sentenced t1 - CHAPITRE 2 PARTIE 6
Châtiment : Ouvrir la voie à la neutralisation des tunnels de la mine de Zewan Gan – Rapport final
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Le son était grinçant, même avec la protection de Teoritta. Une preuve de l’habileté de ce roi-démon à manipuler l’esprit.
C’était comme si quelque chose hurlait à l’arrière de mon crâne. Comme si cela souffrait. Comme si cela pleurait. C’était une sensation de solitude, et elle me transperçait en plein milieu du cerveau. C’était…
Non.
N’y pense pas.
Je coupai volontairement la voix. Je n’avais pas le choix. J’avais déjà rencontré un roi-démon doté d’une attaque similaire. Une attaque qui contaminait l’esprit humain.
Le contremaître avait dit qu’ils étaient autrefois cinquante mineurs, jusqu’à ce qu’ils commencent à disparaître dans la nuit, un par un, en affirmant qu’ils entendaient une voix les appeler. C’était exactement ce que faisait cette voix.
— Ne bougez pas !
Je criai à ceux qui m’entouraient. Les mineurs se tordaient au sol de douleur ou tentaient de se relever en luttant contre la souffrance. J’attrapai l’un de ceux qui essayaient de se lever.
— Ne bouge pas. Reste à terre.
— A-attends…
Il agitait les mains, comme pour me supplier.
— Tu n’entends pas cette voix, là-bas ? Elle essaie de me dire quelque chose !
Il fixait les ténèbres en se grattant la tête avec agitation, alors je l’attrapai et le maintins au sol.
— C’est ton imagination. Ignore-la.
— Je l’entends, mais ça n’a aucun sens. Qu-qu’est-ce qu’elle essaie de me dire ?!
— Si tu t’approches, tu vas mourir. Ça, au moins, c’est clair, non ?
Des tentacules s’étendaient hors de l’obscurité.
Ils ressemblaient à des lianes. En réalité, c’en étaient. Ce roi-démon devait à l’origine être une plante. Mais rien de ce que j’avais vu auparavant ne s’en approchait, et c’était immense. Était-ce vraiment la source du Fléau Démoniaque ? Ses lianes étaient aussi épaisses que des troncs. Un seul coup ferait des ravages sur un corps humain.
Tatsuya bondissait avec une vitesse extraordinaire, tranchant chaque tentacule-liane grouillante qui rencontrait sa hache.
— M-mais quelque chose… Quelque chose…
Le mineur paniqué semblait incapable de voir ce qui se déroulait devant lui.
— Ça dit quelque chose ! Mais je—je n’arrive pas… je… Ah ! Ahhh ! Ahhhhhh !
Il se mit à se gratter violemment les oreilles jusqu’à les faire saigner. Puis il tenta de me repousser pour s’enfuir, ne me laissant aucun choix.
Je l’assénai d’un coup de poing et le renvoyai au sol.
Nous ne pouvions pas rester sur la défensive.
Autant arrêter de faire semblant.
Presque tout le monde était à terre, les mains plaquées sur les oreilles, et ceux qui pouvaient encore bouger tentaient de tituber vers le Roi-Démon, m’obligeant à les frapper pour les faire retomber.
Ceux dont l’esprit était assez solide pour supporter la douleur entendaient une voix. La voix du Roi-Démon. Elle les appelait.
Les cris stridents n’étaient pas sa véritable attaque. Sa véritable arme, c’était sa voix.
Elle empêchait quiconque de se déplacer, et elle tuerait sans doute et dévorerait ceux qui parviendraient à s’en approcher.
Si je parvenais encore à résister à ses effets, c’était uniquement grâce à Teoritta.
Il existait un lien particulier entre une déesse et le chevalier qu’elle avait choisi, et le pouvoir qui protégeait l’esprit de Teoritta m’empêchait de perdre le mien, de justesse. Le reste venait de la clôture d’épées et des sceaux sacrés de Norgalle.
Tatsuya n’avait pas de problème non plus, mais c’était un cas à part.
Quoi qu’il en soit, à ce rythme, tout le monde allait mourir. Et hors de question que je laisse ça arriver.
— Changement de plan ! On contre-attaque ! Votre Majesté !
J’arrachai une épée du sol et, au passage, envoyai un coup violent à Norgalle. Il gémit, mais ses yeux restaient révulsés.
— Réveillez-vous. Il est temps de vous mettre au travail.
