sentenced t2 - Chapitre 1 partie 5
Châtiment : Vacances factices dans la ville portuaire d’Ioff (5)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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L’endroit était loin d’être idéal. Il y avait trop de civils et, pour aggraver les choses, tout le monde paniquait, ce qui rendait les déplacements difficiles. Je devais garder la main de Teoritta.
— Kivia !
Je frappai un tonneau du pied et l’envoyai rouler, renversant un assassin qui s’approchait, ou du moins quelqu’un qui en avait l’air.
— Fais quelque chose. Je peux à peine bouger comme ça.
Je n’étais même pas sûr qu’elle m’entendait.
— Nous sommes les Chevaliers Sacrés ! cria-t-elle. — J’ordonne à tous les civils d’évacuer immédiatement. Cette route est temporairement fermée.
Kivia leva un court bâton dans les airs. Il gronda et projeta un éclair de lumière à son extrémité. C’était aussi un bâton de foudre, mais de ceux qui concentraient l’essentiel de leur puissance dans le bruit. Il fallait être juste à côté de l’adversaire pour infliger des dégâts. La plupart du temps, il était utilisé par les gardes urbains comme avertissement, mais aussi pour transmettre des ordres aux soldats. Tous les commandants en portaient un.
— Toute personne qui s’approchera sera considérée comme un ennemi, déclara-t-elle.
Elle prouva ses intentions en enfonçant son épée dans le bras droit d’un homme qui surgissait en titubant de la foule.
— Ugh !
La douleur déforma son visage et son couteau tomba au sol, rebondissant sur les pavés avec un cliquetis. Et pourtant, il ne s’arrêta pas.
— Je t’ai dit de reculer. Tu ne m’as pas entendue ?
Kivia ne s’arrêta pas non plus. Sa lame balaya ses jambes, renversant l’homme désormais désarmé avant qu’il ne puisse se jeter sur Teoritta.
Sa technique était superbe. Elle rappelait un art normalement utilisé avec des lances courtes. Était-ce un style d’escrime du nord ? Il semblait axé sur l’estoc et le contre, avec une posture très basse. L’exact opposé du style que j’avais appris dans le sud, où il suffisait de frapper de toutes ses forces et de tailler l’ennemi.
— Euh… Demoiselle Kivia ? tenta Tsav. — Peut-être qu’on pourrait, vous savez, faire participer les habitants ?
J’aurais préféré qu’il se taise. Il tranchait la gorge d’un assassin avec une lame pas plus grande que la paume de sa main. Il avait probablement dû la voler sur un étal.
— On peut s’en servir comme boucliers, poursuivit-il. — Oh. Surtout les jeunes enfants.
— Qu-quoi…? Qu’est-ce que tu racont… ?
Kivia était scandalisée.
— On peut faire porter un enfant sur le dos de Teoritta pour s’en servir de bouclier jusqu’à ce qu’on la mette en sécurité. Je doute vraiment qu’il y ait un tireur embusqué, mais on ne sait jamais.
Tsav avait sans doute parlé sérieusement, mais son ton était bien trop enjoué et désinvolte.
La simple suggestion suffisait à mettre Kivia hors d’elle, et son attitude ne faisait qu’aggraver les choses. Une lueur incendiaire brûlait dans ses yeux perçants.
— As-tu seulement conscience de ce que tu dis, espèce de scélérat ? hurla-t-elle. — Il est hors de question que nous fassions une chose pareille.
— Quoi ?! Pourquoi ?! Vous ne voulez pas protéger la déesse ?! Vous aviez l’air de si bien vous entendre, toutes les deux.
Tsav me lança un regard perplexe.
— Frère, tu pourrais lui toucher un mot. Comment peut-on être froid à ce point ?
— Concentre-toi simplement sur le fait de nous sortir de ce merdier en causant le moins de dégâts possible à la ville, d’accord ?
Je tirai Teoritta par la main, qui tremblait, pour l’éloigner de la grande avenue bondée.
— Et n’utilise pas les civils comme bouclier. Compris, abruti ?
