sentenced t1 - Chapitre 3 partie 4
Défendre la forteresse de Mureed contre la pestilence (4)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Il existait une stratégie particulièrement efficace pour protéger une forteresse contre le Fléau Démoniaque.
Construire des douves et relever le pont-levis. Cela rendait toute approche physique difficile. L’armée du Roi-démon se retrouvait alors démunie. Elle n’avait d’autre choix que de s’appuyer sur des féeries amphibies, comme les fuathans ou les kelpies, ou sur des féeries volantes, telles que les oberons. Si ce n’était pas une option, le Roi-Démon pouvait recourir à une attaque spéciale, ou bien la horde pouvait ignorer les douves, encercler la forteresse et tenter d’y enfermer tout le monde.
Iblis, notre ennemi actuel, disposait d’une armée d’environ dix mille unités. Le Neuvième Ordre en avait éliminé une grande partie, mais nous restions largement en infériorité numérique. De plus, le Roi-Démon au centre était estimé à l’équivalent d’un peu plus de trente mille féeries à lui seul. En temps normal, une forteresse comme celle-ci n’aurait eu aucune chance.
Cependant, la horde ne comptait que très peu de féeries capables de se déplacer dans l’eau, et il devint rapidement évident qu’elle n’en avait presque aucune capable de voler. C’était un trait courant des manifestations du Fléau Démoniaque apparues dans des régions arides ou en toundra.
Cela aurait dû simplifier notre stratégie défensive. Détourner l’eau de la rivière Kad Tai vers les douves, relever le pont-levis, puis tenir jusqu’à l’arrivée de renforts. Si possible, j’aurais préféré recevoir l’aide du Sixième Ordre, relativement plus ouvert d’esprit.
Mais ce plan était mort-né.
Pour deux raisons. D’abord, nous ne pouvions espérer aucun renfort. Ensuite, tout le plan reposait sur la neutralisation d’Iblis par le poison après l’avoir attiré dans la forteresse. Cela impliquait de laisser l’ennemi entrer. Nous avions rempli les douves d’eau, mais nous ne pouvions rien faire de plus. Il nous était interdit de condamner la porte principale comme la porte arrière. Nous devions affronter le Fléau Démoniaque de front, le pont-levis abaissé.
Du sommet d’une colline, sous une lune excessivement brillante, Teoritta et moi observions la masse de féeries approcher. Cette nuit-là, la lune avait une teinte vert terne, comme pour annoncer l’arrivée d’un temps encore plus sec et plus froid.
L’armée du Roi-Démon se faufilait sous sa lumière.
En tête avançait un troupeau de chevaux souillés par le Fléau Démoniaque, des coiste bodhars. Ils bénéficiaient d’une grande mobilité et étaient capables de briser des obstacles. Leurs sabots pouvaient même fracasser des boucliers d’acier, et leurs gueules étaient généralement garnies de crocs. Ces coiste bodhars se préparaient maintenant à enfoncer la porte principale.
— Préparez vos armes !
Le cri féroce du roi Norgalle résonna directement dans mes oreilles grâce à mon sceau jugulaire. C’était comme un dispositif de communication pour notre unité de héros condamnés, impossible à désactiver, peu importe à quel point on le voulait.
— En joue, mais retenez votre feu, poursuivit-il.
Je voyais une cinquantaine de mineurs postés au sommet des murs de la porte principale, des bâtons de foudre gravés de sceaux serrés dans leurs mains.
— Est-ce que Venetim a complètement perdu la tête ? marmonnai-je malgré moi.
Un homme se tenait avec les mineurs pour les commander, un homme massif, moustachu, s’appuyant sur une canne pour traîner sa jambe de bois. C’était le roi Norgalle en personne.
— J’imagine qu’il n’a pas réussi à tenir le roi à l’écart du champ de bataille.
Je n’arrivais toujours pas à décider si c’était une bonne ou une mauvaise chose, mais le moral élevé des mineurs était évident. Ils étaient nerveux, mais plus que disposés à défendre la porte principale.
— Pas encore. Continuez à les attirer.
Et les ordres de Norgalle étaient impeccables. Les coiste bodhars approchaient du pont-levis. Voir ces bêtes terrifiantes qu’ils étaient devenus rendait difficile de croire qu’il s’agissait autrefois d’herbivores. Pourtant, les mineurs ne se mirent pas à tirer au hasard sous l’effet de la panique. Ils suivaient les instructions avec une efficacité remarquable.
— En joue.
Le timing de Norgalle était bon. Les ennemis se trouvaient exactement à la bonne distance.
— Feu !
Ils déchaînèrent des rafales de foudre avec leurs bâtons.
L’attaque était puissante, malgré le manque d’expérience au combat des mineurs. Après tout, c’était Norgalle lui-même qui avait réglé les sceaux. Cet homme pouvait prendre le sceau de quelqu’un d’autre et en modifier chaque paramètre sans effort, en multipliant sa puissance.
Des éclairs fendirent l’air, abattant plusieurs coiste bodhars. Environ soixante-dix pour cent des tirs manquèrent leur cible, mais même ainsi, le résultat était bon. L’objectif était de les déstabiliser et de les ralentir.
