sentenced t1 - ORDRES EN ATTENTE 1 PARTIE 2

Ordres en attente : La forteresse de Mureed (2)

—————————————-
Traduction : Calumi
Correction : Opale

—————————————

Les héros vivaient, ou plutôt, étaient emprisonnés, dans un endroit appelé la forteresse de Mureed.

Elle avait été construite à l’origine pour bloquer l’accès à la capitale royale depuis le territoire du nord. Protégée par un fleuve d’un côté et des falaises de l’autre, c’était un site naturellement adapté à une forteresse. Pour cette raison, on l’appelait aussi le Nid, et quoi qu’on puisse dire d’autre à son sujet, la vue y était remarquable. Rien ne valait le spectacle du fleuve Kad Tai depuis le clocher au crépuscule.

Ce fleuve était la ligne de vie de la forteresse. C’est par lui que nous recevions les provisions depuis la ville portuaire d’Ioff, et il constituait une ligne de défense préventive essentielle contre le Fléau Démoniaque descendant du nord. L’expansion du Fléau Démoniaque et la perte accélérée de territoires ces dernières années n’avaient fait qu’accroître son importance.

Et c’était précisément pour cette raison que le groupe cupide Verkle Développement, avait décidé de s’en mêler. Elle envoyait des foules de marchands au Grand Échange, chargés de marchandises destinées à maintenir le moral des soldats. Il ne me manque plus qu’une femme, disaient Dotta et Tsav, mais même si une telle échoppe avait existé, il n’aurait jamais été question de laisser les héros condamnés y mettre les pieds.

Avec le peu de billets militaires que nous avions, le mieux que l’on pouvait faire était de jouer ou d’acheter de l’alcool.

— Xylo, regarde ça !

Teoritta sautillait entre les étals des marchands. Ils étaient décorés d’enseignes aux couleurs vives, de fanions et de bandes de tissu, donnant à la cour austère une allure festive. À en juger par l’excitation débordante de Teoritta, l’effet fonctionnait parfaitement.

— C’est de la nourriture ? Ou une sorte de décoration ?

Teoritta désignait un bonbon de sucre sculpté d’un rouge profond. Il semblait avoir la forme d’une fraise et, sous le bon angle de la lumière, on aurait facilement pu le prendre pour un bijou.

— C’est un bonbon, dis-je. — Tu n’as jamais vu de bonbons comme ça ?

— Ce genre de sucrerie n’existait pas quand j’ai été créée. On dirait presque une gemme, non ?

Elle fixait le bonbon avec intensité, les yeux pleins de curiosité. Intéressant.

On disait que des déesses comme elle, avaient été créées il y a très longtemps, au moins trois cents ans auparavant. Le Temple prétendait qu’elles étaient les derniers enfants d’une race de dieux ayant vécu mille ans plus tôt, mais c’était, sans l’ombre d’un doute, un mensonge. J’étais convaincu que les déesses avaient été créées par la main de l’homme.

Sinon, pourquoi seraient-elles aussi promptes à se sacrifier pour le bien de l’humanité ? C’était bien trop commode. J’ignorais ce qui s’était passé après leur création, mais, d’une manière ou d’une autre, la technologie utilisée pour les fabriquer avait été perdue ou dissimulée. Peut-être lors d’une attaque de grande ampleur menée par un roi-démon, ou au cours d’une guerre entre différentes factions humaines.

Je ne connaissais pas très bien cette période de l’histoire, et je n’avais jamais cherché à en apprendre davantage. Jusqu’à maintenant.

— Et ça, Xylo ? Ça sent vraiment bon. Cette nourriture longue et filandreuse…

— Ce sont des nouilles. Une spécialité de l’Ouest. Ils découpent le blé en fines lanières, puis les font frire dans du beurre avec une sorte de pâte.

— Oh ! Alors… euh, c’est quoi, ça ?! Il y a plein de monde qui fait la queue là-bas. Tu vois ? L’enseigne avec l’ours ! Ça a l’air très populaire, quoi que ce soit.

