sentenced t1 - Chapitre 3 partie 8
Défendre la forteresse de Mureed contre la pestilence – Rapport final
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Le Roi-Démon Iblis se retourna dans les airs, battant des ailes sans un bruit tandis que son corps se dilatait.
Il ressemblait à un mélange de taureau et de loup, doté d’ailes colossales.
— On n’aura probablement plus qu’une seule chance d’attaquer. Si on en a une, murmurai-je à Teoritta.
Prendre les décisions stratégiques faisait partie du rôle du chevalier. Tant que ma déesse était prête à se battre, mon travail n’était pas terminé.
Et puis, abandonner maintenant signifiait mourir, et ça me ferait passer pour un incapable total. Je deviendrais la cible de moqueries en tout genre, et je n’en voulais pas. Je refusais d’admettre l’échec, surtout après m’être donné des airs de dur à cuire et avoir quitté la forteresse pour aller affronter le roi-démon moi-même. Je serais mort de honte.
— Cette chose reste prudente, dis-je.
Ses innombrables yeux scrutaient étroitement les alentours tandis qu’elle planait au-dessus de nous.
— Mais elle devra attaquer à un moment donné. Elle ne peut pas attendre son armée.
La zone alentour s’était transformée en bourbier, et les féeries subiraient trop de pertes si elles nous suivaient jusqu’ici.
— Elle attaquera avant que ça n’arrive, conclus-je.
Ce roi-démon avait une intelligence limitée, mais il pouvait comprendre ça. Il restait plus malin qu’une bête sauvage ordinaire.
— Il va sans doute piquer sur nous. On aura une fraction de seconde pour attaquer. Si on échoue, il pourrait créer une arme encore plus efficace.
Les griffes du Roi-Démon, celles qui m’avaient lacéré quelques instants plus tôt, continuaient de grossir. Si sa véritable nature consistait à s’adapter au changement, comme je le pensais, il avait dû comprendre à quel point elles étaient efficaces contre moi. Elles étaient désormais longues et tranchantes comme des épées.
— Voilà la situation. Tu penses toujours qu’on a une chance de gagner ? demandai-je.
— Dans ce cas…
Teoritta releva la tête. Ses lèvres tremblaient légèrement. Je voyais bien qu’elle peinait à dissimuler sa peur, mais elle esquissa un sourire pour me montrer la force de sa volonté. Elle essayait de me donner le courage de me battre. Quel culot.
— …ce sera une formalité. À ton avis, qui suis-je ?
Elle attendait beaucoup de moi, et je ne pouvais pas la décevoir. Je lui rendis un sourire amer.
— Tu es la déesse des épées, Teoritta, dis-je.
— Oui. Je suis la grande déesse des épées, et tu es mon grand chevalier, déclara-t-elle en retirant son manteau blanc pour le jeter à terre.
Tout son corps irradiait de chaleur. Je n’avais jamais vu ses cheveux crépiter avec une telle intensité.
— Je vais te préparer une épée spéciale… Cette fois, elle sera véritablement extraordinaire.
— Une épée capable de tuer un adversaire immortel ? Comment ? demandai-je.
— …Il n’y a pas de « comment ». Rien de ce qui existe ne peut survivre à un coup de l’Épée Sacrée.
— Une autre déesse a prédit que rien à part le poison pouvait le tuer.
— Rien de ce monde, peut-être.
Elle n’avait pas tort, mais son sourire était raide.
— J’invoquerai donc quelque chose venant de l’extérieur de ce monde. Il n’y a rien à craindre. Ce n’est qu’une seule créature.
Elle disait qu’il n’y avait rien à craindre, mais Teoritta était plus effrayée que quiconque.
— Je t’accorderai l’espace d’un souffle, dit-elle. — Ce sera ta chance. Je n’échouerai pas.
Autrement dit, je ferais mieux de toucher en un seul coup. Tout se jouerait sur la technique. Et ça, c’était entièrement sur moi.
— As-tu besoin de quoi que ce soit d’autre ? demanda-t-elle.
— Non.
Tout ce dont j’avais besoin, c’était du courage pour écraser la peur. Rien de plus.
Mais ce que j’avais n’était sans doute pas du courage. Juste une colère insupportable. J’avais passé ma vie à être balloté par mon manque de patience. Alors je répondis simplement.
— Laisse-moi faire.
J’étais trop embarrassé pour dire la vérité.
En réalité, je n’avais pas confiance en moi, et je n’étais pas un chevalier. J’étais un soldat. J’avais appris l’escrime en tant que Chevalier Sacré, comme le voulait la tradition. Mais je n’y excellais pas. J’étais tout juste moyen. Est-ce que j’allais vraiment réussir ce coup ?
Je voulais plus de temps pour me concentrer, reprendre mon souffle et préparer mon attaque. Mais il était hors de question que mon adversaire m’en laisse.
