sentenced t1 - Chapitre 3 partie 3
Défendre la forteresse de Mureed contre la pestilence (3)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Au final, cinquante chevaliers sacrés restèrent à la forteresse de Mureed.
Ils venaient tous du Treizième Ordre. Ils étaient restés à la demande de Kivia, et chacun d’eux était digne de confiance, du moins selon elle. Je n’en savais rien, mais ils pouvaient au moins s’occuper des corvées. Nous avions énormément à faire en très peu de temps. Et quand il s’agissait d’inspections et de maintenance de l’équipement de la forteresse, on n’en faisait jamais trop.
Pendant ce temps, le Neuvième Ordre semblait n’avoir aucune intention d’aider.
Lorsque nous revînmes de reconnaissance, nous croisâmes par hasard leur déesse et leur capitaine en train de quitter la forteresse.
— Excusez-nous.
Hord Clivios, le capitaine, adressa un signe de tête à Kivia en passant.
Je connaissais ce nom de famille. Les Clivios étaient des nobles possédant une immense étendue de terres dans le sud, et leur vin était excellent. Dotta et Tsav se seraient agenouillés en pleurant pour un seul verre.
— Vous êtes vraiment excentrique, capitaine Kivia, dit-il, comme s’il était sincèrement perplexe. — Je trouve votre désir de voir mourir les héros condamnés de fort mauvais goût. Mais enfin, si tel est votre souhait, je prierai pour votre sécurité.
Le capitaine du Neuvième Ordre semblait nous considérer comme de simples coqs de combat, et nos affrontements comme un spectacle destiné à son divertissement. À tout le moins, il ne nous reconnaissait pas comme faisant partie des forces militaires.
Je ressentais à peu près la même chose en regardant Dotta ou Tsav. Les inclure dans l’armée causait plus de problèmes que cela n’en résolvait.
— …Je prierai pour votre sécurité, Kivia.
La déesse du Neuvième Ordre s’inclina à son tour. C’était une femme aux longs cheveux noirs et aux yeux de feu, mais elle n’avait rien de Senerva ni de Teoritta. Sa personnalité était sombre et morne.
— Recule, Pelmerry. C’est le tueur de déesses.
Le capitaine du Neuvième Ordre s’interposa entre la déesse et moi.
Je comprenais son raisonnement. Il me prenait pour un criminel endurci capable de tuer des déesses. Et il avait raison. Je pouvais le faire. Je l’avais fait.
— Notre travail ici est terminé, alors nous partons, dit-il. — Reste près de moi. Compris ?
— Oui, Hord. Je ne quitterai pas ton côté. Ai-je rempli mon rôle correctement ?
— Tu as été parfaite. Absolument parfaite.
— Parfaite ? Alors… me diras-tu « C’est bien ma Pelmerry. Bon travail » ?
— Bien sûr. C’est bien ma Pelmerry. Bon travail.
Il frotta la tête de la déesse, et leur échange se poursuivit ainsi jusqu’à ce qu’ils quittent la forteresse avec soixante-quatorze grands tonneaux remplis de poison.
Le plan était simple. Attirer Iblis à la forteresse de Mureed, puis faire exploser tous les tonneaux simultanément. Le poison devait immobiliser le Roi-Démon et continuer à le tuer, le neutralisant.
Et le meilleur dans tout ça ? C’était à nous, les héros condamnés, de nous en charger.
Hilarant.
— On dirait qu’on va en baver, dit Tsav, comme si tout cela ne le concernait pas. Nous marchions côte à côte. — Je parie qu’on va tous crever. Ça me fout la rage rien que d’y penser. Tu veux tuer un chevalier sacré ?
— Pourquoi tuerions-nous un chevalier sacré ?
— Pour se sentir mieux. Je te vois taper dans des cailloux quand t’es stressé frère. C’est pareil.
— Les cailloux et les humains ne sont pas pareil.
— Hé ! C’est de la discrimination ! Tu devrais être plus ouvert d’esprit.
Je devais rester calme, peu importe à quel point il devenait agaçant.
— Tu sais, les humains font juste partie de la nature, continua-t-il. — Les humains et les cailloux sont pratiquement frères et sœurs, alors je ne vois pas pourquoi tu traiterais un groupe comme s’il était spécial.
