sentenced t1 - Chapitre 3 partie 1

Défendre la forteresse de Mureed contre la pestilence (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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— Défendez cette forteresse jusqu’à la mort.

Voilà ce que le messager nous dit. Un homme de Galtuile, avec une barbe impressionnante.

Honnêtement, je n’avais pas aimé pas sa tête dès l’instant où je l’avais vu. Je ne faisais pas confiance aux hommes nobles et bien habillés. Peut-être étais-je maudit pour ne pas pouvoir le faire, même si je l’avais voulu.

— Le Fléau Démoniaque approche, et l’Unité des Héros Condamnés doit défendre cette forteresse jusqu’à la mort, seule.

Venetim et moi nous tenions côte à côte comme des idiots, à écouter cet homme nous ordonner froidement de mourir.

— Xylo, détends-toi…, murmura Venetim. — Je t’en supplie, reste calme… S’il te plaît, ne me frappe pas au visage et ne me bats pas à mort, d’accord ?

— Quel genre de personne crois-tu que je suis ? dis-je.

Est-ce que je ressemblais vraiment à quelqu’un qui deviendrait soudain violent sans raison ? Peut-être que oui. J’avais tué une déesse, et ça, ça comptait comme de la violence gratuite. Peut-être pensait-il que j’étais le genre de type qui laissait ses humeurs dicter ses actes.

— … Hum. Je vous présente mes excuses, honorable messager, dit Venetim. — Je comprends que vous souhaitiez que nous protégions la forteresse à tout prix, mais…

Venetim s’éclaircit la gorge et poursuivit comme s’il était à l’agonie. À tout le moins, il donnait l’impression d’avoir un ou deux trous dans l’estomac et de se vider de son sang.

— Quel est exactement notre objectif ?

— Votre mission est de rester ici. C’est tout, répondit solennellement le messager. — Continuez à combattre jusqu’au dernier homme, puis combattez encore.

— Ah, vous souhaitez que nous retenions l’ennemi et que nous prolongions la bataille, hmm ? Combien de temps devons-nous les occuper ?

Venetim se montrait insistant et affable. Il souriait même… Il avait probablement peur d’affronter la réalité.

— Jusqu’à votre mort, déclara le messager. Les Neuvième et Treizième Ordres conserveront leurs forces à l’arrière. Ils lanceront une attaque spéciale au moment où chacun d’entre vous sera mort et où la forteresse tombera.

Eh bien, c’est un plan particulièrement mesquin, pensai-je. Mais si le sceau sacré suspendu au cou de cet homme était authentique, alors il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait d’un messager légitime de Galtuile.

— Et… de quel genre d’attaque spéciale parle-t-on, si je peux me permettre ?

Le messager hocha gravement la tête en direction de Venetim.

— Du poison. La déesse du Neuvième Ordre accomplira son miracle.

J’avais déjà entendu des rumeurs à ce sujet.

La déesse du Neuvième Ordre était capable d’invoquer n’importe quel poison du bout des doigts, mais il lui était apparemment très difficile de couvrir une zone assez vaste pour éliminer un roi-démon.

C’était pour cette raison qu’ils devaient mettre en place un piège. Alors ils comptaient faire ça ici ? Dans cette forteresse ? Ils combineraient probablement l’opération avec une bombe dotée d’un sceau sacré. Appeler ça une attaque spéciale relevait un peu de l’exagération. Ils allaient simplement faire exploser des bombes.

— Cette forteresse deviendra la tombe du Fléau Démoniaque Numéro Quinze, Iblis, et vous, héros, avez l’honneur d’en constituer les fondations.

Ni Venetim ni moi ne disions un mot. Nos mâchoires étaient déjà trop occupées à se décrocher.

Le plan, cette fois-ci, consistait à attirer le Roi-Démon et les féeries qui l’accompagnaient jusqu’à cette forteresse, contaminer les lieux avec du poison, et disparaître avec l’ennemi.

Donc, en gros, on achetait du temps avec nos morts ? C’était ridicule.

— Ce plan est incroyablement inefficace. Les mots m’échappèrent avant même que je m’en rende compte. — Vous allez utiliser toute cette forteresse juste pour piéger et tuer un seul roi-démon ? Si vous employez un poison assez puissant pour y parvenir, la forteresse deviendra inhabitable.

— Le Fléau Démoniaque Numéro Quinze, Iblis, est extrêmement puissant.

Le messager était visiblement écœuré par mon argument.

Venetim me donna un coup de coude nerveux dans le flanc. C’était pourtant sa faute de m’avoir emmené simplement parce qu’il ne comprenait rien aux affaires militaires.

