sentenced t1 - CHAPITRE 2 PARTIE 5
Châtiment : Ouvrir la voie à la neutralisation des tunnels de la mine de Zewan Gan (5)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Il y avait des avantages et des inconvénients à l’arrivée de Teoritta.
Un avantage était que nous ne travaillions plus contre la montre. Les chevaliers sacrés ne pouvaient plus faire exploser les sceaux de terrain calciné sans enterrer la déesse vivante avec eux.
Un autre avantage était que nous disposions désormais d’un large stock d’épées de fer de haute qualité.
— Je vais graver mes sceaux sacrés. Plantez des épées dans le sol et construisez une clôture.
Le roi Norgalle se comportait, pour une fois, comme un ingénieur militaire.
— Permettez-moi de vous remercier de nous honorer de votre présence, Déesse.
— Tu peux compter sur moi, Norgalle.
Teoritta afficha un sourire audacieux et éclatant. Le fait que ces deux-là soient sur la même longueur d’onde m’agaçait un peu.
— Avec moi et mon chevalier réunis, il n’y a aucune chance que nous perdions.
Tant que nous avions les épées de Teoritta, nous pouvions y graver des sceaux protecteurs et ériger une clôture de fer.
À cet instant, nous devions improviser une position défensive. D’autres féeries allaient arriver, et nous devions les bloquer et faire assez de bruit. Cela nous permettrait de rejoindre les Chevaliers Sacrés, qui seraient probablement en train de nous chercher.
Passons maintenant aux inconvénients de l’arrivée de Teoritta. En clair, tout le reste.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Je ne pris même pas la peine de cacher mon irritation.
— Teoritta, qu’est-il arrivé aux chevaliers sacrés ? Pourquoi es-tu ici ?
— Je suis une déesse, Xylo, déclara-t-elle fièrement. Je me suis enfuie. Tu crois vraiment que quelques humains pourraient m’arrêter ?
— Teoritta…
— Maintenant, couvre-moi d’éloges.
Elle pencha la tête en avant tandis que des étincelles scintillantes illuminaient ses cheveux d’or lisse.
— Tu étais dans une mauvaise passe, et je t’ai sauvé, non ? Je suis arrivée à temps ? J’ai été utile ?
— Tu n’auras aucun éloge de ma part.
Je lui repoussai la tête.
Cela devait clairement montrer que j’étais en colère. Elle eut l’air sur le point de pleurer.
— P-pourquoi es-tu en colère, mon chevalier ? Suis-je arrivée trop tard ? Mais…
Elle se mordit la lèvre, déterminée à protester.
— …C’est de ta faute de m’avoir laissée comme ça ! Je ne te permettrai pas de me traiter de cette manière ! Ce que tu as fait est une trahison, et si jamais tu recommences…
— Je l’ai déjà dit et je le répéterai. Je n’attends pas de toi que tu te rendes utile.
Je devais être clair avec elle. Je me plaçai juste devant elle et la fixai du regard. Des flammes vacillaient dans ses yeux. Non, ce n’étaient pas des flammes. C’étaient des larmes.
Elle pleurait. Merde. On aurait dit que je la harcelais.
— Tu n’as pas besoin de me rendre service. Je ne veux pas que tu me serves.
— …Alors quoi ?
Teoritta tenta de me lancer un regard dur à son tour.
— Qu’est-ce que tu attends de moi ?
— Arrête d’essayer de mourir. Tu n’as pas besoin d’aider qui que ce soit ni d’être « utile ». Tais-toi et vis. N’essaie pas stupidement de jeter ta vie pour quelqu’un d’autre.
— Oui, je comprends.
Je pensais lui faire la morale, mais Teoritta se contenta de hocher la tête, visiblement très satisfaite.
— C’est précisément parce que tu es ce genre de personne que tu vaux la peine que je risque ma vie pour toi. Je ne me suis pas trompée en te choisissant.
— Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. J’essaie de te dire d’arrêter. Ne m’ignore pas.
— Je suis une déesse.
Elle n’avait pas besoin de me le rappeler. Ses larmes avaient déjà séché.
— Je suis née pour servir l’humanité. Je n’en ai pas honte, et je ne me plains pas de mon sort. Tout le monde m’accepte telle que je suis. Alors pourquoi pas toi ?
— Parce que je déteste les déesses. J’en ai connu une, autrefois. Elle disait aussi qu’elle était prête à mourir si cela permettait de sauver quelqu’un. Chaque fois que je vois quelqu’un comme ça, ça me met hors de moi.
Je n’avais plus d’excuses. Je m’en prenais à elle sans retenue. Et pourtant, Teoritta hocha la tête comme si elle comprenait.
— Était-ce la déesse que tu servais avant moi ?
— Ouais. Celle que j’ai tuée.
— Et c’était ce qu’elle désirait, n’est-ce pas ?
Elle avait raison.