Je ne pouvais plus écouter ses inepties. Les humains et les cailloux n’étaient pas égaux. Les humains étaient spéciaux. Les humains étaient différents des cailloux et des plantes, même du bétail. Pourquoi ? Parce que j’étais humain. Évidemment, un idiot comme Tsav ne pouvait pas comprendre ça. En plus, il semblait avoir oublié que nos sceaux jugulaires s’activeraient et nous tueraient si nous faisions du mal à quelqu’un sans ordre explicite.
— Xylo !
Lorsque nous atteignîmes la salle de contrôle désormais évacuée, Venetim s’y était déjà installé comme chez lui. Teoritta accourut vers nous comme un petit chien retrouvant sa famille.
— Oh. Salut, Déesse. Tsav agita la main avec un sourire idiot. — On dirait que tu as été bien sage pendant notre absence. Tout s’est bien passé ici ? Tu n’as pas mangé trop de sucreries, hein ?
— Hmph ! Je ne suis pas d’humeur à supporter ton bavardage incessant, Tsav ! Je suis en colère. Xylo, tu es parti en douce en me laissant derrière. Jusqu’où as-tu reconnu le terrain ?!
Elle l’avait à peine rencontré, et pourtant Teoritta semblait déjà avoir compris à quel point Tsav était insupportable. Elle se précipita vers moi et m’attrapa par le coude.
— Comment un chevalier peut-il abandonner sa déesse pendant deux jours entiers ? C’est inacceptable. Que cela ne se reproduise plus ! Écoute-moi bien, toi…
— Déesse Teoritta. Kivia plongea son regard dans celui de Teoritta. La déesse était toujours pendue à mon bras. — Faites preuve de clémence, je vous prie. Nous ne faisions qu’accomplir notre devoir afin d’assurer votre victoire. Même si je comprends qu’ils soient des pécheurs, accordez aux héros condamnés l’autorisation de se reposer… Xylo, pourquoi ne bois-tu pas un peu d’eau ? Tu dois faire une pause. Tu travailles sans t’arrêter.
— Mmph. Teoritta fronça les sourcils et regarda tour à tour Kivia et moi. — Xylo… On dirait que tu t’es bien amusé à faire de la reconnaissance avec Kivia.
— Il n’existe rien de tel que « s’amuser en reconnaissance », répliquai-je.
— Exactement, ajouta Kivia. — Déesse Teoritta, nous n’avons fait que ce qui était nécessaire. Nous n’étions pas là pour nous amuser. Si nous sommes allés aussi loin, c’était uniquement pour installer des pièges. Tout était pour la mission.
— Mh-hm. Teoritta regarda Kivia sans avoir l’air vraiment convaincue, sans doute parce que la capitaine débitait tout d’un seul souffle, comme Venetim. — C’est vrai ?
— Oui, Déesse Teoritta. Tenez, je vous ai rapporté des fruits que j’ai cueillis dans la forêt. Ils sont très sucrés.
— Tu as cueilli des fruits. Dans une forêt. Ensemble. Intéressant. Ça a l’air très amusant.
— Non ! Je ne faisais qu’accomplir mon devoir en…
— Xylo ! Mon chevalier.
Teoritta resserra sa prise sur mon bras, s’y suspendant comme si elle pendait à une branche. Ce simple contact suffisait à montrer qu’elle subissait une forte pression émotionnelle. De petites étincelles commencèrent à jaillir d’elle.
— J’ai vu le Neuvième Ordre, dit-elle.
— D’accord.
— Pas d’accord ! Je l’ai vu sept fois en une seule journée ! Tu m’écoutes ? Sept fois. J’ai vu leur déesse se faire caresser la tête sept fois !
Teoritta se mit à secouer mon bras. J’aurais vraiment préféré qu’elle ne les ait pas vus. Maintenant, elle allait exiger d’être gâtée.
— Je… ne demande pas autant… mais au moins la moitié, ça devrait être possible, non ?
— Très bien. Tu as bien fait d’attendre ces deux derniers jours.
Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre dans cette situation ? Je frottai la tête de Teoritta tout en tournant mon regard vers Venetim, assis au bureau du commandant.
— Comment ça se passe ? lui demandai-je.
— Bien mieux que ce que j’imaginais.
