sentenced t1 - Chapitre 3 partie 5
Défendre la forteresse de Mureed contre la pestilence (5)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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— C’est quoi ce bordel ?
Je n’arrivais pas à contenir l’agacement dans ma voix.
Des humains utilisaient des armes et combattaient aux côtés du Fléau Démoniaque. C’était extrêmement inhabituel. Que des humains soient transformés en féeries, c’était une chose. Mais ça, c’était autre chose. Cela signifiait que des forces au sein de la société s’alignaient volontairement avec l’ennemi.
C’était extrêmement rare, mais je savais qu’il existait certaines créatures liées au Fléau Démoniaque capables de comprendre notre langue et dotées d’une mentalité similaire à la nôtre. Il était donc théoriquement possible que de telles créatures concluent des accords avec des humains pour un bénéfice mutuel. Évidemment, à mon avis, seuls des cinglés tenteraient un truc pareil. Mais c’était possible. À moins que le Fléau Démoniaque ne leur ait altéré l’esprit.
J’espérais vraiment que ce soit ça, mais je n’avais jamais entendu dire qu’Iblis possédait ce genre de pouvoir.
— Xylo, dit Teoritta.
Son visage était livide. Elle considérait clairement la situation comme grave, et je savais pourquoi.
— Nous avons un gros problème. Je ne peux pas attaquer des humains. Mes fonctions ne me le permettent pas.
— Je sais. Je vais trouver une solution.
J’essayai de la rassurer, mais je savais que c’était un problème majeur.
— …Kivia ! Tu m’entends ? Qu’est-ce qui se passe là-bas ? Qui sont-ils ? Le Neuvième Ordre n’a rien dit à ce sujet.
Je dus l’appeler plusieurs fois avant qu’elle ne réponde enfin. La communication via les sceaux sacrés était bien moins fiable lorsqu’on parlait à quelqu’un d’autre qu’à un héros condamné. J’avais entendu dire que c’était lié à la longueur d’onde utilisée.
— …Je n’en sais pas plus que toi, répondit-elle.
Exactement ce que je voulais entendre.
Kivia et ses hommes se repliaient aussi vite que possible depuis la porte principale. Une douzaine de chevaliers restés en embuscade les rejoignirent pour repousser les féeries qui affluaient.
— Cependant, je suis certaine qu’il s’agit de l’armée privée d’un noble. C’est évident au vu de leur maîtrise de l’équitation et du tir à l’arc à cheval.
De plus, ils étaient deux cents.
Ils ne portaient qu’une armure légère, mais ils étaient entièrement équipés et casqués, ce qui empêchait de distinguer leurs visages. Et pour couronner le tout, ils chevauchaient des coiste bodhars et tiraient des flèches enflammées. Les barricades antichar de Norgalle ne tardèrent pas à s’embraser. La scène était cauchemardesque.
— Qu’est-ce qu’une armée privée de noble fout à s’allier avec un roi-démon ?
— …Je n’en sais rien, répondit Kivia.
— Donc personne ne sait rien. Parfait. Ça veut dire que je peux les attaquer, non ? Je vais en attraper un et le faire parler.
— C’est une option. Mais il semble que ce soit trop tard. Ils se replient. Nous ne pourrons plus les rattraper maintenant.
— Merde.
La cavalerie ennemie se retira aussitôt après avoir incendié la barrière, et Kivia comme ses chevaliers étaient trop lourdement équipés pour les poursuivre. Il devenait clair que leur rôle n’était pas d’attaquer la forteresse par la porte principale. Ils se dirigeaient vers un passage souterrain dont j’avais volontairement laissé la porte ouverte. Ils comptaient probablement l’emprunter pour s’infiltrer dans la forteresse.
Un coup de chance, enfin.
C’était le meilleur scénario possible, puisque cela signifiait que nous n’aurions plus à combattre des humains.
— Xylo, on a un problème ! dit Venetim. — Ils ont infiltré le passage souterrain !
— Je vois ça. Ils ont l’air de bien connaître la forteresse.
— Oui, et c’est bien ça le problème ! Qu’est-ce qu’on fait s’ils me trouvent ?!
— Tu es obsédé par ta propre survie… Mais, enfin, tu n’as pas à t’en faire.
— Ouais, Venetim, renchérit Tsav. — T’as au moins écouté le plan ? Tatsuya va te protéger. Il va tous les massacrer.
— Précisément, déclara le roi Norgalle. — Et en plus des défenses du général Tatsuya, vous avez mes sceaux sacrés explosifs. Votre position est imprenable.
Venetim ne dit plus un mot. Comme toujours, il était totalement inapte au commandement.
Quoi qu’il en soit, le passage souterrain était sécurisé. Ceux qui le défendaient devraient pouvoir tenir même si l’ennemi y envoyait des féeries. Et si la situation tournait mal, nous pouvions le faire exploser et le condamner. Mais pour commencer, il fallait les attirer à l’intérieur.
