sentenced t1 - Chapitre 3 partie 2

Défendre la forteresse de Mureed contre la pestilence (2)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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— Allez, tu me connais. Je suis un type sympa, non ?

J’entendais la voix de Tsav derrière moi. Il parlait sans arrêt depuis un moment déjà, comme s’il allait cesser de respirer s’il arrêtait d’agiter les lèvres. J’étais à bout.

— Je suis trop gentil, en fait. Ça me déprime vraiment. J’ai toujours eu l’impression que quelque chose clochait, depuis le début de mon entraînement. C’est un vrai problème. Je veux dire, je suis un tueur d’élite, élevé depuis l’enfance par un ordre d’assassins.

C’était une sale journée pour avoir des oreilles. J’essayai d’accélérer un peu, mais Tsav ne sembla pas comprendre que je voulais qu’il se taise.

— Plus j’enquêtais sur mes cibles et sur qui elles étaient, plus je me disais, genre, « Frère, je peux pas tuer ce type. Il a une femme, des gosses, et en plus un grand-père malade ! » C’est dans ces moments-là que ma nature pure ressortait.

Dotta, qui marchait devant nous, se retourna vers moi, à bout. Son regard disait clairement qu’on aurait peut-être dû laisser ce type à la forteresse.

On avait entendu Tsav raconter cette histoire des dizaines de fois, et je l’aurais déjà assommé net s’il n’avait pas été un aussi bon tireur d’élite. Heureusement pour lui, ses compétences étaient surnaturelles.

— C’est pour ça que je n’ai jamais tué ma cible. Mon taux de réussite est de zéro pour cent ! … Mais l’ordre serait furieux si je rentrais sans preuve que j’ai fait mon boulot, tu vois ? … Alors je trouvais une personne au hasard, je la réduisais en charpie, et je rapportais ça à la place. Ensuite, je laissais ma vraie cible s’enfuir en douce. Je suis un chic type, non ?

Tsav était un assassin incapable de tuer ses cibles.

Et pourtant, tu peux tuer un passant innocent ? Cette question m’était déjà venue à l’esprit, mais ça ne semblait vraiment pas le déranger. Je la lui avais posée une fois, et il avait répondu :

— Ben oui, évidemment…

Ce type était un sacré phénomène.

Tsav ne faisait probablement aucune différence entre les humains et le bétail, comme les vaches ou les cochons. S’il s’attachait à quelqu’un, il ne pouvait pas le tuer. Mais s’il s’agissait de quelqu’un qu’il ne connaissait pas, rien ne l’arrêtait. C’était le genre de personne avec qui on ne voudrait jamais avoir affaire, mais malheureusement, c’était un luxe que je ne pouvais pas me permettre. C’était dans des moments comme celui-ci que je me rappelais que j’étais un criminel, et que c’était ça, mon châtiment.

— Mais attends, le meilleur pour la fin ! L’ordre des assassins m’a viré du groupe ! Non mais quel genre de pourritures

— ?!

— Tsav.

C’est à ce moment-là que je me retournai enfin vers lui. Nous étions arrivés à destination, et il commençait vraiment à m’agacer. Je me dis que c’était le bon moment pour qu’il la ferme.

— Tais-toi.

— Ah ! Désolé, frère.

Il se gratta les cheveux couleur paille et m’adressa un léger sourire, révélant quelques dents manquantes. C’était un type jovial, un peu idiot, et il m’appelait « frère » pour une raison obscure. Tsav était comme ça.

— Je parlais encore trop ?

— Xylo, je pense qu’il est temps de lui bâillonner la bouche.

Dotta fronça les sourcils et pointa Tsav du doigt.

— Il ne se tait jamais. J’ai déjà dû partager une chambre avec lui, et c’était l’enfer. Il parlait toute la nuit. Il ne dormait même pas.

— Je peux rester éveillé trois jours d’affilée, dit Tsav. — J’ai suivi un entraînement pour ça.

— Tu vois ?! C’est de la torture pure et simple ! s’exclama Dotta, accablé.

Avec Dotta et Tsav réunis, le niveau sonore atteignait son maximum, mais je n’avais pas le choix.

Notre mission consistait à reconnaître la zone autour de la forteresse, et je ne pouvais pas faire ça avec Norgalle, le roi unijambiste. Venetim était exclu d’office. Il n’avait aucune endurance. Et Tatsuya ne servait à rien dans ce genre de mission.

C’est ainsi que je me retrouvai avec ces deux-là.

— Dotta, dit Tsav. — On devrait être amis et apprendre à mieux se connaître. On est dans la même équipe.

— Avec plaisir, si tu promets d’être un peu plus silencieux à partir de maintenant.