Il était avachi dans le fauteuil, l’air complètement épuisé, mais je savais que c’était du théâtre. Cet escroc excellait dans l’art de feindre les gestes et les attitudes.
— Nous avons maintenant des chevaliers du Treizième Ordre de notre côté, poursuivit-il. — Mais ce qui m’a vraiment surpris, ce sont tous les mineurs de Zewan Gan qui sont venus nous prêter main-forte avec leurs amis. Une centaine au total.

Un peu plus tôt, les mineurs de Zewan Gan étaient arrivés avec leurs connaissances et des membres de leur syndicat, ce qui nous avait apporté une centaine d’hommes supplémentaires. Ils disaient vouloir aider les héros condamnés dans leur travail. Ils étaient actuellement sous terre, à prêter main-forte au roi Norgalle dans son atelier.
Qu’est-ce qui clochait chez ces gens ?
Il devait y avoir un problème. Ils semblaient nous prendre pour une sorte de bande honorable de chevaliers qui leur avaient sauvé la vie. Je leur avais dit que ce n’était pas le cas et qu’ils feraient mieux de déguerpir, mais ils n’avaient rien voulu entendre. À présent, tout ce que je pouvais espérer, c’était que Dotta ne cause pas trop d’ennuis. Il était dehors, hors de la forteresse, en mission pour le moment, mais je m’inquiétais déjà de son retour.
— Putain, je me sens seul, dit Tsav. — J’aimerais qu’il y ait plus de monde ici. Même une centaine de mineurs en plus, ça ne représente rien. On va perdre, c’est sûr. Je le sais.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Comment pourrais-tu perdre avec moi ici ? La remarque irréfléchie de Tsav avait évidemment agacé Teoritta. — Tu peux être rassuré, je veille sur vous et je vous accorderai ma bénédiction. Je vous mènerai tous à la victoire, quoi qu’il arrive !
— Hmm… Ouais, t’as du cran, Déesse. Hé, frère. Elles sont toutes comme ça, les déesses ? Le monde va s’en sortir ?
— Je pense que Teoritta est un cas particulier, dis-je. — Et non, ce monde ne va pas s’en sortir.
— C-comment oses-tu ! Même toi, mon chevalier ?! Tu devrais défendre mon honneur !
Les poings de Teoritta s’abattirent sur mon dos pendant que Tsav continuait.
— Du coup… Venetim, on fait quoi maintenant ? On commence par s’enfuir ?
— S’enfuir ? Venetim eut un air légèrement paniqué en jetant un bref regard à Kivia. — Il n’en est pas question ! Tsav, qu’est-il arrivé à ton sens de la justice ? Nous devons arrêter le Roi-Démon Iblis et devenir un bouclier pour protéger notre peuple et notre territoire !
— Oh ! C’est comme ça que ça va se passer ? Tsav laissa échapper un rire sec, puis se tourna vers moi. — Je crois que je ne vais pas y arriver… Ce type est trop drôle. Les gens drôles, c’est mon point faible. Je ne pense pas pouvoir lui tirer dessus, même s’il s’enfuit. Tu peux le faire à ma place, frère ?
— On s’en fout, dis-je. — De toute façon, il ne nous sert à rien au combat. S’il veut s’enfuir, qu’il s’en aille.
— Pardon ? dit Venetim en fronçant les sourcils.
— Ouais, pas faux, acquiesça Tsav sans hésiter.
— Venetim, ça ne te dérange pas si je m’occupe de la stratégie ? demandai-je.
— Je m’en remettrai à toi, Xylo, répondit-il en hochant gravement la tête. Tout cela n’était qu’un bluff. Il n’y connaissait rien à la stratégie. — Quoi qu’il arrive, nous devons vaincre Iblis. C’est notre devoir. Pour l’avenir du royaume. Pour le lendemain de l’humanité !
Les yeux de Kivia se plissèrent d’agacement, devenant de plus en plus froids à mesure que Venetim parlait. Elle semblait commencer à comprendre qu’il n’était que paroles. Il n’avait encore proposé aucun plan concret répondant au moindre problème militaire.
— …Alors que souhaitez-vous que nous fassions, Xylo ? demanda-t-il.
