vous chante !

L’un de ses hommes fit exactement cela. Rouge, vert, bleu. Un bouquet de couleurs éclata dans les airs. Les bâtons de foudre utilisés pour produire ce genre de lumières spectaculaires avaient une puissance d’attaque minimale. On les sortait pour les festivals d’été ou les célébrations du Nouvel An. La plupart de la technologie servait à rendre les couleurs et les sons jolis. Autrement dit, ils tentaient simplement de nous distraire.

La véritable attaque allait venir d’ailleurs.

— Occupez-vous des sous-fifres de ce clown, dis-je. — Je prends celui qui est là-haut.

— H-hé, attends ! cria Patausche. —Ne nous laisse pas ces cinglés !

— Je suis d’accord, dit Frenci. — Tu n’as rien expliqué, et te voilà déjà en train de partir faire encore quelque chose d’insensé.

Malgré les protestations de Patausche et de Frenci, je pris appui au sol et me mis à courir le long du mur du bâtiment le plus proche. J’avais aperçu quelqu’un sur le toit avec quelque chose de franchement inquiétant. Une arme en forme d’anneau composée de plusieurs bâtons de foudre allongés. C’était la même arme que j’avais vue plus tôt dans la Guilde des Aventuriers, capable de tirer plusieurs projectiles simultanément. D’après mes souvenirs, l’armée appelait cela le composé de sceau Blaster Halgut, et l’arme était encore en phase de test. Je préférais ne pas imaginer ce qui se passerait si cette chose commençait à arroser le sol de tirs, alors j’activai mon sceau de vol en continu jusqu’à atteindre le toit, puis bondis dans les airs et lançai un couteau.

— Quoi ?!

L’aventurier sur le toit tira instinctivement avec le composé de sceau à bâtons de foudre dès qu’il me vit, mais sa visée était mauvaise. Essayer d’être précis avec une arme à tir rapide comme celle-là était déjà impossible, et elle n’était certainement pas conçue pour abattre une cible aérienne.

Les multiples éclairs ne s’approchèrent même pas de moi. En revanche, mon couteau ne pouvait pas manquer sa cible.

Il frappa de plein fouet le Blaster Halgut, le réduisant en pièces et réduisant au silence l’homme qui le tenait. Le sommet du bâtiment fut partiellement détruit dans le processus, et des gravats commencèrent à pleuvoir vers le sol.

Parfait pour provoquer encore plus de chaos.

Je n’atterris pas au sol, mais sur le mur d’un autre bâtiment. Les soldats de choc équipés de sceaux de vol comme le mien atteignaient leur mobilité maximale dans des quartiers labyrinthiques comme celui-ci. Nous avions l’avantage sur les chevaliers-dragons grâce à notre capacité à tourner dans des espaces confinés.

Qu’ils essaient de m’atteindre avec des flèches ou des éclairs…

…Ils ne me toucheront pas.

J’en étais certain. En bondissant par-dessus une ruelle, je lançai un autre couteau, ouvrant un trou dans le mur d’une maison et provoquant une nouvelle avalanche de gravats.

— Aaah !

J’entendis le barbu hurler en contrebas tandis que ses hommes étaient abattus par Patausche et Frenci avant même d’avoir pu tirer avec leurs bâtons de foudre.

— Menacer Xylo ou moi revient à déclarer la guerre à la famille Mastibolt, déclara Frenci en faisant tournoyer son épée courbe comme un vortex. Vous le regretterez.

Patausche et Frenci couvraient chacune les angles morts de l’autre en se déplaçant. Leur coordination était plutôt bonne. En fait, elles semblaient étonnamment compatibles.

…Il ne me restait plus qu’à terminer le travail en descendant du ciel.

— J’ai besoin de précision, les gars ! Maintenant, feu ! cria le barbu en pointant son épée vers moi.

Mais il demandait l’impossible.

En prenant appui sur les murs de chaque côté, j’esquivai leurs attaques tout en me rapprochant d’eux, le tout en une seule respiration. Il ne me restait plus qu’à foncer sur le barbu et lui régler son compte.

— Gwah !

Il poussa un bref cri lorsque je projetai son corps contre un mur d’un coup de pied. Avec leur chef hors de combat, la volonté de se battre du groupe s’évapora. Certains jetèrent leurs armes et prirent la fuite, tandis que d’autres se précipitèrent en avant pour voir leurs visages rencontrer le sol sous mes poings.

— Vous êtes vraiment stupides, vous autres, marmonnai-je.