Je ramassai sa lanterne et la lui collai contre la tête. Elle aurait dû être gravée d’un puissant sceau protecteur, mais ça ne fonctionnait pas. Norgalle gémit faiblement et agrippa la lanterne, sans pour autant être en état de bouger.
— M-mon trône… Mon trône…
Il marmonnait.
— Je ne vous laisserai pas me le voler… voleurs… ! Vous paierez de vos vies, maudits usurpateurs !
Parfait. Son imagination partait encore plus loin que d’habitude. Dans cet état, il ne servirait à rien.
Peut-être que je devais lui percer les tympans.
Si cela pouvait l’empêcher d’entendre le son et le libérer de son influence, ça aurait peut-être valu la peine d’essayer. Mais on n’utilise pas seulement ses oreilles pour entendre, et nous faisions face à un roi-démon. Impossible de savoir quelles capacités injustes et illogiques il possédait. Et surtout, nous n’avions pas le temps de tester ce genre d’hypothèses.
— Merde ! Teoritta !
— Je suis là.
Teoritta m’attrapa le bras tandis que des étincelles jaillissaient de ses doigts.
— Exprime ton souhait, mon chevalier, et je l’exaucerai.
— On doit abattre l’ennemi à distance depuis ici et soutenir Tatsuya.
Le son sinistre empirerait probablement si nous quittions la zone protégée par la clôture. Mais est-ce que je serais totalement neutralisé ? Impossible à vérifier, puisque sortir signifiait ne pas pouvoir revenir.
— Tatsuya peut gérer. J’ai besoin de plus d’épées.
— C’est ce que je voulais entendre, mon chevalier. Tu peux compter sur moi.
Teoritta invoqua d’autres épées acérées et scintillantes. Celles-ci avaient des lames fines, adaptées au lancer.
Ça faisait longtemps que je n’avais pas mené un combat à longue portée comme celui-ci.
Avant, j’avais encore mieux, des sceaux comme Carjisa, avec une portée et une puissance supérieures, ou Yak Leed, capable de transpercer même un mur de château.
Inutile de pleurer sur le lait renversé.
Je resserrai ma prise sur l’épée dans ma main droite et la levai au-dessus de ma tête. Je voyais Tatsuya bondir dans l’obscurité, preuve supplémentaire que le son grinçant ne l’affectait pas. Il était une arme à forme humaine, concentrée uniquement sur l’attaque du Roi-Démon.
C’était donc pour ça qu’on utilisait des héros pour combattre le Fléau.
— Tatsuya !
Je lançai mon épée.
— Continue d’avancer ! Tue le Roi-Démon !
Ma lame manqua les tentacules frémissantes, mais transperça le mur de boue tout proche. L’éclat explosif de Zatte Finde brûla l’obscurité, déchirant les tentacules alentours et projetant de la sève dans l’air comme du sang. Les cris du Roi-Démon s’intensifièrent, et je vacillai, mais Teoritta me rattrapa avant que je ne tombe.
Ses yeux étincelaient, comme pour dire : tu es content que je sois venue, pas vrai ? Mais je n’avais pas le temps de répondre. Je devais lancer une autre épée, puis une autre, puis encore une autre. Je devais soutenir Tatsuya.
Comme je le pensais. Je ne pouvais pas quitter cette clôture.
Je voulais en faire plus pour l’aider, mais je savais que Tatsuya pouvait gérer.
Je lançai encore une épée. Puis une autre. Puis une autre.
Ma précision laissait à désirer, mais je compensais par le nombre, arrachant de nombreux tentacules coup sur coup. Je traçais littéralement un passage pour que Tatsuya frappe, et je ne comptais pas laisser le moindre boggart se mettre en travers de sa route.
La lumière et les explosions se succédaient dans le tunnel obscur. L’ombre de Tatsuya bondissait avec lui, découpée nettement sur les parois. Ses bras et ses jambes anormalement longs peignaient le mur comme une sorte de monstre dansant.
— Guh.
Il atteignit sa cible en un instant à peine, grognant, la bouche entrouverte.
- Gah !
Le mouvement frénétique de sa hache déchira les tentacules de la créature jusqu’à atteindre la racine, ce qui ressemblait au bulbe de la plante.
C’est là que je compris mon erreur.
Sérieusement ?
Tatsuya enfonça sa hache dans le bulbe et le fendit sans effort. Il explosa, mais les tentacules ne cessèrent pas de bouger. Parce que ce n’était pas le cœur du Roi-Démon.