— Je ne suis pas vraiment fan du silence. Tu vois, mon entraînement au sein de l’ordre, c’était pratiquement de la torture. Mon passé est super triste. À l’époque, ils me jetaient dans un donjon souterrain…

— Hé.

Je dus l’interrompre.

— Je t’ai déjà dit de te taire une fois, non ? Ne m’oblige pas à me répéter.

— Regarde ce que tu as fait, dit Dotta. — Tu as énervé Xylo…

— Oh mince ! Désolé, frère ! Dotta, toi aussi ! Dépêche-toi de t’excuser !

— Pourquoi est-ce que je devrais m’excuser ?

Tsav s’inclina aussitôt. Et pourtant, ils continuèrent à se disputer. Je ne pus que soupirer. Perdre du temps avec ces deux-là ne servait à rien.

Je m’accroupis légèrement, plissant les yeux pour observer le paysage devant nous.

Nous marchions depuis environ une demi-journée après avoir quitté la forteresse de Mureed, et malgré le ciel couvert, je distinguais la forêt de Couveunge et les mines de Zewan Gan. Un peu plus à l’ouest se dressaient les montagnes de Rettar Mayen. Une fumée noirâtre flottait près de leur base.

Ce n’était pas vraiment de la fumée, bien sûr, mais d’innombrables féeries rassemblées. Lorsqu’elles se déplaçaient en masse, elles projetaient de la terre noire dans les airs comme de la fumée. À présent, elles formaient une armée immense, labourant le sol sous leurs pas et renversant les arbres sur leur passage comme une coulée de boue.

Leur progression semblait lente, mais cela ne faisait que rendre plus palpable la promesse de destruction qu’elles apportaient. Elles entaillaient le pied des montagnes, transformant la zone en vallée. Elles rasaient les colonies voisines, bâtiments compris.

Le Fléau Démoniaque Numéro Quinze, Iblis, devait se trouver quelque part au centre de cette masse.

— Ils se rapprochent.

Alors que je restais accroupi à observer l’ennemi, j’entendis soudain une voix au-dessus de moi. C’était Kivia. Dotta avait besoin de quelqu’un pour le surveiller et s’assurer qu’il ne s’enfuie pas, et elle avait donc fini par nous accompagner.

— Ils atteindront la forteresse plus vite que je ne le pensais.

Elle suivait la carte qu’elle tenait d’un doigt tandis que je me relevai pour la rejoindre.

À en juger par leur trajectoire, le Fléau Démoniaque semblait se diriger droit vers la forteresse de Mureed. Presque comme s’il poursuivait quelque chose.

— À ce rythme, ils devraient arriver d’ici trois ou quatre jours, dis-je.

— … O-ouais.

Kivia cligna des yeux à plusieurs reprises et s’éclaircit la gorge.

— Je dirais que ça colle, quand on prend en compte la vitesse d’Iblis.

— Il vient droit ici, comme si quelque chose ou quelqu’un le guidait. C’est louche, surtout au vu de son comportement jusqu’à présent.

— Oui, je suis d’accord. Je ne serais pas surprise que Galtuile sache quelque chose. Peut-être qu’il existe un Fléau Démoniaque capable d’agir comme un commandant et de le diriger.

— Génial. C’est exactement ce qu’il nous manquait. Au fait…

Chaque fois que je parlais, Kivia se penchait en arrière. Elle était presque en train de basculer, les yeux fixés dans la direction opposée.

— Pourquoi tu t’éloignes de moi ?

— J-je… Ton visage est beaucoup trop près. Recule un peu.

Avant que je puisse répondre, Dotta poussa un cri aigu.

— Beurk !

Il pointa la forêt du doigt.

— Je viens de voir quelque chose ! Je crois que c’était une féerie.

— Ooooh, ouais. Ça y ressemble clairement.

Tsav, debout à côté de Dotta, se penchait en avant en fixant la direction indiquée. Ces deux-là avaient une vue anormalement bonne. On aurait dit qu’ils n’étaient tout simplement pas faits comme les autres. C’était difficile de croire qu’ils étaient humains.

— Ça ressemble un peu à un chien, dit Tsav. Toi, tu vois quoi, Dotta ?

— Pareil. On dirait un cir sith.

Cir sith était le nom donné aux petites féeries canines. Elles n’étaient pas des combattantes exceptionnelles, mais elles étaient très perceptives et agiles.

Pour cette raison, elles partaient généralement en éclaireuses avant l’arrivée du Roi-Démon. Leurs sens semblaient être reliés d’une manière ou d’une autre à ceux du Roi-Démon.

— Un cir sith ? demanda Kivia. — Combien exactement ? Vous êtes sûrs qu’ils sont là ?

