sentenced t1 - ORDRES EN ATTENTE 2

Ordres en attente : La ville portuaire de Ioff

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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Je me réveillai face à un homme que je ne connaissais pas.

Il me regardait de haut avec un sourire louche accroché au visage.

C’est qui, ce type ?

Je tentai désespérément de rassembler mes pensées malgré le brouillard dans mon esprit.

Un homme inconnu. Un endroit inconnu. Un plafond blanc. Des draps. Une couverture. J’étais allongé, ça, c’était sûr. Mais où ? Un hôpital ? C’était l’hypothèse la plus logique.

Ça doit être un hôpital.

J’avais été grièvement blessé au combat. Je me souvenais encore de l’agonie quand mon bras gauche avait failli être arraché. J’étais sur le champ de bataille. Oui. C’est ça. J’avais affronté le Fléau Démoniaque, et on m’avait visiblement envoyé se faire réparer.

— Comment te sens-tu, Xylo ? demanda l’inconnu.

Il souriait, mais son ton était faux, affecté. Il ne semblait même pas chercher à le cacher. J’y percevais une pointe de sarcasme. Peu importe combien j’y réfléchissais, je n’arrivais pas à me souvenir de lui.

— Vous êtes qui, bordel ? demandai-je.

— Très bien. Tout semble fonctionner correctement, dit-il en hochant légèrement la tête avant de se tourner vers une femme derrière lui.

Je ne la connaissais pas non plus. Quelque chose chez elle attirait l’attention. Elle avait l’air somnolente. C’était une grande femme, vêtue d’une simple robe blanche, avec un unique trou pour la tête. Elle devait venir du Temple.

— C’est exactement comme vous l’aviez dit. Il peut parler, et il ne semble pas avoir de problème de langage.

La femme en blanc ne répondit pas. Elle se contenta d’acquiescer légèrement, le regard perdu dans le vide, comme si rien de tout cela ne l’intéressait.

Qui sont ces gens ?

J’évaluai ma situation. J’avais subi de graves blessures sur le champ de bataille. On m’avait sans doute envoyé directement se faire réparer. C’était logique, vu ce que j’avais encaissé. Et ensuite ? On m’avait transféré ici ? L’atelier de réparation était bien plus sinistre que cet endroit. En plus, ça ressemblait à une chambre individuelle. Regarde-moi. Une chambre rien que pour moi. Je dois être célèbre, pensai-je.

— Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, dit soudain l’homme.

Son attitude factice me donna immédiatement toutes les raisons de m’inquiéter.

— Heureusement pour toi, tu n’es pas mort. Seulement à l’article, mais tu as survécu. Bien sûr, cela ne signifie pas que tu n’auras aucune séquelle.

— Compris, répondis-je platement.

J’étais épuisé. Plusieurs parties de mon corps étaient engourdies.

— D’après le médecin, tu as perdu une grande partie de ta capacité à ressentir la douleur. Du moins, si l’on se fie à tes réactions pendant l’opération. Tu dois faire attention.

Je me dis que c’était plausible. Tatsuya en était l’exemple parfait.

— Les soldats comme toi meurent plus facilement, et nous préférerons que tu survives le plus longtemps possible.

Il avait dit « nous ». Ça me dérangeait, mais la question la plus importante restait la même. Qui était ce type ? Ce n’était pas un héros. J’en étais presque sûr.

Je repassai en revue chaque membre de mon unité. Venetim, Dotta, Norgalle, Tatsuya, Tsav, Jayce, Rhyno… Je me souvenais de tout le monde. Ma mémoire ne semblait pas affectée.

— Ça ne veut rien dire venant d’un type que je ne connais même pas, dis-je en le fusillant du regard. — Je vous l’ai déjà demandé. Qui êtes-vous ?

— Considère-moi comme un allié.

Son rire ressemblait plus à un grognement rauque.

— …À bien y réfléchir, tu n’es pas obligé de le faire si tu n’en as pas envie. Dans tous les cas, sois prudent. Je suis simplement soulagé de voir que tu vas bien. L’unité des héros condamnés est notre atout majeur, après tout.

Il racontait n’importe quoi. Je ne croyais pas un mot de ce qu’il disait. Le fait qu’il refuse de me dire qui il était m’agaçait. Je détestais les gens qui jouaient les mystérieux. Avec des types comme lui, il n’y avait qu’une seule manière de faire.

