sentenced t2 - Chapitre 1 partie 4
Châtiment : Vacances factices dans la ville portuaire d’Ioff (4)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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De nombreux biens rares et insolites arrivaient de l’ouest en traversant la baie de Korio. La route terrestre menant à cette région était entièrement bloquée par des montagnes et, en conséquence, elle avait développé une culture propre.
Lorsque le Royaume Fédéré fut fondé et que les cinq familles royales s’unifièrent, l’Ouest fut le cinquième et dernier territoire à rejoindre l’ensemble. Ce n’était pas à l’origine une monarchie, et son dirigeant principal était choisi par élection. Le pays n’avait même pas de nom et était désigné par celui de sa région, « Won Daolan », où « Won » faisait référence au représentant qui avait unifié et gouverné les différentes tribus. La région était connue pour produire des bois parfumés particuliers, de l’artisanat, des tissus et de la poterie, tous remarquables et particulièrement prisés par les femmes et les enfants.
Les déesses ne semblaient pas faire exception.
— Regarde, Xylo.
La déesse Teoritta tira vivement sur ma manche.
— Je n’ai jamais vu de tissu pareil de toute ma vie. Il ne brille pas, et pourtant regarde comme il est rouge. Je n’ai jamais rien vu de tel. Et toi, Xylo ?
Elle leva les yeux vers moi, incapable de contenir son excitation. Elle voulait manifestement me montrer toutes ces marchandises rares.
— Tu ne trouves pas que ça m’irait à merveille ? poursuivit-elle. — Oh, et ce bracelet aussi. Quelles couleurs éclatantes… Hé, c’est quoi, ça ? On dirait un oiseau.
— C’est du jade, répondis-je. — Et même de la jadéite. De très bonne qualité. Ce tissu est aussi un produit réputé de l’Ouest.
Les nobles portaient ce genre de choses lors des soirées mondaines. Je me souvenais encore très bien du banquet royal auquel j’avais assisté avec Senerva et du moment où j’avais appris le prix de bijoux comme ceux-là. J’en étais resté bouche bée.
— Rien que ce morceau de tissu suffit à acheter une maison, et s’il était taillé en robe, il vaudrait autant qu’une forteresse entière. Amener Dotta ici serait chercher les ennuis.
— Je ne te demande pas le prix, et je ne m’inquiète pas de Dotta pour le moment.
Teoritta semblait contrariée par ma remarque.
— J’aime simplement regarder et laisser courir mon imagination, et j’attends de toi que tu comprennes cela en tant que mon chevalier.
— Avec tout le respect que je vous dois, Déesse Teoritta, intervint Kivia, je pense qu’il serait difficile pour un homme comme lui de comprendre.
Kivia avait toujours l’air furieuse. Elle faisait visiblement tout son possible pour éviter mon regard. À bien y réfléchir, je ne me souvenais même pas l’avoir déjà vue de bonne humeur.
— Il manque d’imagination, poursuivit-elle. — Il est donc naturel qu’il soit incapable de comprendre la beauté de biens comme ceux-ci.
— Oui, j’imagine que tu as raison.
Teoritta me lança un regard comme si j’étais un enfant mal élevé.
— Maintenant, Kivia, si tu pouvais me conduire dans une boutique où je pourrais trouver des tissus et des bijoux comme ceux-ci…
— À vos ordres. Je connais très bien les boutiques les plus en vogue du secteur…
Elle marqua une pause.
— Attends, Xylo. Pourquoi me regardes-tu comme ça ?
— Hein ?
Je secouai la tête tandis que Kivia me fusillait du regard.
— Je ne regardais rien en particulier.
— Cette ville se trouve près de mon poste, alors je m’y rends de temps à autre.
— Je n’ai rien dit.
— Par conséquent, je connais suffisamment la ville pour faire visiter les lieux à la déesse Teoritta, ce qui est plus que ce que tu peux lui offrir. De plus, j’ai choisi cette tenue en tenant compte de la nature de notre mission. C’est pour cette raison que je me suis volontairement habillée de manière simple.
— Je te dis que je n’ai rien dit…
— Mais cela ne signifie toujours pas que je me suis déguisée en homme.
Elle me lança un regard hostile avant d’accélérer le pas pour rejoindre Teoritta.
Alors qu’elle s’éloignait, elle murmura :
— Xylo, fais attention. Tu l’as remarqué, n’est-ce pas ?
Apparemment, elle avait elle aussi compris que nous étions suivis. Je n’eus d’autre choix que de rester en retrait derrière elles.
— Hé, frère. Mauvaise journée ? demanda Tsav.
