sentenced t1 - COMPTE RENDU DE PROCÈS 2
Compte rendu de procès : Venetim Leopool
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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La pièce était petite et sombre, guère différente d’une cellule.
…Quel endroit lugubre.
Ce fut la première pensée qui traversa l’esprit de Venetim Leopool.
Ils ne vont pas me faire comparaître devant ce ridicule « voile de vérité » pour mon procès ?
Il avait prévu de se tirer de ce pétrin en parlant devant le jury et le confesseur.
Je raconterai le plus gros mensonge jamais prononcé. Un mensonge qui entrera dans l’histoire.
C’était son plan, du moins. Mais il semblait que ce ne serait pas possible.
Il n’y avait plus que deux personnes avec lui dans la pièce.
Assis en face de lui, derrière un bureau, se trouvait un jeune homme arborant un sourire excessivement enjoué. Derrière celui-ci se tenait une femme vêtue d’une simple robe blanche, l’habit courant des prêtres, les bras croisés. Elle le fixait de ses yeux ternes, dénués d’émotion, comme à moitié endormie.
Quelque chose n’allait pas.
Il n’était pas étonnant que Venetim le ressente ainsi. Après tout, cela ne ressemblait en rien aux procès dont il avait entendu parler. Il n’y avait pas de jurés, et il n’avait même pas eu à jurer de dire la vérité.
Ça ressemble davantage à un interrogatoire qu’à un procès. Est-ce qu’ils cherchent encore à m’arracher des informations ?
Il leur avait déjà tout dit : des mensonges, la vérité, et des mensonges qu’il avait fini par croire lui-même.
— Puisses-tu accepter mes excuses, Venetim Leopool, déclara le jeune homme en posant les coudes sur le bureau grossier et en joignant les doigts comme s’il s’apprêtait à prier.
Sa voix sonnait étrangement fausse.
— J’aurais vraiment aimé que nous puissions discuter dans un endroit plus agréable, mais il faut faire avec. J’ai toujours voulu te rencontrer. J’ai beaucoup de respect pour toi.
— O-oh… Ah bon ? répondit Venetim en hochant vaguement la tête. Il n’y avait rien d’autre à faire.
Il n’était pas du genre à peser soigneusement ses mots avant de parler. Quand les gens apprenaient qu’il était un escroc, ils se faisaient souvent une idée fausse. Venetim n’était ni un penseur posé ni un virtuose du verbe. Il n’avait pas ce genre de talents. Même lorsqu’il trompait quelqu’un, il disait simplement ce qui lui passait par la tête.
Cette fois-ci ne faisait pas exception.
— Qu’est-ce que vous voulez dire exactement par « j’ai beaucoup de respect pour toi » ? demanda-t-il, très sceptique. — Vous comptez gagner votre vie en arnaquant les gens, vous aussi ? Parce que si c’est le cas, vous ne devriez pas prendre des types comme moi pour modèle. Après tout, je me suis fait attraper.
— Oui, là-dessus, tu as raison, répondit l’homme en laissant échapper un rire étouffé.
Son expression restait enjouée, mais quelque chose dans ce rire avait de dérangeant. Il évoquait presque le sifflement d’un serpent.
— J’imagine que je suis allé un peu trop loin cette fois, reprit Venetim. — Essayer de vendre la propriété royale à un cirque, c’était peut-être un peu…
— En réalité, cela n’a quasiment aucun rapport avec cette affaire. C’était assez drôle, ceci dit.
L’homme fit un geste de la main, et la femme vêtue comme une prêtresse se mit silencieusement en mouvement. Elle empila des liasses de documents sur le bureau, l’une après l’autre. C’étaient tous des dossiers recensant les crimes de Venetim.
— La nature de tes crimes est sans précédent. Honnêtement, je suis surpris qu’on puisse être aussi imprudent.
L’homme rit de nouveau, d’un rire serpentiforme, en parcourant les feuilles du regard.
— D’abord, tu as conclu un accord pour vendre des terres à un cirque désireux de se produire dans la capitale royale. Pour cela, tu as fabriqué de toutes pièces un plan de relocalisation du palais… C’est impressionnant, pour le moins.
Venetim s’en souvenait encore comme si cela s’était produit la veille. L’arnaque avait pris une ampleur incontrôlable avant même qu’il ne s’en rende compte.
À l’origine, il avait simplement prévu de monter la vente du terrain, d’encaisser l’acompte, puis de disparaître comme à son habitude. Mais plus il parlait, plus les choses se compliquaient. Très vite, ils en étaient à discuter de plans de relocalisation du palais, de travaux de démolition et d’acheteurs potentiels pour la pierre et le fer récupérés. Il avait dû commencer à mentir à toutes sortes d’artisans rien que pour maintenir la façade.
J’avais l’impression de marcher sur un fil. Tout s’enchaînait à une vitesse folle…
Il avait établi des devis, levé des fonds de départ et préparé une procuration au nom du représentant du chancelier, tandis que l’affaire prenait une ampleur qu’il n’aurait jamais imaginée.