— Dégagez.

Je fis un geste de la main dans sa direction.

— Je vais gerber si je dois supporter vos yeux malicieux une seconde de plus.

— Aïe. Tu sais, j’ai eu pas mal de mal à me faufiler jusqu’ici pour te voir. Et ce n’était pas simple non plus de t’apporter tout ça.

L’homme mystérieux tendit la main vers la table à côté de lui. Je ne l’avais même pas remarquée. Dessus se trouvaient de petits paquets, des fleurs, et même une grosse miche de pain.

C’est quoi que ce bordel ?

Il dut lire la question sur mon visage.

— Un témoignage de gratitude pour l’unité des héros condamnés.

— Je ne me souviens pas avoir fait quoi que ce soit qui mérite des remerciements.

— Oh ? D’après ce que j’ai entendu, les colonies voisines de Weigerla, Tafka Duha et Khaosant, les mineurs de la forêt de Couveunge et de Zewan Gan, ainsi que les marchands itinérants de Western Riso te sont tous reconnaissants. Bien sûr, tu ne connais ni leurs noms ni leurs visages. Mais tu as protégé leurs moyens de subsistance en défendant la forteresse de Mureed. L’armée ne sait même pas quoi faire de tout ça… Ah, oui.

L’homme éclata de rire, comme s’il n’avait plus réussi à se contenir.

— Il y a même quelques petites filles qui t’ont apporté des fleurs hier.

— Peu importe. Je m’en fiche.

Je mentais. Ça m’importait. Ça voulait dire que ce que j’avais fait avait un sens.

Face au Fléau Démoniaque, ces présents n’étaient rien de plus que des broutilles pleines de bonnes intentions. Mais c’était précisément pour ça qu’ils avaient de la valeur. Évidemment que ça me faisait plaisir. Mais hors de question que je laisse ce type se payer ma tête. Rien que d’y penser me nouait l’estomac.

— Les gens commencent à t’appeler l’Éclair fulgurant, et ils te traitent comme une sorte de guerrier mystérieux. Sans doute parce que tu ne fais pas officiellement partie de l’armée. Mais qui dit mystère dit popularité.

— C’est tout ce que vous vouliez dire ? Dégagez.

— Très bien. Mes excuses. Je respecterai tes souhaits, répondit l’homme en gardant son rictus.

Il leva les mains, comme pour tenter de m’apaiser. Ou peut-être était-ce un geste de reddition.

— Mais il y a une chose que je veux que tu saches, poursuivit-il. — Il n’y a pas que le grand public qui te surveille. Des gens du Temple et de l’armée observent vous autres héros condamnés avec…

— Foutez le camp.

Je lui aurais lancé quelque chose si j’avais eu quoi que ce soit sous la main. C’était sans doute mieux que je n’aie pas eu mes couteaux. L’homme louche finit par abandonner, secoua la tête de manière théâtrale et se dirigea vers la porte. La femme vêtue comme une prêtresse le suivit.

— Une dernière chose avant de partir. Évite de trop souvent enfreindre les ordres. Il existe des forces qui considèrent les héros condamnés comme une nuisance. Et toi en particulier, Xylo.

— Qu’ils aillent se faire foutre.

Dis-moi un truc que je ne sais pas déjà, pensai-je. La forêt de Couveunge, la mine de Zewan Gan, la forteresse de Mureed… Même avant tout ça, depuis que j’étais connu comme le tueur de déesses, il y avait des gens aux plus hauts échelons de l’armée et de la Division de l’administration des forces alliées qui voulaient ma peau.

— Je sais déjà qu’ils existent. Mais c’est qui au juste ?

— Les Coexistants, répondit-il brièvement. — C’est ainsi qu’on les appelle.

Je connaissais les Coexistants. Ils voulaient promouvoir une coexistence entre les humains et le Fléau Démoniaque. Ils existaient depuis l’apparition des rois-démons, mais étaient censés avoir disparu à mesure que la guerre s’intensifiait. Ils pensaient que s’il était possible de communiquer avec les créatures, on pouvait négocier la paix, même si cela impliquait l’asservissement de l’humanité.

