sentenced t1 - Chapitre 3 partie 7

Défendre la forteresse de Mureed contre la pestilence (7)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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Des épées s’abattirent sur la terre comme une pluie.

En tombant, leurs lames scintillaient d’un blanc pâle sous la lune verte.

Je courus, me faufilant entre leurs pointes acérées. Pendant ce temps, les féeries peinaient à se défendre, leur attention partagée entre les deux groupes de renforts.

Ces attaques venues de l’extérieur avaient été soudaines, comme un coup sournois en plein visage. Et la cavalerie à l’arrière avait même détourné l’attention d’Iblis lui-même, attirant aussi celle de nombreuses féeries. Leurs réactions étaient instinctives, animales. L’armée de ce roi-démon manquait cruellement d’organisation, et Iblis semblait doté d’une intelligence limitée.

Mais alors pourquoi ?

Quelqu’un d’autre devait avoir donné l’ordre d’attaquer cette forteresse. C’était la seule explication possible. Mais ce n’était pas le moment d’y penser.

Il n’était plus difficile de percer à travers les féeries maintenant qu’elles étaient empalées par des épées. J’écrasai un fuath qui se jetait sur moi, le plaquant au sol avant de prendre appui et de bondir dans les airs. Encore un peu. Iblis était juste devant.

Un barghest massif surgit sur ma trajectoire. Je lui lançai un couteau, le pulvérisant. Puis je sautai une nouvelle fois.

Le roi-démon était juste devant mes yeux.

Putain, il est énorme.

Je m’étais trompé en pensant qu’il faisait la taille d’un éléphant.

De près, je voyais à quel point il était gigantesque. C’était une citadelle en mouvement. J’aurais été surpris qu’il puisse franchir la porte principale de la forteresse de Mureed. Mais je savais comment m’y prendre. À cette distance, je pouvais l’atteindre avec Zatte Finde.

Cependant, cela signifiait aussi qu’Iblis était assez proche pour riposter. Les attaques de cette énorme limace étaient très simples. Elle utilisait sa masse pour écraser ses adversaires. Le Roi-Démon étira son corps mou et flexible dans une tentative de m’écraser. C’était une charge basique, un simple écrasement corporel, mais efficace.

— Teoritta !

Je me tordis en plein vol.

— Tu peux le faire ?

— Bien sûr.

Elle hocha la tête. Elle savait ce qu’elle devait faire. Je sentis ses bras se resserrer autour de moi. Des étincelles jaillirent dans l’air, et une épée colossale, haute comme une tour, émergea du vide.

Elle s’abattit sur le corps d’Iblis, l’empalant. L’impact produisit un bruit humide et répugnant tandis que la créature poussait un hurlement venu d’un autre monde. Sa charge ralentit. Plus elle se débattait, plus la lame déchirait sa chair.

Je bondis, atterris sur la garde de l’épée, puis pris appui pour sauter de nouveau dans les airs. Aussitôt, l’épée se couvrit de rouille et s’effondra en poussière. Les objets invoqués par les déesses n’étaient pas éternels, même si leur durée variait selon leur nature. Cette fois, Teoritta avait privilégié la taille et la puissance, au détriment de la durabilité.

Des épées de ce genre convenaient parfaitement à mon style de combat, et il était évident que Teoritta apprenait rapidement à se battre à mes côtés. C’était là une raison de plus pour laquelle les chevaliers sacrés et les déesses formaient des duos redoutables.

— Alors, qu’en dis-tu, mon chevalier ?

Elle me regarda, les yeux enflammés, prête à relever le défi.

— Mes bénédictions ne sont pas à sous-estimer. Tu ne crois pas ?

 

 

Lorsque j’avais souhaité que Teoritta invoque cette épée, des souvenirs avaient refait surface. Senerva, la déesse des forteresses. Ses bénédictions invoquaient des structures venues d’autres mondes. Nous avions livré de nombreuses batailles ensemble. Je bondissais littéralement sur le champ de bataille, et elle invoquait d’immenses tours, comme celle-ci, pour me servir de points d’appui. Ensemble, nous menions des combats aériens contre le Fléau Démoniaque. Cela ne faisait plus mal d’y penser. Alors je donnai ma réponse à Teoritta.

— Évidemment. Maintenant, allons gagner ça.

— Je n’en attendais pas moins. Tu as mes bénédictions. En avant vers la victoire.

Je jetai un coup d’œil en arrière. Iblis se ruait sur nous, rugissant tandis que des fluides mystérieux jaillissaient de son corps. Il continuait d’avancer, malgré l’énorme épée qui l’avait empalé quelques instants plus tôt. Pire encore, sa blessure était déjà en train de se refermer.

