sentenced t2 - Chapitre 1 partie 1
Châtiment : Vacances factices dans la ville portuaire d’Ioff (1)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Il me fallut deux jours entiers pour me remettre des blessures subies lors de la bataille de la forteresse de Mureed, mais cela me laissa beaucoup de temps pour lire. Cela faisait une éternité que je n’avais pas pu me reposer vraiment.
Les poèmes d’Altoyard Comette étaient remarquables. Bien qu’il fût irrémédiablement ivre, son choix des mots restait toujours d’une grande élégance, parfois même saisissante. C’était un maître des expressions et des jeux de langage de l’ancien royaume.
Bien sûr, tout n’était pas calme pendant ma convalescence. Teoritta, pour commencer, apporta deux fois un plateau de zigg. Je voyais bien qu’elle voulait vraiment jouer, mais elle abandonna dès qu’elle comprit que je n’avais même pas la force de m’asseoir.
— J’imagine que nous devrons jouer une autre fois, mon chevalier, dit-elle en secouant la tête avec une déception évidente. — C’est bien dommage. Je pensais que tu t’ennuierais à mourir, alors j’ai apporté le jeu et les pièces jusqu’ici.
— Ouais, désolé pour ça.
— Dépêche-toi de guérir.
Avec cet unique ordre empreint de clémence, elle s’installa et passa la majeure partie de la journée à lire à mes côtés. Elle avait un recueil de poèmes qu’elle avait dû emprunter à la salle de détente de l’armée. Peut-être ne faisait-elle que m’imiter. Comprenait-elle seulement ce qu’elle lisait ? Je la surpris souvent à somnoler.
Teoritta semblait séjourner dans le même hôpital que moi pour des raisons de protection… ce qui signifiait qu’au moins quelques autres membres de mon unité devaient s’y trouver aussi. Dotta, Tsav et Jayce, ce dernier ayant reçu l’ordre de rentrer du front ouest, vinrent chacun me rendre visite pendant que j’étais éveillé.
Jayce Partiract était un chevalier-dragon, et sa fonction correspondait exactement à ce que son titre laissait entendre. Il n’y avait qu’environ trois cents chevaliers-dragons dans le Royaume fédéré, chacun opérant comme une unité indépendante. Leurs dragons étaient d’immenses créatures ailées, semblables à des lézards, capables de cracher du feu. Ils combattaient vaillamment l’ennemi et on disait qu’ils étaient aussi intelligents qu’un cheval, sinon plus encore. Pour ces raisons, les dragons étaient élevés par l’armée dès leur plus jeune âge afin d’être montés au combat. Aussi loin que l’on puisse remonter, les hommes avaient utilisé des animaux autres que des chevaux sur les champs de bataille. Des éléphants aux chameaux, en passant par les cockatrices, tout avait été essayé avant qu’ils ne se fixent sur la bête ultime : le dragon.
— J’ai entendu dire que tu avais bien amoché le Fléau démoniaque, Xylo, lança Jayce d’un regard froid dès qu’il entra dans la pièce.
Il se distinguait par ses lourds vêtements d’hiver et son écharpe bleu vif. Teoritta, un livre à la main, le fixa avec surprise.
— Oh… Tu ne l’as pas encore rencontré, si ? C’est Jayce, expliquai-je à Teoritta. — Je t’ai parlé de lui. Tu te souviens ? Le chevalier-dragon de notre unité.
C’était un homme de petite taille, d’une carrure proche de celle de Dotta, mais étrangement intimidant. C’était sans doute à cause du fait qu’il possédait un dragon, et de son odeur particulière de fourrage et d’herbes. Toute personne à proximité pouvait le sentir.
— Ne prends pas la grosse tête pour autant, reprit Jayce, m’ignorant complètement, moi et mes présentations. — Tu as peut-être éliminé trois rois-démons, mais ce qui s’est passé dans la forêt de Couveunge tu le dois pour quatre-vingts pour cent à Dotta, et tu avais Norgalle et Tatsuya pour t’aider dans les tunnels.
J’avais beaucoup à dire à propos de l’incident avec Dotta, mais j’avalai mon orgueil. Discuter serait une perte de temps. Je préférai me taire.
— Iblis… bon, ça, je peux te l’accorder. Mais c’est tout.
Jayce se désigna alors du pouce.
— J’en ai tué deux, dit-il avec un léger rictus.
C’était, honnêtement, un sacré exploit. Une performance extrêmement impressionnante.
— Sérieusement ?
Je restais sceptique face à son affirmation. Se vanter inutilement, fanfaronner et bluffer faisaient partie de nos échanges habituels.
— Rhyno n’a rien fait ?