— Je veux que vous et le roi restiez sur place. Contentez-vous de transmettre les ordres que je vous donnerai. Le roi continuera de faire ce en quoi il excelle.
Je visualisai une carte de la forteresse et de ses alentours.
— J’ai besoin que Tatsuya scelle le passage souterrain. Qu’il prenne une vingtaine de chevaliers cacrés. Ça suffira. Tsav, je te veux sur les remparts. Tire sur tout ce qui approche.
— Reçu ! On dirait que c’est l’heure de briller. Tsav serra son bâton de foudre, visiblement ravi. — Au fait, Dotta est passé où ? Je pensais qu’il serait avec moi.
— Il est occupé à une autre tâche… Ahem. Les mineurs et les chevaliers sacrés tiendront l’ennemi à la porte principale pendant une demi-journée, si possible. Avec les pièges et les armes du roi, ça ne devrait pas poser de problème.
— Très bien. Je m’en charge, acquiesça Venetim comme s’il était un vrai commandant.
Je m’en charge, mon cul.
— Et toi, Xylo ?
— Je m’occupe du Roi-Démon. Je regardai Kivia et Teoritta. — Je vais tuer Iblis avant qu’il n’atteigne la forteresse. C’est la seule façon pour que tout le monde s’en sorte vivant.
Une voix forte retentit depuis la cour. C’était celle du roi Norgalle.
— Vous êtes mes plus braves et mes meilleurs hommes ! Les guerriers, les soldats, les champions de mon royaume ! cria-t-il avec une emphase inutile. Il avançait avec une canne, traînant sa fausse jambe derrière lui, distribuant des paroles d’encouragement à des soldats manifestement déconcertés.
Les mineurs, en revanche, comprenaient la situation. Ils échangèrent des regards, chuchotèrent entre eux, puis hochèrent la tête avec enthousiasme en réponse aux paroles du roi Norgalle. J’en crus à peine mes yeux.
— Nous devons protéger notre terre et notre peuple ! poursuivit-il. — L’avenir de l’humanité repose sur vos épaules !
Les mineurs poussèrent des cris de guerre frénétiques tandis que le roi Norgalle serrait le poing et le levait dans les airs.
— En avant ! Je bénis cette bataille ! Nous qui sommes réunis ici aujourd’hui, oui, vous tous, sommes de véritables guerriers !
***
Après cela, l’agitation redoubla. Nous manquions de presque tout, mais notre plus gros problème restait les effectifs. Nous avions des mineurs et des chevaliers aux portes principales et sous terre, et c’était tout.
La forteresse de Mureed possédait aussi une porte arrière, et il nous fallait du monde pour la défendre ainsi que pour les tâches non combattantes, acheminer les provisions, transmettre les messages, entretenir et réparer l’équipement, récupérer les blessés. À l’arrière, on n’avait jamais trop de bras.
Mais nous n’étions pas des militaires, pas officiellement, et nous étions tous censés mourir ici. Nous étions des criminels sans droits, il n’y avait donc aucun moyen d’obtenir davantage de main-d’œuvre. En tout cas, pas par des moyens légitimes.
Cela signifiait que nous n’avions pas d’autre choix que d’employer des méthodes plus que douteuses pour obtenir ce dont nous avions besoin.
J’essayai plusieurs choses. D’abord, je fis sortir quelques prisonniers d’une geôle voisine, une trentaine environ. Évidemment, ce n’était pas autorisé en temps normal, mais la prison de Milnid accepta très vite les pots-de-vin. Ils nous confièrent les détenus pour que nous en disposions à notre guise, sous le prétexte de les placer sous la surveillance du Treizième Ordre.
C’étaient tous des criminels condamnés à mort, des bandits qui avaient profité du chaos de la guerre. Ils avaient volé, tué, violé, pratiqué la traite humaine au grand jour, et tout leur groupe avait été emprisonné en conséquence. Ils avaient été condamnés à mort, mais des sceaux sacrés avaient été gravés sur leurs corps et on les avait envoyés au travail en raison du manque de main-d’œuvre.
Ils occupaient donc un rang social supérieur au nôtre, à nous autres héros condamnés, et ils tenaient à nous le faire comprendre. C’était évident dès l’instant où je les rencontrai dans la cour. Ils n’étaient pas ravis de recevoir des ordres de notre part. Rien que de les amener ici constituait, à leurs yeux, une offense impardonnable. Ils avaient l’air furieux.