Il chargeait droit sur moi, sans réfléchir. Son corps colossal ondulait sur le sol, laissant derrière lui son armée de féeries. De près, c’était comme si une montagne s’abattait sur moi, et même si ses mouvements semblaient lents, sa taille faisait que chaque avancée couvrait une distance immense.

En réalité, nous avions déjà atteint notre objectif.

Quand mes pieds touchèrent le sol, je me retournai pour lever les yeux vers Iblis. Il me fixait de ses innombrables yeux troubles. Il devait être furieux.

— Je vois.

Je plantai un couteau dans le sol et hochai la tête. Puis je bondis de nouveau dans les airs, assez lentement pour qu’Iblis puisse me rattraper.

— Je sais ce que tu ressens. Je déteste ce genre de combats.

Tout était chaotique, flou, illogique. C’était toujours comme ça, nos batailles en tant que héros condamnés. Et c’était leur faute. Ces enfoirés avaient provoqué ça.

Iblis tenta de m’écraser de toute sa masse et tomba droit dans mon piège.

Le couteau que j’avais fiché dans le sol explosa, engloutissant la zone dans une lumière aveuglante et un grondement assourdissant. En un instant, le paysage lui-même fut transformé. C’était un piège que j’avais installé plus tôt, lors de la reconnaissance. Avec l’aide de Kivia, j’avais enterré dans toute la zone des sceaux sacrés réglés par le roi Norgalle.

Des sceaux d’altération du terrain pour l’érosion.

Ces sceaux transformaient littéralement la terre sèche en boue. En termes simples, ils créaient des fosses exagérées, rendant le sol impraticable. Il fallait du temps pour restaurer une zone touchée, ce qui expliquait qu’on les utilise rarement sur un champ de bataille. Détruire était facile. Réparer ne l’était pas. C’était comme ça.

Mais je n’allais pas m’en soucier maintenant.

J’eus le sentiment que Kivia ne m’aurait pas aidé si elle avait su quel type de sceaux sacrés se trouvait dans ces caisses. J’avais transformé les terres alentour en bourbier à une échelle massive, et Iblis se trouvait pile au milieu.

— Teoritta.

— Je sais.

Des étincelles jaillirent violemment de ses cheveux dorés tandis que trois épées apparaissaient dans le ciel. C’étaient des armes colossales aux pointes recourbées, et au moment où le roi-démon les aperçut, il rugit. Mais il était déjà trop tard. Iblis pouvait se tordre de douleur et tenter de s’échapper, la boue l’empêchait d’aller où que ce soit.

— Ça se termine…

Teoritta tendit un doigt, et les épées s’abattirent sur Iblis.

— …maintenant.

Le corps du Roi-Démon fut empalé, le poids des épées l’entraînant encore plus profondément dans l’abîme boueux. Cette fois, leur durabilité était plus que suffisante. Leur taille et leur puissance l’étaient aussi. Peu importe à quel point Iblis se débattait, il n’y avait aucun moyen pour lui de s’échapper.

Les plaies béantes déchiraient son corps. Il tenta de se régénérer, mais le marécage de boue qui engloutissait sa masse et le poids des épées le clouant au sol l’en empêchaient. Il chercha un appui pour avancer. Il n’y en avait aucun.

Au final, c’était ainsi qu’il fallait traiter un roi-démon dont le seul avantage était l’immortalité. L’empêcher de bouger. Et pour ça, pourquoi ne pas simplement creuser un énorme piège dont il ne pourrait pas ramper hors ? C’était d’une simplicité brutale, mais c’était tout ce dont on avait besoin.

Une fois les pièges en place, il ne restait plus qu’à exécuter le plan. Gérer la horde de féeries, attirer le Roi-Démon au bon endroit, le distraire, invoquer des quantités massives d’épées… la liste était longue. Mais maintenant qu’il était coincé dans le marécage et incapable de bouger, il ne restait plus qu’à l’empoisonner. Il n’était pas nécessaire de sacrifier la forteresse.

— On a réussi.

Teoritta leva les yeux vers moi. Elle respirait lourdement, la sueur coulant sur son front.

— …Pas vrai ?

Elle pencha la tête, comme pour me demander de la lui caresser. C’était peut-être là que tout avait dérapé. Peut-être que c’était trop tôt pour crier victoire.

Crac.

Un bruit sinistre monta du trou.

Iblis se débattait dans la boue. Une entaille s’ouvrait dans son dos. La chair molle se déchira, et des ailes en émergèrent. Non. Ce n’étaient pas des ailes.

Une partie de son corps se détachait.