— Il a encore ignoré les ordres, alors il va être enfermé un moment.
— Un héros condamné en cellule d’isolement, hein. Wow.
Il était rare d’envoyer un héros en prison, puisque leur châtiment était censé consister à souffrir sur le champ de bataille, mourir, être ressuscités, puis recommencer. Être enfermé dans une cellule privée offrait au contraire un environnement sûr, propice à un certain confort solitaire. En plus, il était difficile pour un héros d’ignorer des ordres, puisque des sceaux sacrés jugulaire limitaient ce que nous pouvions faire.
— Ce type est bizarre, de toute façon, alors ça ne m’étonne pas, ajoutai-je. C’était la seule explication que je trouvais. — Bref, tu dis que tu as éliminé deux rois-démons, c’est ça ? J’ai intérêt à ne pas découvrir plus tard que tu mens.
— Va vérifier par toi-même, répondit Jayce en reniflant. — J’ai encore gagné, Xylo. On dirait que tu n’es pas aussi exceptionnel que tu le pensais.
— A-attends ! lança une voix anxieuse.
Teoritta se leva aussitôt et se plaça entre Jayce et moi, redressant fièrement le dos et soutenant son regard acéré.
— Xylo est mon chevalier, et je ne te laisserai pas le regarder de haut !
— Oh. Alors c’est toi, la déesse, hein ?
Il jeta un bref regard à Teoritta, comme si elle ne l’intéressait pas, puis reporta son attention sur moi.
— J’ai entendu dire que Dotta t’avait trouvée. On dirait que tu lui es vraiment utile. Ça doit être agréable d’avoir un enfant pour te protéger de tous les grands monstres effrayants dehors.
— Q-quelle insolence ! s’écria Teoritta. — Je n’ai jamais ressenti un tel manque de respect ! Xylo, tu vas le laisser nous parler ainsi ?!
— Laisse tomber, Teoritta. Se mettre en colère ne changera rien.
Je lui tapotai l’épaule et la fis se rasseoir avant qu’elle n’explose de rage. Se fâcher ne servait à rien face à Jayce.
— Dotta ne l’a pas… trouvée. Il l’a volée aux chevaliers sacrés.
— Ça ne change rien.
— Si. Ça change tout. C’est un crime grave.
— Pff. Comme si j’en avais quelque chose à faire des lois humaines.
Cette remarque résumait parfaitement Jayce.
Il avait été affecté à l’unité des héros pénaux pour trafic de drogue et rébellion. Son premier crime, le trafic, était simple. D’après ce que j’avais entendu, il cultivait des plantes destinées à améliorer la santé des dragons. Il se trouvait simplement qu’elles pouvaient aussi servir de narcotiques pour les humains.
Le second crime qu’il avait commis… était tout aussi simple. Apparemment, il s’était rebellé contre l’armée pour tenter de libérer les dragons. Si une personne ordinaire avait fait cela, cela n’aurait été qu’un coup d’éclat inconsidéré, réglé en quelques heures. Une fois les troupes sur place, la révolte aurait été immédiatement écrasée.
Mais dans le cas de Jayce, deux problèmes se posaient. Le premier, c’était qu’il était un noble puissant. Cela faisait de l’incident une affaire d’une ampleur démesurée. Le second, c’était à quel point les dragons l’aimaient. Chaque fois qu’il entrait dans les écuries à dragons de l’armée, les créatures s’agitaient aussitôt. Jayce se mettait vraiment en colère si on lui disait cela en face, mais pour une raison quelconque, il était particulièrement populaire auprès des dragons femelles.
Résultat, la révolte prit une ampleur que personne n’aurait pu imaginer. Il existait même des archives le montrant menant les dragons dans une attaque directe contre la Seconde Capitale. C’était une rébellion digne des livres d’histoire. Je ne serais pas surpris qu’on finisse par l’appeler la Rébellion de Jayce.
— Bref, j’ai gagné le pari.
Jayce tendit la main.
— Je t’ai écrasé rien qu’au nombre de victimes. Maintenant, donne. Je n’ai pas toute la journée… Neely va s’énerver si je la fais attendre.
Neely était le nom du dragon de Jayce. C’était un dragon azur, aux écailles étincelantes comme des saphirs. Il m’avait dit un jour : « Il y a quelque chose de sombre et de mystérieux dans son regard. Elle est clairement mon genre. » Il avait ajouté : « J’aime aussi sa forte volonté. » Avoir un « genre » de dragon n’avait aucun sens pour moi, mais peu importe. Un marché est un marché, et j’avais perdu. Je lui remis une liasse de billets militaires.
— Passe le bonjour à Neely pour moi, dis-je, sachant que cela le mettrait de meilleure humeur.