Un leurre ?
Mais dans ce cas…
— Bfff… Gah !
Un grognement étouffé retentit derrière moi. Le contremaître venait d’être projeté contre le mur. D’autres tentacules apparurent, et un bulbe encore plus massif que celui que Tatsuya avait détruit perçait le sol en contrebas.
Il a traversé notre clôture. On n’a plus le temps… !
Plusieurs des épées composant notre barrière étaient tordues ou brisées, et la lumière de leurs sceaux sacrés s’était éteinte. Elles n’avaient plus d’énergie, et une fois la luminescence dissipée, un sceau sacré ne servait plus à rien. Même le travail exceptionnel de Sa Majesté n’y échappait pas. Nous avions dû épuiser jusqu’à la dernière parcelle de lumière naturelle stockée dans l’acier.
Je dégainai un couteau et me retournai au moment où un œil gonflé émergeait du bulbe massif en déchirant la terre.
Le voilà.
C’était le cœur. La véritable forme du Roi-Démon. Ses tentacules jaillirent et saisirent un autre mineur avant de le projeter violemment. À l’instant où son corps heurta le sol, je sus que sa nuque était brisée.
Merde.
J’essayai de viser l’œil, mais il y avait trop de lianes. L’enfoiré renforçait ses défenses. Le seul capable de percer quelque chose comme ça, c’était Tatsuya.
— Xylo, attention !
Teoritta cria en s’agrippant à mon bras.
Des tentacules frémissantes fonçaient sur nous. Je brandis mon épée, déchirant les lianes et les faisant exploser.
Je suis vraiment populaire aujourd’hui. Impossible d’avoir une seconde de répit.
La zone protégée par les sceaux sacrés était déjà sur le point de céder.
Il nous fallait plus de bras. Tatsuya affrontait les tentacules à l’autre extrémité du passage, et ici il ne restait que des mineurs inconscients, la déesse, le roi Norgalle et moi.
— Aaaaaahhhh !
Même Norgalle se frappait la tête contre le sol en hurlant.
— Tout est à moi ! Tout m’appartient ! Je protégerai ma nation ! Vous devrez passer sur mon cadavre, maudits usurpateurs !
Norgalle était inutile. Son état mental empirait à vue d’œil, et toute tentative de communication serait vaine.
Tout s’effondrait en réaction en chaîne.
— La voilà !
J’entendis une voix sèche, suivie de nombreux pas. C’étaient Kivia et ses chevaliers, qui avaient suivi notre trace.
— La déesse Teoritta est là, dit-elle. — On posera les questions plus tard. Pour l’instant, on est là pour aider, Xylo !
— Ne faites pas ça ! Restez en arrière, idiote ! criai-je.
Kivia était sincère, mais ce n’était pas ce dont j’avais besoin à cet instant. Je ne pouvais pas la laisser entrer dans la portée de la voix du Roi-Démon. Mais avais-je seulement un moyen de l’en empêcher ?
On va tous crever.
La probabilité ne faisait qu’augmenter. Teoritta resserra sa prise sur mon bras.
— Xylo.
Elle était en feu, des étincelles jaillissaient de tout son corps.
— Tu peux compter sur moi. C’est le moment. Tu as besoin de mon aide, n’est-ce pas ?
Elle allait invoquer encore plus d’épées. Peut-être une quantité énorme.
Pourrait-elle trancher tous ses tentacules et percer son œil-cœur ?
Était-ce seulement possible ? Avions-nous une autre option ? Les cheveux de Teoritta crépitaient sans discontinuer. Je sentais qu’elle atteignait sa limite. Je devais prendre une décision, mais j’hésitais.
C’est alors que Norgalle hurla.
— Maudits usurpateurs !
Le roi Norgalle était lui aussi à bout, mentalement. Il leva sa lanterne, dont le sceau sacré brillait, et tourna légèrement le couvercle. Je vis des flammes bleutées vaciller et s’échapper par l’ouverture. Ça devait être un autre de ces engins au nom inquiétant qu’il avait tenté de nous expliquer pendant l’installation des caisses de ravitaillement. Le piège qui crachait du feu. À l’instant où il aperçut les flammes, l’œil du Roi-Démon s’ouvrit en grand. Il tressaillit et commença à reculer.
C’est là que j’ai compris.
Le feu.