— Sérieusement… Tu te fous de nous, lança l’un d’eux en me fusillant du regard. Il semblait être le chef des bandits.
— Ouais, on a peut-être fait des trucs pas très nets, dit-il. — Je veux dire, on n’a pas fini dans le couloir de la mort parce qu’on était de braves types. On a même massacré les soldats venus nous arrêter. Il me lança un regard menaçant. — Mais on ne va pas recevoir des ordres de héros crasseux. On est des criminels, mais vous, vous êtes encore en dessous. Sale tueur de déesses. Pourquoi on devrait… ?
— Woah ! Pas si vite.
Un crépitement retentit. Quelque chose vola, puis s’écrasa au sol dans un bruit humide et lourd.
— Arrête de parler, s’il te plaît. Tu vas finir par énerver mon frère…
Tsav tenait son bâton prêt à frapper. L’homme qui me menaçait, non, l’homme à côté de lui, avait perdu son épaule droite et tout ce qu’il y avait en dessous. Son flanc droit avait été réduit à un amas de chair éparpillé sur le sol. Une seconde plus tard, des hurlements éclatèrent.
— J’ai pas envie que mon frère se mette en colère, parce qu’après il va s’en prendre à moi. Alors tu pourrais faire quelque chose pour ton attitude ?
— …Qu-quoi ? Le chef resta sans voix en regardant à côté de lui, la bouche ouverte. Son visage était rouge, couvert de sang éclaboussé. — Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ?
— Hein ? Oh, euh… Parce que t’es plus grand et plus bruyant. Tsav sembla avoir besoin de quelques secondes pour trouver une raison, puis son visage s’illumina presque aussitôt d’un sourire joyeux et idiot. — Je me suis dit que tu travaillerais plus dur, vu que t’es agressif et plein d’énergie… Pas vrai, frère ?
— …Très bien, dis-je. — C’était en partie ma faute de ne pas vous avoir expliqué les choses avant. Et ça a eu l’air plutôt efficace, donc voilà. Mais…
Je donnai un coup de pied sans pitié dans le tibia de Tsav.
— Ne refais plus jamais ça.
— Aïe ! …Ah, d’accord ! Le bras, ce n’était pas suffisant, hein ? J’aurais dû le tuer directement. C’est ça que tu veux dire, pas vrai ?
— Faux. On a besoin de toute l’aide possible, et toi tu vas arracher des bras aux gens. Amène-le à l’infirmerie et utilise un sceau sacré pour arrêter l’hémorragie.
Je lançai un avertissement sévère à Tsav, puis quittai la cour.
Pour être honnête, on nous avait donné carte blanche pour faire ce que nous voulions de ces criminels. Nous pouvions les traiter aussi durement que nous le souhaitions. Ils étaient déjà condamnés à mort, après tout. Nous pouvions même leur faire directement du mal sans que cela pose problème. Et s’ils parvenaient à survivre à la mission, nous pouvions lever leur peine capitale.
Nous leur avions expliqué tout cela. Ce que cela signifiait réellement, en revanche, c’était que ceux qui tiraient les ficelles étaient absolument convaincus que nous mourrions tous lorsque le poison serait déclenché dans la forteresse.
Quoi qu’il en soit, il semblait préférable de confier leur encadrement à Tsav. Les sceaux sacrés gravés sur leurs cous les empêcheraient de devenir trop violents.
Je décidai ensuite de me rendre à la salle de contrôle.
La forteresse était désormais presque vide, mais le silence était encore plus marqué au niveau supérieur. Assis sur le fauteuil du commandant se trouvait Norgalle, avec Venetim debout derrière lui.
— J’ai fait en sorte que quelques prisonniers viennent aider, Xylo. Tu les as déjà rencontrés ? demanda Venetim. C’était lui qui avait soudoyé la prison.
— Bon travail, répondit le roi Norgalle à ma place en hochant solennellement la tête. — Même s’ils sont des criminels, la nation est en danger. Si tu peux les contrôler, utilise-les.
— …Que fait Sa Majesté ici ? demandai-je. — Il devrait être dans son atelier à régler les sceaux sacrés.