À leurs yeux, c’était un prix acceptable à payer pour sécuriser un maigre lopin de terre qu’ils gouverneraient, en administrant les esclaves et en servant d’intermédiaires avec les créatures du Fléau Démoniaque. C’étaient des ordures. Le pire du pire, pour rester poli. Mais je n’aurais jamais imaginé qu’un tel groupe puisse gagner assez d’influence et de pouvoir pour me piéger et faire de moi un criminel.

— Jusqu’à notre prochaine rencontre.

L’homme souriant ouvrit la porte alors que j’étais encore perdu dans mes pensées, puis se tourna vers quelqu’un à l’extérieur de la chambre.

— Nous avons terminé, Déesse. Vous pouvez entrer maintenant.

— Xylo !

Une petite silhouette se précipita dans la pièce. C’était Senerva. Une jeune fille aux cheveux dorés et aux yeux ardents, Attends. Une jeune fille ? Non. Senerva n’était pas aussi petite.

Ce qui voulait dire…

— Pourquoi me regardes-tu comme ça, mon chevalier ?

La jeune fille me fixa avec sévérité… ou peut-être avec supplication.

— Réjouis-toi. Je suis venue moi-même te saluer.

J’avais mal à la tête. Je connaissais cette fille. Je fouillai dans ma mémoire. Elle m’était terriblement familière.

— Tu es sur le point de me mettre en colère, Xylo.

Elle avait l’air au bord des larmes.

— Je ne te permettrai pas de m’oublier. Ma grandeur. Ma générosité. Ma compassion…

Je voyais des larmes se former dans ses yeux. J’avais l’impression d’être un harceleur. Merde.

— Xylo, je ne te permettrai pas de m’oublier… ta déesse.

— Je ne t’ai pas oubliée.

Comment aurais-je pu répondre autrement ? Mais ma voix était paniquée.

— Teoritta, dis-je en prononçant son nom. — Je ne t’ai pas oubliée.

— Bien.

— Alors arrête de pleurer.

— Je ne pleure pas.

— Vraiment ?

— Vraiment. Je suis bien trop digne pour pleurer.

Je souris tandis que des étincelles jaillissaient de ses cheveux.

— Quoi qu’il en soit, je suis impressionnée, Xylo. Tu mérites des éloges.

Elle tendit la main et me frotta maladroitement la tête. Des étincelles jaillirent de son corps.

Eh. D’accord.

Je décidai de la laisser faire. J’étais trop fatigué pour avoir l’énergie de repousser sa main. Une femme au regard acéré me fusillait des yeux derrière Teoritta, mais je l’ignorai.

— …Xylo Forbartz.

La femme, Kivia, prit une expression grave.

— Permet-moi de t’informer de ce qui s’est produit après votre victoire sur le Roi-Démon Iblis.

— J’ai pas la tête à ça, grognai-je en fronçant les sourcils.

— Non, tu dois entendre ça, insista Kivia.

Elle était vraiment incapable de reconnaître une plaisanterie.

— Tout d’abord, toi et la déesse Teoritta êtes temporairement prêtés au Treizième Ordre des Chevaliers Sacrés.

On nous « prêtait » comme du matériel. Donc rien n’avait changé. Nous étions toujours exactement là où nous avions commencé. Je n’avais même pas la force d’en rire.

— La situation de la déesse Teoritta demeure préoccupante. L’armée et le Temple débattent actuellement du respect qui lui est dû. Votre succès écrasant à la forteresse a provoqué un changement majeur de l’opinion.

Le simple fait qu’elle continue d’utiliser un langage aussi respectueux en disait long sur sa personnalité. Le « respect qui lui est dû ». Autrement dit, ils discutaient de la manière de la gérer. Maintenant que nous avions prouvé sa valeur stratégique, l’armée devait être divisée entre ceux qui voulaient la disséquer et ceux qui voulaient continuer à l’exploiter activement.

Et le Temple, alors ?

C’était un monde que je ne connaissais pas, je ne pouvais donc que supposer. S’ils jouaient à la politique, ils laisseraient peut-être l’armée décider en échange d’un autre compromis, ou bien ils chercheraient à placer Teoritta sous la garde du Temple sous un quelconque prétexte.

Quoi qu’il en soit, aucune des deux institutions n’était un bloc homogène, et le débat allait probablement s’éterniser.

— C’est pourquoi, Xylo, tu dois continuer à protéger la déesse, conclut Kivia.

— Si tu veux que je la protège…

Je jetai un regard à Teoritta, qui avait enfin cessé de me frotter la tête.