Il s’occupa encore d’un ennemi qui arrivait, puis lui écrasa le crâne, tout en continuant de se plaindre. Son style de combat au corps à corps ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu auparavant. Il attrapait une partie du corps de son adversaire, le projetait au sol et s’en débarrassait pratiquement en un seul mouvement.
Ce que dit Tsav a du sens. À condition de ne penser qu’à soi et aux siens.
Je réfléchis un instant tout en couvrant les yeux de Teoritta pour lui éviter de voir les combats. À bien y penser, Norgalle, Rhyno et moi étions les seuls de notre unité à refuser de nous battre de manière aussi sordide que Tsav le suggérait.
— Xylo, regarde.
Teoritta me prévint alors qu’un autre homme surgissait d’une ruelle devant nous. Dans une autre situation, j’aurais peut-être hésité, mais l’épée qu’il tenait suffisait à montrer qu’il ne s’agissait pas d’un simple passant.
Attends une seconde…
Qu’est-ce que fichaient les chevaliers de Kivia ? Le chaos s’étendait sur toute la grande avenue et devait être maîtrisé. Étaient-ils occupés à affronter des ennemis ailleurs ? Merde.
— Xylo, si nos ennemis sont des humains, je…
Une anxiété mal dissimulée filtrait dans la voix de Teoritta, mais ce n’était pas la peur pour elle-même. Je le compris immédiatement en lui tenant la main.
— Il semble que je ne pourrai pas t’aider, puisque je ne peux pas les attaquer.
— Ne t’en fais pas. Laisse-moi gérer nos ennemis humains.
Je soulevai Teoritta dans mes bras. Je sentis de légères étincelles picoter le bout de mes doigts lorsqu’ils frôlèrent ses cheveux, et je ne doutais pas une seconde qu’elle percevait à quel point j’étais furieux. Ces foutus assassins savaient vraiment comment gâcher une journée.
— Accroche-toi bien, Teoritta. Ne lâche pas ma main.
— Je ne la lâcherai pas.
Elle hocha la tête avec gravité.
— Je te confie tout.
C’était tout ce que j’avais besoin d’entendre.
— Tsav, criai-je. — Occupe-toi des sous-fifres qui approchent.
— Oh, donc je dois m’occuper des faibles ?
— Exactement.
Je pris appui sur le sol et activai mon sceau de vol. Après avoir bondi au-dessus de la tête de l’homme qui nous barrait la route, j’activai de nouveau le sceau et pris appui sur un mur. Même après l’atterrissage, je ne regardai pas en arrière. L’assassin n’avait sans doute aucune idée de ce qu’il devait faire. Me poursuivre aurait signifié tourner le dos à Kivia et à Tsav. L’un des deux s’en était probablement déjà occupé avant même qu’il ne puisse choisir. Je ne me retournai pas pour vérifier.
Nous avions discuté à l’avance de la manière dont nous nous séparerions. J’avais la meilleure mobilité et je pouvais communiquer avec Teoritta le plus rapidement. Je devais donc l’emmener et fuir. Pendant ce temps, Tsav et Kivia s’étaient accordés pour gérer l’essentiel des combats. Pour une fois, j’étais content d’avoir le rôle le plus simple.
Quoi qu’il en soit, je parvins à me glisser sans encombre dans une ruelle arrière. C’était l’un des itinéraires de repli que Kivia avait désignés au cas où quelque chose d’imprévu se produirait sur la grande avenue. J’avais même mémorisé un plan de la ville, par précaution.
Nous nous dirigions vers un quartier connu sous le nom de Coquille de Sodrick, un enchevêtrement de rues étroites et tortueuses.
Pour être franc, c’était le coin louche de la ville, et la plupart des gens s’en tenaient éloignés, même en plein jour. Si la carte que j’avais utilisée était correcte, cette ruelle devait déboucher sur une zone dégagée déjà sous le contrôle des chevaliers sacrés de Kivia. Nous devrions y être largement supérieurs en nombre, et, dans la majorité des cas, des assassins ne faisaient pas le poids face à une force organisée et prête au combat. Il y avait des exceptions, bien sûr, mais ce n’était pas la norme.