— J’ai essayé de l’en empêcher, mais il ne m’écoute pas, répondit Venetim.
Je le croyais sans peine. Même Venetim ne pouvait pas faire changer d’avis cet homme une fois qu’il avait pris une décision. Je doutais que quiconque le puisse.
— Il nous manque encore des soldats, grommela le roi Norgalle, le visage grave. — Qu’est-il advenu de mon projet d’augmentation des forces armées ? Chancelier Venetim ! J’exige des réponses, immédiatement !
— Euh… Je pense que nous devrions d’abord en discuter avec Xylo, Votre Majesté, répondit-il en brandissant une sorte de cylindre. C’était une lettre, scellée d’un blason familial que je reconnus aussitôt. Un élan bondissant parmi des vagues.
— Xylo, cette lettre t’est adressée.
— Non.
— …Oh, mais, enfin… Ce noble vous a désigné personnellement et propose de vous prêter des soldats. La lettre vient d’une certaine Frenci Mastibolt. Personnellement, je pense que… nous devrions accepter son offre, mais…
Son discours commençait à se décomposer sous le regard que je lui lançais. Je devais avoir l’air furieusement en colère.
— On ne peut pas lui demander de l’aide, dis-je en secouant fermement la tête.
Mais Venetim ne semblait pas prêt à céder.
— Ahem. Ai-je mentionné le nombre de soldats qu’elle propose ? Jusqu’à deux mille…
— Oublie ça. Et brûle cette lettre.
— Pourquoi ? Xylo, quelle est ta relation avec cette dame et les Mastibolt ? C’est bien la famille des nocturnes du sud, non ? Pourquoi…
— Nous étions fiancés, il y a longtemps.
À mon ton, Venetim cessa enfin d’insister.
— En plus, repris-je, — Ils n’arriveraient pas à temps même si on les appelait. Compris ? Cette discussion est terminée.
— Je suis d’accord avec le chancelier, intervint le roi Norgalle. — Il y aurait sans doute des paysans parmi un groupe aussi important de soldats, et il est temps de commencer à préparer l’hiver.
Je décidai de mettre les paroles du roi de côté pour le moment. Il n’avait pas tort, mais je devais clore cette discussion sur les soldats et le renvoyer dans son atelier le plus vite possible.
— Tu ne peux donc pas obtenir Jayce ou Rhyno ? demanda le roi.
— J’ai envoyé un pigeon voyageur au cas où, répondit Venetim. — Et ce n’était pas gratuit, je te signale.
— Amène-moi les meilleurs du royaume. C’est ton rôle, chancelier.
— …Jayce est extrêmement occupé, et, eh bien… il a dit qu’il ne voulait pas épuiser la jeune femme. Il a même menacé de me tuer… Quant à Rhyno, il a complètement ignoré mon message.
— Ouais, ça leur ressemble, dis-je.
— Quoi ? Rhyno ! Cet insolent ! Dis-lui que je le veux ici sur-le-champ ! exigea le roi.
Je n’avais aucune idée de ce que Rhyno avait en tête. D’une certaine manière, il était encore plus difficile à prédire que Tatsuya. De tous les héros condamnés, c’était le plus, comment dire ? Comme dirait Tsav, c’était de la très mauvaise nouvelle.
Je ne pouvais pas nier qu’il était différent de nous autres héros. Il s’était porté volontaire de son propre chef, un héros volontaire.
— Et les mercenaires ? Vous en avez contacté ? poursuivit le roi.
— Oui, répondit Venetim, mais aucun n’acceptera de travailler sans une récompense conséquente.
— Alors ouvrez le trésor ! Et si cela ne suffit pas, taxez les nobles et le Temple.
— Qu’en penses-tu, Xylo ?
— Dotta s’occupe de nous trouver de l’argent, dis-je.
— Dépêchez-vous, exigea Norgalle. — Faites circuler une monnaie fiable et augmentez sa valeur. C’est la seule façon d’éliminer la mauvaise monnaie qui gangrène ce pays.
— J’espère vraiment que Dotta reviendra à temps…, dis-je en jetant un regard par la fenêtre de la salle de contrôle.