Ce roi-démon s’était formé à partir d’une plante. Il était donc très probable qu’il soit vulnérable au feu. Nous n’avions pas besoin de le frapper avec une attaque surpuissante. Il suffisait de le brûler.
— Votre Majesté ! Passez-moi la lanterne…
Mais avant que je puisse finir ma phrase, les lianes du Roi-Démon rampèrent sur le sol et saisirent la jambe de Norgalle avec des épines semblables à des crocs. Je n’eus pas le temps de l’atteindre.
Crac !
Avant qu’il n’achève de tourner le couvercle, la liane lui arracha net la jambe droite. Il hurla et lâcha la lanterne. Je plongeai pour l’attraper.
Le Roi-Démon tordit son corps, cherchant à s’éloigner autant que possible de la lanterne. Il était rapide. Arriverais-je à temps ? Peu importait. Je devais le faire, ou mourir en essayant. Je sprintai aussi vite que possible, glissant sous une liane épineuse qui se tortillait devant moi.
Je ne te laisserai pas t’échapper. Perdre un bras ou deux, ce n’est rien…
À mi-chemin de cette pensée, une vibration traversa le sol sous mes pieds. On aurait dit que quelque chose était en train d’être arraché et brisé en morceaux.
C’est là que je remarquai une liane tirée hors de terre. Les parties du Roi-Démon semblaient reliées entre elles comme des racines de patate douce, et, de ce fait, il ne pouvait plus reculer davantage. Son cri résonna à l’arrière de mon crâne tandis qu’il se débattait, tentant de sectionner sa propre liane.
Je jetai un rapide coup d’œil derrière moi et en vis la cause.
— Grrr !
C’était Tatsuya. Incroyable. À quel point ce type était-il fort ? Il avait attrapé l’un des tentacules et le tirait en arrière comme si ce n’était rien. Les muscles de ses épaules gonflaient et roulaient sous l’effort. Il n’allait pas laisser le Roi-Démon s’échapper, quoi qu’il arrive.
— Gwoooaaaaaah !
Encore l’un de ses cris incompréhensibles. En réalité, je commençais à avoir l’impression qu’ils ne l’étaient pas tant que ça. Ce n’était qu’une intuition, mais j’avais le sentiment qu’il me criait de me dépêcher et de tuer le Roi-Démon.
Je n’avais rien contre cette idée. Je verrouillai mon regard sur ses lianes qui fouettaient l’air sous l’effet de la douleur.
— Teoritta !
— Je suis là.
Notre échange fut bref, mais c’était tout ce dont une déesse et son chevalier avaient besoin pour se comprendre.
— Mets-y fin, mon chevalier.
Teoritta parla, et une épée jaillit du néant. Cette fois, sa lame était courbée, semblable à celle d’une machette nata. Je l’attrapai aussitôt et frappai, tranchant la liane qui fondait sur moi. La suivante arrivait déjà, mais elle ne pouvait plus rien contre moi.
J’avais déjà ramassé la lanterne de Norgalle.
— On se retrouve en enfer.
À l’instant où je retirai le couvercle de la lanterne, des flammes bleu pâle jaillirent et brûlèrent sans pitié le Roi-Démon. Le brasier rugissant illumina les ténèbres pendant une dizaine de secondes, tandis que les cris stridents de l’ennemi s’éteignaient lentement. C’était largement suffisant pour le réduire en cendres.
Le silence retomba. Kivia et les chevaliers restèrent figés, incapables de comprendre ce qui venait de se passer. Norgalle, de son côté, avait des problèmes bien plus urgents. Tatsuya faisait exception.
— Gah… Hfff.
Il laissa échapper un grognement, comme un bâillement, avant de s’effondrer à genoux. Il semblait que même lui était épuisé.
Je passai le regard sur la lanterne éteinte, le Roi-Démon calciné, puis les parois et le sol alentours. De petits cailloux luisaient encore d’un rouge vif en fondant.
Il n’y avait que Norgalle pour être assez idiot pour fabriquer un piège aussi dangereux dans une caisse de ravitaillement.
Rien de notable ne se produisit ensuite. Enfin, à part le fait que la jambe arrachée du roi avait été si violemment déchiquetée par les épines qu’elle était irrécupérable. C’était presque drôle. Il fut immédiatement évacué pour être soigné à cause de l’hémorragie massive.
Mais honnêtement, il était difficile de ne pas se sentir abattu en pensant à ce qui allait suivre.
Teoritta et nous tous avions enfreint les règles, et il n’y aurait aucune excuse.