— Barrières en place !
Ce n’était pas le roi Norgalle qui avait donné cet ordre, mais Kivia. Sa voix était tendue, mais portait loin.
— Activez les sceaux sacrés !
Les chevaliers sacrés en attente devant la porte se mirent en mouvement, et des barrières faites de rondins pointus furent relevées, bloquant la progression des coiste bodhars. Tout ce qui entrerait en collision avec ces pieux gravés de sceaux, ou tenterait de les franchir, serait frappé par une violente décharge de foudre.
C’était, bien entendu, un autre des pièges de Norgalle.
Sa capacité à régler lui-même les sceaux sacrés était extraordinaire, mais son véritable talent semblait résider dans la direction des autres. Norgalle savait produire des plans compréhensibles par n’importe qui, même pour des procédés aussi complexes que la gravure de sceaux sacrés. Il pouvait prendre n’importe quel clochard à la rue et en faire un maître artisan en un clin d’œil. Dès lors qu’un groupe se rassemblait sous ses ordres et les exécutait sans faute, il fonctionnait comme une immense usine parfaitement organisée.
Les mineurs étaient irréprochables. Ils suivaient ses ordres à la lettre.
— Parfait ! Beau travail, les gars ! cria Norgalle.
Même le roi semblait satisfait de la tournure des événements.
Il avait également bricolé certains équipements de la forteresse afin de relier plusieurs armes gravées de sceaux entre elles. Une fois activées, elles pouvaient abattre des dizaines, des centaines, voire, si nous avions vraiment de la chance, des milliers d’ennemis.
C’était à peu près tout ce que nous avions prévu pour défendre la forteresse de Mureed. Ralentir l’ennemi grâce aux sceaux sacrés de Norgalle.
C’était moi qui avais proposé cette méthode de défense. Avec à peine deux cents personnes, nous devions nécessairement compter sur la puissance des machines de guerre gravées de sceaux si nous voulions que la forteresse tienne ne serait-ce qu’un certain temps.
Et les barricades antichar de Norgalle faisaient exactement cela. Elles repoussaient même les plus grandes féeries. Je pouvais voir les restes calcinés des coiste bodhars qu’elles avaient arrêtés.
Le fait que les sceaux sacrés gravés dans les rondins puissent être activés encore et encore, sans la moindre latence, relevait une fois de plus des talents hors norme de Norgalle. En combinant intelligemment des armes gravées de sceaux pourtant limitées, il avait réussi à augmenter considérablement notre puissance de frappe, et l’effet sur l’ennemi allait bien au-delà des simples dégâts physiques.
Je voyais les boggarts et les barghests hésiter après avoir été témoins de la puissance des sceaux sacrés. Même ces féeries, qui se jetteraient à la mort si le Roi-Démon le leur ordonnait, semblaient réticentes à se suicider inutilement en fonçant dans nos pièges.
Cela signifiait que le Roi-Démon ne donnait pas d’ordres efficaces.
— Ce n’est pas terminé ! Préparez-vous à tirer ! La voix de Norgalle résonnait avec éclat. — Superbes tirs, les gars ! Votre bravoure a semé la peur dans le cœur de l’ennemi !
— Le roi va s’en sortir ? demanda Tsav. Sa voix trahissait une légère inquiétude. Tsav gérait la porte arrière avec les trente criminels sous son commandement. Ils se tenaient au sommet des remparts, bâtons de foudre prêts à tirer. — Tu ne trouves pas qu’il se tient un peu trop près de la porte ? Garde-le à l’œil, Venetim.
Malgré son bavardage incessant, Tsav continuait de neutraliser les ennemis qui tentaient de contourner la forteresse pour entrer par l’arrière. Sa précision était sans égale. Chaque coiste bodhar et chaque fuath qui nageait à travers les douves était touché à la tête ou au cœur, comme s’il n’envisageait rien de moins. Les prisonniers tiraient aussi sous sa direction, ce qui servait au moins de moyen de dissuasion.
Je détestais l’admettre, mais Tsav avait réellement l’étoffe d’un commandant.
En une seule journée, il avait réussi à faire obéir ces prisonniers ingérables. Leurs attaques étaient à peu près synchronisées. Et, fait surprenant, ils tiraient rarement de manière inutile sur des cibles hors de portée.
— Hé, j’ai essayé de l’arrêter. Vraiment, se plaignit Venetim d’une voix proche des sanglots. Voilà ses excuses, pensai-je. — Mais le roi n’a pas écouté un seul mot de ce que je disais.
— Assez, chancelier ! Je suis le roi ! En me tenant aux côtés de mes hommes en première ligne, je les pousserai à se battre ! s’exclama Norgalle.
Ce qui rendait ses paroles si effrayantes, c’était qu’elles étaient vraies. Le moral des mineurs chargés de défendre la porte principale était à son apogée.
— On dirait que t’as mal fait ton boulot, Venetim, lança Tsav. Il ne bouge pas d’un pouce. Enfin, si t’es incapable d’embobiner quelqu’un pour lui faire faire ce que tu veux, à quoi tu sers ?