Le comportement de l’ennemi montrait clairement qu’ils manquaient d’expérience en matière d’assaut de forteresse. Il pouvait très bien s’agir de l’armée privée d’un noble, mais je doutais qu’elle soit liée à l’armée régulière. Peut-être avaient-ils un lien avec le Temple.
— Alors, l’équipe en surface est censée faire quoi, exactement ? demanda Tsav d’un ton agacé. — J’ai déjà assez à faire ici, je ne peux pas aussi garder la porte principale.
Il n’avait pas tort. Une horde de grandes féeries approchait rapidement de l’avant de la forteresse.
C’étaient ce que nous appelions des kyracks. D’énormes bêtes en forme de taureaux, recouvertes d’une épaisse carapace et dotées de cornes acérées. Elles servaient de béliers vivants, et la dernière chose que nous voulions, c’était les laisser s’approcher de la forteresse. Malheureusement, les bâtons de foudre avaient peu d’effet sur elles.
— Venetim, t’es bien le commandant, non ? Tu pourrais peut-être nous aider ? lança Tsav sans la moindre inquiétude dans la voix. Il continuait d’abattre une à une les féeries qui tentaient d’approcher la porte arrière. — On peut au moins faire descendre le roi des remparts ? Il y a des kyracks qui arrivent. La porte principale ne va pas tenir.
- O-oui, vous devez rentrer à l’intérieur, Votre Majesté ! insista Venetim.
— Il n’en est pas question ! répliqua sèchement le roi Norgalle. — Envoyez des renforts ! Cette forteresse est la première ligne de la défense nationale sous mon commandement direct ! Nous perdrons non seulement notre territoire, mais aussi notre moral, s’ils percent et que je suis forcé de battre en retraite !
— Il n’y a pas de renforts. Et, euh…
Tu n’es même pas un roi, faillit dire Venetim avant de ravaler ses mots. C’était une décision avisée. Cela n’aurait fait que mettre Sa Majesté en colère.
— Préparez-vous à tirer ! tonna Norgalle. — Ne les laissez pas s’approcher davantage !
Des hommes s’agitèrent sur les remparts de la forteresse, accompagnés du bruit artificiel de quelque chose que l’on traînait sur le sol.
La forteresse de Mureed disposait de plusieurs canons gravés de sceaux, appelés runtels, produits par Verkle Développement. C’était le modèle le plus récent, doté d’améliorations destinées à stabiliser la distance moyenne de tir des projectiles. Ils étaient puissants, mais avec les effectifs restants, nous ne pouvions en positionner que quatre face à la porte principale.
— Feu !
Norgalle avait lui-même réglé les canons, si bien que leur puissance et leur rayon d’explosion étaient impressionnants. Mais cela ne changeait rien au fait que ceux qui s’en servaient étaient des amateurs. En réalité, ils méritaient déjà des félicitations pour ne pas s’être fait exploser eux-mêmes.
Quoi qu’il en soit, même si aucun tir ne toucha directement sa cible, les canons se révélèrent modérément efficaces. Les impacts sporadiques prirent quelques kyracks dans leurs explosions et les réduisirent en morceaux. Les féeries survivantes n’en sortirent pas indemnes non plus. Pour l’instant, nous avions tenu, mais ce n’était que la première vague. Malheureusement, les canons ne pouvaient pas tirer en rafale, ce qui signifiait qu’une seconde vague atteindrait probablement la porte principale avant que la prochaine salve ne soit prête.
— Nom de… ! cria Norgalle. — Il semble que notre précision laisse à désirer et que notre puissance soit insuffisante ! Où est mon artilleur Rhyno ?! Chancelier Venetim, dites à cet imbécile de venir ici sur-le-champ !
— N’avez-vous pas écouté un seul mot de ce que j’ai dit, Votre Majesté ? Il n’est pas ici, répondit Venetim.
— Alors amenez-moi Jayce ! Appelez l’aviation ! Nous écraserons l’ennemi sur place !
— Lui non plus n’est pas ici.
— Alors…
Je savais déjà ce qu’il allait dire ensuite. Je posai une main sur l’épaule de Teoritta. Elle me regarda, et je lui adressai un clin d’œil. C’était le moment.
— Commandant en chef Xylo ! Éliminez le général ennemi et forcez-les à battre en retraite !
— On dirait que je n’ai pas le choix, dis-je.
C’était plus tôt que prévu. Iblis rampait encore à l’arrière de la horde, et j’aurais préféré attendre qu’il atteigne la ligne de front avant de lancer mon attaque, avec l’appui des hommes postés sur les remparts. Mais je n’avais pas le choix. L’ennemi se rapprochait, et je devais abattre le Roi-Démon avant que son armée ne pénètre dans la forteresse.
— Teoritta.
Je devais le lui dire.