L’escarmouche se termina en cinq secondes. Je fouillai le manteau du chef inconscient et trouvai une épée courte et un énorme couteau, que je gardai tous les deux. Je passai un doigt le long de leurs lames. Elles étaient suffisamment affûtées. Acceptable.

— Pardonnez-moi, dit une voix grave.

Lorsque je me retournai, l’un des gardes du corps de Frenci tenait un bouclier rond devant nous. Tous deux semblaient avoir affronté quelques aventuriers de leur côté. Mais avant que je puisse le remercier, j’entendis un bruit sec. Une flèche, tirée par le dernier membre encore debout de la Brigade des Chasseurs de Géants, se ficha dans son bouclier. Frenci assomma aussitôt cet aventurier lui aussi.

— …Veuillez faire un peu plus attention à vous…, dit le garde du corps. — C’est moi qui me fais gronder quand vous agissez de façon imprudente.

— On ne voudrait pas de ça. Désolé. J’apprécie vraiment l’aide, cela dit.

— Je suis surtout soulagé que vous soyez sain et sauf.

J’avais baissé ma garde avec trop de désinvolture. Cette flèche ne m’aurait pas tué, mais elle aurait pu faire des dégâts. Je m’attendais plutôt à ce qu’un Noctambule me dise que j’étais lamentable ou quelque chose dans ce genre.

— Tu ne vas pas m’insulter ? demandai-je.

— Bien sûr que non. Pourquoi le ferais-je ?

— Je veux dire… Tu sais comment sont les Noctambules. Les insultes sont aussi naturelles que respirer.

— Oh… ? Vous croyez encore cela ? Je comprends votre ressenti, mais Dame Frenci …

— Kalos ! appela Frenci d’un ton sévère. — Assez bavardé. N’importune pas Xylo avec des informations inutiles. Nous sommes en plein combat.

— Mes excuses.

Kalos esquissa un sourire embarrassé. Son expression donnait l’impression qu’un rocher était en train de sourire.

Puis, sans prévenir, le corps massif de Kalos fut projeté violemment sur le côté, suivi d’un choc assourdissant lorsqu’il percuta le mur de la ruelle. Du moins, c’est ce que je supposai. Je n’avais pas le temps de vérifier. Je devais bouger.

J’aperçus une grande ombre noire surgir vers moi depuis le fond de la ruelle. La créature devait avoir lancé des débris et frappé Kalos. Elle… était humanoïde, mais sa peau tirait vers un noir bleuté avec une sorte d’éclat visqueux. Son corps était cinquante pour cent plus grand que le mien, sa tête était couverte d’yeux et des crocs dépassaient de sa bouche. Mais ce qui frappait le plus, c’étaient ses bras longs et épais qui pendaient jusqu’à ses pieds. Par moments, ses jointures heurtaient le sol, et le pavage se fissurait, projetant des graviers dans l’air et réduisant le passage en poussière.

Je devais dégager de là. La créature, qui rugissait maintenant dans notre direction, était clairement une féerie.

— C’est quoi ce truc ? dit Patausche, mettant des mots sur l’incompréhension générale. — Ce n’est pas une féerie ?! On dirait un troll ! Sodrick gardait ce monstre comme animal de compagnie ?!

— Il semble qu’il ait échoué à la dresser correctement, répondit Frenci. — Tahg ! Va vérifier si Kalos va bien !

Elles plaisantaient peut-être, mais elles faisaient le travail. Patausche tourna son regard vers cette nouvelle cible, puis fit un pas en avant et porta une estoc en visant l’aine. Elle frappa deux fois, non, trois, en un clin d’œil, tout en esquivant les contre-attaques du troll avec une vitesse et une grâce incroyables. Pourtant, les jambes de l’ennemi étaient si massives qu’elle ne parvint qu’à entamer un peu de chair au niveau du genou et du mollet.

— Immonde créature, lança-t-elle en activant la barrière de son sceau sacré pour bloquer une attaque du troll.

Son bras rebondit contre le bouclier de lumière avec un bruit sourd, faisant chanceler la bête avant qu’elle ne bondisse en arrière.

— Il me faut une arme plus puissante ! J’aurais dû apporter ma lance et mon armure !

— Si tu avais fait ça, dis-je, — Ils t’auraient capturée avant même que tu n’entres dans le bâtiment… Frenci !

— Oui, je sais. Bien joué d’avoir attiré son attention.

Les attaques de Patausche n’étaient qu’une diversion. Frenci lança aussitôt sa lame courbe, tandis que j’imprégnai moi aussi l’un de mes précieux couteaux du pouvoir de mon sceau sacré avant de le lancer.