La capitaine plissa les yeux à son tour, mais je doutais qu’elle voie quoi que ce soit. Moi non plus, je ne distinguais rien. Si j’avais encore mon ancien sceau sacré destiné à la reconnaissance et à la capture d’ennemis, peut-être. Mais je ne disposais pas de la vision naturelle anormale de Dotta ou de Tsav.

Et s’ils disaient voir quelque chose, alors je n’avais aucun doute sur le fait que c’était bien réel. On ne pouvait pas leur faire confiance plus loin qu’on ne pouvait les lancer, mais ils ne mentaient pas sans raison, contrairement à Venetim.

— On dirait qu’on a du ménage à faire, dis-je.

Si les féeries nous repéraient et affluaient ici, ça deviendrait vite ingérable.

— Tsav, tu peux l’atteindre d’ici ?

— Je sais pas… Je pense que oui, mais je ne garantis rien. Alors me tue pas si je rate, d’accord ?

— Quel genre de personne tu crois que je suis ?

— Je dirais… un type formidable. Vraiment.

Sa réponse n’avait rien de convaincant, mais il dégaina tout de même le long bâton fixé dans son dos. C’était un bâton de foudre gravé de sceaux sacrés, mais sa portée et sa puissance n’avaient rien à voir avec celui de Dotta. Son nom commercial était Daisy, un modèle développé par Verkle Développement, comme arme de sniper. Mais le roi Norgalle l’avait réglé à un niveau tel que tous ses sceaux sacrés en étaient devenus méconnaissables.

— Je peux tirer, là ? Si je continue à le fixer comme ça, j’aurai plus envie de le tuer. Tu connais le dicton. Tsav est un type super empathique. Le plus gentil assassin qui ait jamais existé.

— Tire, dis-je. Ou tu sais pas tirer sans ouvrir la bouche ?

— D’accord, c’est parti.

Ce fut presque instantané. Un éclair jaillit du bâton en direction de la forêt lointaine, se faufilant entre les arbres en un éclair aveuglant. Pop. Un bruit sec, vidé de toute résonance.

— Touché.

Il lança un regard en coin à Dotta.

— En plein dans le mille, hein. Alors, c’était comment ?

— … Ça lui a traversé la tête… Putain. On dirait que c’est facile.

Dotta soupira de soulagement, une longue-vue à la main. C’était quelqu’un de très simple.

Tsav donnait l’impression que c’était facile, mais il venait de toucher une cible située à environ mille deux cents rattes standards.

Le Royaume Fédéré utilisait le ratte comme unité de mesure des distances. Un ratte standard correspondait à un pas en avant pour un adulte de taille moyenne. La maîtrise nécessaire pour tirer une cible en pleine tête à mille deux cents pas de distance, tout en évitant les obstacles, dépassait l’entendement humain.

— On dirait qu’il y en a d’autres, dit Tsav à Dotta en gardant son bâton de foudre en position.

— Dotta, t’en vois combien ?

— Oh, t’as raison ! Je les vois, encore quatre ! Et ils nous ont repérés… !

Dotta se mit à secouer les épaules de Tsav en paniquant.

— Ils arrivent par ici, Tsav ! Vite ! Fais encore ton truc !

— Ne me presse pas. Je ne peux pas tirer plusieurs fois de suite avec ce machin… Il est conçu spécialement pour la portée et la puissance. Mais t’inquiète pas. Je m’en occuperai avant qu’ils n’arrivent jusqu’ici.

Dotta et Tsav étaient un vrai casse-pieds quand on les associait comme ça, mais ils faisaient le travail. Dotta faisait tout ce qu’il pouvait pour sauver sa peau, et Tsav était probablement le meilleur utilisateur de bâton de foudre que j’aie jamais vu. C’en était presque agaçant de voir à quel point ils étaient efficaces.

Autrement dit, avec eux sur le coup, ça irait. Alors pendant que l’attention de Tsav la grande gueule était entièrement tournée vers son tir de précision, je décidai de profiter du moment pour parler à Kivia.

— Je vais aller installer des pièges que Sa Majesté m’a donnée une fois qu’on aura fini la reconnaissance. Je veux éliminer autant de féeries que possible avant qu’elles n’atteignent la forteresse.

Je fixai Iblis au loin. Ses forces de féerie ne feraient qu’augmenter à mesure qu’il approchait.

— Je sais que c’est probablement inutile avec des effectifs pareils… mais c’est toujours mieux que de ne rien faire. Bref, désolé de t’embêter, mais j’ai besoin de ton aide.

— Ce n’est pas un problème, répondit Kivia. — C’est mon rôle. Cependant…

— Quoi ?

— Plus les jours passent, plus tu me laisses perplexe.