— C’est…

La file était composée en majorité de soldates. J’en conclus que l’échoppe vendait une sorte de douceur, mais il y avait trop de monde pour distinguer ce que c’était. L’enseigne présentait une mascotte animale qui ressemblait effectivement à un ours.

— Je n’ai jamais vu ce genre d’enseigne. Aucune idée de ce que ça peut être.

— Tu ne sais pas ? dit une voix. — C’est Miwoolies Creams.

À ma surprise, c’était Kivia.

— Ils vendent des desserts glacés, poursuivit-elle. — Cette boutique est très réputée dans la Première Capitale. Ils congèlent de la crème fouettée, puis y versent du miel et saupoudrent des fruits à coque. C’est tout simplement délicieux. L’ours mignon est leur mascotte, et ils invitent actuellement les clients à proposer un nom pour lui.

— Incroyable ! Le développement de la civilisation est une chose merveilleuse !

Les yeux de Teoritta brillaient.

— Ça n’a pas l’air délicieux, Xylo ? Moi, je trouve. Tu n’en as jamais mangé ?

— C’est la première fois que j’en entends parler. L’endroit est nouveau ? Je ne m’attendais pas à ce que tu sois aussi bien informée, Kivia.

— …C’est si surprenant que ça ? répondit-elle d’un ton légèrement offensé. — Oui, il m’arrive de manger des desserts glacés. C’est un problème ?

— Non. Je n’ai jamais dit ça.

— Tu ferais mieux d’être prête à te battre si tu me critiques parce que j’aime les sucreries ! Quoi ? C’est un problème que j’apprécie les desserts froids et que je possède des objets brodés avec cet ours ? Tu insinues qu’il y a quelque chose de mal à ce que je propose des noms pour le concours ?!

— Je n’ai rien dit de tout ça !

On dirait que ma remarque avait réveillé un vieux traumatisme chez Kivia. Elle avait dû être moquée par le passé. Qu’elle ait proposé un nom pour la mascotte était déjà surprenant. Elle ne donnait vraiment pas l’impression d’être le genre de personne à…

— Ahem. À quoi est-ce que tu penses ?

— Tu vas aussi surveiller mes pensées, maintenant… ?

Je décidai de ne rien ajouter. Je n’avais aucune envie de l’offenser encore une fois par inadvertance. Avec quelqu’un comme elle, on ne savait jamais ce qui pouvait déclencher une réaction.

Je tournai le regard vers Teoritta pour chercher de l’aide, mais elle fixait l’échoppe de desserts glacés avec une expression grave. Voilà pourquoi elle était si silencieuse.

— Xylo.

La petite main de Teoritta s’enroula autour de mon bras. Son regard ne quittait pas l’échoppe.

— N’es-tu pas curieux de savoir quel goût ça a ?

C’était une façon étrange de me dire qu’elle voulait en goûter, mais c’était parfaitement dans le caractère d’une déesse, ou du moins dans celui de Teoritta. Par fierté mal placée ou par pudeur, elle voulait donner l’impression que c’était moi qui étais intéressé, pas elle.

— Je pourrais en prendre un. Et toi ?

— Bien sûr. Je ne pourrais jamais refuser une offrande de mon chevalier.

— Alors choisis deux parfums que tu aimes… Attends.

En sortant quelques billets militaires pour les lui donner, je regardai Kivia.

— Choisis en trois. D’accord, Kivia ?

— Je… ça ira, répondit-elle. — J’essaie d’économiser. J’ai un budget à long terme.

Je plaisantais, bien sûr. Mais une fois encore, après ce qui ressemblait à un bref et pénible combat intérieur, elle répondit avec le plus grand sérieux.

J’abandonnai et tendis les billets à Teoritta. La connaissant, elle voudrait faire les achats elle-même.

— Teoritta, tu penses pouvoir utiliser ça et aller nous chercher deux desserts glacés ?