Il avait l’air parfaitement détendu. Il discutait avec le marchand de l’échoppe voisine depuis tout ce temps.
D’après ce que j’avais entendu, Tsav avait attrapé une souris l’autre jour, et elle avait une tache de naissance sur le dos qui ressemblait à un visage humain. Il me semblait même l’avoir entendu dire quelque chose comme : « T’as jamais vu un truc pareil, mais je peux te le montrer si tu paies. Et faudra aussi m’offrir un repas. » Quel idiot.
— Mais au moins, tout se déroule comme prévu, reprit-il. — Ils se rapprochent vraiment, maintenant.
— Oui.
Kivia et moi n’avions qu’un seul rôle : nous battre sur le champ de bataille. Protéger des déesses contre des assassins ne faisait pas partie de nos compétences.
Même si nous sentions la présence de l’ennemi, nous ne pouvions pas savoir quand ni comment ils attaqueraient. Je décidai donc de demander l’avis d’un professionnel.
— Tsav, si tu devais tuer une déesse ici, comment tu t’y prendrais ? Tu l’attaquerais par surprise dans une ruelle déserte ? Ou tu tenterais un tir à distance ?
— Ce sont mes deux seules options ? Pas fan de l’une ou de l’autre, pour être honnête, marmonna Tsav en mâchonnant une brochette de poulet achetée on ne sait où.
— Ce n’est pas comme si l’ordre disposait de centaines d’assassins. Ils peuvent en envoyer cinq ou six à la fois, grand maximum… je pense.
— Donc une ruelle vide ne marcherait pas, hein ?
— Ouais. La cible est une déesse, et elle a probablement dix gardes ou plus autour d’elle. Une ruelle déserte, ce serait du suicide. Tu serais en infériorité numérique. Aucun avantage.
Comme il l’avait dit, des chevaliers du Treizième Ordre étaient positionnés tout le long de cette rue et dans les environs. Et connaissant Kivia, ils étaient sans doute au moins une vingtaine.
— Donc si on ne peut pas s’approcher, il ne reste que le tir à distance ?
— Frère, tu peux pas continuer à me prendre, moi, le prodige incroyable Tsav, comme référence. Bien sûr que moi, je pourrais le faire, mais je ne prendrais quand même pas ce risque.
Il leva les yeux. La journée était ensoleillée, mais presque aucune lumière n’atteignait le sol. Les étals et leurs bannières colorées bloquaient les rayons.
— Si je ne pouvais pas me permettre d’échouer, j’opterais pour une méthode plus fiable, dit-il.
— Utiliser la foule à ton avantage ?
— Exactement. Se fondre dedans, puis la poignarder tranquillement, comme un cinglé quelconque.
Il y avait énormément de monde. Même si Kivia s’assurait que personne ne s’approche de Teoritta, il y avait une limite à ce qu’une seule personne pouvait faire.
Alors que je pensais me rapprocher de la déesse pour la protéger davantage, elle se retourna brusquement.
— Xylo !
Elle me fit signe de la rejoindre devant ce qui semblait être une boutique de quincaillerie vendant des marmites, des couteaux et des plaques de fer.
— J’ai trouvé quelque chose que même toi pourrais apprécier.
Teoritta montrait du doigt une rangée de couteaux alignés sur une table.
— Je veux que tu choisisses un souvenir pour moi, en souvenir de cette journée.
— En souvenir de quoi, exactement ?
Je laissai échapper un petit rire, mais Teoritta avait l’air parfaitement sérieuse.
— Le jour où la déesse Teoritta a béni cette ville.
— D’accord, mais…
Je jetai un coup d’œil aux couteaux de l’échoppe. Ils étaient tous finement travaillés, mais destinés à couper de petits fruits et autres usages similaires.
— Les couteaux, c’est dangereux.
— C’est précisément pour cela que tu vas m’enseigner. Les couteaux sont ta spécialité, n’est-ce pas ? Alors choisis-en un.
Inutile de discuter davantage. Je me mis donc à les examiner. Les lames de l’Ouest étaient d’excellente qualité. Leur procédé de fabrication unique, appelé « trempe occidentale », créait des ondulations sur l’acier et était très prisé des riches collectionneurs. Après avoir sélectionné un couteau et échangé le peu de notes militaires qu’il me restait contre celui-ci, je me mis à chercher des sangles que Teoritta pourrait utiliser à la place d’un baudrier d’épée. Du cuir de daim teint d’un vernis brillant ferait sans doute l’affaire.
Mais au moment où j’allais en prendre une, je m’arrêtai.
— Kivia.
Je dégainai le couteau flambant neuf et le levai à hauteur des yeux.
— Tu vois ça ?
— Oui.