Cependant, après le deuxième virage, je m’arrêtai.
Ce n’est pas bon.
Je n’apercevais aucun signe des chevaliers sacrés. Je commençai à sentir une agitation dans l’air, comme une démangeaison dans le dos. Ce n’était pas une règle absolue, mais j’avais pour habitude d’écouter mon instinct.
— Xylo, tu le sens aussi ? Quelque chose ne va pas.
Kivia nous avait enfin rejoints, Tsav et moi. Tous deux avaient encore le pas léger et ne montraient aucun signe de fatigue.
— Il semblerait que cet itinéraire ait lui aussi été compromis.
Kivia avait une lecture de la situation impressionnante. Elle fronça les sourcils en essuyant le sang de sa lame avec sa cape.
— Mes chevaliers sacrés sont introuvables, alors que j’avais déployé de l’infanterie dans ce district. Il a forcément dû se passer quelque chose.
— Probablement tous morts, hein ?
Tsav se mit à épousseter ses vêtements, comme si la poussière venait seulement de commencer à l’importuner.
— Maintenant que j’en ai tué quelques-uns, je peux dire qu’ils ne font pas tous partie de l’ordre des assassins. Ils n’ont clairement reçu aucun entraînement.
— Tu veux dire qu’ils sont trop faibles ? demandai-je.
Tsav me répondit par un hochement de tête enjoué.
— Disons que personne n’est aussi fort que moi, mais ceux-là sont vraiment pitoyables. Leurs armes, en revanche, viennent bien de l’ordre.
Tsav leva un couteau ramassé en chemin. Une marque triangulaire en forme de coin était gravée sur la lame.
— C’est le sceau de Gwen Mohsa. Ils l’appellent le « Véritable Grand Sceau Sacré », mais il est différent de celui du Temple. Tu sais, le cercle barré d’une ligne.
— Dans ce cas, ça voudrait dire…
Je n’eus même pas besoin d’y réfléchir avant de formuler mon hypothèse.
— Ils essaient de faire porter le chapeau à l’ordre ? Ils sont bien trop nombreux pour une organisation clandestine. Ça n’a aucun sens. Mais qui ferait une chose pareille ?
— Ceux qui se rangent du côté du Fléau Démoniaque.
Kivia choisit ses mots avec soin. Son profil rigide n’avait pas changé, mais je perçus une gravité nouvelle dans sa voix.
— Les Coexistant ? demandai-je. — Ils me prennent sérieusement la tête ces derniers temps.
— Oui, eux. Ils auraient tout à gagner à la mort de la Déesse. Je ne pensais pas qu’ils avaient infiltré l’armée ou les chevaliers sacrés, mais…
Une fois le sceau sacré de sa lame parfaitement nettoyé, Kivia fixa les profondeurs de la ruelle.
— Pour l’instant, concentrons-nous sur une seule chose. Sortir d’ici vivants.
Je m’attendais aussi à ce que l’ennemi arrive de cette direction. J’entendais plusieurs paires de pas au loin, quand…
— Quoi ?! C’est quoi, ça ?! cria Tsav, la voix brisée.
Les assassins, ou des hommes qui en avaient l’apparence, surgirent, casqués et entièrement cuirassés. Ils étaient trois, chacun armé d’un bâton de foudre à deux mains.
— C’est sérieux là ?! Ils ont le droit d’avoir ça, maintenant ?!
— Absolument pas, déclara Kivia, stupéfaite, en s’avançant. — Comment avez-vous obtenu ces armes, vermine ?! Qu’est-ce qui se passe avec l’armée ?!
Kivia les couvrit d’invectives. Tsav avait raison. Ces bâtons étaient réservés exclusivement à l’armée et totalement inaccessibles au public. Il en existait très peu, et leur détention était strictement contrôlée.
— C’est quoi ce bordel ? hurlai-je en me plaçant devant Teoritta pour la protéger.
Les assassins tirèrent presque immédiatement avec leurs bâtons, mais leur visée était amateure. Deux tirs passèrent largement à côté, et Kivia s’occupait déjà du troisième.