Lorsque la troupe du cirque arriva enfin, il y avait des charpentiers, des fournisseurs du bâtiment et même des manifestants entassés au même endroit. Le chaos était total.
Venetim craignait trop d’assister au désastre qu’il avait provoqué. Il s’était tenu à l’écart, essayant de gagner du temps jusqu’à ce qu’il soit possible de quitter la capitale sans risque. Mais il fut capturé sans difficulté avant d’avoir pu s’enfuir.
— Tu as fait bien plus que cela. Fraude à l’investissement, contrefaçon d’antiquités, escroqueries à la loterie, infractions au financement… Verkle Développement, à lui-seul, a déposé plus d’une centaine de plaintes contre toi.
— Je suis désolé… Je regrette sincèrement mes actes.
— Ne le sois pas. Ça n’a plus d’importance. Ce que je veux savoir, c’est pourquoi. Quelle est ta motivation ?
Pour Venetim, le « ça n’a plus d’importance » sonnait de façon extrêmement inquiétante.
— …Je déteste voir les gens déçus. Je déteste ça depuis que je suis enfant.
C’était une histoire qu’il avait racontée d’innombrables fois, mais dont les détails changeaient toujours. En y réfléchissant vraiment, toutes ces versions lui semblaient vraies, et en même temps, elles avaient toutes un goût de mensonge.
— J’inventais sur le moment n’importe quel mensonge pour éviter de décevoir les gens. Et j’essayais de rendre ces mensonges cohérents.
— Cela a dû demander énormément d’efforts. Maintenir la cohérence d’un plan comme celui du cirque devait être terriblement difficile. Mais tu y es parvenu.
— Eh bien…
Venetim se contenta d’une réponse vague. Il ne voyait pas quoi dire d’autre. Il était bien plus préoccupé par l’identité de cet homme et par la question de savoir s’il allait réellement être jugé.
— Euh… Je vais être condamné à mort, alors ? demanda-t-il.
— Hmm ? Oh. Non, malheureusement pas.
L’homme se pencha en avant.
— Tu n’es pas jugé pour fraude.
— …Je ne le suis pas ? Alors…
— C’est ceci qui t’a mis dans le pétrin.
Une autre liasse de documents fut jetée sur la table. Celle-ci, Venetim la reconnut. C’était un journal. La Chronique de Livio. Pas vraiment une publication prestigieuse. En réalité, même parmi les journaux de troisième zone, elle touchait le fond. Elle publiait régulièrement des scoops douteux sur l’occulte, des conspirations, des scandales, et des ragots maison sur le Fléau démoniaque.
Venetim travaillait pour eux comme journaliste depuis un an, précisément parce qu’il excellait à inventer de fausses histoires.
— Euh…
Venetim pencha la tête, perplexe.
— Pourquoi vous me montrez ça ?
— C’est un article que tu as écrit. L’invasion secrète des rois-démons. Des espions sous l’influence du Fléau Démoniaque seraient déjà parmi nous, se faisant passer pour des humains. Et le Temple, Galtuile, et même la famille royale auraient déjà été compromis. Je crois que ça résume bien les choses.
Venetim se souvenait parfaitement de cet article. Le journal n’avait plus d’idées de scandales entre chevaliers et déesses, ni de nouvelles saletés à sortir sur la famille royale, alors on lui avait demandé d’écrire quelque chose qui ferait peur aux gens. C’est exactement ce qu’il avait fait.
J’imagine que je mérite ce regard…
Peut-être y avait-il une part de vérité dans ce qu’il disait sur sa haine de décevoir les gens.
— Et tu as même inclus des noms. Le grand prêtre Marlen Kivia, le général Delph, et jusqu’au gouverneur général Simurid. Impressionnant. Quelle imagination… Pour être franc, la fraude, les scandales, les théories du complot, tout ça, je m’en fiche. Mais ceci…
Il se mit à rire d’un râle sec au fond de la gorge.
— …nous ne pouvons pas laisser la vérité s’ébruiter.
— Hein ?
— Surtout pas par quelqu’un comme toi, qui sait si bien faire croire aux gens ses mensonges. Après tout, tu as déjà réussi à nous convaincre.
Venetim trouva cela profondément injuste.
— Attendez. Je n’ai jamais…
Il tenta de se lever, mais son corps refusa d’obéir. La femme vêtue comme une prêtresse se tenait soudain juste à côté de lui, ses mains serrant fermement ses épaules. Une douleur fulgurante traversa son corps, et Venetim hurla.
— Tu étais sur le point de ruiner tout notre travail… J’ai donc un cadeau pour toi. Une entrave spéciale qui fera en sorte que tu ne puisses plus jamais parler de tout cela.
L’homme claqua des doigts avec emphase.
C’est alors que Venetim remarqua l’éclat sadique dans le sourire jovial de l’homme. C’était l’expression de quelqu’un qui prenait plaisir à voir la peur dans les yeux de sa victime.
— Malheureusement, tu vas subir un sort bien pire que la mort.
Son sourire s’élargit encore. Il ne trouvait manifestement rien de tout cela « malheureux ».
— Venetim Leopool, je te condamne à la Sentence du Héros.