Iblis battit violemment des ailes. Son ombre nous recouvrit. Sur fond de lune verte, le Roi-Démon replia ses ailes et plongea à toute vitesse. Ses griffes énormes et monstrueuses scintillaient dans la nuit. Il se déplaçait vite, mais son attaque était simple.
Ça y est.
C’était notre unique chance de victoire.
— Mon chevalier.
Teoritta plongea la main dans le vide, bougeant les bras comme si elle tirait une épée d’un fourreau invisible. Des étincelles éclatantes jaillirent. Un éclair parcourut ses paumes, et dans son sillage apparut une épée.
C’était une lame à une main, à double tranchant, d’un argent limpide. Elle semblait émettre sa propre lueur, mais restait sobre, presque banale, comme l’arme d’un soldat ordinaire combattant en première ligne. Ce détail me plut. Je n’avais pas oublié mon entraînement.
Teoritta me lança l’épée. Je fixai Iblis qui fondait sur moi et attrapai l’arme au vol, la serrant fermement. Le mouvement de l’ennemi était simple. Direct.
Je peux contrer ça. Je peux le faire. Aucun problème.
Je continuai à me convaincre jusqu’à ce qu’Iblis soit juste au-dessus de ma tête, fonçant droit sur moi comme prévu. Et c’est là qu’il fit quelque chose d’inattendu.
Tu te fous de moi.
C’était comme regarder une fleur éclore. Le corps d’Iblis se transformait.
Sale tricheur.
La poitrine du Roi-Démon se déchira, et deux bras supplémentaires jaillirent, lui donnant six paires de griffes.
Je bloquai un bras avec le couteau dans ma main gauche et tordis mon corps pour esquiver un second qui m’entailla l’épaule. Un troisième s’enfonça dans mon ventre, mais je refusai de laisser la douleur m’atteindre. Il lui restait encore trois paires de griffes.
Merde.
Le quatrième et le cinquième bras visaient ma gorge, tandis que le sixième s’étirait vers Teoritta. Je devais la protéger, même si cela signifiait renoncer à ma seule chance d’attaquer. Pour moi, elle passait avant tout. C’était une erreur tactique majeure, pour rester poli. Une fois mort, elle serait la suivante.
Il n’y avait aucun moyen de justifier une faute aussi stupide.
La seule raison pour laquelle je ne fichai pas tout en l’air fut un malentendu de ma part. J’avais oublié que je n’étais plus un Chevalier Sacré. Il n’y avait pas que Teoritta et moi dans ce combat.
— Xylo !
La première voix que j’entendis fut celle de Dotta. Cette fois, elle ne provenait pas de mon sceau sacré jugulaire. C’était sa vraie voix, perçante et affolée, me vrillant les tympans. J’aperçus un homme à cheval, le visage déformé par la panique, fonçant dans notre direction. Son bâton de foudre était déjà tendu, et il tirait, quatre éclairs d’affilée.
— Qu’est-ce que tu fais ?! hurla-t-il. — T’as perdu la tête ?! Dégageons d’ici !
Dotta était incapable de faire la différence entre Iblis et les autres féeries. Son ignorance abyssale était précisément ce qui lui permettait d’agir ainsi. L’idée que je sois engagé dans un duel avec le Roi-Démon devait lui paraître tellement stupide qu’il ne pouvait même pas l’envisager. Sur ce point, je ne pouvais pas vraiment lui donner tort.
Quoi qu’il en soit, même si Dotta tirait comme un pied, il parvint tout de même à toucher les ailes déployées d’Iblis. Vu son niveau, c’était probablement la seule chose qu’il pouvait espérer atteindre. Et encore, deux de ses quatre tirs manquèrent leur cible.
Malgré tout, Dotta réussit à déséquilibrer Iblis, ce qui fit dévier son sixième bras et manquer Teoritta. Iblis pouvait réparer ses blessures rapidement, mais il lui était impossible d’attaquer et de se défendre instantanément avec des trous béants dans les ailes. Apparemment, les attaques de Dotta étaient même visibles depuis la forteresse.
— Oh, je vois. Bon, ce sera mon dernier tir, d’accord ?
La voix apathique de Tsav fut aussitôt suivie d’un claquement sec.
Un éclair fusa dans le ciel, bien plus puissant, perçant et précis que ceux de Dotta. Ce tir unique ouvrit six trous dans les ailes d’Iblis et le projeta violemment de côté.
— J’ai vraiment touché ? dit Tsav. — Wow. C’est bien le travail de Sa Majesté…
Il avait abattu le roi-démon depuis le donjon de la forteresse de Mureed.
En pleine nuit, avec pour seule lumière la lune, il s’était servi des éclairs du bâton de foudre de Dotta pour viser et tirer sur les ailes d’Iblis à une distance proprement hallucinante. Les compétences de Tsav relevaient du divin. Quand je lui posai la question plus tard, il m’expliqua qu’il avait fixé une lunette sur un bâton de sniper réglé par le roi Norgalle.