— Lors de la bataille précédente, il a survécu à une attaque du Neuvième Ordre, poursuivit le messager. — Êtes-vous conscient de ses capacités de régénération stupéfiantes ?

Je le savais, mais seulement par ouï-dire.

L’existence d’Iblis avait été confirmée très tôt au cours de la guerre contre le Fléau Démoniaque. Il errait lentement à travers les terres, consommant ou détruisant tout sur son passage, et était célèbre pour sa capacité à survivre à n’importe quelle attaque. Les chevaliers sacrés avaient tenté de l’éliminer par le passé, sans jamais parvenir à l’achever.

Iblis connaissait des périodes d’hibernation particulièrement longues, si bien que la question avait été mise de côté pendant un certain temps. Il ne se déplaçait que quelques fois par an, dans des zones reculées, limitant les dégâts et le reléguant au rang de priorité secondaire.

Mais pour une raison inconnue, il se dirigeait soudain droit vers cette forteresse, comme s’il avait un objectif clair en tête.

— La dernière fois, nous avons tiré sur le Fléau Démoniaque à distance pendant que le miracle de la déesse l’atteignait avec une dose mortelle de poison.

Le tireur d’élite en question était probablement Tsav, de notre unité. Il avait été prêté au Neuvième Ordre et avait participé à leurs opérations. Il semblait avoir fait ce qu’on attendait de lui.

— La mission fut un succès, mais cela n’eut aucune importance au final. Bien qu’Iblis soit temporairement entré dans un état de stase, il est revenu à la vie avant que sa mort puisse être confirmée.

Je commençais à comprendre où il voulait en venir, et je sentais que la conclusion allait m’énerver.

— Le résultat de cette mission, ainsi qu’une vision de la troisième déesse, Seedia, ont conduit Galtuile à modifier sa stratégie. Ils ont conclu que la seule façon de vaincre Iblis était d’utiliser une quantité massive de poison pour le tuer en continu. La déesse utilisera un poison spécial… semblable à une créature vivante.

Je le savais.

— Il n’existe aucune autre manière possible de le tuer, conclut-il.

— Vous êtes complètement fous ? dis-je. Qu’est-ce qui va nous arriver quand… ?

— S-S’il vous plait attendez, honorable messager, l’interrompit Venetim. — Si nous parvenons à attirer l’ennemi en position comme prévu, ne serait-il pas possible d’évacuer la zone ?

— Je ne peux pas l’autoriser, insista-t-il.

— Pourquoi ? Cela ne devrait poser aucun problème tant que nous accomplissons notre mission.

— Je ne peux pas l’autoriser. C’est la décision de Galtuile. Si ne serait-ce qu’un seul héros condamné quitte la forteresse de Mureed, les sceaux sacrés autour de vos cous s’activeront automatiquement et vous tueront tous, jusqu’au dernier.

Ils sont devenus fous ? pensai-je de nouveau.

Quel était l’intérêt de tout ça ? Il y avait quelque chose d’anormal. Pourquoi tenaient-ils autant à ce que nous mourions tous ? Cela n’avait aucun sens. Est-ce que notre survie les gênerait à ce point ?

C’était peut-être leur œuvre. Ceux qui m’avaient piégé.

Ils devaient vraiment me haïr. Nous haïr tous. C’était comme s’ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour nous tuer. Une part de moi comprenait ce qu’ils ressentaient, mais hors de question que je joue leur jeu. Qu’est-ce que je pouvais faire, de toute façon ? Je n’avais pas le temps de mourir ici.

C’est vrai, Teoritta.

Elle risquait d’être disséquée vivante si nous ne pouvions pas prouver sa valeur. Abattre le Roi-Démon en même temps que la forteresse ne suffirait pas. La déesse du Neuvième Ordre et son poison rafleraient probablement tout le mérite. Ou était-ce précisément ce qu’ils recherchaient ? Avaient-ils conçu ce plan pour rendre Teoritta moins utile ?

— Très bien. Nous exécuterons la mission comme prévu, répondit Venetim avec désinvolture pendant que je réfléchissais.

Il est sérieux ? pensai-je en jetant un regard involontaire vers son visage. Il souriait en parlant, le flattant ouvertement.

— Cependant, j’aimerais demander quelques ajustements afin d’améliorer le plan, poursuivit-il. — D’abord, cette règle selon laquelle tout le monde meurt si une seule personne quitte la forteresse. Cela pourrait poser problème.

Le messager fronça les sourcils, mais Venetim ne lui laissa pas l’occasion de répondre. Le plus grand atout de Venetim en tant qu’escroc était la puissance de sa voix. Il savait la projeter de manière à couvrir toutes les autres.