— …alors retire-nous de la ligne de front. Je n’ai pas eu un seul jour de repos depuis que je suis devenu un héros.

— Très bien. Vous ne serez pas affecté en première ligne pour le moment.

— Attends. Quoi ?

J’étais sincèrement surpris. J’avais dit ça pour plaisanter, mais comme toujours, Kivia m’avait pris au sérieux.

— Ta mission sera de protéger la déesse Teoritta tout en étant stationné dans la ville portuaire d’Ioff, dit-elle.

— On dirait que tu dis que la ville est plus dangereuse que le champ de bataille.

— Il serait sage de le supposer, répondit Kivia.

Son sérieux était presque agaçant.

— Il existe des forces au sein du Temple qui en veulent à la déesse.

Je n’en croyais pas mes oreilles. J’avais toujours pensé que les gens du Temple vénéraient les déesses sans la moindre réserve.

 

— Le Temple est composé de nombreuses factions, ajouta Kivia. Elle avait sans doute perçu mon scepticisme. — Les plus dangereuses sont celles qui cherchent à préserver la pureté des déesses par-dessus tout. Elles se font appeler la faction orthodoxe, et elles refusent même de reconnaître la nouvelle déesse, Teoritta.

— Ça n’a aucun sens.

— Ce sont des puristes. Ils considèrent les déesses comme des absolus. L’apparition ou la disparition d’une déesse remet en cause leurs croyances. Ils sont peu nombreux, mais leur sphère d’influence s’étend plus vite et plus loin que prévu.

Ridicule, pensai-je. Les déesses pouvaient mourir. Je le savais mieux que quiconque. Il existait même des archives attestant de la mort de plusieurs déesses durant la Troisième Guerre de Subjugation. Ils ignoraient tout ça ?

— Ces extrémistes cherchent à nuire à la déesse Teoritta. Nous avons également découvert leur lien avec un ordre d’assassins.

— …D’accord, ça suffit. J’ai la tête qui commence à me faire mal. Tu me raconteras le reste plus tard, parce que…

Je me tournai vers Teoritta. Est-ce que Kivia voulait vraiment qu’elle entende ce genre de choses ? Apparemment, je me trompais.

— J’attends de toi que tu me protèges, Xylo. Toi, et les autres héros.

Teoritta affichait un sourire radieux, comme si elle ne pouvait pas être plus heureuse. Pourquoi ça la réjouissait autant ? Heureusement, je n’eus besoin d’attendre que quelques secondes pour comprendre.

— On va enfin avoir un peu de repos, Xylo, dit-elle. — Tu m’emmèneras en ville dès que tu iras mieux. Compris ?

— J’imagine que je n’ai pas le choix.

Je regardai par la fenêtre. L’hiver approchait. Des nuages couleur plomb couvraient le ciel, annonçant une tempête imminente. Il neigerait probablement cette nuit-là.

Ma prochaine mission consiste à protéger la déesse.

Venetim réussirait d’une manière ou d’une autre à se caser dans un rôle confortable. Quant à Dotta, il faudrait lui attacher les deux bras s’ils comptaient le laisser circuler librement en ville. Norgalle se promènerait tranquillement sur le marché, attrapant à manger et à boire sans payer, comme un roi. Il faudrait interdire à Tsav d’approcher le moindre casino ou quartier commerçant. Et…

Qu’est-ce que je suis en train de faire ?

Je ne pus m’empêcher de rire. J’appréciais ma situation bien plus que je ne l’avais jamais fait auparavant. Plus encore qu’à l’époque où j’étais Chevalier Sacré. Depuis que j’avais rencontré Teoritta, quelque chose avait changé. Je m’amusais vraiment. Et ça me terrifiait.

Les choses n’étaient pas si mauvaises. J’étais entouré d’une bande d’imbéciles, et pourtant je n’étais pas en colère.

— Xylo.

Teoritta tira doucement sur ma manche.

— Tu es mon chevalier, et je t’ordonne de me tenir la main lorsque nous serons en ville afin que je ne me perde pas.

— Pas de problème.

Ce n’était pas la première fois.

Je me souvenais d’un moment comme celui-ci. J’essayai de me rappeler l’expression de Senerva et la conversation que nous avions eue… et je n’y parvins pas.

— Quel honneur.

Je me forçai à sourire.

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