Le soleil se couchait déjà, et je voyais clairement la mer de féeries s’approcher lentement, se découpant sur un ciel cramoisi. Les mineurs se trouvaient actuellement à la porte principale, creusant des trous et installant des rondins gravés de sceaux sacrés, formant une sorte de barrage antichar rudimentaire.
— Il est temps qu’ils se mettent à l’abri, murmurai-je.
La vie des mineurs avait bien plus de valeur que celle des héros ou des criminels condamnés à mort. Je comptais les maintenir près de la porte principale, mais je ne voulais pas qu’ils participent directement au combat tant que ce ne serait pas absolument nécessaire. Ce n’étaient pas des soldats. Ils devaient se concentrer sur le soutien aux chevaliers sacrés. À vrai dire, je ne voulais pas qu’ils combattent du tout. D’une certaine manière, Norgalle les trompait.
Mais je comprenais leur motivation. Ils faisaient ça pour survivre.
Les hommes qui travaillaient dans les mines de Zewan Gan venaient sans doute des colonies alentour. Si la forteresse de Mureed tombait, ils devraient abandonner leurs foyers et évacuer. Dans ce cas, aucun niveau de vie minimum ne leur serait garanti. Ils pourraient même ne jamais retrouver de travail là où ils échoueraient.
C’était pour cela que je me méfiais autant des intentions de l’armée. Contaminer la forteresse avec du poison pour arrêter Iblis revenait à forcer tous ceux qui vivaient à proximité à renoncer à leurs moyens de subsistance.
— Qu’est-ce qu’ils ont dans la tête, ceux de Galtuile ? dis-je. — Ce plan va détruire des vies. À ce rythme, l’humanité sera anéantie.
— …Il existe peut-être des gens qui le souhaitent, murmura Venetim d’une voix sinistre à mes côtés. — Tu aimes les théories du complot, Xylo ?
— Certainement pas.
Je soupirai d’agacement. Je savais que Venetim écrivait autrefois des articles étranges pour un journal, et pour parler franchement, il était totalement inutile comme source d’information.
— Des adorateurs de roi-démon ? Des adeptes de la coexistence ? Tout ça, c’est des conneries, dis-je.
Ces deux groupes étaient censés vénérer les rois-démons et croire à une coexistence avec eux. Bien sûr, personne ne soutenait ce genre d’idées ouvertement. Mais il y avait toujours des rumeurs de sociétés secrètes et autres absurdités du même genre.
— Qu’est-ce que tu essaies de dire ? poursuivis-je. — Qu’il y a des idiots comme ça tout en haut de la hiérarchie militaire ?
— …C’est une idée plutôt effrayante, non ? répondit Venetim, les lèvres étirées en un sourire encore plus malsain. — Il n’y a aucune chance que ce soit possible, évidemment… Mais imagine que de telles forces œuvrent dans l’ombre pour assurer la défaite de l’humanité. Ça n’expliquerait pas ces ordres chaotiques et incompréhensibles ?
Je ne lui répondis pas. Il était vrai que la situation actuelle était difficile à expliquer autrement.
Supposons qu’il y ait des individus malfaisants parmi les hauts gradés de l’armée. Dans ce cas, le caractère injuste et les zones floues de nos ordres à la forêt de Couveunge et dans les tunnels de Zewan Gan prendraient tout leur sens. Ceux qui m’avaient piégé tiraient forcément les ficelles. Ces salopards. Je ne savais rien des adorateurs de rois-démons ni des coexistants, ni même si de tels groupes existaient réellement, mais je savais une chose : ils étaient bien réels.
Pour l’instant, cependant, je devais me concentrer sur ce qui se passait juste devant moi.
— Fais appeler Teoritta.
Le temps des préparatifs était terminé.
Je sentis une lourde morosité s’infiltrer dans mon cœur. Au final, nous n’avions pas obtenu beaucoup de renforts. Nous étions un peu mieux lotis qu’avant, mais nous nous battions encore pratiquement seuls.
C’était peut-être approprié pour une unité de héros condamnés.
— Teoritta et moi irons affronter le Roi-Démon, dis-je. — Ouvrez la porte arrière quand le moment viendra.
— Ne vous enfuyez pas, Xylo, dit Venetim.
— Je ne peux rien promettre.
Je mentais.
En vérité, j’aurais sans doute pu mener une vie à peu près décente, si seulement j’avais pu m’enfuir.