Quoi qu’il en soit, l’attaque d’Iblis échoua, et ses bras supplémentaires ne lui servirent à rien.
Je fonçai vers le Roi-Démon tandis qu’il chutait. La partie qui ressemblait le plus à une tête se transformait de nouveau. Une bouche s’ouvrit, dévoilant des rangées de crocs. Mais ce n’était plus qu’un geste désespéré.
À cette distance, je ne pouvais pas totalement esquiver ses attaques, mais je m’en moquais. Je tendis mon bras gauche et levai mon épée. Iblis se referma aussitôt dessus, et la douleur intense de ses crocs transperçant ma chair ne fit que nourrir ma colère. C’était mon moteur. La colère était mon carburant.
Il était impossible que je rate maintenant. Je poussai l’Épée Sacrée en avant, transperçant le corps d’Iblis de sa lame argentée scintillante. Des étincelles éclatantes jaillirent, illuminant les environs comme en plein jour.
Je savais déjà ce qui allait se produire. Teoritta avait dit que rien de ce qui existe ne pouvait survivre à un coup de cette épée. Et Iblis était un roi-démon capable de s’adapter à toute attaque et de se régénérer, peu importe la gravité de ses blessures. Une seule chose pouvait arriver lorsque ces deux réalités entraient en collision. C’était simple.
— Il n’existe rien qui puisse survivre à un coup de l’Épée Sacrée, murmura Teoritta, la voix affaiblie par l’épuisement. — …Rien de ce qui existe.
— Ouais.
J’enfonçai la lame plus profondément jusqu’à sentir la pointe briser quelque chose. Un éclair de lumière jaillit de l’intérieur du corps d’Iblis tandis qu’un vent violent tourbillonnait autour de lui. Des étincelles volèrent, si vives que je sentis l’arrière de mes yeux me brûler et ma tête commencer à marteler.
Et l’instant suivant, l’ennemi avait disparu sans laisser la moindre trace.

Il n’existait plus.
Il ne restait qu’un tourbillon de vent. À l’instant où je l’avais transpercé avec l’épée de Teoritta, le Roi-Démon Iblis avait cessé d’exister.
Incroyable.
Je baissai les yeux vers l’épée dans ma main. La rouille recouvrit la lame en un clin d’œil, puis elle s’effrita en poussière avant même que je m’en rende compte. Rien de ce qui existait ne pouvait survivre à son coup. Autrement dit, cette épée interdisait l’existence de tout ennemi qu’elle ne pouvait détruire.
Teoritta pouvait invoquer des épées de ce genre. Honnêtement, c’était absurde.
Elle appelait ça l’Épée Sacrée.
Je ne connaissais aucune déesse encore active capable de faire une chose pareille. Certaines pouvaient invoquer des armes, mais il ne s’agissait que d’objets physiques. Teoritta était différente, et je commençais à sentir que cela pouvait être dangereusement problématique.
— Mon chevalier.
Teoritta ne tenait plus debout. Elle luttait simplement pour ne pas s’effondrer.
— J’ai accompli quelque chose d’incroyable, pas vrai ?
— Ouais, tu l’as fait.
J’étais à bout, moi aussi. Mon épaule, mon dos, le flanc de mon ventre, mon bras gauche. J’étais couvert de blessures et j’avais déjà perdu trop de sang. Je ne pourrais pas rester conscient beaucoup plus longtemps. Ma vision était trouble, mais je distinguais vaguement l’expression stupide de Dotta qui s’approchait de nous à cheval.
— Tu as fait du bon boulot, dis-je en frottant la tête de Teoritta.
— Pas vrai ? Ce qui veut dire que toi aussi, tu as accompli quelque chose d’incroyable, mon chevalier.
Elle me lança un large sourire, comme si tout cela en avait valu la peine.
Peut-être. Juste peut-être…
Peut-être que nous pourrions réellement débarrasser le monde du Fléau Démoniaque, tant que Teoritta serait à nos côtés. Dénicher les conspirateurs dans l’armée et au château royal, mettre un terme à leurs manigances, et écraser chaque roi-démon jusqu’au dernier. Quelle satisfaction ce serait.
Ridicule. Les délires d’un homme acculé.
Je me moquai de moi-même. Mais auparavant, je n’aurais même pas pu imaginer une telle chose.
J’imagine qu’on ne peut pas m’en vouloir. J’avais gagné. La déesse invaincue et son chevalier avaient tué le Roi-Démon Iblis.
Mais je ne pouvais pas me permettre de montrer la moindre faiblesse, peu importe mon épuisement. Je rassemblai chaque parcelle de force et d’endurance qu’il me restait pour relever la tête, faire face à Dotta et dire :
— T’es en retard, abruti.
Ce furent mes derniers mots avant que je perde connaissance.