Sa certitude me surprit, alors qu’elle ne savait rien de la situation.
— Je comprends ce qu’elle ressentait.
— Ah oui ? Ne me fais pas rire. Ça n’a aucun sens pour moi de jeter sa vie pour quelqu’un d’autre comme ça.
Même moi, je savais que ce que je disais ne tenait pas debout.
C’était moi qui avais accepté la manière de penser de la déesse et qui l’avais tuée. Et je savais que Teoritta le sentait.
— Mais je comprends quand même. Je suis une déesse moi aussi, après tout. Et maintenant, je sais que si tu prétends détester les déesses, c’est parce que tu t’inquiètes pour moi.
— Alors… tu sais aussi à quel point toutes ces conneries me mettent hors de moi, non ?
— Oui. Mais peu importe ce que tu ressens à mon sujet.
Teoritta sourit. Son expression était à la fois assurée et, d’une certaine manière, provocante.
— Je veux être couverte d’éloges par tout le monde. Je veux des applaudissements et de l’admiration. Peut-être que c’est ainsi que les déesses ont été conçues. Quoi qu’il en soit, je veux vivre en croyant que je suis formidable. Alors je suis désolée, Xylo, mais il n’y a aucune chance que tu m’empêches de faire ce que je désire, même si tu es mon chevalier.
— Je vois.
Je devais afficher l’air le plus idiot du monde.
La plaindre, penser que son existence était tordue… toutes ces pensées que je nourrissais n’étaient que le baratin « objectif » d’un regard extérieur. Rien de tout cela n’avait d’importance pour Teoritta, parce que c’était ainsi qu’elle voulait être.
— D’accord.
Je n’aimais toujours pas la manière dont les déesses fonctionnaient.
Mais je devais reconnaître au moins une chose. Teoritta avait vraiment quelque chose. Elle essayait de vivre selon ses propres règles, peu importe à quel point cela pouvait lui faire mal.
Je posai la paume de ma main sur sa tête.
— J’ai un tas de choses à te dire. Mais pour l’instant, j’ai besoin d’un coup de main d’une déesse puissante. À partir de maintenant, ça va devenir moche. Ça va être l’enfer. Tu es partante ?
— Mmm. Hé hé. Je ne voudrais rien d’autre.
Elle bougea la tête sous ma main, m’obligeant à la tapoter.
— Maintenant, sois attentif et comporte-toi comme un chevalier digne de ce nom. Ce tempérament barbare qui est le tien a besoin d’être corrigé.
— Tu peux aller te faire foutre, dis-je en riant.
Mais à cet instant…
— Xylo !
Le roi Norgalle se leva, une épée à la main.
— En position, cria-t-il. — Quelque chose arrive. Ne le laissez pas faire un seul pas de plus !
— Ça n’a pas l’air très réaliste, répliquai-je.
Cet homme agissait comme s’il allait de soi qu’il donne les ordres et que ses « subordonnés » s’occupent du reste, même si cela devait leur coûter la vie. Quel type insouciant.
Je donnai un léger coup de pied dans le sol.
À l’écho, je compris qu’il y avait bien plus d’ennemis qu’avant.
— I-ils sont là ! cria un mineur.
Mais quelque chose avait changé depuis la dernière fois. Nous avions désormais une clôture gravée de sceaux protecteurs. Même si des féeries arrivaient par le sous-sol, elles ne pourraient pas la franchir, à moins de vouloir que la lumière sacrée les fasse griller sur place.
— On commence ?
Teoritta bomba fièrement le torse et releva le menton. Tandis qu’elle frottait l’air, d’autres épées surgirent encore, transperçant le sol.
— Est-ce suffisant, mon chevalier ?
— Ouais.
Je décidai d’arrêter de me plaindre et de lui faire la leçon. De toute façon, un simple humain comme moi ne pouvait pas arrêter une déesse.
Et puis, j’étais son chevalier.
— Xylo, si mon dévouement sacrificiel te dérange…
Sacrificiel. C’était le mot qu’elle employait.
— …alors tu n’as qu’à me protéger. Fais en sorte d’empêcher que ce qui te met en colère n’arrive un jour.
— J’imagine que tu as raison.
Là, elle commençait vraiment à me faire rire.
Un roi autoproclamé et une déesse. J’étais entouré des gens les plus arrogants qui soient, et je n’avais pas mon mot à dire. J’arrachai du sol l’une des épées invoquées par Teoritta et la lançai d’un geste sec.
Un éclair de lumière jaillit, suivi d’une explosion. Je pus augmenter un peu la puissance du souffle, la cible étant éloignée. Tout un groupe de boggarts fut anéanti d’un seul coup. Leurs carapaces dures se réduisirent en poussière et se mêlèrent à la terre alentour. Après avoir lancé deux autres épées, les ennemis commencèrent à hésiter.