Elle murmura le mot, Niskeph, en enfonçant légèrement la pointe de son épée dans le sol. Son sceau sacré s’activa. L’air vibra, et un voile bleuâtre et nuageux se forma, bloquant la décharge du bâton de foudre et la dispersant en étincelles pâles. Niskeph était un sceau de protection courant. Il ne pouvait être maintenu que brièvement, mais il créait une barrière défensive extrêmement résistante à la chaleur et aux attaques physiques.
Pendant ce temps, je terminais ma propre attaque. Je n’avais emporté que deux couteaux cette fois, je dus donc improviser.
Je plongeai la main dans ma poche et saisis la première chose que je touchai. Une pièce. Une monnaie du nouveau royaume émise par la Division de l’Administration Alliée. Elle valait bien moins que celles de l’ancien royaume, qui incorporaient de l’or et de l’argent véritables.
J’infusai la pièce du pouvoir de Zatte Finde, puis je la fis claquer du doigt en direction de l’ennemi. Sa légèreté me permit de l’envoyer droit au cœur du groupe avant qu’elle n’explose dans un flash de lumière. Évidemment, contrairement à un couteau, je ne pouvais pas l’enfoncer dans leur chair. Elle ne pouvait donc pas les faire exploser de l’intérieur. Mais c’était largement suffisant pour projeter quelqu’un dans les airs et l’assommer net. Les trois en même temps, en l’occurrence.
— C’est beaucoup plus simple quand il n’y a personne d’autre à protéger, dis-je.
— Certes, mais…
Kivia se retourna vers moi, sans doute pour lancer une remarque, mais son regard détendu se durcit brusquement.
— Tsav. Au-dessus de toi.
— Ack.
Tsav grogna, pris de court.
J’étais choqué moi aussi. L’ennemi se trouvait réellement juste au-dessus de lui.
C’était une silhouette longiligne, entièrement vêtue de noir, qui abattait son bras droit avec… une lame dans la paume ? Non. Elle ne tenait rien. Elle frappait simplement avec le poing, et Tsav réagit avec des instincts de bête.
Il bougea par réflexe, fruit d’un entraînement constant. Après avoir esquivé le coup sans effort, il lança son couteau vers la gorge de l’ennemi. Le geste était précis et instantané, mais l’adversaire esquiva lui aussi.
Tsav ne se laissa pas démonter. Il fit tourner la lame dans sa main pour viser à nouveau, tout en attrapant le revers de son ennemi et en lui fauchant les jambes. Le mouvement était fluide et net.
Mais alors que je pensais que c’était terminé, Tsav bondit soudain en arrière comme une sauterelle. J’entendis une série de chocs métalliques secs et, avant même de comprendre ce qui se passait, la silhouette noire se tenait au sol, bloquant le couteau de Tsav avec la main gauche et enfonçant une partie de sa paume droite dans son flanc. Tsav avait visiblement réussi à amortir l’essentiel de l’attaque, mais…
— Qu’est-ce que…?
Les lèvres de Tsav se crispèrent en un sourire forcé.
Il avait toujours cet air désinvolte, mais je voyais bien qu’il souffrait. Une sueur froide perlait sur sa peau. Il protégeait son flanc avec son bras gauche, et le sang jaillissait en abondance, maculant les pavés de rouge.
— Il y a un truc qui cloche avec ce type, dit-il.
Le bras gauche de Tsav était gravement touché. De l’avant-bras jusqu’au biceps, la chair était arrachée.
— Ce gars fait un truc vraiment malsain, frérot… Ça fait mal… vraiment mal…
Son bras était criblé d’innombrables perforations, comme s’il avait été mordu par une bête sauvage aux crocs acérés. Qu’est-ce que ce type lui avait fait ? Le couteau dans la main droite de Tsav était brisé lui aussi. Et l’instant d’après, l’assassin tomba à genoux.
La silhouette noire tourna alors son regard vers moi. Un morceau de tissu dissimulait entièrement son visage, mais je distinguais à peine ses yeux.
Ils étaient fixés sur Teoritta et moi. C’étaient des yeux d’animal sauvage.
Nous étions trop proches. À portée directe de frappe de l’ennemi.