Quelque chose ressemblant à une petite chauve-souris jaillit et s’envola. C’est à ce moment-là que je compris enfin la véritable nature du Roi-Démon.

Il se transformait. Il n’était pas immortel. Il s’adaptait simplement au changement. Ce qui revenait pratiquement au même. Est-ce que le poison allait vraiment suffire à l’arrêter ?

Est-ce que cela signifiait que la vision du futur de la troisième déesse venait enfin de se tromper ?

Je n’arrivais pas à croire que ce petit enfoiré allait essayer de s’envoler.

Iblis s’était débarrassé de son corps massif, s’était transformé en chauve-souris et prenait la fuite. Et ce n’était pas tout. Sous nos yeux, il grossit dans les airs, jusqu’à ce que des yeux émergent sur tout son corps et se braquent sur nous.

Ça arrive, pensai-je.

— Merde.

Je me jetai instinctivement sur Teoritta et la repoussai. C’est à ce moment-là que je compris que notre ennemi avait des griffes aussi tranchantes que des couteaux. Avais-je réagi à temps ? Une douleur aiguë traversa mon épaule, de l’avant jusqu’au dos. Ça ne me gênait pas tant que ça, sans doute à cause de l’adrénaline. Mais il y avait un problème bien plus grave.

…Mon frère ? T’as toujours pas fini de ton côté ? La voix de Tsav grésilla, hachée. — Ça devient vraiment galère ici. Je fais tout ce que je peux, mais…

J’entendais des craquements sinistres et des explosions en arrière-plan. De la destruction. Les voix de Norgalle et de Venetim se mêlaient aux siennes.

Soldats, repliez-vous ! Vers le donjon ! La porte principale ne tiendra plus !

Hein ? Votre Majesté, attendez ! Ne venez pas ici ! C-continuez à contenir l’ennemi aussi longtemps que possible !

Oh, c’est déjà à ce point ? La voix de Tsav retentit de nouveau. — Alors j’imagine que ça irait si je prenais la fuite, non ?

Attendez… Quelqu’un… sauvez-moi… ! C’était maintenant au tour de Dotta. — Les mercenaires vont me tuer quand ils vont me rattraper !

Quelle bande de crétins. J’eus presque envie de rire. La situation avait vraiment empiré. Mais c’était ma stratégie, alors j’imaginais que c’était à moi d’y remédier.

Iblis tournoyait dans les airs, probablement en train d’évaluer nos forces.

— Merde.

Je soupirai.

— Teoritta, fuis. Dégage d’ici. Je vais essayer de te faire gagner le plus de temps possible. Qu’un héros meure n’a aucune importance, mais toi, c’est différent.

— Non, mon chevalier.

Elle secoua la tête.

— Tu ne connaîtras pas la défaite tant que je serai à tes côtés. Je suis une déesse, Xylo.

Elle continuait d’observer l’ennemi, les yeux en feu. Iblis se retournait dans les airs, poursuivant sa croissance. Des féeries se rapprochaient de Teoritta par-derrière, et pourtant aucun désespoir ne se lisait sur son visage.

Elle était vraiment à part.

Ce n’était pas la formulation la plus élégante, mais c’était exactement ce que je ressentais.

Teoritta n’avait toujours pas perdu sa volonté de se battre. C’était une sacrée déesse. À présent, elle pointait l’ennemi du doigt, donnant l’impression d’un être divin descendu des cieux pour guider l’humanité.

— Nous combattrons. Et nous gagnerons, déclara-t-elle.

— Tu es vraiment une grande déesse.

— Je pourrai dire la même chose de toi, mon chevalier… Tu te souviens toujours du serment que tu as fait lorsque tu as scellé notre pacte ?

Il y avait une pointe d’inquiétude dans sa voix.

— Je m’en souviens, répondis-je avec un sourire amer.

C’était vrai. Malheureusement, je m’en souvenais très bien. J’avais juré de manifester ma grandeur en tant que son chevalier.

— Tout comme je suis une grande déesse, tu es un grand chevalier. Tu dois croire en toi. Nous ne tomberons pas. Nous ne perdrons pas. Nous ne céderons pas. Nous gagnerons, quoi qu’il arrive. Tu es d’accord ?

— Ouais.

C’est à cet instant que je décidai de me laisser guider par Teoritta.

J’avais fait un serment. Je n’avais donc pas vraiment le choix. Je décidai d’avoir foi en moi. De croire à nouveau que j’étais un grand chevalier, comme autrefois. À minima, je n’allais pas rester là à laisser ce petit enfoiré d’Iblis me regarder de haut.

C’était dans ma nature, visiblement. Et même mourir n’y changerait rien.

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