Kivia me regardait comme si elle avait du mal à accepter ce qu’elle voyait.

— Tu continues d’essayer d’assumer ton rôle malgré la situation. Tu n’as pas abandonné. Et ton attitude envers la déesse Teoritta… Tu ne ressembles en rien au tueur de déesses dont j’ai entendu parler.

— Qu’est-ce que tu as entendu de moi ?

— Que tu étais un arriviste qui avait agi de manière irréfléchie à la recherche de gloire, que tu avais mis ton unité en danger, puis fini par sombrer dans la folie avant de prendre la vie de la déesse. Mais je n’arrive pas à t’imaginer faire une chose pareille.

— On ne sait jamais.

Je souris amèrement. Mais un mot, dans l’explication de Kivia, m’avait pris de court. Arriviste. C’était le genre de terme qu’employaient les nobles de sang.
Kivia… Était-ce le nom d’une famille influente dont je n’avais simplement jamais entendu parler ?

— Dis-moi, Kivia. Tu viens de quelle famille noble ? Je ne veux pas être impoli, mais ce nom ne me dit rien.

— C’est normal. Je ne viens pas d’une famille noble.

— Ne me raconte pas ça. Tu crois vraiment que Galtuile laisserait n’importe qui devenir capitaine des Chevaliers Sacrés ?

— Mon oncle est grand prêtre.

Un grand prêtre, hein. Tout s’expliquait, alors. C’était pratiquement le rang le plus élevé au sein du Temple. Seules quelques dizaines de personnes le détenaient, et elles seules avaient accès aux conseils sacrés confidentiels.
Kivia n’était donc pas issue d’une lignée de nobles, mais d’une famille de prêtres. Pas étonnant que je n’aie jamais entendu parler d’elle. Son attitude envers Teoritta prenait enfin sens.

Qu’est-ce qui avait bien pu se passer dans sa vie pour qu’elle rejoigne l’armée ? Et pas en tant que prêtresse militaire, mais comme capitaine des Chevaliers Sacrés.

— C’est pour ça que… je me méfiais de toi au début. J’avais peur que tu fasses du mal à la déesse Teoritta, mais il semble que cette inquiétude était infondée.

— Je vois. Ça veut dire que tu peux arrêter de me surveiller comme un rapace ?

— Te surveiller ?

— Je t’ai vue me fixer depuis tout à l’heure. Je n’ai pas pu me détendre une seule seconde depuis qu’on a quitté la forteresse.

— … Je n’ai rien fait de tel. Peut-être que ton ego te joue des tours, mais rien de ce que tu décris ne s’est produit. Ridicule. Tu es vraiment égocentrique. Tu devrais y réfléchir.

— Tu crois ?

Kivia débita ses mots sans reprendre son souffle. J’avais l’impression qu’elle était un peu injuste envers moi, et j’avais envie de protester. Réfléchir à quoi, exactement ?

Mais avant que je puisse rassembler mes pensées, Tsav avait terminé le travail.

— Bam. J’ai réussi, frère ! Plutôt impressionnant, non ? J’ai touché à chaque tir !

La pointe de son bâton de foudre était encore rouge de chaleur. Pourtant, malgré l’activation d’un sceau sacré et un tir de précision à une telle distance, Tsav ne semblait pas le moins du monde épuisé.

— C’était tous les ennemis… pas vrai ?

Dotta continuait de scruter les alentours avec nervosité. S’il ne voyait rien, alors moi encore moins. Quoi qu’il en soit, on pouvait supposer que la zone était sûre pour le moment.

— Bien. On continue à cheval à partir d’ici, dis-je.

Kivia me lançait toujours des regards assassins, mais on avait du travail, et je devais me concentrer là-dessus.

— Finissons d’installer ces pièges et rentrons. Kivia, tu sais monter à cheval, pas vrai ? Suis-moi. Dotta, Tsav, vous restez ici. Ne pensez même pas à vous enfuir.

— Reçu ! dit Tsav. — Je vais garder un œil sur Dotta.

— Je ne pourrais pas m’enfuir même si je le voulais, ajouta Dotta. — La zone grouille d’éclaireurs ennemis, maintenant… Sans toi ici, Xylo, j’aurais trop peur pour bouger ne serait-ce que d’un pas.

— Parfait. Kivia, on y va. J’ai besoin de ton aide. Je ne pourrai pas installer ces pièges tout seul, et…

— A-attends.

Kivia avait l’air perdue.

— Je sais monter à cheval, mais où sont les chevaux ? On ne nous en a pas fourni pour cette mission.

— Quelqu’un s’en est procuré et les a planqués par ici.

Je regardai Dotta, qui détourna aussitôt le regard, mal à l’aise.

Kivia poussa un long soupir.

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