— Pardon… ? Tsav, c’était très déplacé, répliqua Venetim.
— Je dis juste ce que je pense.
Tsav continuait de tirer tout en parlant. J’étais sincèrement impressionné par sa capacité à rester concentré sur ses tirs, tout en continuant à donner des ordres à ses hommes. Ses compétences étaient franchement anormales.
Chaque tir abattait un ennemi, non, deux, parfois même trois. Il traversait net les jambes des plus grandes féeries, les faisant s’effondrer et écraser à mort les plus petites. Les féeries semblables à des grenouilles étaient touchées en plein saut, avant même de pouvoir plonger dans les douves. Et il faisait tout cela sans le moindre effort, tout en continuant de bavarder.
— Pour être honnête, le roi a bien plus de valeur que nous. S’il lui arrive quelque chose, cette forteresse est finie… Qu’en penses-tu, frère ?
— J’ai prévu un petit plan pour éviter ça.
— Oh, sympa ! C’est quoi, le plan ?
— Maintenant ! cria Kivia, comme pour répondre à Tsav. Sa voix perçante retentit, et les chevaliers sacrés réagirent aussitôt, d’une manière très chevaleresque.
En pratique, ils enfourchèrent leurs chevaux et partirent à l’assaut.
Leurs armures étaient recouvertes de sceaux sacrés composé, renforçant leur défense tandis qu’ils semaient le chaos au sein de l’armée du roi-démon. Chaque coup de lance s’accompagnait d’éclairs de lumière et de flammes.
Je n’avais rien à redire sur le commandement de Kivia. Ses chevaliers s’enfonçaient profondément parmi le Fléau Démoniaque, se laissant encercler par les ennemis, mais ce n’était qu’une feinte. Ils se repliaient rapidement ou forçaient une percée. Ils répétaient la manœuvre, attirant progressivement l’ennemi vers l’extérieur avant de faire volte-face et de contre-attaquer.
L’unité de Kivia ne comptait qu’une vingtaine de chevaliers, mais leurs armures étaient spéciales. Elles pouvaient émettre des flammes qui illuminaient les ténèbres et empêchaient toute contre-attaque. L’armée du Roi-Démon sombra rapidement dans le désordre, incapable de se rapprocher davantage de la forteresse.
— …Kivia m’impressionne vraiment, dit Teoritta à mes côtés. Il y avait une pointe d’insatisfaction dans sa voix.
— Ce serait parfait s’ils pouvaient éliminer toute l’armée à notre place, dis-je à moitié pour plaisanter.
On disait qu’un seul chevalier entièrement équipé de ces sceaux composés défensifs pouvait accomplir, en combat rapproché, le travail d’une trentaine de soldats ordinaires. Parfois, ce chiffre était même plus élevé.
— Le commandement de Kivia, c’est comme avoir un millier de soldats supplémentaires de notre côté, repris-je. — Si cette bataille se termine sans que j’aie à lever le petit doigt, je ne m’en plaindrai pas.
— …Xylo ! Teoritta se plaça devant moi et me lança un regard meurtrier. — Tu n’as donc aucune fierté ? Je t’ai accordé ma bénédiction, et je ne tolérerai pas que tu débites une telle lâcheté !
Elle me planta un doigt dans la poitrine avec une force qui fit franchement mal.
— Si tu perds face à Kivia, ta réputation en souffrira !
— Qu’elle aille au diable, ma réputation.
Je laissai échapper un sourire amer. La bataille se déroulait bien plus facilement que je ne l’avais imaginé.
Les mineurs tiraient hardiment des rafales de foudre sous la direction passionnée de Norgalle, et les barricades antichar contenaient l’ennemi. De plus, les tirs d’une précision chirurgicale de Tsav protégeaient la porte arrière, garantissant aux féeries de lourdes pertes si elles tentaient de percer nos défenses. Il ne semblait pas difficile de les maintenir occupées jusqu’à l’apparition du Roi-Démon…
Au moment même où cette pensée me traversa l’esprit, notre chance tourna.
— Hein ? C’est quoi, ça ? murmura Tsav, intrigué.
J’aperçus une escouade de plusieurs centaines d’ennemis fendre le centre de l’armée du Roi-Démon. Ils étaient à cheval. Des silhouettes humanoïdes chevauchaient des coiste bodhars, équipées de selles, d’étriers et d’arcs, sur lesquels étaient déjà encochées des flèches enflammées.
— …Ce sont des gens ? dit Venetim, visiblement surpris.
Il avait raison. Il y avait des humains sur ces coiste bodhars. Pas des féeries, de véritables êtres humains. C’était évident, même à cette distance.
Mais…
Je n’avais jamais entendu parler d’une chose pareille. Des humains, non transformés par le Fléau Démoniaque, combattant dans l’armée d’un roi-démon.
Qu’est-ce qu’ils font ?
Ils décochèrent leurs flèches enflammées, transperçant les barrières gravées de sceaux et y mettant le feu. Nos défenses étaient en train de partir en cendres.
La bataille venait à peine de commencer, et nous étions déjà sur le point de perdre notre première ligne de protection.