— Comme vous le savez, nous sommes un groupe de criminels, des individus malsains, affligés de divers troubles de la personnalité. Il est facile d’imaginer qu’au moins l’un d’entre nous cède à la pression et décide de prendre la solution de facilité en quittant la forteresse dès le début. Si cela arrive, nous ne pourrons pas attirer l’ennemi ici.

Il n’a pas tort, pensai-je.

Si leur objectif affiché n’était pas de nous tuer tous, mais de vaincre le Roi-Démon, alors ils ne pouvaient pas ignorer ce fait.

— Vous êtes libre de désigner un superviseur, mais l’un d’entre nous pourrait tout de même s’échapper. C’est pourquoi je pense que le groupe entier ne devrait être exécuté que si tout le monde tente de quitter la forteresse.

C’était impressionnant de voir à quelle vitesse Venetim pouvait sortir ce genre d’arguments de nulle part. Il parlait si vite que je n’avais même pas le temps de me demander si ce qu’il disait avait du sens.

— De plus, il y a la question de la déesse Teoritta. Elle a conclu un pacte avec Xylo ici présent et insistera très probablement pour rester dans la forteresse, quoi que quiconque puisse dire.

— … Je ferai tout mon possible pour la convaincre, répondit le messager.

— Elle ne vous écoutera pas. La puissante compassion de notre déesse est bien trop grande pour qu’elle nous abandonne.

Même si sa formulation sonnait un peu faux, Venetim conserva un sérieux absolu tandis qu’il formait le Grand Sceau Sacré avec ses mains. Il traça un cercle dans l’air, puis fit glisser son doigt vers le bas, comme pour le couper en deux. Former ce sceau, le premier sceau sacré, était un geste de culte courant au Temple.

— Nos succès continus ces derniers temps sont entièrement dus à la protection de la grande déesse Teoritta, et je souhaiterais demander l’autorisation pour qu’elle reste à nos côtés.

— Je ne suis pas en position d’accorder cette autorisation.

— Alors qui l’est ?

— La déesse relève du Treizième Ordre, et…

— Xylo, prend contact avec la capitaine Kivia. Je m’occupe du reste ici.

Venetim me tapota l’épaule et murmura :

— Je pense pouvoir obtenir l’autorisation pour laisser Teoritta se retirer une fois la mission accomplie. De quoi as-tu encore besoin ?

— De soldats supplémentaires, répondis-je. — On n’a pas assez de monde. Il est impossible de faire ça seuls.

Je n’attendais pas grand-chose en le disant, mais il accepta sans hésiter d’essayer.

— Très bien. Quoi d’autre ? demanda-t-il.

— Des armes et de la nourriture.

— Très bien. Quoi d’autre ?

— Une grâce.

— Très bien. Quoi d’autre ?

Il acquiesçait au hasard à tout ce que je disais. En plus, il avait l’air incroyablement sérieux. Je ricanai.

— Je plaisantais pour la grâce… mais je veux de la cavalerie et de l’artillerie. Jayce et Rhyno, par exemple. Tu penses pouvoir les obtenir ?

— Ils ne sont toujours pas revenus du front ouest, donc je doute fortement qu’ils puissent rentrer à temps.

Jayce était le cavalier de notre unité, et Rhyno notre artilleur. Ils avaient été envoyés ensemble sur le front ouest. Jayce était particulièrement précieux, puisqu’il était un chevalier-dragon. Son caractère laissait à désirer, mais on pouvait vraiment compter sur son dragon. S’il avait été là, on aurait pu se permettre de prendre davantage de risques. Mais inutile de penser à l’impossible.

— Très bien, laisse-moi gérer ça.

Venetim frappa fièrement son poing contre sa poitrine.

— Je m’occupe de tout. Tu n’as qu’à croire en moi.

— Ces mots n’ont presque aucune valeur venant de toi. Tu crois vraiment que tu peux y arriver ?

— Comment dire… Personne ne me croirait, mais…

Il baissa encore davantage la voix.

— … Je connais un secret. Un très grand secret. J’ai été à deux doigts de sauver le monde une fois, et comparé à ça, ce n’est rien.

— Ouais, bien sûr.


Je le savais. Bien sûr que je le savais.

Et en effet, Venetim parvint à négocier avec succès toutes mes exigences, à l’exception de la grâce. Plus tard, Kivia m’informa qu’il avait reçu l’ordre de saisir la déesse et de quitter la forteresse de Mureed à la seconde où une évacuation deviendrait nécessaire.

Ce type finirait par se faire poignarder dans le dos sur un champ de bataille, un jour ou l’autre. Aucun doute là-dessus.

 

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