— Bien sûr ! Ah, que ferais-tu sans moi ? Je reviens tout de suite !

Elle partit en trombe, le pas léger, ses cheveux dorés flottant dans le vent, puis prit place dans la file devant l’échoppe avec les autres. Tous les regards se tournèrent vers la déesse, mais elle n’y prêta aucune attention, comme si c’était parfaitement naturel qu’on la dévisage.

— …Xylo, il y a quelque chose que je dois te dire, déclara Kivia en observant de loin le dos de Teoritta.

On aurait dit qu’elle allait enfin en venir au fait.

— Mon opinion sur vous a quelque peu changé. Vous n’êtes pas simplement une bande de criminels. Vous êtes… Comment dire…

— Aussi de stupides morceaux de merde, c’est ça ? Ouais, je sais.

— Ce n’est pas vrai. Du moins, pas en ce qui te concerne, répondit-elle avec le plus grand sérieux.

Cette femme ne comprenait vraiment pas le concept de plaisanterie.

— Je n’ai pas oublié comment tu as sauvé mes hommes dans la forêt de Couveunge, ni ce que tu as fait pour nous dans les mines de Zewan Gan. Tu as sauvé des mineurs que nous étions prêts à abandonner.

— On a perdu plus de gens qu’on en a sauvés.

— Peut-être. Mais tu l’as quand même fait, et je pense que cela mérite le respect. Les soldats blessés qui ont réussi à se replier à Couveunge Forest t’en étaient très reconnaissants, tu sais.

— Tant mieux.

Je laissai échapper un léger sourire. C’était la première bonne nouvelle que j’entendais depuis un moment.

— Ils s’en sont sortis vivants, alors. J’imagine que ce n’était pas complètement inutile. C’était tout ce dont tu voulais parler ?

Kivia ne répondit pas. Elle me lança un regard dur, comme si je venais de l’offenser. Qu’est-ce que j’avais encore dit ?

— C’est quoi, ce regard ? demandai-je.

— Ne sois pas ridicule. Je ne te regarde pas, répondit Kivia en fronçant les sourcils avant de se racler la gorge. — J’étais simplement surprise de te voir sourire, puisque tu as toujours l’air en colère.

— Le monde a tendance à être agaçant.

— …Si seulement tu pouvais corriger cette attitude, alors… Non. Laisse tomber. Quoi qu’il en soit, je voulais simplement te féliciter pour tes compétences. Tu continues d’obtenir d’excellents résultats… Peut-être que la déesse Teoritta aussi…

Il y avait une pointe de douleur dans sa voix lorsqu’elle prononça le nom de Teoritta.

— …a été sauvée en forgeant un pacte avec toi.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— … La déesse Teoritta a été découverte par un groupe d’aventuriers dans des ruines au nord.

Je connaissais les aventuriers.

C’étaient essentiellement des pilleurs de tombes professionnels opérant en groupe et prétendant que c’était un métier. Autrefois, aventurier était synonyme de voleur, mais la perception avait peu à peu changé à mesure que la guerre avançait. Désormais, il était difficile de ne pas les soutenir, puisqu’ils acceptaient de s’aventurer dans des lieux dangereux pour dénicher des artefacts anciens.

Parfois, ils mettaient même la main sur quelque chose d’incroyable. Comme une déesse.

— Nous, le Treizième Ordre, avons reçu la mission de fouiller ces ruines, mais des problèmes administratifs et opérationnels sont survenus à cause des frictions entre l’armée et le Temple.

— Bon courage. Pas mon problème, répondis-je en ricanant par le nez.

Kivia me lança un regard agacé.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que si, c’est ton problème. As-tu oublié que c’est toi qui as tué la déesse Senerva ?

— …Qu’est-ce que tu essaies de dire ?

— À cause de ça, l’armée a commencé à se poser la question… Si une déesse pouvait être tuée, alors était-il possible d’en créer d’autres ?