…Cependant, aucune de nos attaques ne toucha sa cible. Le troll était bien plus agile qu’il n’en avait l’air et protégea rapidement sa tête avec ses bras. Bien que certains dégâts aient été infligés, la foudre de l’épée courbe de Frenci brûla ses bras, et mon couteau arracha un morceau de son épaule dans l’explosion, aucune de ces attaques n’était proche d’être fatale.

C’est putain d’énorme.

Ce troll semblait particulièrement massif et résistant. Le vaincre prendrait du temps. Il fallait porter un coup décisif à la tête. Cela signifiait que notre seule option était…

— Xylo !

Quelqu’un cria pour m’avertir, sans que je puisse dire s’il s’agissait de Patausche ou de Frenci.

Le troll hurla de douleur, puis attrapa un pilier d’étal de rue avant de le lancer de toutes ses forces, détruisant d’innombrables boutiques sur sa trajectoire.

Bordel.

Je n’aurais pas le temps d’esquiver, surtout avec les étals qui s’effondraient autour de moi. Je dus utiliser mon sceau de vol pour repousser des morceaux de bois.

Patausche et Frenci s’en étaient-elles sorties ?

Il semblait que Patausche avait réussi à esquiver à temps, mais sa jambe saignait alors qu’elle essayait de se relever. Elle avait été frappée par un morceau de débris. Frenci, elle, avait réussi à sauter sur un étal encore debout pour mettre de la distance entre elle et le troll. Je pouvais voir qu’elle criait quelque chose, probablement une insulte à mon adresse, mais je n’avais pas le temps de vérifier.

Des morceaux de bois et de la poussière grise s’élevèrent dans les airs, et de l’autre côté se tenait la féerie hurlante. Je pensais que nous en avions fini avec les aventuriers, mais d’autres commencèrent à apparaître. Leur réserve semblait inépuisable. Ici et là, je les voyais ramper hors des bâtiments, armés d’arcs et d’arbalètes. Ils semblaient vouloir laisser le troll nous affronter de front pendant qu’ils nous cribleraient de flèches depuis la périphérie.

— Bordel, dis-je.

C’était un chaos total. Mais si c’était ce qu’ils voulaient…

Heh. Allez, venez. Ne prenez pas trop la grosse tête, bande d’ordures.

S’ils voulaient le chaos, alors j’allais leur en donner. Je levai les yeux.

Ça devrait être assez loin.

J’étais arrivé à une rue qui croisait une ruelle reliée à l’avenue principale. Je les avais déjà conduits exactement là où je le voulais, tout en bloquant les petites voies secondaires. Je pouvais la sentir.

— Teoritta ! Je suis ici !

Les chevaliers sacrés et les déesses pouvaient percevoir la présence les uns des autres dans une certaine mesure, et Teoritta m’avait probablement déjà senti, comme dans les mines de Zewan Gan.

— Sauve-moi avec ta bénédiction divine, appelai-je. — Désolé de t’avoir laissée derrière.

Teoritta était là. Bien sûr qu’elle l’était. La raison n’était pas si compliquée. Lorsque j’avais rencontré Dotta ce matin-là, Jayce était également présent. Il n’avait montré aucun intérêt pour notre plan, alors quand Teoritta lui avait demandé où nous étions allés, il avait certainement répondu.

C’était pour cela qu’elle était venue.

Et bien sûr, elle avait amené quelques gardes pour veiller sur elle.

— Il semble que tu aies finalement eu besoin de ma protection.

Sa voix fière était plus proche que je ne l’avais imaginé.

— Cette situation est manifestement ta punition pour m’avoir laissée derrière toi, mon chevalier. Cependant, je suis une déesse généreuse, alors je vais t’aider. Suivez-moi, soldats !

Au-delà du nuage de poussière et du troll se tenait Teoritta, les bras croisés. Et derrière elle se trouvaient le roi Norgalle, Tatsuya et Jayce. Norgalle avait l’air sûr de lui, tandis que les yeux de Tatsuya étaient vides et dénués d’expression. Jayce, lui, semblait mourir d’ennui. Je n’avais aucune idée de ce qu’ils pensaient, mais je savais exactement ce qui allait se passer.

— Habitants du district coquille de Sodrick ! Fuyez maintenant, ou rendez-vous ! Si vous choisissez de vous battre, vous mourrez !

Je criai assez fort pour que tout le quartier puisse m’entendre. Donner un avertissement était la moindre des choses, car cela n’allait pas être joli pour ceux qui choisiraient encore de se battre.

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