Ça finit toujours par marcher. Je peux le faire.
Mon Sceau Composé Bellecour Thunderstroke était parfait pour ce genre de bataille défensive. Je pouvais continuer indéfiniment. Je pouvais écraser n’importe quel ennemi qui s’approcherait.
Les mineurs se battaient avec courage, et Tatsuya était aussi efficace que toujours. Même les cris d’encouragement du roi Norgalle semblaient presque avoir un sens. Le mur d’épées maintenait les boggarts à distance.
— Vwaaah… !
Tatsuya rugit à mes côtés tandis que je lançais une nouvelle épée.
— Aaawoooooo !
Quel élan. Il fonça en avant, maniant sa hache comme si le mot fatigue n’existait pas. Il abattit l’ennemi à ses côtés, puis, l’instant suivant, se projeta en avant et écrasa le poing sur la tête d’un autre boggart. Il recommença encore et encore. De quoi étaient faits ses poings, au juste ? Il parvenait à briser leurs carapaces et à leur fracasser le crâne à mains nues.
Un instant, j’eus l’impression que nos regards se croisèrent, et je souris.
Nous étions tous les deux échauffés et prêts, alors je jetai un bref coup d’œil derrière moi, vers Teoritta.
— Teoritta, si c’est vraiment ce que tu veux…
Je tendis la main et arrachai une nouvelle épée du sol.
— …alors tu dois suivre les ordres de ton chevalier. D’abord, c’est moi qui décide où tu risques ta vie. Et…
Je la lançai. Il n’y avait aucune chance que je rate. Une nouvelle explosion retentit.
— …c’est moi qui décide aussi où tu meurs.
— Très bien.
Il n’y avait aucune inquiétude dans sa voix.
— Cela ne pose aucun problème, mon chevalier. C’est pour cela que je suis née.
Une confiance aveugle.
C’était excessif, et pourtant c’était exactement ce dont j’avais besoin. J’avais besoin de ce poids et de cette responsabilité pour avancer.
— Excellent ! Alors allons-y, mes hommes ! À l’attaque !
Nous avions désormais l’avantage, et le roi Norgalle se laissait emporter. J’aurais vraiment préféré qu’il ne dise pas ça.
— Avancez vers la sortie ! poursuivit-il.
— Attendez, Votre Majesté.
Je l’arrêtai, paniqué.
Il était vrai que les boggarts s’étaient clairsemés, et on aurait dit que nous pouvions foncer vers la sortie, mais…
— Nous avons l’avantage parce que nous combattons en défense. Nous devons…
Je commençai à exposer mon raisonnement, puis m’arrêtai. Je réalisai soudain que le roi Norgalle avait peut-être pris la bonne décision.
Qu’est-ce que c’est que ce bruit ?
Un vacarme faible mais désagréable attira mon attention.
Au début, je crus qu’il s’agissait simplement de la réverbération des explosions de Zatte Finde. Mais c’était plus aigu, plus perçant, comme un raclement de métal, et le son gagnait rapidement en intensité, au point de me faire mal aux tympans.
On aurait dit un cri. Ou peut-être une voix… mais la voix de qui ?
Non. Il y a un problème. N’écoute pas.
Je connaissais ce type d’attaque.
Je me surpris à essayer instinctivement d’identifier ce que c’était, puis je me couvris les oreilles et me retins. En balayant rapidement les alentours, je vis que les mineurs entendaient eux aussi ce « son ». Ils devaient souffrir. Tous s’étaient effondrés au sol.
Le roi Norgalle était lui aussi recroquevillé dans la poussière, le visage tordu par la douleur.
Il avait laissé tomber sa lanterne, et son sceau sacré vacillait. Seul Tatsuya restait normal, continuant mécaniquement à écraser les boggarts.
La menace suivante se rapprochait.
— …Teoritta !
Je me retournai vers elle en gardant les mains sur mes oreilles.
Elle serra doucement ma main, atténuant un peu la douleur. Le son commença à s’estomper. Elle utilisait les pouvoirs de protection et de soin que possédaient toutes les déesses.
— Il semblerait qu’il soit venu jusqu’à nous.
Elle se força à afficher un sourire assuré, sans doute pour me donner du courage. Elle était forte. Malheureusement, ce n’était pas très convaincant, le reste de son visage étant livide.
— La source du Fléau Démoniaque est ici.
Quelque chose rampait au plus profond des ténèbres. J’apercevais d’innombrables tentacules, ou peut-être des lianes semblables à celles d’un arbre.
La créature poussa un cri suraigu. Enfin, je compris ce que disaient les voix de tout à l’heure. Leurs mots ne me parvenaient pas par le son, mais par une sensation.
Je t’ai trouvée.
C’est ce qu’elle disait.
Je t’ai trouvée, hurlait-elle encore et encore.
Quelque chose, dans l’obscurité, avait trouvé Teoritta.