Quelle idée abjecte. C’était du moins ce que j’en pensais, et à en juger par son expression, Kivia était du même avis.

— L’armée a demandé à analyser le corps de la déesse Teoritta. Le Temple, en revanche, s’y oppose.

Analyser son corps.

Je compris, non, j’en étais presque certain, puisque l’armée était impliquée, que cela signifiait la disséquer afin de percer le secret de la création des déesses. Ils procéderaient avec précaution pour ne pas la tuer, mais cela voulait dire qu’elle serait consciente pendant la dissection.

Ça ressemblait exactement aux monstres de Galtuile.

Ce qui m’agaçait, c’était à quel point je les connaissais bien. Leur pragmatisme était écœurant.

— L’avis de l’armée était en train de l’emporter, mais la situation évolue peu à peu maintenant que tu as prouvé la valeur de la déesse. Tu as déjà vaincu deux rois-démons en très peu de temps.

— …Et jusqu’à maintenant, qu’est-ce qu’ils pensaient ? demandai-je sans pouvoir m’en empêcher.

L’irritation montait, et je ne parvins pas à m’arrêter.

— Il fallait prouver qu’elle avait de la valeur ? Donc ils pensaient que Teoritta ne servait à rien avant ça ? Pourquoi est-ce elle qui devait être disséquée ? Elle vient à peine d’être découverte. Ils ne pouvaient pas savoir de quoi elle était capable…

— Nous savions qu’elle pouvait invoquer des épées grâce aux écrits trouvés dans les ruines où elle a été découverte, répondit Kivia en s’efforçant de rester calme. — Elle est clairement inférieure aux douze autres déesses. Il existe même une déesse plus puissante possédant les mêmes capacités.

Je comprenais ce qu’elle voulait dire.

C’était ainsi que raisonnait l’armée. Et le Temple devait probablement être du même avis.

Visions de l’avenir, foudre et tempêtes, guerriers venus d’autres mondes, machines de guerre. Comparées à tout ça, les épées de Teoritta étaient bien trop limitées.

— Des salauds.

En prononçant ces mots, je réalisai que les vrais salauds, c’était nous, les héros. Cela dit, l’armée et le Temple n’avaient aucune légitimité pour l’affirmer.

C’est à ce moment-là que je compris enfin pourquoi Kivia et le Treizième Ordre s’étaient comportés de manière aussi étrange.

 

 

Je saisis la raison de leur comportement suicidaire dans la forêt de Couveunge. C’était sans doute leur façon d’expier ce qu’ils faisaient. Ou alors, ils étaient simplement désespérés.

La mission du Treizième Ordre avait été de livrer la déesse qu’ils étaient censés protéger pour qu’elle soit disséquée. C’était aussi pour cela qu’ils ne l’avaient pas réveillée. En tant que soldats, ils ne pouvaient pas désobéir aux ordres, mais ils avaient dû penser qu’en se sacrifiant pour défendre ce territoire, ils parviendraient à rallier le Temple ou les nobles du nord à leur cause.

Mais ces salauds de croulants de Galtuile…

 

— En quoi ça importe qu’elle ne soit pas utile ? dis-je en regardant Teoritta. Elle venait d’acheter deux desserts glacés et revenait vers nous en courant, le sourire fier. — Ils se prennent pour qui ? Bordel. Qu’est-ce que je dois encore faire pour prouver à ces raclures de la Forteresse de Galtuile qu’elle vaut plus entière que disséquée ?

Ça ne servait à rien de m’en prendre à Kivia. Je le savais. Mais je n’arrivais pas à m’arrêter.

— Très bien. Parle-moi de notre prochaine mission, dis-je. — Si on réussit encore, ils n’auront plus besoin de disséquer Teoritta, pas vrai ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

— Défendre, cracha Kivia. Elle était peut-être en colère elle aussi. — Vous, les héros, devez défendre cette forteresse jusqu’à la mort. Seuls.

error: Pas touche !!