Les coins de sa bouche se relevèrent en un sourire, et il quitta la pièce. Teoritta, en revanche, n’avait pas l’air ravie, mais cela n’avait aucune importance. Pour une raison quelconque, le comportement de Jayce ne me dérangeait pas.
Il se fichait peut-être des humains, mais, tout bien considéré, il était plutôt honnête.
Celui avec qui j’avais un problème, ce n’était pas lui. C’était Venetim, qui se montra à peu près au moment où je m’étais remis. Ce cerveau de pois chiche pensait apparemment que j’étais encore blessé et incapable de bouger, alors quand il me trouva hors du lit, en train de m’étirer, il se figea.
— Xylo, attends. S’il te plaît.
Ce furent ses premiers mots.
— Avant d’en venir à la violence, je veux que tu m’écoutes, d’accord ?
— Non.
J’arrêtai de m’étirer et attrapai Venetim par le revers. J’allais lui dire ses quatre vérités. Il m’avait menti. Je lui avais clairement dit de ne pas demander de renforts à la famille Mastibolt pendant la défense de la forteresse de Mureed.
— J’espère que ce que tu as fait valait le coup de te faire refaire le visage ! commençai-je.
Puis je m’arrêtai.
— …Ou plutôt…
Ça m’agaçait de l’admettre, mais Venetim avait pris la bonne décision. La porte principale n’aurait jamais tenu aussi longtemps si la famille Mastibolt n’avait pas envoyé deux mille soldats en renfort. D’innombrables mineurs auraient très certainement péri. Et ce n’était pas tout ce qu’il avait fait. S’il n’avait pas négocié cet accord pour nous, nous n’aurions jamais eu la marge de manœuvre nécessaire pour mettre en place un plan solide. Je serais resté coincé à l’intérieur de la forteresse. Venetim pouvait être exaspérément inutile une fois la bataille engagée, mais avant cela, il était un atout précieux. Et c’était pour cette raison que…
— Deux coups, et on est quittes. Ça te va ?
Je me levai d’un geste vif et présentai mon poing à son ventre, puis à son menton.
Il s’effondra théâtralement au sol, faisant semblant de souffrir atrocement, en rajoutant beaucoup trop. On pouvait lire une véritable terreur sur le visage de Teoritta. Elle avait l’air sincèrement inquiète pour lui.
— Xylo, tu ne dois pas recourir à la violence ! dit-elle. — Il n’est pas seulement un héros, mais aussi notre ami…
— Ça va. Fais-moi confiance. Il nous cache encore quelque chose.
Je saisis de nouveau Venetim par le revers et le remis debout.
— Tu pensais que j’étais cloué au lit, pas vrai ? C’est pour ça que tu es venu.
— Q-quoi ? Je n’ai aucune idée de ce dont tu parles.
Même moi, je voyais qu’il mentait.
— Je ne cache rien, poursuivit-il. Avant ton retour, on est venu me voir pour me demander si je pouvais organiser une rencontre avec toi… J’ai fait tout ce que je pouvais pour éviter et retarder, mais je ne sais pas combien de temps encore je pourrai les faire attendre…
Je doutais sérieusement qu’il ait fait quoi que ce soit pour aider. Je resserrai ma prise sur son revers, surpris de constater à quel point j’avais récupéré.
— Laisse-moi deviner. La personne qui veut me voir, c’est Frenci. Frenci Mastibolt.
— Oui, euh… C’est… exact… Elle supplie pour te voir. Elle m’a dit qu’elle ne partirait pas avant, et que si elle devait attendre un jour de plus, elle me tuerait.
— Vraiment ? Eh bien, tu as de la chance. Tu ne peux pas mourir.
— Attends. Qui est « Frenci » ?
Teoritta tira sur ma manche et leva vers moi un regard curieux.
— Comment te connaît-elle ?
— C’était ma fiancée.
Teoritta fit une grimace que je ne pouvais qualifier que de troublée. Son œil droit s’ouvrit grand tandis que le gauche se plissait. Méfiance et surprise se mêlaient dans son expression.
— Qu’est-ce que tu as dit ? T-ta fiancée ? La fiancée de mon chevalier… ?!
— C’était il y a longtemps. Nous ne sommes plus fiancés.
Même aujourd’hui, ce souvenir était déprimant. La famille Forbartz avait été décimée par le Fléau démoniaque. J’en étais le seul survivant, et la famille Mastibolt m’avait recueilli et élevé. Pour assurer la survie de ma lignée, je n’avais eu d’autre choix que d’accepter des fiançailles avec Frenci Mastibolt. Son regard froid et vide me traversa l’esprit. J’avais une assez bonne idée de ce qu’elle allait me dire en me voyant.