Dans le poli miroir de la lame se reflétaient deux personnes qui s’approchaient lentement de nous par-derrière, se frayant un chemin dans la foule. Elles avaient l’air de simples citoyens venus faire leurs achats, mais leurs mains étaient dissimulées sous de longues manches.
— Alors ? Qui va garder Teoritta ? demandai-je.
— Toi, Xylo, répondit Kivia. Ne la quitte pas.
— Hmm ?
Kivia hocha la tête, et Teoritta pencha la tête, déconcertée. Un peu plus loin, Tsav arrachait joyeusement les derniers morceaux de poulet de sa brochette avec les dents.
— Teoritta.
Je déposai le manche entouré de corde du couteau dans sa paume.
— Sers-t’en pour te protéger si nécessaire.
Puis je me mis à bouger de la façon la plus naturelle possible, posant mes mains sur les épaules de la déesse perplexe pour la maintenir immobile. Kivia avait déjà dégainé son arme. C’était une épée courte destinée à l’estoc, dotée d’une lame fine d’à peu près la longueur de son avant-bras.
— Lâchez vos armes.
Après cet unique avertissement, son épée disparut dans un éclair de lumière et transperça l’épaule de l’un des deux hommes. Un couteau tomba de sa main et heurta le sol, suivi d’un mince filet de sang. Malgré cela, il tenta de se ruer vers Teoritta.
Aussitôt, la lame de Kivia lui perça la cuisse, empalant presque simultanément ses deux jambes. Il s’effondra au sol en hurlant comme un oiseau.
— Je t’avais prévenu, dit-elle.
Il ne faisait aucun doute que Kivia était une escrimeuse accomplie. À tout le moins, elle était bien supérieure à quelqu’un qui bâclait son entraînement comme moi. Avant même que l’homme ne touche le sol, la pointe de son épée se trouvait déjà contre sa gorge.
— Oups. Désolé, frère, dit Tsav d’un ton gêné.
Il s’était déjà débarrassé de l’autre. La brochette de poulet de Tsav dépassait à peine de la gorge de l’homme. Son œil gauche avait disparu.
— Alors, euh… Je sais que j’ai dit qu’ils en enverraient sans doute cinq ou six, grand maximum, mais…
Tsav observait ma réaction. Il avait l’air de quelqu’un qui venait de comprendre qu’il avait commis une énorme erreur.
— Tu as menti, pas vrai ? dis-je.
— Ouais, tu vois… Je ne m’attendais pas à ce que l’ordre prenne une telle ampleur. S’il te plaît, ne me punis pas.
— Je ne vais rien te faire. Et de toute façon, ce n’est vraiment pas le moment.
Je regardai d’autres silhouettes suspectes émerger de la foule. Il devait y en avoir au moins une dizaine qui forçaient le passage.
Combien les chevaliers cacrés parvenaient-ils à contenir ? Ils étaient bien trop nombreux. Il devait y avoir une cinquantaine d’assassins. Pour aggraver les choses, notre escarmouche avait provoqué un remous qui se propageait désormais dans la foule. Quelqu’un se mit à crier en voyant les corps au sol. Certains s’évanouirent, d’autres prirent la fuite. Des marchandises tombèrent de leurs étals alors que le chaos s’installait. Ce n’était pas bon.
— Xylo ! cria Kivia en poignardant un autre assassin avant de retirer sa lame du cadavre. — Par ici. Changement de plan. On prend l’itinéraire secondaire.
— Reçu, répondis-je en activant mon sceau de vol et en frappant un autre assassin.
Je le percutai si violemment à l’estomac qu’il quitta brièvement le sol avant de retomber lourdement sur les pavés. J’avais dû lui pulvériser les organes.
— Bien joué, frère, dit Tsav.
C’était censé être un compliment, mais il avait l’air un peu horrifié.
— T’es impitoyable. On dirait que tu aimes transformer tes adversaires en bouillie avant de les tuer… C’est flippant…
— Je ne l’ai pas tué, et je ne l’ai pas transformé en bouillie non plus. Je ne suis pas comme toi, répondis-je en attrapant la main de Teoritta, visiblement déconcertée.
Sa peau était un peu froide, mais elle leva les yeux vers moi avec une expression déterminée, comme si elle essayait de surmonter sa peur.
— Est-ce que ça a déjà commencé, mon chevalier ? Mes vacances…
— Désolé, mais il y a eu un changement de programme. Ça te dirait de faire un petit détour par une autre rue ?
Je souhaitai en silence que ce soit le dernier changement de plan auquel nous aurions à faire face.
Mais je savais aussi que ce genre de vœu n’était jamais exaucé.