— Je ne voulais pas que tu aies à te battre si tôt.
— Personnellement, je commençais à me lasser d’attendre.
Des flammes brûlaient déjà dans ses yeux tandis qu’elle fixait l’horizon.
— C’est ainsi que doivent se dérouler les combats d’une déesse et de son chevalier. Nous combattrons pour l’humanité. Pour des gens lointains dont nous n’avons jamais vu le visage !
Elle repoussa ses cheveux d’or scintillants, faisant jaillir de petites étincelles. Voilà qu’elle recommence, pensai-je.
— On dirait bien des paroles de déesse, dis-je. — Tu devrais monter sur scène un jour.
— Je pourrais te retourner le compliment.
Ses yeux se plissèrent, moqueurs.
— Réfléchis à ce que tu es en train de faire.
Elle pointa un doigt vers le bout de mon nez.
— Tu risques ta vie.
— Parce que je le peux. Je suis immortel.
— C’est faux, répliqua-t-elle aussitôt. — Tu ferais la même chose même si tu ne revenais pas, et pourtant tu prétends être écœuré par la manière de vivre des déesses.
— Épargne-moi ce discours.
— Je ne le ferai pas. La raison de ton malaise est évidente.
Je décidai de me taire et de l’écouter. Teoritta méritait bien une occasion de se venger, après que je m’en étais pris à elle d’innombrables fois par le passé.
— Tu méprises notre nature simplement parce qu’elle te renvoie ton propre reflet.
— Dis-moi quelque chose que je ne sais pas, bordel.
Teoritta et moi nous battions pour des raisons très similaires. Elle se battait parce qu’elle voulait que les gens la louent, et moi parce que je ne supportais pas que l’on me regarde de haut. Je détestais l’admettre, mais au fond, c’était la même chose. Nous risquions nos vies parce que nous nous préoccupions du regard des autres.
J’étais pathétique. Je me battais parce que je me souciais de ce que les gens pensaient de moi… Jusqu’où allait mon besoin de frimer ? Voulai-je devenir une sorte de sauveur légendaire ? Même après ce qui s’était passé avec Senerva, je n’avais toujours pas retenu la leçon.
Quoi qu’il arrive, au final, je ne pouvais pas fuir qui j’étais.
— Ouais.
J’acquiesçai.
— …Tu as raison à cent pour cent. Tu as gagné.
— Évidemment que j’ai gagné.
Elle renifla fièrement, comme si elle n’avait jamais été aussi heureuse.
— Et c’est pour ça que je t’ai choisi comme mon chevalier.
Ça ne me dérangeait pas plus que ça.
En réalité, je me sentais même bien. Ce que j’avais à faire était clair. Gagner cette bataille et protéger la forteresse de Mureed. C’était ainsi que j’allais sauver Teoritta. J’allais montrer à ceux de Galtuile à quel point elle pouvait être « utile ». S’il fallait le faire, alors je le ferais.
Et puis, nous aiderions aussi les Chevaliers Sacrés et les mineurs coincés ici avec nous. Et ensuite, j’imagine que nous sauverions aussi des gens dont nous n’avions jamais vu le visage et qui n’existaient peut-être même pas. Abandonner cette forteresse reviendrait à forcer l’humanité à battre en retraite. À renoncer à toutes les colonies de la région. Nous pouvions empêcher cela.
J’alignai toutes ces raisons dans ma tête. Il y en avait tant que je pensai pouvoir, pour une fois, me battre avec une véritable détermination.
Je voulais gagner une bataille qui avait du sens. Je voulais sauver des gens pour me sentir important. Je voulais croire que je n’étais pas irrécupérable. Objectivement parlant, mes motivations n’avaient rien d’impressionnant. Mais les autres pouvaient penser ce qu’ils voulaient. C’était mon combat, pas le leur.
— Tu es un héros, et je suis une déesse. Je dois bénir notre combat… Après tout, c’est notre rôle, n’est-ce pas ? Nous n’avons pas le choix.
C’était la première fois que j’entendais Teoritta plaisanter. Elle arborait un sourire espiègle, presque enfantin.
— Là, tu commences à comprendre, dis-je.
Je la soulevai et pris appui sur le sol, m’élevant dans les airs avec Sakara à pleine puissance.
— C’est cet état d’esprit que je veux voir. Je commence à me dire qu’on va écraser ce roi-démon.
— Évidemment !
Alors que Teoritta se cramponnait à moi, heureuse, je dégainai un couteau et le lançai vers un groupe de féeries rassemblées en contrebas. Je pivotai sur moi-même et en lançai deux autres, provoquant de violents éclairs et de puissantes explosions qui désorganisèrent leurs rangs.
Notre destination était le Roi-Démon Iblis.
Je distinguais son corps gigantesque au loin, derrière son armée de dix mille féeries. Et j’allais toutes les tuer jusqu’au dernier pour l’atteindre.